Pko 06.03.2016

eglise-cath-papeete-1.jpgBulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°14/2016

Dimanche 6 mars 2016 – 4ème Dimanche du Temps de Carême – Année C

En marge de l’actualité

Mise au point

Suite à la visite du Président la République, Monsieur Hollande, dans notre Pays, et face au désarroi et aux questions qui peuvent se poser dans notre Eglise par rapport aux commentaires suscités par cette visite, et par rapport à son implication dans la gestion des problèmes liés aux expérimentations nucléaires, le moment est venu pour moi d’apporter quelques clarifications.

Arrivé au fenua fin Août 2015 après 5 ans d’absence, j’avais annoncé que ma première tâche serait d’écouter, de prendre la mesure des questions et problèmes qui agitent notre diocèse, et d’éviter des décisions prises à la hâte, sans avoir au préalable pris le temps de me faire une idée, par l’écoute et le dialogue.

J’ai entendu dire que l’Eglise Catholique aurait été silencieuse pendant toutes ces années d’essais nucléaires sur le territoire. J’ai sous les yeux un certain nombre de prises de position qui invitent à nuancer cette opinion :

  • Déclaration du P. Paul Hodée, président de la Commission diocésaine « Justice, Paix, Développement », publiée dans la Documentation Catholique n°2024 du 17 Mars 1991 et portant comme en-tête : « Les expériences de Mururoa : nécessité d’un effort de clarté et d’honnêteté »
  • « La cessation des essais nucléaires : réaction de Mgr COPPENRATH, publiée dans la Documentation Catholique n°2051 du 7 Juin 1992
  • Déclaration de Monseigneur Michel COPPENRATH suite à la reprise des essais nucléaires français en Polynésie, en date du 18 Juin 1995.

Je voudrais également citer un passage de la déclaration de l’Académie Pontificale du 07 Octobre 1981, portant sur les conséquences de l’emploi des armes nucléaires : « La grande question posée à la conscience des gouvernants n’est-elle pas : comment anéantir la violence sans être soi-même violent ? Comment se prémunir contre la violence pour qu’elle n’éclate pas ?  La question est particulièrement grave en matière d’armement nucléaire. C’est une question que nous ne pouvons pas éviter… La conscience Chrétienne qui n’évite le mensonge qu’en respectant effectivement l’Homme, ne peut plus admettre que cette menace existe et soit de plus en plus sérieuse… » (Déclaration publiée dans le Semeur Tahitien n°18 du 8 Octobre 1982).

A l’heure actuelle, le débat concerne la question des conséquences des expérimentations nucléaires pour la société, pour les personnes touchées par ces expérimentations, pour leurs enfants, et pour l’environnement. La commission « Justice et Paix » de notre diocèse, prépare depuis quelques temps une déclaration à ce sujet. Si l’on veut contribuer à éclairer objectivement les consciences et à dépassionner le débat, cela demande une information aussi exacte que possible sur les réalités en cause et une réflexion sereine.

Il va sans dire que l’Eglise Catholique se veut respectueuse de la dignité des représentants de l’Etat et du Pays et elle attend de chacun de ses représentants ce même respect. Cependant, elle rappelle qu’il y aurait grand danger de confusion et d’atteinte à la liberté d’expression telle que garantie par la Loi si l’Etat venait à s’immiscer dans la façon dont l’Eglise entend mener sa réflexion et son action, dans la mesure, bien entendu où cette action s’inscrit dans la légalité. Puisque l’Homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, tout ce qui touche à la vie et à la dignité de quelque membre de l’Humanité que ce soit concerne l’Eglise : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21)

Reste la question de la place et du rôle que peuvent assumer les différentes composantes de l’Eglise au sein de la société, face à ses conflits et ses problèmes. Je parlerai des laïcs puis des ministres consacrés, prêtres et diacres permanents. De par leur Baptême et leur Confirmation, les Laïcs ont une place éminente dans la vie du monde, à tout point de vue. Le Pape Saint Jean XXIII disait : « La politique est la forme suprême de la charité ». Le politique est tout ce qui concerne la vie de la société, le souci du bien commun dans le respect de chacun. Il devrait être la préoccupation de tous les baptisés. Prier le dimanche pour les responsables politiques est une façon de témoigner du souci que nous portons de la vie et du bien de notre pays. L’engagement politique, quant à lui, est l’un des moyens de réflexion et d’action qui permet de mettre en œuvre ce souci du bien commun, grâce aux responsabilités et aux mandats électoraux, grâce aux partis politiques. A côté de cet engagement politique, peuvent être évoqués l’engagement syndical et l’engagement associatif rassemblant des citoyens désireux d’agir au nom d’idées communes pour le bien de leur pays. Toutefois, il est bon de rappeler qu’avant de s’engager à quelque niveau que ce soit, un Laïc baptisé doit s’assurer que le lieu et le mode de son engagement ne vont pas à l’encontre de ce que l’Evangile lui demande de vivre.

Par sa vocation et par son ordination, le prêtre occupe une place différente de celle des laïcs. C’est au regard de la mission de l’Eglise que peut être saisie la mission du prêtre dans son originalité irréductible. Par la prédication de la Parole, les prêtres font naître et grandir le peuple de Dieu. Par le baptême, ils font entrer les Hommes dans le peuple de Dieu. Comme chefs de communauté, ils instruisent les Hommes comme des enfants, et des enfants bien aimés, ils consacrent leurs forces à la croissance spirituelle de la communauté ecclésiale, corps du Christ.

Voilà pourquoi prêtres et laïcs ne se remplacent pas les uns les autres. Pour que grandisse le Corps du Christ, il est important que tous jouent leur rôle propre. Pourquoi le prêtre n’est-il pas un Chrétien comme les autres, pouvant se marier, pratiquer une profession, afficher ses opinions politiques ? Ce n’est pas à cause de ce qu’il fait, mais à cause de sa vocation et de son ordination. Ces deux réalités touchent l’intégralité de la vie du prêtre, la totalité de son existence humaine. Il n’y a pas dans l’existence du prêtre, de « secteur privé » qui pourrait s’organiser indépendamment et en dehors du sacerdoce. Ce que le prêtre accomplit au titre de sa fonction officielle, dans la vie de l’Eglise, doit être la loi de la vie personnelle du prêtre. La manière d’être Chrétien pour un prêtre, c’est son sacerdoce. Il y a toujours, certes, un écart entre la fonction du prêtre et sa vie. Mais si cet écart était consciemment entretenu, si le prêtre entendait se réserver pour lui, n’accordant à l’Eglise que l’accomplissement de certains devoirs de fonctionnaire, il violerait un impératif fondamental de sa vie et du Christianisme, celui de l’unité entre le ministère et la personne. Ainsi, le statut social du prêtre dépend de sa vocation et de son ordination.

Le diacre permanent, également ordonné par l’Eglise pour le service de la Parole et de la table ne saurait oublier ce ministère qui lui a été confié. Tout comme le prêtre, de par sa vocation et sa fonction officielle au sein de l’Eglise, le diacre, soucieux de l’unité se doit de laisser aux laïcs les responsabilités qui leur reviennent.

Fait à Papeete, le 02 mars 2016

+ R.P. Jean Pierre COTTANCEAU

Hommage aux femmes

 

O fille, O demoiselle, O dame,

O maman, O grand-mère de mon pays !

Tu es digne d'être chantée,

Tu es digne d'être bercée.

A notre tour, nous te rendons hommage.

Toi qui nous as donné la vie,

Toi qui nous as façonnés tels que nous sommes aujourd'hui.

Hommage, hommage à toi !

Tu es la plus belle créature que le monde ait jamais connue

ton courage, ta bravoure,

nous ont maintenus en vie,

Hommage, hommage à toi !

Chaque fois que la disette mordait,

Que les pluies oubliaient nos terres,

tu trouvais une solution

Hommage, hommage à toi !

Combien de fois as-tu dormi affamée

pour pouvoir partager ce que tu aurais pu manger ?

Combien de nuits blanches as-tu passées,

La tête remplie de soucis

Pour les lendemains difficiles et lugubres ?

Combien de fois t'es-tu sacrifiée

Dans ta tunique de douleurs,

Dans ces maudits villages,

Où tous présageaient le pire pour toi ?

Hommage, hommage à toi !

On t'a surnommé la sorcière,

On t'a appelée vampire,

On t'a insultée de la plus mauvaise façon.

Hommage, hommage à toi !

Tous ont contesté ton existence,

Tous ont contesté ta vie,

Alors qu'ils profitaient de toi

Hommage, hommage à toi !

Du nord au sud,

De l'est à l'ouest,

Tu es peut-être la même,

Mais tu as surtout connu les mêmes forfaits.

Ta vie reste à jamais un exemple,

Un modèle.

Hommage à toi !

Extrait de « Vie de femme africaine », de Salomé Girard, édition Velours

 

La parole aux sans paroles – 26

Portrait d’homme - John

Quelle base solide pour affronter les aléas de la vie, si ce n’est une Foi et une volonté inébranlables. En cela, le parcours de John est extraordinaire. Depuis ses 14 ans, John a toujours travaillé, acceptant des petits boulots et des stages. Il n’est pas du genre à se laisser vivre… même après avoir perdu l’usage d’un bras dans un accident. Tous les matins, on peut toujours compter sur lui pour aider au service à Te Vaiete. Une débrouillardise à toute épreuve qui force l’admiration !

D’où viens-tu ?

« A Tahiti, à Hitiaa avec mes parents mais ils sont morts maintenant. Ma maman d’abord, en 1996 et mon papa est mort en 1997. »

Ton école ?

« J‘ai commencé à Mahina. Après on a déménagé, on est parti à Tiarei. Je suis allé à l’école là-bas. Après je suis parti au CJA et j’ai quitté l’école pour aller travailler. J’avais 14 ans. »

Et comment es-tu devenu SDF ?

« Moi, je suis enfant unique, je n’ai que des demi-frères et des demi-sœurs. Je ne m’entends pas tellement avec eux. Alors j’ai décidé de quitter la famille en 1998. »

Tu n’as personne d’autres ? Des oncles et des tantes ?

« Si mais c’est pareil. Alors je préfère être seul. »

Mais ce n’est pas trop dur dans la rue ?

« Si, au début, c’est difficile. Mais je mets le Seigneur devant moi. C’est lui qui me guide. Je Le mets seulement devant moi. Après un ami m’a parlé de Te Vaiete, il m’a dit qu’on servait le café. C’est comme ça que je suis venu. »

Mais comment tu t’en sors. Ce n’est déjà pas facile mais, toi, tu ne peux utiliser qu’un bras ?

« Je dis : "Seigneur, aide-moi, stp." Et Il m’aide. »

Parle-nous de ton bras. C’est suite à une maladie ou un accident ?

« J’ai eu un accident en 1992. Il y avait une boum, à Aorai Tini Hau. La boum a terminé vers 2h du matin. J’ai pris la voiture, je n’avais pas bu. Mais je me suis endormi au volant. Je me suis retrouvé à Mamao, dans le coma pendant 3 semaines et 2 jours. Après on m’a opéré et massé le bras. D’après les médecins, je pouvais récupérer mon bras. Il fallait juste récupérer une veine ailleurs pour mettre là. J’ai eu peur. Aujourd’hui, ça va. J’ai juste mal quand il y a mauvais temps, quand il pleut, quand il y a les éclairs. Je prends alors un doliprane pour calmer la douleur. »

Et on m’a dit que tu travailles ?

« Oui, à l’APRP. J’ai eu un CAE là-bas. On livre dans les magasins. Tu vois les assiettes en plastique, on fait des paquets de 10, on emballe et on livre. Pareil pour les fourchettes, les bols. Mais j’ai commencé à travailler à Vénus star, j’avais 14 ans. Après j’ai fait poulailler, Marama Nui, Carrovog, Marama Nui encore pour l’électricité. On allait parfois en hélicoptère, on montait sur les pilonnes pour installer les câbles. Après je suis revenu à poulailler, puis Vénus Star. Et c’est là que j’ai mon accident. Après, j’ai travaillé à Huma Mero comme jardinier. Je suis resté 18 ans là-bas et j’ai laissé pour aller à Turu Ma, à Papenoo. Après je suis revenu à Huma Mero, 8 mois. Et je me suis renseigné pour l’APRP. Je suis bien là. »

Avec ce travail à l’APRP, tu ne peux pas trouver une petite maison ?

« C’est trop cher ! Les maisons pas chères sont au district. Et c’est trop loin pour mon boulot. »

Et là, où dors-tu ?

« Là au terrain football à Aorai Tini Hau. ».

Et tu marches tous les matins jusqu’ici ? Ce n’est pas trop loin.

« (Rires) Non, ça va, ce n’est pas loin. Ça fait du sport. (Rires) J’aime marcher, me promener, tu vois. »

Le plus dur dans la rue pour toi ?

« Trouver à manger et un endroit pour se baigner. Pour me baigner, je vais à la place Chirac ou au stade Willy Bambridge. Il y a des douches là-bas. Ou sinon, là où je suis. »

Comment tu vois ta vie dans 10 ans ?

« Parfois je crois que ça va être bien et parfois je crois que ça ne va pas être bien. Mais je mets toujours le Seigneur devant. »

Ton plus beau souvenir de la rue ?

« Les promenades que je fais. Comme je t’ai dit, j’aime marcher. J’aime bien faire du sport, aller visiter, regarder la mer. Parfois, j’ai des amis qui appellent pour aller faire tour de l’île avec eux. »

© Nathalie SH - Accueil Te Vai-ete - 2016

Même quand nous le blessons, Dieu nous sauve

Audience générale du mercredi 2 mars 2016 – Pape François

« Le Seigneur ne renie jamais son peuple, le plus mauvais des hommes et la plus mauvaise des femmes restent enfant de Dieu ». Le Saint-Père a poursuivi ce mercredi matin lors de l’audience générale son cycle de catéchèses sur la miséricorde. Le Pape François, prenant appui sur le livre d’Isaïe, qui décrit le Père déçu par l’ingratitude des fils d’Israël, a rappelé que Dieu « même blessé, laisse parler l’amour » et « en appelle à la conscience de ses enfants pour qu’ils se repentent et se laissent de nouveau aimer ». Il a exhorté à se tourner vers Dieu et non pas vers d’autres « voies » qui ne sont pas des solutions, précisant que « ce ne sont pas les sacrifices qui sauvent, mais la miséricorde de Dieu qui pardonne le péché ».

Chers frères et sœurs, bonjour !

En parlant de la miséricorde divine, nous avons plusieurs fois évoqué la figure du père de famille, qui aime ses enfants, les aide, en prend soin et leur pardonne. Et comme un père, il les éduque et les corrige quand ils se trompent, leur permettant de grandir dans le bien.

C’est ainsi qu’est présenté Dieu dans le premier chapitre du prophète Isaïe où le Seigneur, comme un père affectueux mais aussi attentif et sévère, s’adresse à Israël en l’accusant d’infidélité et de corruption, pour le ramener sur la voie de la justice. Notre texte commence ainsi : « Cieux, écoutez ; terre, prête l’oreille, car le Seigneur a parlé. J’ai fait grandir des enfants, je les ai élevés, mais ils se sont révoltés contre moi. Le bœuf connaît son propriétaire, et l’âne, la crèche de son maître. Israël ne le connaît pas, mon peuple ne comprend pas » (v. 2-3).

À travers le prophète, Dieu parle à son peuple avec l’amertume d’un père déçu : il a élevé ses enfants, et maintenant ceux-ci se rebellent contre lui. Même les animaux sont fidèles à leur maître et reconnaissent la main qui les nourrit ; le peuple, lui, ne reconnaît plus Dieu, il se refuse à comprendre. Bien qu’il soit blessé, Dieu laisse parler son amour et il fait appel à la conscience de ces enfants indignes pour qu’ils se reprennent et se laissent à nouveau aimer. Voilà ce que Dieu fait ! Il vient à notre rencontre pour que nous nous laissions aimer par lui, par notre Dieu.

La relation père-fils, à laquelle les prophètes font souvent référence pour parler du rapport d’alliance entre Dieu et son peuple, s’est dénaturée. La mission éducative des parents consiste à les faire grandir dans la liberté, à les rendre responsables, capables d’accomplir des œuvres de bien pour eux-mêmes et pour les autres. Au contraire, à cause du péché, la liberté devient un prétexte à l’autonomie, un prétexte à l’orgueil, et l’orgueil pousse à l’opposition et à l’illusion de l’autosuffisance.

C’est alors que Dieu rappelle son peuple : « Vous vous êtes trompés de route. » Affectueusement, et amèrement, il dit « mon » peuple. Dieu ne nous renie jamais ; nous sommes son peuple, le pire des hommes, la pire des femmes, les pires des peuples sont ses enfants. Et Dieu est comme cela : jamais, jamais il ne nous renie ! Il dit toujours : « Mon enfant, viens ! » Et ceci est l’amour de notre Père ; c’est la miséricorde de Dieu. Avoir un tel père nous donne de l’espérance, nous donne confiance. Cette appartenance devrait être vécue dans la confiance et dans l’obéissance, en étant conscient que tout est don, venant de l’amour du Père. Et en revanche, voilà la vanité, la folie et l’idolâtrie.

C’est pourquoi maintenant, le prophète s’adresse directement à ce peuple par des paroles sévères pour l’aider à comprendre la gravité de sa faute : « Malheur à vous, nation pécheresse, […] fils pervertis ! Ils abandonnent le Seigneur, ils méprisent le Saint d’Israël, ils lui tournent le dos » (v. 4).

La conséquence du péché est un état de souffrance, dont le pays aussi subit les conséquences, dévasté et transformé en un désert au point que Sion, c’est-à-dire Jérusalem, devient inhabitable. Là où règne le refus de Dieu, de sa paternité, il n’y a plus de vie possible, l’existence perd ses racines, tout semble perverti et annihilé. Toutefois, même ce moment douloureux est en vue du salut. L’épreuve est donnée pour que le peuple puisse faire l’expérience de l’amertume de celui qui abandonne Dieu et donc se confronter au vide désolant d’un choix de mort. La souffrance, conséquence inévitable d’une décision autodestructrice, doit faire réfléchir le pécheur pour l’ouvrir à la conversion et au pardon.

C’est cela le chemin de la miséricorde divine : Dieu ne nous traite pas selon nos fautes (cf. Ps 103,10). La punition devient l’instrument pour provoquer à réfléchir. On comprend ainsi que Dieu pardonne à son peuple, qu’il fait grâce et ne détruit pas tout, mais qu’il laisse toujours ouverte la porte à l’espérance. Le salut implique la décision d’écouter et de se laisser convertir, mais il reste toujours un don gratuit. Le Seigneur, donc, dans sa miséricorde, indique une route qui n’est pas celle des sacrifices rituels, mais plutôt celle de la justice. Le culte est critiqué non pas parce qu’il serait inutile en soi, mais parce qu’au lieu d’exprimer la conversion, il prétend la remplacer ; et il devient ainsi recherche de sa propre justice, créant la conviction erronée que ce sont les sacrifices qui sauvent, et non la miséricorde divine qui pardonne le péché.

Pour bien la comprendre : quand quelqu’un est malade, il va chez le médecin ; quand on se sent pécheur, on va trouver le Seigneur. Mais si, au lieu d’aller chez le médecin, il va chez le sorcier, il ne guérit pas. Bien souvent, nous n’allons pas vers le Seigneur, mais nous préférons prendre de mauvais chemins, en cherchant en-dehors de lui une justification, une justice, une paix. Dieu, dit le prophète Isaïe, n’aime pas le sang de taureaux et d’agneaux (v. 1), surtout si l’offrande est faite avec des mains salies dans le sang de nos frères (v. 15). Mais je pense à certains bienfaiteurs de l’Église qui viennent avec leur offrande : « Tenez, cette offrande pour l’Église ! » ; c’est le fruit du sang de tant de personnes exploitées, maltraitées, asservies par un travail mal payé ! Je dirai à ces personnes : « S’il te plaît, repars avec ton chèque et brûle-le ! »

Le peuple de Dieu, c’est-à-dire l’Église, n’a pas besoin d’argent sale, il a besoin de cœurs ouverts à la miséricorde de Dieu. Il est nécessaire de s’approcher de Dieu les mains purifiées, en évitant le mal et en pratiquant le bien et la justice. Comme c’est beau, la façon dont finit le prophète : « Cessez de faire le mal, exhorte le prophète. Apprenez à faire le bien : recherchez le droit, mettez au pas l’oppresseur, rendez justice à l’orphelin, défendez la cause de la veuve » (v. 16-17).

Je pense à tous ces réfugiés qui débarquent en Europe et ne savent pas où aller. Alors, dit le Seigneur, même si vos péchés étaient comme l’écarlate, ils deviendront blancs comme la neige et immaculés comme la laine, et le peuple pourra se nourrir des biens de la terre et vivre dans la paix (v. 19).

C’est cela, le miracle du pardon de Dieu ; le pardon que Dieu, comme Père, veut donner à son peuple. La miséricorde de Dieu est offerte à tous, et ces paroles du prophète valent aussi aujourd’hui pour nous tous, qui sommes appelés à vivre en enfants de Dieu.

© Libreria Editrice Vaticana – 2016

Conversation politique avec le Pape François

Petite explication

L'hebdomadaire chrétien La Vie propose ce mercredi 2 mars 2016, sur son site internet, l'étonnant récit du dialogue entre le Pape François et une délégation des « Poissons roses », un mouvement de chrétiens de gauche qui s'attache à faire vivre, contre vents et marées, la pensée sociale de l'Église au sein du Parti socialiste actuellement au pouvoir en France. Ils étaient accompagnés par des membres du think-tank personnaliste « Esprit Civique ».

Mardi 1er mars le pape François a reçu à Rome, en audience privée, une délégation d'acteurs du christianisme social. Une rencontre organisée à l'initiative des Poissons roses et à laquelle Jean-Pierre Denis, directeur de la rédaction de La Vie, participait.

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Ne dites pas à mes enfants qu’hier, j’ai rencontré François. Ils risqueraient de demander ce qu’il a dit. Or mieux vaut ne pas mettre certains propos du pape dans toutes les oreilles. Prenez ce curieux aphorisme par exemple, saisi au vol : « Il vaut mieux demander pardon ensuite que de demander la permission avant ». À peu près le contraire de ce que tout parent répète à sa progéniture et de ce que tout bon catéchisme doit prescrire ! Comment ? Le pape de la miséricorde et du pardon inviterait-il à pécher en toute âme et conscience, délibérément ? L’Argentin serait-il un plaisantin ? À l’échelle de deux mille ans de christianisme, on a sans doute rarement eu l’occasion de rire avec le chef de l’Église catholique en se sentant complètement détendu. Mais c’est ainsi. Longtemps la papauté eut l’air sévère. Elle a pris avec François un autre visage, moins formel, moins lisse, plus spontané. « De combien de temps disposez-vous ? » demande ainsi l’homme le plus sollicité du monde en s’asseyant sur sa banquette, comme s’il avait la vie devant lui. La réponse fuse : « Trois heures, Saint-Père ». « Mais pourquoi ? Je ne sais même pas pourquoi vous voulez me voir », s’amuse le pape, faussement candide et réellement bien informé. « Je vous reçois parce que mon ami le cardinal Barbarin, me l’a demandé ». On passera finalement une heure et demie ensemble, au lieu des trente minutes officiellement au programme.

François tel qu’en lui-même, donc. Le pape qui dépote. On s’attend à ce qu’il soit inattendu, il l’est. En pleine forme et fort en verve malgré trois ans de pontificat. Mardi 1er mars à 16h30, au rez-de-chaussée de la fameuse Casa Santa Marta qui lui sert de résidence et de bureau, sur le flanc écrasant de la basilique Saint-Pierre, François a accordé une étonnante audience à une trentaine de catholiques engagés dans le christianisme social. J’ai eu la chance de faire partie de l’équipée et de saisir au vol l’essentiel d’une conversation informelle qui n’est en rien une interview. Mais l’initiative en revenait à Philippe de Roux, le fondateur des Poissons roses, un petit courant de pensée né au sein du parti socialiste au moment des débats sur le mariage pour tous, rejoint pour l’occasion par un laboratoire d’idées d’inspiration personnaliste, Esprit civique. La délégation, une trentaine de personnes, comprenait en particulier trois députés français de gauche, Dominique Potier (Meurthe-et-Moselle), Monique Rabin (Loire Atlantique) et Bruno-Nestor Azerot (Martinique), des élus et militants locaux, ainsi que Jérôme Vignon, le président des Semaines sociales de France. Alors que le catholicisme français penche de plus en plus nettement à droite, l’événement n’avait rien d’anodin.

On le sait, les propos du pape actuel ne sont ni verrouillés par un service de communication, ni formulés en langue de buis, ni pesés au subtil trébuchet de la diplomatie pontificale. Mais le message est tout sauf confus. L’invitation à « demander pardon ensuite » plutôt que de « demander la permission avant », qui vient très vite dans la conversation, indique un complet renversement méthodologique. Elle introduit une part de risque intellectuel et même spirituel dans un système bloqué. C’est une injonction à récuser la peur qui paralyse l’Europe, tétanise l’Église et décourage la pensée libre. Une sorte de déséquilibre calculé, délibérément choquant, pour remettre la catholicité en mouvement en la sortant de sa torpeur conservatrice ou, à tout le moins, de sa zone de confort. Au cours de la conversation, le pape invitera cet auditoire très politique à « initier des processus plutôt que d’occuper des espaces. » Pour un catholique, aucun poste à conquérir, aucun pouvoir à réclamer, aucune position à tenir. Tout est affaire de mouvement et de lâcher prise. De transformation, dirait un Chinois.

Où va la France ? Où va l’Europe ? Comment répondre à la crise spirituelle que traverse notre pays et notre continent ? Comment formuler une critique de la modernité qui ne soit pas réactionnaire ? On ne s’étonnera donc pas si l’échange porte largement sur la politique, au sens large du terme, incluant sa dimension spirituelle. Mais au-delà des propos tenus et des thèmes abordés, c’est le style qui frappe. La simplicité évangélique, le contact immédiat, l’attention intense. La disponibilité. L’homme d’intuition ne s’écrase pas sous le poids de l’institution, ce qui choque tant les puristes attachés à une papauté hiératique ou dogmatique. Au début et à la fin de l’entretien, pas une main qui ne soit serrée avec attention, pas un visage qui ne soit regardé. Vraiment. Sans lassitude. Le pape se lèvera même à un moment pour aller chercher de l’eau. Non pour lui mais pour Carmen, la jeune traductrice qu’il a fait asseoir à ses côtés, en fait une militante d’Esprit civique. Ou comment distinguer un maître spirituel d’une célébrité.

« L'Europe risque de devenir un lieu vide »

La conversation avec ce catholique né à Buenos Aires (Argentine) et exilé à Rome débute autour d’un philosophe juif né à Kaunas (Lituanie) et mort à Paris. « Emmanuel Lévinas  fonde sa philosophie sur la rencontre de l’autre », résume François. « L'autre a un visage. Il faut sortir de soi-même pour le contempler. » L’aventure des caravelles aurait-elle quelque chose de métaphysique ? « Depuis Magellan, on a appris à regarder le monde depuis le sud. Voilà pourquoi je dis que le monde se voit mieux de la périphérie que du centre et que je comprends mieux ma foi depuis la périphérie. Mais la périphérie peut être humaine, liée à la pauvreté, à la santé, ou à un sentiment de périphérie existentielle ». On sait l’importance que cette thématique a pris dans la prédication de François.

D’où une réflexion sur ce qu’hispaniques et anglophones appellent « globalisation » et nous « mondialisation ». « Il y a quelque chose qui m’inquiète », dit le pape. « Certes, la mondialisation nous unit et elle a donc des côtés positifs. Mais je trouve qu’il y a une bonne et une moins bonne mondialisation. La moins bonne peut-être représentée par une sphère : toute personne se trouve à égale distance du centre. Ce premier schéma détache l’homme de lui-même, il l’uniformise et finalement l’empêche de s’exprimer librement. La meilleure mondialisation serait plutôt un polyèdre. Tout le monde est uni, mais chaque peuple, chaque nation conserve son identité, sa culture, sa richesse. L’enjeu pour moi est cette bonne mondialisation, qui nous permet de conserver ce qui nous définit. Cette seconde vision de la mondialisation permet d’unir les hommes tout en conservant leur singularité, ce qui favorise le dialogue, la compréhension mutuelle. Pour qu’il y ait dialogue, il y a une condition sine qua non : partir de sa propre identité. Si je ne suis pas clair avec moi-même, si je ne connais pas mon identité religieuse, culturelle, philosophique, je ne peux pas m’adresser à l’autre. Pas de dialogue sans appartenance. »

« Le seul continent qui puisse apporter une certaine unité au monde, c’est l’Europe », enchaîne le pape. « La Chine a peut-être une culture plus ancienne, plus profonde. Mais l’Europe seule a une vocation d’universalité et de service. » François revient alors sur la thématique de son discours de Strasbourg, le 25 novembre 2014, quand il avait comparé l’Europe a une grand-mère un peu fatiguée. « Mais voilà, la mère est devenue grand-mère », sourit-il, faussement patelin. Je pense aux récits bibliques, à la vieille Sara qui rit quand elle apprend qu’elle sera enceinte. La question peut paraître bizarre, mais elle me brûle les lèvres. Est-il trop tard ? La grand-mère peut-elle redevenir une jeune mère ? « Un chef d’État m’a déjà posé cette question », me répond le pape. « Oui, elle le peut. Mais il y a des conditions. L’Espagne et l’Italie ont une natalité proche de zéro. La France tire son épingle du jeu, parce qu’elle a construit une politique familiale qui favorise la natalité. Être mère signifie avoir des enfants. » Mais le renouveau ne peut pas être seulement quantitatif. « Si l’Europe veut rajeunir, il faut qu’elle retrouve ses racines culturelles. De tous les pays occidentaux, les racines européennes sont les plus fortes et les plus profondes. À travers la colonisation, ces racines ont même atteint le nouveau monde. Mais en oubliant son histoire, l’Europe s’affaiblit. C’est alors qu’elle risque de devenir un lieu vide. »

L’Europe, un lieu devenu vide ? L’expression est forte. Elle vise juste et fait mal. Elle est aussi angoissante. Car dans l’histoire des civilisations le vide appelle toujours le plein. D’ailleurs, le pape se fait clinique. « On peut parler aujourd’hui d’invasion arabe. C’est un fait social », affirme-t-il froidement, comme on relèverait que le fond de l’air est frais. Mais il enchaîne très vite, et les théoriciens du « grand remplacement » cher à l’extrême-droite en seront cette fois pour leurs frais : « Combien d’invasions l’Europe a connu tout au long de son histoire ! Elle a toujours su se surmonter elle-même, aller de l’avant pour se trouver ensuite comme agrandie par l’échange entre les cultures. » Quel homme d’État portera un tel renouveau ? « Parfois je me demande où vous trouverez un Schuman ou un Adenauer, ces grands fondateurs de l'union européenne », soupire le pape. Et d’enchaîner sur la crise de l’Europe, minée par les égoïsmes nationaux, les petits marchandages et les jeux à courte vue. « On confond la politique avec des arrangements de circonstance. Bien sûr il faut aller à la table de négociation, mais seulement si l'on est conscient qu'il faut perdre quelque chose pour que tout le monde gagne. »

« Votre laïcité est incomplète... il faut une laïcité saine »

Restaurer la grande Europe, réinventer la France. « Nous sommes venus pour vous parler de notre pays », lance alors Philippe de Roux. « La France a besoin d’être bousculée… Que souhaitez-vous lui passer comme message ? » Le pape sourit, taquin : « On dit dans le monde hispanique que la France est la fille aînée de l’Église, mais pas forcément la plus fidèle. » Mais tout en affirmant lui devoir beaucoup sur le plan spirituel, le pape avoue mal connaître la réalité de notre pays. « Je suis allé seulement trois fois en France, à Paris, pour des réunions de jésuites, lorsque j’étais provincial. Je ne connais donc pas votre pays. Je dirais qu’il exerce une certaine séduction, mais je ne sais pas très précisément dans quel sens… En tous cas, la France a une très forte vocation humaniste. C’est la France d’Emmanuel Mounier, d’Emmanuel Levinas ou de Paul Ricœur. » Un catholique, un juif, un protestant !

« D’un point de vue chrétien, la France a donné vie à de nombreux saints, des femmes et des hommes d’une très fine spiritualité. Notamment chez les Jésuites, où à côté de l’école espagnole s’est développée une école française, que j’ai toujours préférée. Le courant français commence très tôt, dès l’origine avec Pierre Favre. J'ai suivi ce courant, celui du P. Louis Lallemant. Ma spiritualité est française. Mon sang est piémontais, c’est peut-être la raison d’un certain voisinage. Dans ma réflexion théologique, je me suis toujours nourri d’Henri de Lubac et de Michel de Certeau. Pour moi, de Certeau reste le plus grand théologien pour aujourd'hui. »

Et sur un plan plus politique ? « La France a réussi à instaurer dans la démocratie le concept de laïcité. C’est sain. De nos jours, un État se doit d’être laïc, mais s’il vous plaît, n’ébruitez pas ces propos ! » La critique incisive suit le compliment formulé avec légèreté. François, au fond, est assez romain. Il partage le mélange de considération et d’incompréhension que l’on constate souvent au Vatican quand on parle de notre pays. « Votre laïcité est incomplète. La France doit devenir un pays plus laïc. Il faut une laïcité saine » Une laïcité sainte, reprend joliment notre interprète, Carmen Bouley de Santiago. Bref, on comprend que la « laïcité saine » dont parle le pape s’oppose quand même un peu à la sainte laïcité qui est devenue notre religion civile. C’est une laïcité inclusive, donnant sa place au sens, au spirituel, à l’expression des convictions. « Une laïcité saine comprend une ouverture à toutes les formes de transcendance, selon les différentes traditions religieuses et philosophiques. D’ailleurs même un athée peut avoir une intériorité », ajoute le pape, accompagnant la parole par un geste de la main qui part de son cœur. « Parce que la recherche de la transcendance n’est pas seulement un fait, mais un droit ». Jeu de mot très espagnol entre « hecho » et « derecho » qui s’applique admirablement à une laïcité trop française, qui en vient à considérer le « fait religieux » tout en voulant dénier à la religion le droit de cité, l’enfermant dans la sphère privée. « Une critique que j’ai envers la France est que la laïcité résulte parfois trop de la philosophie des Lumières, pour laquelle les religions étaient une sous-culture. La France n’a pas encore réussi à dépasser cet héritage. » Des propos qui ne manqueront pas de tracasser ceux pour qui les Lumières doivent rester l’indépassable référentiel de la république, placée au-dessus de tout soupçon, même de la philosophie du soupçon. Mais qui font aussi réagir Jérôme Vignon. Celui-ci juge le tableau de la laïcité à la française un peu trop noir, et il ne veut pas que l’on croie à Rome que l’Eglise est écrasée ou s’écrase. « Votre analyse est un peu dure, Saint-Père. Un vrai débat sur la laïcité a lieu en France, et le clergé défend la vision de la laïcité que vous évoquez. » « Tant mieux ! », s’exclame François, l’air sincèrement réjoui.

Le fond de la critique demeure, et il est incisif. Une laïcité trop stricte crée un vide que viennent combler d’autres forces. « Quand un pays se ferme à une conception saine de la politique, il finit prisonnier, otage de colonisations idéologiques. Les idéologies sont le poison de la politique. On a le droit d’être de gauche ou de droite. Mais l'idéologie, elle, ôte la liberté. Platon soulève déjà la question dans le Gorgias quand il parle des sophistes, les idéologues de l'époque. Il disait qu’il étaient à la politique ce que le maquillage est à la santé. Les idéologies me font peur. » Dans un contexte marquée par la montée des populismes, sur lequel l’interroge en particulier le député Dominique Potier, le pape appelle à une autre pratique de la politique, fondée sur la recherche du consensus, le sens des responsabilités, le dépassement des clivages. « Si l’on veut éviter que chacun ne parte vers les extrêmes, il faut nourrir l'amitié et la recherche du bien commun, au delà des appartenances politiques. »

« La miséricorde ne concerne pas seulement les chrétiens »

« Mon adversaire, c’est la finance », disait Hollande. Mais que les Poissons roses me pardonnent, cette fois c’est pour de vrai. « L’idéologie et l’idolâtrie de l’argent » sont les deux grands maux siamois que dénonce le pape, reliant de manière très originale deux concepts, on n’ose pas dire deux structures de péché, apparemment très éloignées. « Les adversaires d'aujourd'hui, c’est le narcissisme consumériste et tous les mots en “isme” », insiste-t-il. « Nous nous sommes enfermés dans une dépendance plus forte que celle que provoquent les drogues, mettant à l'écart l'homme et la femme pour leur substituer l'idole de l'argent. C'est la culture du rejet ». On pourrait aussi traduire par exclusion. « El descarte », dit en espagnol ce pape qui parle souvent de « culture du déchet » à propos de la façon dont on traite les plus faibles, les personnes âgées. « Un ambassadeur venu d'un pays non chrétien m'a dit : nous nous sommes égarés dans l'idéologie de l'argent. Voilà l'ennemi : la dépendance au veau d'or. Quand je lis que les 20% les plus riches possèdent 80% des richesses, ce n'est pas normal. Le culte de l’argent a toujours existé, mais aujourd'hui cette idolâtrie est devenue le centre du système mondial ». Est-ce parce qu’il sait qu’elle est française et dans l’intention de faire plaisir ? Toujours est-il que, devant cet aéropage de chrétiens sociaux, le pape se lance alors dans un éloge inattendu de Christine Lagarde, la patronne du FMI. « Une femme intelligente. Elle pressent que l'argent doit être au service de l'humanité et non l'inverse. » Pour le pape, qui dit ne pas avoir de phobie de l’argent, l’enjeu consiste à « relier la finance et l’argent à une spiritualité du bien commun ».

Pour le pape, le renouveau du christianisme passe, comme on le sait, par la miséricorde, « En latin, c’est le cœur qui s’incline devant la misère. Mais si l’on suit l’étymologie hébraïque ce n’est plus seulement le cœur mais les tripes qui sont touchées, l’abdomen, le ventre de la mère, cette capacité à sentir de manière maternelle, depuis l’utérus. Dans les deux cas il s’agit de sortir de soi ». Se décentrer, aller vers, risquer le dialogue. Le leitmotiv de la conversation et celui du pontificat. La miséricorde est d’ailleurs, pour le pape venu du sud, l’autre nom de l’humanisme. « Laissons de côté la dimension religieuse », ose François. « La miséricorde est la capacité de nous émouvoir, d’éprouver de l’empathie. Elle consiste aussi, face à toutes les catastrophes, à s’en sentir responsable. A se dire que l’on doit agir. Cela ne concerne donc pas seulement les chrétiens, mais tous les humains. C’est un appel à l’humanité. »

La délégation comprend une intellectuelle musulmane, Karima Berger. La nouvelle présidente de l’association des écrivains croyants d’expression française, qu’elle a rebaptisé « Écritures et spiritualités », boit du petit lait. L’impact de la thématique de la miséricorde va en effet au-delà du monde chrétien. En islam, Dieu est défini comme miséricordieux, relève-t-elle. Le pape saisit la balle au bond. Il est visiblement marqué par son récent voyage en République centrafricaine. « Nous travaillons beaucoup au dialogue entre chrétiens et musulmans. En Centrafrique il y avait de l'harmonie. C'est un groupe qui n'est d’ailleurs pas musulman mais qui a commencé la guerre. La présidente de transition, catholique pratiquante, était aimée et respectée par les musulmans. Je me suis rendu à la mosquée. J'ai demandé à l'imam si je pouvais prier. J'ai enlevé mes chaussures, et je suis allé prier. Chaque religion a ses extrémistes. Les dégénérations idéologiques de la religion sont à l'origine de la guerre. » François nous annonce alors qu’il prépare une importante rencontre avec la plus haute institution du monde sunnite, l’université d’Al Azhar, au Caire, qui a entretenu des relations tendues avec le Vatican en particulier à l’époque de Benoît XVI. « Il faut dialoguer, dialoguer encore », conclut-il, reprenant cet impératif catégorique qu’il avait formulé à propos de la mondialisation et qui est peut-être le secret de sa pédagogie, de sa singularité et de sa popularité. Le temps de lui remettre un exemplaire de La Vie et ce sera la fin de notre dialogue, hélas. Mais tout est limpide. Le pape informel sait bien où il veut conduire l’Eglise : hors les murs, au risque de la rencontre.

© La Vie - 2016

Commentaire des lectures du dimanche

Chers frères et sœurs, bonjour,

Dans la liturgie d’aujourd’hui, nous lisons le chapitre 15 de l’Évangile de Luc, qui contient les trois paraboles de la miséricorde : celle de la brebis perdue, celle de la pièce d’argent perdue, et puis la plus longue de toutes les paraboles, particulière à saint Luc, celle du père et des deux fils, le fils « prodigue » et le fils qui se croit juste, qui se croit saint. Ces trois paraboles parlent de la joie de Dieu. Dieu est joyeux. C’est intéressant : Dieu est joyeux ! Et quelle est la joie de Dieu ? La joie de Dieu est de pardonner, la joie de Dieu est de pardonner ! C’est la joie d’un pasteur qui retrouve sa brebis ; la joie d’une femme qui retrouve sa pièce d’argent ; c’est la joie d’un père qui accueille chez lui le fils qui était perdu, qui était comme mort et qui est revenu à la vie, qui est revenu à la maison. On trouve là tout l’Évangile ! Là-même ! On trouve là tout l’Évangile, tout le christianisme ! Mais attention, ce n’est pas du sentiment, ni de « l’eau de rose » ! Au contraire, la miséricorde est la vraie force qui peut sauver l’homme et le monde du « cancer » qu’est le péché, le mal moral, le mal spirituel. Seul l’amour comble les vides, les gouffres négatifs que le mal ouvre dans les cœurs et dans l’histoire. Seul l’amour peut faire cela et c’est la joie de Dieu !

Jésus est toute miséricorde, Jésus est tout amour : Il est Dieu fait homme. Chacun de nous, chacun de nous est cette brebis perdue, cette pièce d’argent perdue ; chacun de nous est ce fils qui a gaspillé sa liberté en suivant de fausses idoles, des mirages de bonheur, et a tout perdu. Mais Dieu ne nous oublie pas, le Père nous ne abandonne jamais. C’est un père patient, il nous attend toujours ! Il respecte notre liberté, mais il reste toujours fidèle. Et lorsque nous retournons à Lui, il nous accueille comme ses enfants, dans sa maison, car il ne cesse jamais, même pour un instant, de nous attendre, avec amour. Et son cœur est en fête pour tout enfant qui revient. Il est en fête parce qu’il est joie. Dieu a cette joie, quand l’un de nous pécheur va à Lui et demande son pardon.

Quel est le danger ? C’est que nous présumons être justes et que nous jugeons les autres. Nous jugeons aussi Dieu, parce que nous pensons qu’il devrait punir les pécheurs, les condamner à mort, au lieu de pardonner. Mais nous risquons de rester hors de la maison du Père ! Comme le frère de la parabole, qui au lieu d’être content parce que son frère est revenu, se dispute avec son père qui l’accueille et fait la fête. Si dans notre cœur il n’y a pas la miséricorde, la joie du pardon, nous ne sommes pas en communion avec Dieu, même si nous observons tous les préceptes, car c’est l’amour qui sauve, pas la seule pratique des préceptes. C’est l’amour pour Dieu et pour le prochain qui accomplit tous les commandements. Et cela est l’amour de Dieu, sa joie : pardonner. Il nous attend toujours ! Peut-être quelqu’un a quelque chose de lourd sur le cœur : « Mais j’ai fait ceci, j’ai fait cela … ». Il t’attend ! Il est père : Il nous attend toujours !

Si nous vivons selon la loi « œil pour œil, dent pour dent », nous ne sortons jamais de la spirale du mal. Le Malin est fourbe, et nous fait croire qu’avec notre justice humaine nous pouvons nous sauver et sauver le monde. En réalité, seule la justice de Dieu peut nous sauver ! Et la justice de Dieu s’est révélée sur la Croix : la Croix est le jugement de Dieu sur nous tous et sur ce monde. Mais comment Dieu nous juge ? En donnant sa vie pour nous ! Voici l’acte suprême de justice qui a vaincu une fois pour toute le Prince de ce monde ; et cet acte suprême de justice est justement l’acte suprême de miséricorde. Jésus nous appelle tous à suivre ce chemin : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6,36). Et maintenant je vous demande une chose. En silence, tous, pensons… que chacun de nous pense à une personne avec laquelle nous ne nous entendons pas, avec laquelle nous nous sommes disputé, que nous n’aimons pas beaucoup. Pensons à cette personne en silence, à présent, prions pour cette personne et devenons miséricordieux avec cette personne. [silence de prière].

[Angélus du dimanche 15 septembr e2013]

© Libreria Editrice Vaticana - 2013

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Date de dernière mise à jour : 2016-03-04