Pko 17.07.2016

eglise-cath-papeete-1.jpgBulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°39/2016

Dimanche 17 juillet 2016 – XVIème Dimanche du Temps ordinaire – Année C

Humeurs…

Attentat de Nice – Messages de soutien

Pape François

Tweet du pape François

« Je prie pour les victimes de l'attentat de Nice et les familles. Je demande à Dieu de changer le cœur des violents aveuglés par La haine ».

Déclarations du père Lombardi

Tôt dans la matinée de vendredi 15 juillet, le pape François a tenu à exprimer, par la voix de son porte-parole, le P. Federico Lombardi, sa solidarité avec les victimes de l’attentat qui a fait 84 morts à Nice, jeudi 14 juillet.

« Nous avons suivi cette nuit avec une très grande préoccupation les terribles nouvelles qui venaient de Nice. Nous exprimons de la part du Pape François notre participation et notre solidarité aux souffrances des victimes et de tout le peuple français en ce jour qui devait être un grand jour de fête. Nous condamnons, de la manière la plus absolue, toute manifestation de folie homicide, de haine, de terrorisme et toute attaque contre la paix ».

Déclarations du cardinal Parolin

Le cardinal Parolin a également réagit au lendemain de l'attentat :

« Alors que la France célébrait sa fête nationale, la violence aveugle a encore frappé le pays à Nice, faisant de nombreuses victimes dont des enfants. Condamnant à nouveau de tels actes, Sa Sainteté le Pape François exprime sa profonde tristesse et sa proximité spirituelle au peuple français. Il confie à la miséricorde de Dieu les personnes qui ont perdu la vie, et il s’associe vivement à la peine des familles endeuillées. Il exprime sa sympathie aux personnes blessées, ainsi qu’à toutes celles qui ont contribué aux secours, demandant au Seigneur de soutenir chacune dans cette épreuve. Implorant de Dieu le don de la paix et de la concorde, il invoque sur les familles éprouvées et sur tous les Français le bienfait des Bénédictions divines. »

Conférence des évêques de France

Dans un communiqué publié le 15 juillet 2016, après l’attentat sanglant perpétré à Nice dans la nuit, la Conférence des évêques de France « s’associe pleinement à la douleur des proches et des familles des victimes » et invite les catholiques à prier pour elles lors de la messe dominicale du 17 juillet.

« Nice a été touché hier par un odieux attentat. Aveuglément, des hommes, des femmes, des enfants ont été tués alors qu’ils venaient de célébrer le 14 juillet 2016 avec l’ensemble du pays.

La Conférence des évêques de France (CEF) s’associe pleinement à la douleur des proches et des familles des victimes. Elle les assure de ses pensées et de ses prières. Mgr Georges Pontier, archevêque de Marseille, Président de la CEF, invite tous les catholiques de France à prier spécialement pour les victimes et leurs proches lors des messes de ce dimanche 17 juillet.

Cette tragédie vient s’ajouter à la triste liste d’actes terroristes qui endeuillent notre pays et d’autres pays dans le monde depuis de nombreux mois. Quel qu’en soit le motif, cette barbarie est inacceptable, intolérable.

Notre pays a été meurtri alors qu’il vivait un moment d’union nationale. Plus que jamais, la solidarité nationale doit être plus forte que le terrorisme.

Dans la douleur du jour, il nous faut garder la certitude que l’unité est supérieure à la division. »

Chronique de la roue qui tourne

L’auto-dérision

« Et quand la vérité n'ose pas aller toute nue, la robe qui l'habille le mieux, c'est l'humour. » Doris Lussier

L’autodérision devrait être enseignée à l’école. Cette faculté à rire de soi serait un excellent remède face à notre société qui aime dramatiser tout et n’importe quoi. Pour admirer tout l’art de l’autodérision, il faut lire Cyrano de Bergerac et sa fameuse tirade sur son nez. Son nez devenait soudainement moins repoussant.

Aussi, l’autodérision s’est imposée à moi comme moyen de dédramatiser mon handicap. Souvent les gens préfèrent occulter ce qui dérange, réaction normale devant ce qu’ils ne maitrisent pas. Et pourtant, toute vérité dissimulée est appelée à devenir une honte en puissance. Alors, pour vivre malgré mon handicap, j’en riais. S’il est là, autant qu’il serve à quelque chose et me faire rire était l’idéal. Les autres ne me comprenaient pas toujours et consolaient la pauvre personne handicapée qui se dévalorisait.

Mais justement pas, l’autodérision ne s’acquiert qu’avec la confiance en soi. Rire de soi, savoir rire d’un défaut ou d’une douleur, c’est déjà s’imposer comme plus grand que ces derniers. Rire de soi, c’est prendre de la hauteur, reconnaissant notre valeur au-delà de nos imperfections. Ce travail exige de nous connaître parfaitement, identifiant humblement chacun de nos points forts et chaque point sensible. Et devant chaque douleur, que faire d’autre que l’accueillir et en tirer du positif ? Oui, pouvoir rire d’une douleur, c’est qu’elle n’en est déjà plus une ! Ainsi, plus je riais de mon handicap, plus il perdait du « pouvoir » sur ma vie. De l’épreuve insurmontable, au fil de mes rires, il redevenait un simple état physique.

Pourquoi ne pas faire autant avec nos défauts, ils seraient certainement plus charmants. Nous sommes là à les cacher, à les dire à demi-mot. Pourtant, même tus, ils ne disparaitront pas pour autant ! Alors apprenons à les habiller correctement pour les présenter au grand public. Peut-être que nos chers défauts connaîtront-ils une standing ovation ?!

La chaise masquée

© Nathalie SH – P.K.0 – 2016

Incompréhension et peine

Entretien avec Mgr Marceau, évêque de Nice

Un deuil national de trois jours a été décreté en France par le président François Hollande, après l'attentat qui a fait au moins 84 morts au soir du jeudi 14 juillet. Le bilan de l'attentat sur la Promenade des anglais est encore provisoire alors qu'une cinquantaine d'enfants sont actuellement hospitalisés. Nous avons recueilli la réaction de Mgr André Marceau. L’évêque de Nice était lui-même sur la Promenade quelques heures avant l’attentat.

Radio Vatican : Monseigneur, quel est votre sentiment suite à cet attentat ?

Mgr Marceau : Mon sentiment, c’est un sentiment de choc, un sentiment de très grande peine, un sentiment d’incompréhension de ces attitudes folles qui peuvent naitre dans les cœurs d'hommes et comment raisonnablement l’homme peut-être ainsi vecteur d’un carnage vecteur de la mort. C’est bien la question qui est la nôtre l’homme n’est pas fait pour la mort, pour donner la mort et pour cela est véritablement un scandale. Nous avons aujourd’hui les témoignages de ceux qui sont sous le choc parce qu’ayant été témoins, qu’étant sur les lieux de cet évènement, et là, il y a une attitude pour moi, pour nous les chrétiens une attitude de compassion, de proximité pour les appeler surtout à ne pas rester enfermer dans ce qui peut être un scandale pour eux ce qui peut les choquer et ce qui peut peut-être et à juste titre susciter encore de la haine de l’incompréhension de l’enfermement, il faut à tout prix cela. Et moi, j’essaie dans les messages que je donne d’appeler les personnes surtout à être proches les unes des autres à oser parler à oser aller à la rencontre des autres pour moi, c’est un message très important

Radio Vatican : Mgr Marceau, dans ces moments, est-ce que chaque communauté religieuse n’a pas intérêt à faire un pas vers l'autre et de montrer que finalement ce terrorisme ne représente aucunement Dieu qu’on soit chrétien, musulmans… ?

Mgr Marceau : Sur le diocèse, nous avons une proximité très grande entres les grands courants religieux, de toute les obédiences chrétiennes, musulmans et juifs, nous avons régulièrement des concertations, nous manifestons ensemble souvent lorsque des évènements viennent ainsi toucher à mort le département, pour bien signifier Ce que le Saint-Père, le conseil interreligieux avec le Cardinal Tauran à Rome, le Pape Benoit XVI ne cessent de nous rappeler, cette unité que nous pouvons montrer pour témoigner d’un visage de miséricorde de notre Dieu et que ce qui se passe ce n’est pas le visage de Dieu, et ça dans le diocèse, dans le département des Alpes Maritimes nous avons une tradition véritablement de proximité de collaboration dans ces moments difficiles

Radio Vatican : Qu’est-ce que l’on pourrait dire quand il y a des cœurs détruits, aux personnes qui ont vu leurs familles s’effondrer lors de cette attaque ?

Mgr Marceau : Je crois que la parole du cœur, c’est la parole de la proximité, c’est d’être proche et présent de ces personnes, on sait bien que les mots, souvent, ne suffisent pas ou ne peuvent pas être accueillis parce que la souffrance est là, est trop grande parce que sont brisées des vies, surtout lorsque que ce sont des enfants des jeunes. Voilà nous devons dire nous sommes présent ensemble, nous sommes avec vous, et surtout si les personnes sont un peu dans l’isolement parce que la souffrance isole, il n'y a qu'un seul mot d’ordre, c’est d'oser aller vers les gens en souffrance ne serait-ce que pour leur tenir la main parce que les paroles sont trop difficiles, mais soyons là.

© Radio vatican - 15 juillet 2016

« Gardez courage et priez »

En marge de l’actualité du mercredi 13 juillet 2016

Début Juillet 2016, le Pape François recevait au Vatican le pèlerinage des personnes en grande précarité, groupe accompagné par le Cardinal Barbarin de Lyon. À eux et à ceux qui les accompagnaient, le Saint Père adressa un message étonnant de Foi et d’Espérance… déroutant, peut-être. N’y voyons pas un appel à déserter les combats pour la justice, laissant à Dieu le soin de tout faire, mais plutôt une invitation à réfléchir comment vivre ces combats en disciples du Christ, sans tomber dans la haine, comment être miséricordieux comme le Père, en fidélité à l’Évangile, pour promouvoir le respect et la dignité de toute personne humaine.

« Frères bien aimés, je vous demande surtout de garder courage, et, au milieu même de vos angoisses, de garder la joie de l’espérance. Que cette flamme qui vous habite ne s’éteigne pas ; car nous croyons en un Dieu qui répare toutes les injustices, qui console toutes les peines et qui sait récompenser ceux qui gardent confiance en lui. En attendant ce jour de paix et de lumière, votre contribution est essentielle pour l’Église et pour le monde : vous êtes des témoins du Christ, vous êtes des intercesseurs auprès de Dieu qui exauce tout particulièrement vos prières.

Et enfin, je voudrais vous demander une faveur, plus qu’une faveur, vous donner une mission… Je m’explique : Jésus, parfois, a été très sévère et a réprimandé fortement les personnes qui n’accueillaient pas le message du Père. Il a dit “malheur !” Et il l’a dite aux riches, aux repus, à ceux qui maintenant rient, à ceux qui aiment être loués (cf. Lc 6,24-26), aux hypocrites (cf. Mt 23,15 sq). Je vous donne la mission de prier pour eux, pour que le Seigneur change leur cœur. Je vous demande aussi de prier pour les responsables de votre pauvreté, pour qu’ils se convertissent ! Prier pour tant de riches qui s’habillent de pourpre et qui font la fête dans de grands festins, sans se rendre compte qu’à leur porte il y a beaucoup de Lazare, avides de se nourrir des restes de leur table (cf. Lc 16,19 sq). Priez aussi pour les prêtres, pour les lévites qui, en voyant cet homme battu à moitié mort, passent outre, en regardant de l’autre côté, parce qu’ils n’ont pas de compassion (cf. Lc 10,30-32). À toutes ces personnes, et aussi, certainement, à d’autres qui sont liées négativement à votre pauvreté et à tant de douleur, souriez-leur avec le cœur, désirez pour eux le bien et demandez à Jésus qu’ils se convertissent... Et je vous assure que, si vous faites cela, il y aura une grande joie dans l’Église »

+ R.P. Jean Pierre COTTANCEAU

© Archidiocèse de Papeete – 2016

La parole aux sans paroles – 44

Portrait d’homme : Raiterenui

Toujours serviable, toujours partant, Raiterenui est attachant. Il n’en demande pas beaucoup, un petit geste d’attention, une petite parole, un rien de considération. Touché par la demande d’interview, Raiterenui répondra de bon cœur. Pourtant son passé gardera quelques zones d’ombre, ses propos seront parfois incohérents. Mais que vaut la véracité des propos à côté d’une vraie rencontre humaine ? Dans un dialogue de cœur à cœur, on accepte l’autre tel qu’il est. Raiterenui a su garder l’essentiel : son grand cœur !

D’où viens-tu ?

« J’ai grandi à Maupiti. »

Avec qui ? Tes parents ?

« Non, tout seul, mes parents sont déjà partis. Je suis resté tout seul. Certaines personnes venaient m’aider, me donner à manger. Elles faisaient tout ce qu’elles pouvaient pour moi, parce que j’étais le fils du roi. Mais, un jour, j’ai décidé de venir ici clandestinement par-dessus un bateau chinois. Je ne voulais plus vivre là-bas sans parents. J’étais encore jeune, j’avais 9 ans. J’avais aucune idée précise sur ce que j’allais faire ici. Et je découvre plein de choses comme la police, je ne connaissais pas ça. J’avais trouvé une famille, là-bas aux “3 Brasseurs”, mais ils n’avaient pas assez d’argent pour me garder avec eux. Alors la police m’a amené dans un foyer et, dans ce foyer, je serai adopté par des bonnes sœurs. Je crois que j’ai eu de la chance d’arriver là-bas. Je suis resté 7, 8 ans dans ce foyer. »

Tu revois quelques fois les bonnes sœurs avec qui tu as grandi ?

« Oui, et elles me reconnaissent. Elles viennent demander comment je vais, si je n’ai pas de problèmes. Mais je ne sais pas comment c’est là-bas maintenant, vu que je n’y vais plus. »

Ton école ?

« J’y suis allé à Maupiti. Mais je n’ai jamais fait le collège. »

Tes débuts dans la rue ?

« En sortant du foyer, j’étais devenu un homme. Je pouvais maintenant vivre dans la rue. Je suis venu avec ceux qui vivaient déjà dans la rue. »

Tu ne veux pas rentrer à Maupiti ?

« Je suis rentré une fois. »

Et ?

« Quand je suis arrivé là-bas, tout le monde m’a reconnu. Mais… tu vois quoi. »

Pas de famille ?

« Quand j’ai quitté Maupiti, j’avais une sœur. Mais elle est restée avec quelqu’un, je ne l’ai plus jamais revue. Avant de partir, je lui avais dit que je ne voulais plus rester sans papa et maman, que j’irai à Tahiti chercher. Mais on ne s’entendait pas trop, elle était méchante avec moi. Elle arrivait à bien s’occuper de moi, après, elle pète un câble et elle devient méchante. »

Le plus dur dans la rue ?

« De trouver un travail. C’est très dur ! J’ai cherché dans le jardinage maçonnerie. Tous les petits boulots qu’il y a. Rien, je n’ai rien trouvé. Je n’ai pas encore travaillé et j’aurais 30 ans là en juin. Après, le deuxième problème, c’est bien dormir la nuit. Trouver un endroit calme, où la police ne va pas venir te chasser, où il n’y a pas d’animaux. Tu sais, moi, je n’aime pas les animaux, les cent-pieds, les chiens enragés. Mais il y en a partout ? Alors je ne dors pas bien, toujours à surveiller. Il faut faire attention aussi à ceux qui cherchent la bagarre. Ils arrivent comme ça et te tapent dessus. »

Comment tu réagis ?

« Ça dépend. Soit je les laisse me cogner et je vais porter plainte après, soit je me défends et je m’en vais. »

Et comment tu te débrouilles pour manger quand Te Vaiete est fermé ?

« Ça va, c’est juste un jour, le dimanche. J’arrive à tenir avec les biscuits que Père nous donne. Ce n’est pas comme si on ne mangeait rien pendant 5 jours non plus. »

Ton plus beau souvenir de la rue ?

« Le grand cœur de ceux qui m’ont accueilli dans la rue ! »

Comment tu vois ta vie dans 10 ans ?

« J’aimerais juste une vie correcte. »

© Nathalie SH - Accueil Te Vai-ete - 2016

« Je me suis élevé contre Dieu, mais je ne l’ai jamais renié »

Témoignage d’Élie Wiesel… décédé le 2 juillet 2016

Prix Nobel de la paix, l'écrivain Elie Wiesel est décédé le 2 juillet 2016. Enfant, il ne vivait que pour Dieu et rêvait de devenir talmudiste. Déporté à 15 ans dans l’enfer d’Auschwitz puis de Buchenwald, où Dieu semblait absent, il n’a pourtant jamais renié sa foi. La Vie avait recueilli son témoignage de foi en 2012 ; nous le republions aujourd'hui pour lui rendre hommage.

J’avais 15 ans. Hagard, désorienté, ombre parmi les ombres, j’étais parqué dans le wagon à bestiaux où régnait une odeur fétide. Tenaillé par la faim, je scrutais le visage de mes parents, mon cœur battait à se rompre. J’entends encore la respiration saccadée de ma petite sœur ­Tzipora et les hurlements hystériques d’une femme devenue folle. Après quatre jours, le train ralentit. Par la lucarne, j’aperçus des barbelés à l’infini. Nous étions à Auschwitz. Les cris des S.S. retentissaient de toutes parts. « Restons ensemble », dit ma mère. Nous nous tenions fermement par le bras. Un ordre bref fut lancé : hommes d’un côté, femmes de l’autre. Je restai avec mon père, tandis que ma mère et mes sœurs partaient dans une autre direction. Je les vois encore s’éloigner vers les immenses cheminées alimentées par des êtres vivants, ignorant que je ne les reverrais jamais.

L’ombre de ces trains nocturnes, qui traversèrent le continent dévasté, continue de me hanter. Ils symbolisent la progression inexorable vers l’agonie et la mort des multitudes juives. Aujourd’hui encore, chaque fois que j’entends un train siffler, quelque chose en moi se fige.

« Je n'ai jamais cessé de prier »

J’ai grandi à Sighet, petite ville de Transylvanie où mes parents tenaient une épicerie. Dès mon jeune âge, j’ai appris l’hébreu classique, je me suis plongé dans la Torah, le Talmud et le Midrash. À 13 ans, j’écrivais des commentaires bibliques. Je me souviens de mes premières extases religieuses quand, avec mes amis de la yeshiva, nous recevions de nos maîtres les clés pour ouvrir les portes secrètes des vérités mystiques. À cette époque, je rêvais d’enseigner et d’éclaircir les textes sacrés. Si je n’avais pas été déporté, je serais sans doute devenu un talmudiste sans histoire. Depuis l’éveil de ma conscience, je ne vivais que pour Dieu. C’était Lui, mon ancre, qui faisait et défaisait les choses, les événements et les êtres. Il était le sens de ma vie, la justification de tout.

La suite, je l’ai racontée dans la Nuit. Les mots ont-ils cependant assez de force pour décrire cet univers dément et froid où des enfants ahuris et des vieillards épuisés venaient pour ­mourir ? Et la disparition de ma petite sœur, tuée avec sa mère la nuit même de leur arrivée ? Et cette odeur de chair brûlée qui empestait l’air ? Et les nourrissons jetés vivants dans des brasiers brûlants ? Et les râles d’agonie, venus d’outre-tombe, s’élevant des baraques où les corps s’entassaient ?

Comment ne suis-je pas devenu fou, dans cette antichambre de l’enfer, plongé dans la peur et les coups, les hurlements des kapos, les aboiements de leurs chiens ? Malgré l’horreur, je n’ai jamais cessé de prier. Le samedi, tout en portant des pierres, je fredonnais les cantiques du sabbat. Était-ce pour plaire à mon père, lui montrer que je restais juif même dans ce royaume maudit voué à leur disparition ? Je n’avais alors pas la force de me plonger dans des méditations théologiques : la ration quotidienne de pain – sera-t-elle d’un centimètre plus mince ou plus épaisse ? – était le centre de mes soucis. La peur des coups dépassait celle du ciel. Sur ce plan, l’ennemi avait emporté une victoire : c’était autour des SS, non de Dieu, que s’ordonnait notre univers.

« Aimer Dieu, l'interroger, le plaindre... »

Ma révolte est venue après la guerre quand j’étudiais la philosophie à Paris. Pour mon ami Primo Levi, le problème de la foi après Auschwitz se pose en termes simples : ou Dieu est Dieu, donc tout-puissant, donc coupable d’avoir laissé faire les assassins ; ou sa puissance est limitée, et alors, il n’est pas Dieu. Ce raisonnement m’interpellait. Tout mon être protestait : puisque Dieu est partout, où était-Il pendant l’Holocauste ? Enfant, je Le situais ­uniquement dans le bien, le sacré, dans ce qui rend l’homme digne de salut. Après avoir vécu le mal absolu, pourquoi continuer à sanctifier Son nom ? Parce qu’Il avait fait brûler des milliers d’enfants dans des fosses ? Parce que, dans Sa grande puissance, Il avait créé Auschwitz et tant d’autres usines de la mort ?

Si je me suis élevé contre la justice de Dieu, je ne L’ai jamais renié. Ma colère s’est toujours élevée à l’intérieur de la foi. En revanche, je n’ai cessé de chercher des raisons à Son silence. La mystique juive parle ainsi des éclipses de Dieu, qui se retire pour laisser sa création s’affirmer. L’un de mes maîtres talmudistes m’indiqua un jour une autre perspective : s’il faut aimer Dieu, L’interroger même, on peut aussi Le plaindre. « Sais-tu, me demanda-t-il, quel personnage biblique est le plus tragique ? C’est Dieu, dit-il, Lui que ses créatures déçoivent et accablent si souvent. » Il me montra alors un passage midrashique qui traite de la première guerre civile de l’histoire juive causée par une banale querelle de ménage ; et Dieu, là-haut, pleure sur son peuple, comme pour dire : « Qu’avez-vous donc fait de mon œuvre ? » Alors, au temps de Treblinka et d’Auschwitz, les larmes de Dieu ont peut-être redoublé – et on peut L’invoquer non seulement avec indignation, mais aussi avec tristesse et compassion. Toutes ces questions restent ouvertes. S’il y a une réponse, je ne la connais pas. Bien plus : je refuse de la connaître. Six millions d’humains morts dans les camps, cela doit rester à jamais une question !

Cinq conseils d’Élie Wiesel pour vivre dans la ferveur

1. Enveloppez toute votre vie de ferveur

« Ayez conscience de la divinité à chaque instant, ressentez la présence de Dieu à tous les moments de votre vie. Réinvestissez de sacré tous les actes de la vie quotidienne, même les plus prosaïques. Dans le hassidisme, courant de la mystique juive dont je me sens proche, on dit que le fait d’avaler du pain ou de lacer ses chaussures doit être un acte spirituel. Lorsqu’on se consacre à des activités profanes – qu’on mange, boive ou travaille – il faut garder conscience que ces activités ont valeur d’acte de foi. Tout est en Dieu. Dans tous les endroits, à chaque moment, quelle que soit la situation, même dans les épreuves. En plaçant toute son existence sous Son regard, on ressent la joie simple, la ferveur et l’enthousiasme d’être proche de Lui. »

2. Célébrez Dieu dans la joie

« Je me sers beaucoup du chant pour prier. Dans le hassidisme, on insiste sur l’importance de la joie et de l’enthousiasme dans le service de Dieu : comment être triste alors que tout vient de Lui et que Sa bonté inonde le monde. »

3. Prenez des moments pour faire silence

« Le silence est une voie qui conduit à Dieu. Il y a une ferveur du silence. Dans la journée, prenez des moments pour vous taire et écouter ce silence qui prédit, prépare ce qui va venir. »

4. Ne vous forcez pas à prier

« Soyez vous-même, ne trichez pas : ne priez pas quand vous n’avez pas envie. Dieu peut s’en passer ! Attendez que cela vienne. Car si on dit les prières uniquement parce que c’est la coutume de le faire, cela n’a pas de sens. La prière doit être récitée dans le désir sincère d’atteindre Dieu. »

5. Plongez-vous dans les textes sacrés

« Un philosophe a écrit : "Quand on prie, on parle à Dieu. Quand on étudie les textes sacrés, c’est Dieu qui nous parle." Plongez-vous dans les textes sacrés pour vous tenir à l’écoute de Dieu. Lisez doucement, arrêtez-vous à certains vers, ceux qui vous touchent, laissez-vous surprendre par les mots d’une prière pour aller toujours plus profondément dans la découverte du Seigneur. »

© La Vie - 2016

Le plan nazi pour enlever le Pape Pie XII

Témoignage oculaire inédit d’Antonio NOGARA à l’Osservatore Romano

Antonio Nogara raconte, dans L’Osservatore Romano en italien du 6 juillet 2016 « cette nuit de 1944… quand le substitut se précipita chez le directeur des Musées du Vatican ». Les alliés venaient de confirmer le plan de Hitler d’enlever Pie XII, déjà connu du pape grâce à l’ambassade d’Allemagne.

Dans la Rome, « ville ouverte » de 1943 et 1944, le langage habituel recourait, avec une grande fréquence, aux mots s’éloigner, s’éclipser, se tenir en embuscade, se cacher, échapper, disparaître, en référence aux personnes, et cacher, masquer, camoufler, dissimuler, en référence aux choses ; des verbes qui se confrontaient aux noms d’arrestations, déportations, razzias, coups de filet, perquisitions et séquestrations, termes révélateurs de la situation difficile d’alors.

Malgré l’afflux de personnes déplacées en quête d’une aide et d’un refuge, la Ville surpeuplée semblait presque déserte. Promenades, réceptions et divertissements en général quasiment abolis ; les « sorties », parfois à la limite de l’aventure, étaient destinées à la recherche du strict nécessaire à repérer le plus près possible, en empruntant de préférence les chemins, ruelles et petites places où la contiguïté des magasins, porches et bifurcations offraient de plus grandes possibilités de se dissimuler ou des échappatoires.

Le soir, tout le monde à la maison, autour de radios grésillantes, de portée limitée ou troublée, le volume au plus bas, en quête d’informations, ou engagé, avec des proches et des voisins d’immeubles, dans des parties prolongées de « briscola », de « scopa » (jeux de cartes populaires, ndlt) et de jeux similaires, mais toujours l’oreille tendue pour percevoir le danger imminent dans le son suspect du pas cadencé d’une ronde, un ordre militaire sec, le bruit d’un véhicule, un coup de feu…

Les rassemblements indispensables pour des raisons vitales, prompts à se dissoudre au premier signal d’alarme, se formaient à l’abri des cantines publiques et des paroisses qui distribuaient des rations fournies par le vicariat ou par le Cercle de Saint Pierre qui, grâce à la générosité de la Société générale immobilière et à ses camions protégés par les drapeaux du Vatican – certains étaient aussi mitraillés, faisant des victimes parmi les chauffeurs – se trouvaient en Italie centrale (Ombrie et Toscane).

Dans l’attente des tours, l’anonymat et le caractère occasionnel des rencontres favorisaient les échanges de conversations de circonstance, banales et circonspectes, dans lesquelles la patience forcée commune se créait des moments d’exutoire par des interjections dont l’hyperbole sarcastique masquait souvent la protestation. Parmi toutes celles qui m’ont été rapportées, je fus frappé alors par celle de quelqu’un qui, racontant avoir assisté à des coups de filet systématiques et à des disparitions de parents et de connaissances, hasarda, d’un ton sournois : « Il ne manquerait plus qu’ils nous emmènent le pape ! » L’expression, à la limite de l’imaginable, aurait eu l’effet voulu en se référant à la Coupole ou au Colisée mais, avec l’allusion au pontife, elle obtenait la plus grande efficacité, comme une malédiction dans la douleur, l’humiliation et l’effarement, réveillant dans le subconscient, croyant ou non croyant, la question angoissée : mais qu’en serait-il de Rome sans le pape, centre du christianisme ?

Le tourbillon des événements ne me détourna pas du souvenir de cette boutade, jaillie ingénument telle une effusion dans un moment de colère, mais pas si invraisemblable ni infondée du tout. Quelques semaines plus tard, le hasard allait m’en donner une preuve personnelle inattendue.

En 1921, étant donné les multiples charges qui étaient confiées à mon père Bartolomeo, outre la direction générale des Musées, le pape Benoît XV lui accorda, privilège convoité et exceptionnel pour un laïc marié avec des enfants, d’habiter dans le sacré Palais apostolique qui, avec les Musées, la Bibliothèque, les Archives et une partie circonscrite des jardins actuels, complétait le territoire du Vatican avant le Concordat et le traité du Latran de 1929. En dépit des meilleures dispositions de la part des officials compétents, l’exiguïté des lieux rendait difficile le repérage de locaux habitables et adaptés à un usage familial ; après plusieurs mois de recherche, l’attribution tomba sur un ensemble de salles abandonnées du Secrétariat des Brefs, donnant par deux amples baies vitrées sur le centre du bras central de la Troisième Loge, avec par derrière des chambres et des couloirs qui donnaient sur le corridor du Triangle. L’accès était à côté de l’ascenseur, qui fonctionnait à l’eau à cette époque et servait aussi les autres « loges » de la Cour Saint Damase.

Quand la Secrétairerie d’État était fermée, la Troisième Loge déserte devenait un déambulatoire idéal avec vue sur Rome d’un bout à l’autre, par beau temps comme par mauvais temps. Mes parents en profitaient le soir après le repas ; souvent je les rejoignais et plus d’une fois je les trouvai en train de converser avec Monseigneur Giovanni Battista Montini qu’ils rencontraient alors qu’il sortait, bien au-delà des horaires, de la Secrétairerie d’État pour rentrer dans son logement situé au dos de la Première Loge, non loin de l’appartement Borgia.

Les contacts de mon père, pour raison de travail, avec Mgr Montini étaient presque quotidiens et les rencontres vespérales répétées, devenues habituelles avec les années, avaient aussi pris une empreinte familière pour ma mère et pour moi. À part l’heure – il devait être vingt-trois heures – je n’éprouvai donc pas de surprise particulière lorsqu’à un moment avancé de la soirée, en plein hiver 1944, entre la fin janvier et les premiers jours de février, ayant entendu la sonnette de l’entrée, je me trouvai face à Mgr Montini qui, entrant rapidement et fermant immédiatement la porte dans son dos, me dit qu’il « devait » rencontrer « le professeur » d’urgence.

Embarrassé de me trouver en robe de chambre et en pantoufles, je le priai de s’asseoir dans le studio-bibliothèque et je courus chez mon père qui était déjà au lit sous deux lourdes couvertures, son bonnet de nuit sur la tête et un édredon sur les pieds. Le chauffage avait été interdit par manque de charbon et par respect pour les sacrifices imposés aux Romains par les circonstances ; la chambre, exposée au nord, était particulièrement froide.

Par les temps qui couraient, surpris mais non contrarié compte tenu du caractère d’urgence manifesté par un personnage connu pour sa discrétion, mon père se rhabilla prestement. Je ne me souviens pas comment je me suis occupé de notre hôte illustre jusqu’à ce que, plus rapidement que prévu, mon père apparaisse ; après un bref conciliabule entre eux deux, ils sortirent à la hâte : mon père emmitouflé tenant à la main le lourd trousseau des clés du Musée et de la Bibliothèque, Mgr Montini avec une torche électrique qu’il avait posée sur un coffre dans l’entrée, torche du type de celles dont étaient dotés les pompiers pour leurs rondes nocturnes.

Préoccupé pour la santé de mon père plus que pour les motifs de cette excursion qui avait clairement pour objet les musées, j’attendis avec ma mère le retour qui advint au bout de presque trois heures. Mon père, qui paraissait très éprouvé et transi, nous rassura laconiquement et, renvoyant le compte-rendu à de meilleures heures, se mit au lit avec détermination et l’air préoccupé.

Ce n’est que le lendemain après-midi qu’avec la recommandation de maintenir le secret absolu, mon père nous révéla que l’ambassadeur du Royaume-Uni, sir Francis d’Arcy Osborne, et le chargé d’Affaires des États-Unis, Harold Tittmann, avaient averti ensemble Mgr Montini qu’ils avaient eu vent, par leurs services militaires d’information respectifs, d’un plan avancé du Haut Commandement allemand pour capturer et déporter le Saint-Père sous le prétexte de le mettre en sécurité « sous la haute protection » du Führer. Auquel cas, considéré comme imminent, les forces alliées interviendraient immédiatement pour bloquer l’opération, y compris par des débarquements au nord de Rome et un lâcher de parachutistes. Il fallait par conséquent préparer aussitôt un refuge secret où le Saint-Père serait introuvable pour le temps strictement nécessaire, deux ou trois jours, à l’intervention militaire.

Telles étaient la substance et la portée de la démarche diplomatique anglo-américaine, confidentiellement exposée par Mgr Montini à mon père, mobile exceptionnellement dramatique de l’excursion nocturne, qui devait naturellement être gardée secrète. C’est dans ce but que, toujours selon le récit de mon père, la recherche commença cette nuit-là, de la Galerie lapidaire à l’escalier de Bramante et, de là, dans les locaux de la vieille Direction des Musées et annexes, autour de la Grande Niche, et de la cour octogonale jusqu’à la Cour de la Pomme de pin, sans négliger les pièces mineures servant de dépôts, débarras, vestiaires à adapter éventuellement ; mais malheureusement, la recherche autour de ces locaux s’avéra négative.

Excluant a priori, pour sa trop grande visibilité, la Pinacothèque et le bâtiment attaché à la nouvelle entrée, partiellement habité, et excluant les magasins des Marbres dont la structure les rendait inhabitables, une pause s’imposait. La recherche, jusqu’alors décevante, fut étendue à la Bibliothèque qui, ne présentant pas de solutions internes, inspira cependant à mon père, qui y avait travaillé plus de dix ans comme « scrittore » au début du siècle, l’idée de visiter aussi la Tour des Vents contiguë et la visite confirma les attentes.

La grosse tour massive et élégante, en état de semi-abandon, se révéla contenir un dédale de pièces, de couloirs, d’escaliers et de petites échelles, un mini-labyrinthe dans un emplacement favorable pour un trajet couvert et rapide à parcourir. Mgr Montini en sembla convaincu et conclut l’extraordinaire galopade en rentrant à la maison.

Il ne fait pas de doute qu’il s’est bien agi d’une galopade, vu le rythme de marche que Mgr Montini avait imprimé dans la fougue de sa recherche et auquel mon père, qui avait trente ans de plus que Montini, résista bien [Bartolomeo Nogara avait alors presque 76 ans, Montini 46]. Mon père rappelait aussi que son illustre compagnon de galopade, malgré l’angoisse de la recherche, manifestait de temps en temps de brefs commentaires sur la beauté suggestive des œuvres d’art entrevues par intermittence dans un rayon de lumière, au cours de cette rapide recherche. Quant au choix définitif du refuge, mon père était personnellement convaincu du caractère improbable de la solution d’y recourir, s’agissant d’un expédient précaire, d’une sécurité relative et d’une validité dans le temps très réduite. Il avait aussi proposé à Mgr Montini un plan alternatif en réserve, à savoir d’étendre la recherche à la basilique Saint Pierre, avec ses tenants et ses aboutissants, souterrains compris, comme siège peut-être plus sûr dans la fâcheuse hypothèse de la séquestration du Saint-Père. Mon père conclut le compte-rendu, nous fixant d’un regard plein d’amour, par la phrase « Que Dieu nous aide », invocation qui était aussi une invitation : « Ne me posez pas d’autre question ».

Un long silence s’ensuivit, ma mère anéantie entre incrédulité et effarement, moi surpris par la tournure que prenaient à l’improviste des événements qui demandaient la recherche immédiate de solutions certainement à haut risque personnel, y compris pour les amis que nous avions aidés à se cacher au Vatican et que nous ne voulions pas abandonner. Outre le sort malheureux et humiliant du Saint-Père à qui nous étions liés par l’affection et la dévotion, planait sur nous la pensée oppressante qu’une visite des SS ne serait bénéfique pour personne, réfugiés juifs et non juifs, avec les mesures de rétorsion possibles sur les résidents ecclésiastiques et laïcs. Quelques semaines agitées se passèrent dans l’attente spasmodique autant que vaine de développements réconfortants de l’Opération Schingle, étant donné l’enchaînement d’informations contradictoires provenant de diverses sources autorisées elles aussi.

Je me souviens ensuite comme d’un jour de grand soulagement de celui où mon père, rentrant à la maison après une de ses visites presque quotidiennes à la Secrétairerie d’État, nous confia que le plan d’Hitler était déjà connu depuis longtemps du Vatican qui avait été alerté par des indiscrétions privées allemandes de personnes hostiles au plan en question. L’ambassade d’Allemagne elle-même aurait souligné à Berlin les inévitables réactions négatives parmi les populations catholiques, y compris dans les différents pays neutres. La folle opération redoutée n’aurait pas lieu grâce aux prises de position internes des autorités diplomatiques allemandes à Rome. Il est cependant certain que les appréhensions pour la sécurité du pontife ne prirent fin qu’après l’abandon de Rome par l’armée allemande.

La solution pacifique à cet événement ne dissipa nullement certains motifs de perplexité qui l’accompagnèrent et que nous ne pouvons négliger, puisque nous en parlons. Il est hors de doute que les informations apportées par les deux ambassadeurs alliés étaient d’une gravité telle, même par rapport à ce qui était déjà su, qu’elle incita Mgr Montini à s’activer aussitôt pour faire face immédiatement, à l’improviste, à une situation d’urgence. Il est aussi impensable que Mgr Montini n’ait pas aussitôt informé de la démarche diplomatique le cardinal Luigi Maglione, alors secrétaire d’État, sans exclure des consultations plus larges et plus hautes. L’intervalle d’environ quatre heures, entre ses remerciements aux deux ambassadeurs et la solitaire visite-intrusion chez Bartolomeo Nogara, trouverait son explication dans ces consultations internes préalables à la Secrétairerie d’État. L’assurance d’une intervention immédiate qui aurait libéré le pontife en l’espace de quelques jours firent sans doute affleurer des motifs d’incertitude et de scepticisme quant au très bref délai annoncé pour l’intervention militaire, comme sur la possibilité de s’opposer aux éventuels soldats allemands qui, certainement bien entrainés et préparés dans ce but, auraient agi à coup sûr en une demi-heure ou à peine plus.

Avec du recul, en reparlant de cette excursion nocturne avec les doutes qui l’accompagnèrent, mon père exprima sa conviction qu’en cette circonstance Mgr Montini, quelles que fussent ses estimations personnelles, s’acquittait d’un devoir avec les scrupules et le zèle qui le caractérisaient. Dans la situation dramatique de ces mois, la dénonciation conjointe des ambassadeurs des deux plus grandes puissances alliées ne pouvait en aucune manière être ignorée. Heureusement, l’exécrable événement fut conjuré, épargnant l’histoire de pages plus douloureuses que celles qu’elle avait déjà écrites en ces temps-là. Je considère aujourd’hui pratiquement partagée par tous la conviction exprimée par mon père que Pie XII, en raison de son sens élevé de la dignité, du caractère fort dont il a fait preuve en diverses circonstances et du sens élevé de l’honneur qui a toujours accompagné son magistère, n’aurait jamais admis de compromis en négociant sa propre sécurité contre des solutions incompatibles – même minimes – avec la dignité et le prestige du pontife et de l’Église.

L’évocation de souvenirs de cette période vécue intensément réveille encore en moi des émotions apaisées comme celle des amples baies vitrées de la Troisième Loge qui tremblaient au grondement cadencé des coups de canon sur le front, désormais proche des « Castelli Romani », annonçant des temps nouveaux qui allaient bientôt frapper à nos portes.

© L’Osservatore Romano - 6 juillet 2016

Commentaire des lectures du dimanche

Chers frères et sœurs, bonjour !

Ce dimanche également se poursuit la lecture du chapitre 10 de l’évangéliste Luc. Le passage d’aujourd’hui est celui de Marthe et Marie. Qui sont ces deux femmes ? Marthe et Marie, sœurs de Lazare, sont des parentes et de fidèles disciples du Seigneur, qui habitaient à Béthanie. Saint Luc les décrit ainsi : Marie, aux pieds de Jésus, « écoutait sa parole », tandis que Marthe était absorbée par de multiples tâches (cf. Lc 10, 39-40). Toutes les deux accueillent le Seigneur de passage, mais elles le font de façon différente. Marie se place aux pieds de Jésus, à l’écoute, Marthe, en revanche, se laisse absorber par les choses à préparer, et elle est si occupée qu’elle s’adresse à Jésus en disant : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dis-lui donc de m’aider » (v.40). Et Jésus lui répond par un doux reproche : « Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, une seule même » (v. 41).

Que veut dire Jésus ? Quelle est cette seule chose dont nous avons besoin ? Il est avant tout important de comprendre qu’il ne s’agit pas de l’opposition entre deux attitudes : l’écoute de la Parole du Seigneur, la contemplation, et le service concret du prochain. Ce ne sont pas deux attitudes opposées, mais au contraire, ce sont deux aspects tous deux essentiels pour notre vie chrétienne, des aspects qu’il ne faut jamais séparer, mais qui doivent être vécus en profonde unité et harmonie. Mais alors pourquoi Marthe est-elle l’objet d’un reproche, même s’il est fait avec douceur ? Parce qu’elle a considéré comme essentiel uniquement ce qu’elle faisait, c’est-à-dire qu’elle était trop absorbée et préoccupée par les choses à « faire ». Chez un chrétien, les œuvres de service et de charité ne doivent jamais être détachées de la source principale de chacune de nos actions : c’est-à-dire l’écoute de la Parole du Seigneur, être — comme Marie — aux pieds de Jésus, dans l’attitude du disciple. Voilà pourquoi Marthe est réprimandée.

Dans notre vie chrétienne aussi, que la prière et l’action soient toujours profondément unies. Une prière qui ne conduit pas à l’action concrète envers son frère pauvre, malade, ayant besoin d’aide, le frère en difficulté, est une prière stérile et incomplète. Mais, de même, quand, dans le service ecclésial, on n’est attentif qu’au « faire », quand on donne plus de poids aux choses, aux fonctions, aux structures, et que l’on oublie le caractère central du Christ, que l’on ne réserve pas de temps pour le dialogue avec Lui dans la prière, on risque de servir soi-même et non pas Dieu présent dans notre frère dans le besoin. Saint Benoît résumait le style de vie qu’il indiquait à ses moines en deux mots : « ora et labora », « prie et agis ». C’est de la contemplation, d’un rapport profond d’amitié avec le Seigneur que naît en nous la capacité de vivre et d’apporter aux autres l’amour de Dieu, sa miséricorde, sa tendresse. Et notre travail avec notre frère dans le besoin, notre travail de charité dans les œuvres de miséricorde, nous conduit lui aussi au Seigneur, parce que nous voyons précisément le Seigneur chez notre frère et notre sœur dans le besoin.

Demandons à la Vierge Marie, Mère de l’écoute et du service, de nous enseigner à méditer dans notre cœur la Parole de son Fils, à prier avec fidélité, pour être toujours plus attentifs concrètement aux nécessités de nos frères.

© Libreria Editrice Vaticana - 2013

 

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Date de dernière mise à jour : 2016-07-17