Pko 24.01.2016

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Bulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°05/2016

Dimanche 24 janvier 2016 – 3ème Dimanche du Temps ordinaire – Année C

Humeurs

Chrétiens subversifs… c’est un pléonasme !

« Ce n’est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre, tu lui rends ce qui lui appartient. Car ce qui est donné en commun pour l’usage de tous, voilà ce que tu t’arroge. La terre est donnée à tout le monde, pas seulement aux riches » (St Ambroise de Milan)

À l’heure, ou en Polynésie, il est de bon ton de tirer à vue sur les personnes en difficultés (facebook : qui fait quoi ?)… à l’heure ou le Haut-Commissaire met en place une cellule de lutte contre la délinquance… Rappelons que pour un chrétien l’« option préférentielle pour les pauvres » n’est pas une option facultative. Nous avons tendance à oublier la « valeur théologique de l’amour des pauvres telle qu’elle transparait dans les paroles de Jésus de Nazareth, ou on a oublié une tradition du magistère social qui savait être offensive et dérangeante ».

« Tu veux honorer le corps du Christ ? Ne le méprise pas lorsqu'il est nu. Ne l'honore pas ici, dans l'église, par des tissus de soie, tandis que tu le laisses dehors souffrir du froid et du manque de vêtements. Car celui qui a dit : "Ceci est mon corps" (Mt 26,26), et qui l'a réalisé en le disant, c'est lui qui a dit : "Vous m'avez vu avoir faim, et vous ne m'avez pas donné à manger", et aussi : "Chaque fois que vous ne l'avez par fait à l'un de ces petits, c'est à moi que vous ne l'avez pas fait" (Mt 25,42.45). Ici, le corps du Christ n'a pas besoin de vêtements, mais d'âmes pures ; là-bas, il a besoin de beaucoup de sollicitude. Apprenons donc à vivre selon la sagesse et à honorer le Christ comme il le veut lui-même. Car l'hommage qui lui est le plus agréable est celui qu'il demande, non celui que nous-mêmes choisissons. Lorsque Pierre croyait l'honorer en l'empêchant de lui laver les pieds, ce n'était pas de l'honneur, mais tout le contraire. Toi aussi, honore-le de la manière prescrite par lui, en donnant ta richesse aux pauvres. Car Dieu n'a pas besoin de vases d'or, mais d'âmes qui soient en or. » (St Jean Chrysostome – Homélie sur l’Évangile de Matthieu)

« Ce qui, à notre époque, frappe tout d'abord le regard, ce n'est pas seulement la concentration des richesses, mais encore l'accumulation d'une énorme puissance, d'un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d'un petit nombre d'hommes qui d'ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu'ils administrent à leur gré. Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de l'argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l'organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que sans leur consentement nul ne peut plus respirer. » (Pape Pie XI – Encyclique Quadragessimo anno)

Les deux textes ci-dessus « ne sont pas là les propos de théologiens de la libération latino-américains, ni ceux de leurs inspirateurs européens. Ce ne sont pas non plus ceux de penseurs hérétiques pris pour cible par l'ex-Saint-Office à cause de leurs idées révolutionnaires. Ils ne sont pas l'expression du progressisme postconciliaire du “catho-communisme” ou du “paupérisme” théologique. Ils n'ont pas été prononcés par des prêtres sandinistes. La première citation est extraite d'une homélie sur l'Évangile de Matthieu de saint Jean Chrysostome (344-407), également connu comme Jean d'Antioche, deuxième patriarche de Constantinople, Père et docteur de l'Église, que vénèrent les catholiques et les orthodoxes. La seconde citation est empruntée à l'encyclique Quadragesimo anno du pape Pie XI, qui fut publiée en 1931, au lendemain de la Grande Dépression de 1929, dans laquelle le courageux pontife vitupérait “le funeste et détestable internationalisme ou impérialisme international de l'argent” ». (Pape François, cette économie qui tue – Bayard 2016)

SI VOTRE ENFANT ETAIT A LA RUE… SERIEZ-VOUS AUSSI VINDICATIFS ?

 

Ordremalte2016

Journée mondiale des Lépreux

 

On compte dans le monde plusieurs millions de lépreux. Chaque année, plus de 200 000 nouveaux cas sont détectés, dont la majorité sont des personnes pauvres et isolées.

L'Ordre de Malte, acteur majeur de la lutte contre la lèpre, refuse d'abandonner à leur sort les populations les plus démunies de la planète. Il agit sur tous les fronts : prévention, dépistage, soins, réinsertion, formation des soignants et financement de la recherche.

Les 30 et 31 janvier prochains, c'est la 63e Journée Mondiale des Lépreux. Comme chaque année depuis 1954, de nombreux bénévoles de l’Ordre de Malte seront mobilisés dans toute la Polynésie. Leur objectif : collecter les fonds indispensables à la poursuite de ce combat qui ne prendra fin qu'avec l'éradication complète de la maladie.

SAMEDI ET DIMANCHE PROCHAIN

À LA SORTIE DES MESSES DOMINICALES,

SOYONS GÉNÉREUX

La parole aux sans paroles – 21

Portrait d’homme - Tihoti

On a tendance à oublier que Te Vaiete est un lieu de passage. Aujourd’hui pourtant, Te Vaiete voit partir Tihoti, une figure incontournable, avec son humour à toute épreuve. À 34 ans, il part à Niau et tourne ainsi la page de 17 années passées dans la rue. Un changement de vie radical et difficile mais ô combien salutaire. Faaitoito Tihoti !

Tu t’en vas ?

« Oui, le 24 janvier. Je vais à Niau, chez ma cousine. Je vais faire ma vie là-bas. Je vais faire du coprah, de la pêche, attraper des "kaveu" et m’occuper de la pension de famille avec mon beau-cousin. »

N’y-a-t-il rien de ta vie ici qui va te manquer ?

« Si, beaucoup même. Par exemple mes amis, des choses que j’ai vécues. Ça va me manquer tout ça ! Mais j’ai hâte de partir pour voir si c’est mieux là-bas. Si c’est mieux, ça va. »

Et ta famille ?

« Ça, ça ne va pas me manquer. Ma famille, c’est là, à Te Vaiete.

Et Linka (son chien) ?

« Je la prends avec moi. Elle sera mon seul souvenir d’ici. Elle va me réconforter pour oublier cette angoisse. De toute façon, j’enverrai régulièrement des nouvelles. »

Tu comptes revenir ?

« On verra ! Je vais faire déjà 5 ans. Si ça va, je vais prolonger mon séjour là-bas. Je vais revenir de temps en temps mais pas pour habiter encore dans la rue. Je reviendrai juste pour faire des courses et repartir. »

Au final, que vas-tu retenir de ta vie dans la rue ?

« Que j’ai perdu beaucoup de temps. Je ne dis pas que c’est trop tard pour rattraper, je vais rattraper hoa. Mais j’ai perdu beaucoup de temps. J’ai passé la plus grande partie de ma vie dans la rue. Mais on ne peut pas revenir en arrière. Il faut aller de l’avant. Mais il me faudra beaucoup de temps pour oublier la rue. Ça ne se fera pas du jour au lendemain. Ça ne sera pas pareil. Mais il faut que je sorte de la rue, ça fait trop longtemps ! »

© Nathalie SH - Accueil Te Vai-ete - 2016

Un Noël pour tous

Avec les étudiants de l’École de Commerce de Tahiti

À l’occasion du traditionnel repas de Noël pour nos amis de la rue, organisé par l’Ordre de Malte, des étudiants de la Chambre de Commerce de Tahiti ont donné la main. Voici en quelques lignes ce vécu que nous rapporte un étudiant, Teanivai PUTUA.

Chaque année autour du globe, le mot Noël résonne comme un son de cloche. Ce joyeux Noël, des cadeaux pleins les bras, qui réchauffe nos cœurs et apportent la joie, jour des plus beaux souvenirs, plus beau jour de l’année. En Polynésie Française, Noël est la fête familiale la plus importante. Plusieurs jours avant Noël, on décore la façade des mairies, on dresse un beau sapin dans nos foyers, les magasins font de très belles vitrines, les enfants se font photographier en compagnie du Père Noël, les écoles maternelles décorent leurs classes. Le 24 au soir les familles font un diner de réveillon composé de mets savoureux tels que des huitres et du foie gras. Cependant, certaines personnes n’ont pas la chance de fêter ce jour si important avec autant d’amour. Le 22 décembre 2015, les étudiants de l’École de Commerce de Tahiti ont transmis la magie de Noël aux personnes les plus démunies de notre Fenua : apporter un Noël chaleureux aux sdf autour d’un repas festif. À travers cette lettre, je voudrais dévoiler les raison qui me poussent à vouloir aider sans cesse mon prochain et ce qui me touche en voyant la situation de ces personnes non désirées.

Le 22 décembre dernier, j’ai réalisé pour la troisième fois, une action digne d’un citoyen : nourrir les sdf. Durant ces actions, je me suis rendu compte que la pauvreté et la misère ont plusieurs visages : de celui du petit enfant au visage du grand parent, passant par celui du papa ou d’une maman. Malheureusement, on ne peut pas aider tout le monde mais tout le monde peut aider quelqu’un. À travers cette expérience, j’ai découvert que j’avais deux mains, l’une pour m’aider moi même et l’autre pour aider les autres. Il ne faut jamais cesser de faire de petites choses pour les autres car ces petites choses occupent la plus grande partie de leur cœur. Selon l’ISPF, 28,2% de la population vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 42 950 xpf par mois. Selon le collectif Te Ta’i Vevo, 400 personnes vivent dans la rue. Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. Nelson Mandela disait : « La pauvreté n’est pas un accident, comme l’esclavage et l’apartheid, elle a été faite par l’homme et peut être supprimée par des actions communes de l’humanité ». Chaque fois que nous sommes témoin d’une injustice et que nous n’agissons pas, nous formons notre caractère à être passif, à être indifférent. Être indifférent face à ces personnes dans le besoin, c’est être esclave des temps modernes. Les chaînes ne sont plus à nos pieds mais dans nos têtes et dans nos cœurs. Tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais ou au pied d’un autre homme, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines de notre Fenua. D’ailleurs Gandhi disait : « Nul Homme qui aime son pays ne peut l’aider à progresser s’il ose négliger le moindre de ses compatriotes ». Apporter un geste d’humanité à ces personnes est le plus beau cadeau qu’on puisse leur offrir en ce jour de fête. À noël, il est tout aussi important d’ouvrir nos cœurs que d’ouvrir nos cadeaux. Celui qui n’a pas de Noël dans le cœur ne le trouvera jamais au pied d’un arbre. La richesse de ces personnes est l’importance qu’ils apportent aux choses les plus simples comme le partage, l’amour et surtout le sourire. Le sourire sur leur visage ne veut pas dire que leur vie est parfaite, il veut seulement dire qu’ils apprécient ce que la vie leur a donné. Un sourire coûte moins cher que l’électricité mais donne autant de lumière. À travers mes actions je voudrais donner l’exemple que nous devrions tous suivre afin d’accomplir un acte de justice. Donner l’exemple n’est pas le principal moyen d’influencer les autres, c’est le seul moyen. L’exemple c’est tout ce qu’une personne peut faire pour ses enfants. Un père ou une mère n’est pas là pour fournir des réponses mais pour montrer l’exemple. Les enfants, il ne faut surtout pas las rassurer : il faut les inspirer. Pour finir, je voudrai terminer avec une citation de mère Térésa : « À la fin de nos jours, nous ne seront pas jugés par le nombre de diplômes reçus, combien d’argent nous avons accumulé ou combien de réalisation nous avons à notre actif. Nous serons jugés par : J’avais faim et vous m’avez nourri, J’étais nu et vous m’avez vêtu, J’étais sans abris et vous m’avez accueilli ».

© Teanivai PUTUA - 2016

Le baptême est commun à tous les chrétiens

Audience générale du mercredi 20 janvier 2016 – Pape François

Dans sa catéchèse hebdomadaire, le Saint-Père est revenu sur le baptême, sacrement reconnu par tous les chrétiens, qu’ils soient catholiques, protestants ou orthodoxes et qui était au centre de la lecture de la Première Lettre de saint Pierre, texte choisi par un groupe œcuménique de la Lettonie.

Frères et sœurs, bonjour !

Nous avons écouté le texte biblique qui guide, cette année, la réflexion de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens, qui va du 18 au 26 janvier : cette semaine. Ce passage de la première Lettre de saint Pierre a été choisi par un groupe œcuménique de Lettonie, qui en avait été chargé par le Conseil œcuménique des Églises et par le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.

Au centre de la cathédrale luthérienne de Riga, se trouvent des fonts baptismaux qui remontent au XIIe siècle, à l’époque où la Lettonie fut évangélisée par saint Ménard. Ces fonts sont le signe éloquent d’une foi dont l’origine est reconnue par tous les chrétiens de Lettonie, catholiques, luthériens et orthodoxes. Cette origine est notre baptême commun. Le concile Vatican II affirme que « le baptême constitue donc le lien sacramentel d’unité existant entre tous ceux qui ont été régénérés par lui » (Unitatis redintegratio, 22). La première Lettre de Pierre est adressée à la première génération de chrétiens pour les rendre conscients du don reçu dans le baptême et des exigences qu’il comporte. Nous aussi, en cette Semaine de prière, nous sommes invités à redécouvrir tout cela, et à le faire ensemble, en allant au-delà de nos divisions.

Partager le baptême signifie avant tout que nous sommes tous pécheurs et que nous avons besoin d’être sauvés, rachetés et libérés du mal. C’est cet aspect négatif que la première Lettre de Pierre appelle « ténèbres » quand elle parle de « celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière » (1 P 2,9). Il s’agit de l’expérience de la mort, que le Christ a faite sienne et qui est symbolisée dans le baptême par le fait qu’on est immergé dans l’eau, avant d’en ressortir, symbole de la résurrection à la vie nouvelle dans le Christ. Lorsque nous, chrétiens, disons que nous partageons un seul baptême, nous affirmons que tous – catholiques, protestants et orthodoxes – nous partageons l’expérience d’être appelés des ténèbres impitoyables et aliénantes pour aller à la rencontre du Dieu vivant, plein de miséricorde. En effet, malheureusement, nous faisons tous l’expérience de l’égoïsme qui génère divisions, fermetures et mépris. Repartir du baptême veut dire retrouver la source de la miséricorde, source d’espérance pour tous, parce que personne n’est exclu de la miséricorde de Dieu. Personne n’est exclu de la miséricorde de Dieu!

Le partage de cette grâce crée un lien indissoluble entre nous, chrétiens, de sorte qu’en vertu du baptême, nous pouvons nous considérer tous réellement comme des frères. Nous sommes réellement le peuple saint de Dieu même si, à cause de nos péchés, nous ne sommes pas encore un peuple pleinement uni. La miséricorde de Dieu, qui agit dans le baptême, est plus forte que nos divisions. Dans la mesure où nous accueillons la grâce de la miséricorde, nous devenons toujours plus pleinement le peuple de Dieu et nous devenons aussi capables d’annoncer à tous ses œuvres merveilleuses, justement à partir d’un témoignage d’unité simple et fraternel. Nous qui sommes chrétiens, nous pouvons annoncer à tous la force de l’Évangile en nous engageant à partager les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles. Et c’est un témoignage concret d’unité entre nous, chrétiens protestants, orthodoxes et catholiques.

En conclusion, chers frères et sœurs, nous tous qui sommes chrétiens, par la grâce du baptême, nous avons obtenu miséricorde de la part de Dieu et nous avons été accueillis dans son peuple. Tous, catholiques, orthodoxes et protestants, nous formons un sacerdoce royal et une nation sainte. Cela signifie que nous avons une mission commune, qui est de transmettre aux autres la miséricorde reçue, en commençant par les plus pauvres et les plus abandonnés. Pendant cette Semaine de prière, prions afin que tous, disciples du Christ, nous trouvions le moyen de collaborer pour porter la miséricorde du Père partout sur la terre.

© Libreria Editrice Vaticana – 2015

Les jeux de hasard sont des plaies sociales diffuses

Message du Pape François – 11 janvier 2016

Dans un message adressé à un organisme catholique spécialisé dans l’accompagnement des familles surendettées, le pape François critique « les plaies sociales diffuses de l’usure et des jeux de hasard ».

Il faut lutter « avec toutes les forces pour vaincre les plaies sociales diffuses de l’usure et des jeux de hasard, qui génèrent des échecs continus non seulement économiques, mais aussi familiaux et existentiels », exhorte le pape François dans un message signé du cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, et publié lundi 11 janvier.

Il s’adressait en l’occurrence à la Consultation nationale anti-usure – un organisme lié à la Conférence épiscopale italienne – à l’occasion d’un séminaire qu’elle organise, avec la Caritas, sur le surendettement. De récentes dispositions législatives devraient marquer une évolution positive pour les familles italiennes surendettées, au nombre de 1,4 million selon une estimation récente de la Banque d’Italie.

La Consultation nationale anti-usure, dont Mgr Alberto D’Urso, archevêque de Bari (sud), est le secrétaire national, regroupe en Italie 28 fondations à but non lucratif. Elle s’inspire des principes de solidarité chrétienne pour animer dans les diocèses italiens une activité sociale et pastorale liée aux problèmes d’endettement, grâce à un réseau de milliers de bénévoles.

Activité mafieuse

En créant dans les années 1990 ces fondations pour accompagner les familles endettées, l’Église italienne s’est opposée d’une certaine manière à l’une des activités illégales les plus rémunératrices de la mafia.

Le pape avait déjà tonné par le passé à ce sujet. Au cours d’une audience générale place Saint-Pierre, mercredi 29 janvier 2014, il avait dénoncé la « plaie sociale dramatique » de l’usure, pratique qui consiste à prêter de l’argent à des taux d’intérêt illégaux exorbitants. Les créanciers font en effet pression sur leurs débiteurs pour les conduire à céder des biens ou même commettre pour eux des actions criminelles.

« Plaie diffuse »

Quand aux jeux de hasard, ils peuvent eux aussi représenter une « plaie diffuse », souligne le pape dans ce nouveau message.

Le Catéchisme de l’Église catholique enseigne que « les jeux de hasard (jeu de cartes, etc.) ou les paris ne sont pas en eux-mêmes contraires à la justice ». Mais ils sont « moralement inacceptables lorsqu’ils privent la personne de ce qui lui est nécessaire pour subvenir à ses besoins et à ceux d’autrui » explique le CEC (n° 2413).

En France, l’Insee estimait en 2012 qu’à peu près la moitié des adultes jouaient au moins occasionnellement à des jeux d’argent, ce qui mènerait 11 % d’entre eux à compromettre l’équilibre de leur budget. Le solde entre les mises et les gains s’élève à 9,5 milliards d’euros.

Christophe CHALAND

© La Croix - 2016

Pour que la Bible reste un livre dangereux

Article d’Anne PELLETIER paru dans le revue Études n°10 de 2002, p.335-345

Le XXe siècle avait commencé dans le tumulte des controverses du modernisme au centre desquelles figurait la question biblique. Ce même siècle s’est achevé dans l’apaisement et la réconciliation. Mais les temps de paix ne sont pas toujours aussi neutres qu’il paraît. Il arrive que les crises couvent à l’heure où tout paraît calme. Qui peut affirmer qu’au moment où la Bible est soustraite à la polémique, où elle trouve une place dans le grand paysage mondial des biens culturels, où son appartenance confessionnelle semble débordée par des lectures culturelles, où, en un mot, elle cesse d’être texte dangereux, elle ne risque pas, en fait, d’affronter de nouveaux périls, peut-être plus redoutables que ceux de la critique ? C’est ce risque que veulent tenter de préciser les réflexions qui suivent.

La Bible aujourd’hui ouverte à tous

Le premier constat est que nous avons dépassé aujourd’hui le face-à-face qui avait opposé violemment une exégèse rationaliste et critique à une lecture croyante inquiète, persuadée que les questions incisives de la science pouvaient nuire au texte biblique. La publication en 1943 de l’encyclique Divino afflante spiritu, puis, à l’heure du concile, la constitution Dei Verbum et un document de la Commission biblique pontificale publié en 1993 ont, en l’espace de quelques décennies, affirmé et confirmé que la Bible pouvait être l’objet d’une lecture simultanément croyante et attentive aux questionnements de la modernité. Même si un débat polémique et passionné peut resurgir ici ou là ce sont des rapports plutôt pacifiés qui dominent présentement.

L’une des conséquences majeures de cette évolution est que le monde catholique, qui s’était progressivement fermé à la lecture de la Bible depuis la Réforme, a retrouvé depuis quelques décennies un nouveau contact, à la fois fervent et fécond, avec les Écritures. Le diagnostic de pacification trouve une autre confirmation dans le fait que désormais, dans les sociétés européennes, la Bible est un texte « ouvert », comme il ne le fut jamais auparavant : ouvert à tout lecteur, à toute question, à des lectures plurielles. Ainsi, de façon inattendue, dans une Europe puissamment déchristianisée, la Bible semblerait en train de trouver un lectorat bien au delà des frontières du monde croyant. On parle abondamment de lecture culturelle de la Bible. Des manifestations variées — pluriconfessionnelles ou non confessionnelles — l’exposent, l’illustrent, cherchent à la rendre accessible au grand nombre. Tout récemment, la publication d’une nouvelle traduction, aux éditions Bayard, s’est donné pour but de mettre en dialogue le livre et la culture contemporaine en proposant à des écrivains, le plus souvent non croyants, de collaborer à son élaboration. La Bible circule avec une liberté inédite. L’impulsion qui porte vers elle ses nouveaux lecteurs n’est plus la critique, mais quelque chose comme la curiosité. On voit même des pouvoirs publics, inquiets que s’efface la mémoire des sources judéo-chrétiennes de nos cultures, promouvoir son enseignement, alors que, dans un pays comme la France, la laïcité reste l’objet d’une vigilance très active.

À bien des égards, cette situation a le mérite de mettre en œuvre un principe biblique fondamental, qui concerne le rapport à l’autre, le dialogue avec l’autre. On sait en effet que l’élection est au cœur de la révélation biblique, mais que, d’entrée de jeu, celle-ci a pour horizon l’universel. Dès le départ, c’est-à-dire avant même l’ouverture chrétienne aux nations, l’universel est inclus dans le récit biblique. Il croise le dessein de Dieu, pénètre l’histoire d’Israël sous la forme de multiples rencontres. En particulier, le monde non biblique est représenté par la figure de la « sagesse » présente aux cultures humaines par delà les barrières nationales ou religieuses, et occupée à trouver des réponses aux grandes questions de la condition humaine. La Bible atteste qu’Israël a reconnu très tôt cette « sagesse de l’autre » et y a vu le lieu de la rencontre, de son dialogue avec les nations. L’épisode célèbre de la visite que la reine de Saba rend au roi Salomon (I Rois 10,1-13) est symbolique de cette reconnaissance paisible et heureuse.

Dans cette perspective, la circulation contemporaine de la Bible hors de ses frontières traditionnelles apparaît naturelle et légitime. Elle représente même une chance et une manière pour le texte biblique d’accomplir sa vocation.

Elle produit d’ailleurs des fruits au sein même de la lecture confessionnelle : le regard que porte sur le texte un lecteur sans mémoire croyante peut conférer à celui-ci une fraîcheur et une nouveauté stimulante. Il peut, ici ou là, lui rendre une présence que des lectures trop habituées lui avaient enlevée.

Un livre devenu inoffensif…

Il serait pourtant périlleux d’en rester à ces premières réflexions. Que la Bible soit si facilement apprivoisée, qu’elle inquiète si peu des cultures détachées de toute foi juive ou chrétienne, devrait poser quelques questions. La manière de la désigner comme « grand code de l’art » (selon l’expression inlassablement reprise de William Blake) n’est pas anodine. De même en est-il de son identification comme « mythologie de l’Occident », qui permet de l’intégrer en douceur aux programmes d’enseignement.

On se rappelle que Michel de Certeau réfléchissant, il y a quelques années, sur l’avènement au XIXe siècle du « folklore » comme discipline d’étude, mettait en évidence la cruelle logique qui préside à certains de nos engouements culturels : il faut, dans certains cas, qu’une pratique sociale, voire une tradition, meure pour qu’elle se mette à exister dans la conscience, éveille l’intérêt, pour que surgisse à son propos ce que nous nommons, d’un terme galvaudé, un devoir de mémoire. Ce qui fut la vie même, vibrante et inventive, est alors réduit à un objet de musée, otage sans défense des intérêts et des causes des vivants. Il semble bien que ce processus ne soit pas étranger à ce qui advient à la culture chrétienne et à sa référence biblique. Alors même que le contact croyant avec le texte s’est perdu dans une grande part de la population, nos sociétés s’intéressent à la Bible à titre patrimonial, elles l’engrangent à côté des autres pièces de l’héritage. La Bible n’est plus alors qu’un élément de la gigantesque mémoire qui sert la nouvelle forme d’hybris de nos sociétés modernes. Emporté dans ce maelström, le livre perd son enracinement originel : c’est ainsi que, arraché à l’histoire d’Israël, il est universalisé de façon hâtive. Le christianisme, lui, est simplement inscrit au catalogue des religions du monde et réinterprété, à l’occasion, en fonction des fantasmes du moment : il y a peu, un ouvrage argumentait en France l’idée d’un Jésus « Bouddha d’Occident », en faisant du christianisme un « bouddhisme gréco-juif ». Ailleurs, dans les pays de l’Est — et singulièrement en Russie —, la Bible, combattue par l’athéisme des années de communisme (le censeur soviétique caviardait dans les années 60 de bien anodines références à la Bible dans l’ouvrage-testament de Vassili Grossman, La Paix soit avec vous), est réintégrée, appropriée par des pouvoirs politiques qui la sollicitent volontiers et font d’elle le fer de lance de combats identitaires et nationalistes très douteux, sans rapport avec la foi, en contradiction avec celle-ci. Dans l’un et l’autre cas, la Bible est patrimoine culturel au service de desseins humains, très humains. Parole inoffensive donc, où toute transcendance est éliminée. Parole instrumentalisée, qui sert à défendre des pensées ou des causes que sa lettre récuse explicitement ; mais ces « lectures » s’arrangent pour ne jamais laisser le texte parler et contester ses lecteurs et leurs entreprises…

… en rupture avec un passé

Cette situation est, à bien des égards, paradoxale. Elle est en tout cas en rupture certaine avec la manière dont s’est maintenue jusqu’à maintenant — y compris dans une culture moderne pourtant fortement déchristianisée — la conscience que la Bible est tout le contraire d’un livre inoffensif qui serait réductible, sans plus, à un patrimoine de belles pensées universelles. Que l’on se rappelle Péguy prévenant son lecteur au seuil d’une relecture des récits de la Passion : « … mon ami, n’ouvrez pas, n’ouvrez jamais. Ne lisez jamais ce texte, ne connaissez, ne reconnaissez jamais cette histoire dont nous nous accommodons si aisément. […] Ne vous reportez jamais au texte. Ne penchez point votre cœur, votre faible cœur, sur ce cœur infini. Ne prenez point connaissance du texte. »

Péguy, qui savait lire la Bible, connaissait d’expérience les vertigineux abîmes vers lesquels ce texte entraîne celui qui prête l’oreille à ce qu’il dit, tout spécialement dans les récits de la Passion : « Texte effrayant que l’on ne veut point lire, que l’on vénère, que l’on ne veut point lire, que l’on vénère pour ne le point lire. » Tout autant d’ailleurs, Péguy sut dire quels trésors de grâce ce même texte biblique contenait et offrait au lecteur qui consent à s’exposer à ses mots : il suffit de relire les commentaires dont il a bordé, par exemple, la parabole du fils prodigue.

Mais Péguy n’est pas le seul à avoir reçu le choc provocant du texte biblique. D’autres, beaucoup d’autres, au long du XXe siècle, ont achoppé sur ses mots, relayé la voix de Job, lutté des jours, parfois une vie entière, avec l’ange de Jacob, marqué le pas devant le Calvaire, qu’ils soient croyants ou incroyants. Ainsi se dessine une autre histoire de la Bible à l’époque contemporaine. Elle n’est ni celle des querelles exégétiques, ni celle de la dissolution du christianisme dans le bain du religieux que l’on observe actuellement. La littérature et l’art de ce siècle donnent à reconnaître cette histoire tourmentée, qu’on ne peut ici qu’évoquer brièvement, pour mesurer combien la Bible est engagée au plus près des questions insistantes de la condition humaine, des grands débats que les tragédies du siècle ont ravivés concernant l’histoire et l’avenir de l’humanité.

À la croisée des questions vitales

Car le livre n’a cessé d’être présent aux grandes œuvres du siècle. Certes, dans un certain nombre de cas, cette présence n’est plus — comme déjà au XIXe siècle — qu’une vague réminiscence coupée du sens spirituel originel. Il en va ainsi, dans la littérature française, par exemple, des allusions bibliques chez un Giraudoux ou un Proust, qui ne connaissent plus la Bible que comme archive désuète offrant une occasion de détournements parodiques plus ou moins cocasses. Mais la Bible revient aussi obstinément hanter la littérature là où celle-ci rouvre les questions existentielles de toujours que le XXe siècle a affrontées avec une rudesse particulière. Certains livres, comme L’Ecclésiaste ou Job, sont évidemment les appuis privilégiés des quêtes philosophiques qui se mènent à travers la littérature. Le premier de ces textes, L’Ecclésiaste, n’a cessé depuis vingt siècles d’attirer le commentaire. Il continue d’accompagner les méditations sur la condition humaine, comme dans le célèbre roman de A. Döblin, Berlin Alexanderplatz, où la citation de ses versets, présente à la manière d’une basse continue, commente les événements du roman et donne à ce qui pourrait n’apparaître que comme la fresque sociale des bas-fonds du Berlin des années 20 une profondeur véritablement métaphysique. Curieusement, chez un auteur comme Marguerite Duras, que tout éloigne de la Bible, c’est aussi le livre de L’Ecclésiaste qui revient irrésistiblement dans La Pluie d’été, où un enfant de la misère fait l’inventaire des absurdités du monde, des vrais et des faux savoirs, des raisons de vivre ou de ne pas vivre.

Le livre de Job parle évidemment aussi une langue très sensible au monde contemporain. Explicitement, ou de façon détournée mais d’autant plus profonde, l’expérience de Job accompagne l’homme moderne et les œuvres littéraires où il se projette. Dans son roman Hiob. Der Roman eines einfachen Mannes, Joseph Roth interroge le monde vertigineux des années de l’entre-deux-guerres en lançant sur les routes d’Europe, puis d’Amérique, un pauvre et pieux juif de Russie qui refait à sa façon le chemin du Job biblique. À sa façon très personnelle, c’est-à-dire souvent parodique, le roman de Roth orchestre les grands débats de la conscience juive moderne face à la sécularisation, aux idéologies de la réussite sociale et économique, aux prétentions de la science. De même, une œuvre comme celle de Kafka, pétrie d’une douloureuse mémoire juive, témoigne tout spécialement de cette présence de la tradition biblique au cœur de la plus grande littérature du XXe siècle. C’est par l’intermédiaire d’images bibliques que Kafka désigne le drame inhérent à la condition humaine : « Ce n’est pas parce que sa vie était trop brève que Moïse n’est pas entré en Canaan, c’est parce que c’était une vie humaine. Il y a quarante ans que j’erre au sortir de Canaan », écrivait-il dans son Journal. De même, la finale du chapitre 3 de la Genèse, où l’homme et la femme sont éconduits du Paradis terrestre, lui sert à désigner l’origine d’un exil déchirant, ontologique, loin d’une « demeure paternelle » hors de laquelle la vie humaine dépérit.

On n’oubliera pas non plus que l’histoire de la Bible au XXe siècle est celle de sa confrontation à une histoire mondiale devenue folle. En plein milieu de la première guerre mondiale, en août 1915, Rilke interrogeait anxieusement : « Est-ce que Dieu aura jamais assez de douceur pour guérir l’énorme plaie qu’est devenue l’Europe entière ? » Kafka, de son côté, écrit : « La guerre, la révolution russe et la misère du monde entier m’apparaissent comme une sorte de déluge du mal. C’est une inondation. La guerre a ouvert les écluses du Mal. Les étais qui soutenaient l’existence humaine s’effondrent. » Le comble du drame est que cette folie se déploie dans un monde où ont retenti l’annonce de l’espérance juive et celle de la rédemption chrétienne. La Bible, qui est attestation de l’une et l’autre, devient alors pour beaucoup pierre d’achoppement, source d’un douloureux scandale. De grands écrivains chrétiens comme Bernanos passent par cette épreuve, qui est un véritable combat spirituel. La parole biblique apparaît ici comme l’inverse d’une facilité ou d’un confort. Elle dit l’impossible, qui ne se dévoile comme vérité qu’à la pointe du désespoir : « L’espérance est un désespoir surmonté », déclarait en ce sens Bernanos. Plus directement encore, la conscience juive est affrontée au mystère noir de l’histoire. Comment lire la Bible après la Shoah ? Comment en recevoir le témoignage de la sollicitude de Dieu inscrite au cœur de l’Alliance ? Comment recevoir tout simplement l’affirmation de la présence de Dieu à sa création ? La lecture juive de la Bible est, au cours de ces années, traversée d’une immense détresse. Elle retentit d’une insurmontable révolte. Une œuvre comme celle de Elie Wiesel ne cesse de revenir sur cet abîme de nuit, elle ne cesse d’interroger, d’ouvrir un pathétique procès qui implore Dieu de rompre le silence, de s’expliquer.

Nous sommes très loin ici d’une mémoire simplement culturelle. Nous sommes au cœur du mystère de l’histoire présente, de la « grande épreuve » dont parle le livre de L’Apocalypse.

La Passion où convergent les regards

Face à ce tumulte de l’histoire, on comprend que le Calvaire, où se consomme la Passion du Christ, constitue un lieu d’élection fascinant, même pour des artistes détachés de toute foi. La peinture du XXe siècle n’a cessé de représenter la Croix. Picasso, Nolde, Baselitz, Chagall, Bacon, bien d’autres, regardent avec insistance vers le Golgotha où meurt celui que la foi désigne comme le Fils de Dieu. Bien souvent, le corps supplicié du Christ n’est plus que la métaphore du corps de l’homme exposé à tous les sévices et à toutes les défigurations. Chez Francis Bacon, il ne reste plus qu’une chair pantelante et hurlante, secouée de toutes les terreurs que contient l’histoire. Comme dans les Evangiles, les uns se tiennent à distance, d’autres s’approchent plus ou moins près. Certains se retranchent dans la dérision, d’autres désignent humblement un mystère de grâce qui excède toute pensée et toute raison. « Scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs » (I Co. 1,23), le commentaire de Paul dans sa Lettre aux Corinthiens vaut toujours. Apparemment, les significations que la foi attache à la Passion ont déserté l’inspiration de la plupart des artistes. La Croix ne parle plus guère de rédemption et de salut. Elle exprime plutôt la révolte et le désarroi d’un monde effrayé par sa propre violence homicide. Mais elle reste obstinément présente pour signifier un excès, une douleur qui échappent aux mots. « Un Agneau se tient debout dans le midi noir/Du monde, seul dans le soleil de la force/Et le rire horrible des hommes » (J. Mambrino, Le Veilleur aveugle). Ce faisant, elle dit encore un appel, obscurément, comme dans le poème Pâques à New York de Blaise Cendrars :

Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom,

J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion.

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles

Qui pleurent dans le livre, doucement monotones […].

Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,

Peut-être à cause d’un autre. Peut-être à cause de Vous.

Exposée au regard du croyant, la même Croix devient cette fois révélation, lumineuse certitude : « Voici le Verbe grand ouvert devant nous. Voici le Verbe devant nous déployé et nous pouvons lire dedans à livre ouvert. Le voici consolidé devant nous pour toujours dans cette attitude essentielle en laquelle Il a fait le Ciel et la Terre. […] Voici ces grandes ailes déployées qui font de deux choses un seul, voici Dieu, voici l’Amour hors de toute pudeur devant nous ouvert et dévoilé… » (P. Claudel, Un poète regarde la Croix). Ainsi parle la Passion du Christ aux hommes du XXe siècle.

Une parole faite pour déranger

On le voit, toute cette histoire proche témoigne que la Bible est parole faite pour déranger, pour ébranler les pensées établies, les certitudes, fussent-elles agnostiques. En cela, elle ne fait d’ailleurs que rejoindre des données internes au texte. Car, quiconque est un peu familier de la Bible, d’une familiarité attentive à la singularité du texte, sait que ce livre n’est pas une eau dormante ou une parole éteinte. Il est brûlant, impliquant, dangereux ! Il parle de jugement en même temps que de miséricorde. Il désigne une douceur absolue en accueillant des violences extrêmes. Il parle de vérité et il parle de mensonge. Il déclare que le mal n’est pas le bien (Is. 5,20) et que l’homme n’est pas maître de la connaissance du bien et du mal. A tout instant, ce texte sollicite son lecteur, l’interpelle, lui tend des questions qui le révèlent à lui-même, font la vérité sur son désir ou sur ses refus. Les sciences modernes du langage nous rendent très sensible la manière dont les textes de la Bible, en leur diversité, font signe à leur lecteur, suscitent un dialogue, l’attirent dans leurs mots. Cela se vérifie de manière éminente dans certains livres, comme celui des Psaumes. Mais le processus porte bien au delà de quelques textes particuliers. Il concerne aussi les sections narratives, les textes législatifs.

Ainsi, de place en place, le livre questionne, problématise. La voix des prophètes relaie les interrogations de Dieu : « Comment est-elle devenue une prostituée, la cité fidèle ? Sion, pleine de loyauté, la justice y habitait, et maintenant des assassins » (Is. 1,21), « Pourquoi dis-tu Jacob, affirmes-tu Israël : “Mon destin est caché à YHWH, mon droit est inaperçu de mon Dieu” ? » (Is. 40,27). Cette même voix des prophètes recueille les questions de l’homme : « Quand on écrase et piétine tous les prisonniers d’un pays, quand on fausse le droit d’un homme devant la face du Très-Haut, quand on fait tort à un homme dans un procès, le Seigneur ne le voit-il pas ? » (Lm. 3,34-36). La sagesse, elle, apostrophe le passant aux carrefours : « Humains ! C’est vous que j’appelle, je crie vers les enfants des hommes » (Pr. 8,4). Le psalmiste demande : « Quel est l’homme qui désire la vie, cherche des jours où voir le bonheur ? » (Ps. 33,13). Le grand récit fondateur que constitue la sortie d’Egypte est placé sous le signe du « mémorial » : ce que Dieu a fait jadis, il le refait et le refera pour ceux qui font mémoire de son œuvre et de son Alliance. De la même façon, les Evangiles retentissent des questions que Jésus pose tout au long du chemin : « N’avez-vous pas compris cette parabole ? » (Mc 4,13) ; « Voici si longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas, Philippe ? […] Comment peux-tu dire : “Montre-nous le Père” ? » (Jn 14,9).

Ces questions non seulement atteignent le lecteur, mais travaillent ses pensées secrètes. Les paraboles, à leur tour, dans leur apparente simplicité, révèlent ce que la mémoire et le cœur voudraient parfois tenir caché ; elles font jaillir la vie comme on libère une eau en déplaçant une pierre. La sagesse, que l’on évoquait plus haut, est elle-même prise dans un très fin travail de contestation et de réinterprétation. Si elle témoigne d’une lumière placée au cœur de l’humanité dès avant la Révélation, la Bible la montre aussi marquée de faiblesses, d’ambiguïtés, de perversions parfois, qui manifestent la misère de l’homme livré à ses seules forces. C’est ainsi qu’avec une lucidité crue — et qui demeure pleinement actuelle — la tradition prophétique identifie le dévoiement du politique qui s’empare du religieux pour asseoir ses tyrannies et mieux asservir les hommes. Elle désigne impitoyablement l’impuissance des sagesses humaines face à l’angoisse de la mort qui taraude le cœur des sociétés. Nul doute que la Bible possède un redoutable pouvoir de contestation, qui débusque les fuites dans l’imaginaire, les satisfactions mythologiques. Elle a bien pu, au fil des siècles, avoir été lue elle-même selon les réflexes mythologisants qu’elle dénonce, elle n’en garde pas moins un formidable pouvoir critique sur les sociétés qui la lisent. Qui pourrait nier que le fait d’être juif a un rapport, chez Freud, avec l’exercice du soupçon ? Surtout, elle appelle à la décision, au rebours de nos mentalités modernes qui voudraient qu’elle valide simplement des sentiments personnels, dise le sens sans parler de vérité, énonce les propositions d’une sagesse consensuelle et inoffensive.

* * *

Si, donc, les remarques qui précèdent ont quelque pertinence, il n’est pas possible de célébrer trop naïvement le succès de nos lectures culturelles de la Bible. Ce texte est, par nature, rebelle au tranquille archivage, aussi bien qu’aux récupérations qui s’observent à l’heure présente, de même qu’il est certainement profondément étranger aux divers « braconnages » qui se pratiquent sur ses terres. Et l’élimination de la référence chrétienne que l’on observe dans l’élaboration des documents officiels de la Communauté européenne prouve finalement que la Bible, considérée comme archive culturelle, est bel et bien insignifiante aux yeux de la majorité des Européens.

Du même coup, cette situation dessine une responsabilité nouvelle des chrétiens : avec vigilance, ils doivent maintenir la conscience que le gain d’une lecture de la Bible est proportionnel à ce que le lecteur consent à exposer de lui-même, aux risques qu’il accepte de courir en se rendant vulnérable, au moins un peu, aux mots qu’il va croiser. Principe simple, en fait, qui ne concerne pas seulement la lecture de la Bible, mais qui se vérifie avec elle plus sûrement que nulle part. Dans une société laïque qui, après tout, est prête à faire sa place au religieux, il est bon pour tous que les chrétiens sachent rappeler que ce texte est dangereux, comme il l’était déjà au vie siècle avant notre ère, lorsque le roi Joiaqim ordonnait de brûler les feuillets des prophéties de Jérémie (Jr. 36,22-23). Non pour que l’on se mette à le brûler — il est toujours mauvais signe que les livres soient brûlés ! —, mais pour que, à fréquenter ces pages, il soit possible de continuer à se brûler à une parole incandescente.

© Revue Études - 2002

Commentaire des lectures du dimanche

L’Évangile de ce jour retrace les débuts du ministère de Jésus. Dans un premier temps, l’évangéliste saint Luc explique son projet : « écrire un exposé suivi » de la vie de Jésus (Lc 1,3). Cette introduction permet d’attester, une nouvelle fois, l’historicité de Jésus. Indépendamment d’une démarche de foi, Jésus se présente comme un homme, né il y a deux mille ans, ayant vécu en Palestine, et ayant exercé un ministère de prédication et de thaumaturge.

Ces faits objectifs, tout le monde peut, par l’étude, les connaître. Mais la démarche de foi, celle qui consiste à reconnaître en Jésus le Fils de Dieu ne peut commencer qu’avec l’œuvre de l’Esprit Saint en nous. C’est pourquoi, il est dit : « Lorsque Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région » (Lc 4,14). Seul l’Esprit Saint ouvre les yeux des cœurs. Jésus prêche et guérit avec la puissance de l’Esprit Saint, et la foule accourt vers lui. Elle reconnaît en lui un homme envoyé par Dieu. Saint Paul dit dans la première épître aux Corinthiens : « Nul ne peut dire : "Jésus est Seigneur" s’il n’est avec l’Esprit Saint » (1 Co 12,3). L’Évangile de ce jour résonne donc comme une invitation à nous ouvrir à la puissance de l’Esprit Saint. Lui seul nous permet de reconnaître Jésus comme Fils de Dieu. Pour cela, il nous faut prier, passer du temps avec Dieu.

Jésus entre dans la synagogue de Nazareth où il a grandi. Il lit un passage du prophète Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction » (Lc 4,18). Jésus annonce que cette parole de l’Ecriture s’accomplit aujourd’hui : il est le Messie attendu par Israël. Nous reconnaissons là, la pédagogie de Dieu : Dieu s’est révélé à son peuple en choisissant Abraham, le père dans la foi. Puis il suscita Moïse pour le délivrer de l’esclavage et lui donner la Torah. Vinrent alors les prophètes qui rappelaient à Israël son élection et annonçaient la venue du Messie. Ce que Dieu a fait pour Israël, il peut le faire dans la vie de chacun d’entre nous : Il nous guide, pas à pas. Il est à nos côtés et nous fait avancer, parfois même sans que nous nous en rendions compte. Cette proximité de Dieu, le prophète Osée la décrit de manière admirable. Il exprime ainsi l’agir de Dieu pour son peuple : « Je les menais avec des liens d’amour, j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue, je m’inclinais vers lui et le faisais manger » (Os 11,4). Cet Evangile nous invite à faire mémoire de l’amour de Dieu pour nous, depuis le jour de notre naissance jusqu’à maintenant. Et pour ceux qui auraient du mal à y croire, il n’est pas trop tard de demander au Seigneur d’ouvrir leurs yeux afin qu’ils voient la Providence Divine, au quotidien, dans leur vie.

Jésus, lisant le prophète Isaïe, décrit la mission du Messie : « Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres, et aux aveugles qu’ils verront la lumière, apporter aux opprimés la libération » (Lc 4,18). Jésus est donc celui qui nous libère et nous guérit de toutes nos maladies. C’est en cela que sa venue est une Bonne Nouvelle.

En ce jour, nous pouvons prier pour être renouvelés par l’Esprit Saint. Parfois, suivre le Christ peut sembler difficile. Nous pouvons être découragés. L’Esprit Saint est alors donné à ceux qui le demandent afin d’être transformés, de passer de la mort à la vie.

© Radio vatican - 2016

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Date de dernière mise à jour : 2016-01-27