Pko 29.05.2016

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Bulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°30/2016

Dimanche 29 mai 2016 – Solennité du Saint Sacrement – Année C

Humeurs…

Se donner comme Jésus se donne !

En ce dimanche du Saint Sacrement, nous contemplons Jésus qui se donne à nous dans l’Eucharistie. L’Évangile nous rappelle qu’Il nous invite à faire de même : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

L’Eucharistie n’est pas d’abord affaire d’adoration mais d’action… Il n’y a pas d’Eucharistie sans une attention privilégiée de nos frères et sœurs, notamment les plus faible et les plus pauvres. Très tôt l’Église rappelle cette réalité avec force. Ainsi Saint Jean Chrysostome : « Tu veux honorer le corps du Christ ? Ne le méprise pas lorsqu'il est nu. Ne l'honore pas ici, dans l'église, par des tissus de soie, tandis que tu le laisses dehors souffrir du froid et du manque de vêtements. Car celui qui a dit : "Ceci est mon corps" (Mt 26,26), et qui l'a réalisé en le disant, c'est lui qui a dit : "Vous m'avez vu avoir faim, et vous ne m'avez pas donné à manger", et aussi : "Chaque fois que vous ne l'avez par fait à l'un de ces petits, c'est à moi que vous ne l'avez pas fait" (Mt 25,42.45) » (St Jean Chrysostome – Homélie sur l’Évangile de Matthieu).

Ainsi, toutes nos Eucharisties, si elles ne nous conduisent pas à tendre la main aux plus petits de nos frères, ne sont qu’idolâtrie. Il ne sert à rien de « venir à la messe » ou de passer des heures à contempler Jésus Eucharistie, si de la même manière nous ne le contemplons pas dans le pauvre qui frappe à notre porte, si nous refusons de serrer la main de ce S.D.F. tout poisseux qui n’est autre que le Christ lui-même, incarné pour nous aujourd’hui.

À l’occasion du Jubilé de la miséricorde, le pape François accueillera au Vatican plusieurs milliers de personnes issues de la rue ou en situation précaire, du 11 au 13 novembre 2016. Et nous que ferons-nous ? Oserons-nous les accueillir dans notre cathédrale ? Oserons-nous nous asseoir à côté d’eux, malgré l’odeur qu’ils dégagent ? Au Notre-Père, oserons-nous serrer leurs mains ?

Alors sommes-nous chrétiens ou idolâtres ?

Chronique de la roue qui tourne

L’Horoscope

L’horoscope du jour :

Bélier : Ce n’est pas parce que vous portez le nom d’une machine de guerre que vous êtes obligés de défoncer tout ce qu’il se trouve sur votre chemin. Apprenez à utiliser votre tête autrement que comme bélier.

Taureau : Purifiez votre environnement et réduisez l’influence de la couleur rouge, cela vous éviterait bien des colères.

Gémeaux : Vous ne supportez pas la solitude, la vie à deux est faite pour vous.

Cancer : Quelques difficultés à marcher droit ? Ne paniquez pas, des séances de kinésithérapie corrigeront vite fait tout ça.

Lion : Descendez de votre piédestal, la monarchie est révolue. Il est temps de vous faire une place, autrement que par l’intimidation.

Vierge : Votre insouciance ne sera pas éternelle. Alors, profitez.

Balance : Attention à vos mauvais penchants. Veillez à privilégier une vie saine et équilibrée.

Scorpion : Mettez moins de piquants à votre vie, la relation avec votre entourage s’en trouvera améliorée.

Sagittaire : Vous ne ratez jamais votre cible, de quoi faire pâlir cupidon.

Capricorne : Faites-vous pousser le bouc, cela renforcera votre pouvoir de séduction.

Verseau : Lorsqu’un vase est percé, il est inutile de chercher à le remplir.

Poisson : Soyez plus terre à terre avant de voir tous vos projets tomber à l’eau.

Pour un horoscope plus approfondi, veuillez prendre rendez-vous auprès de ma secrétaire. 8 000 francs / l’heure.

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Chaque jour, combien de personnes lisent un horoscope comme celui-ci, pensant trouver un sens à leur vie, à leur journée ? Et encore, le mien est « soft », j’ai même essayé de jouer avec les mots. Je me suis abstenue d’annoncer une quelconque catastrophe ou épidémie que j’aurais vue. Oui, dans un horoscope, on peut tout écrire, tout et son contraire et il est temps d’en prendre conscience. Car, bien souvent, nous donnons à ces mots qu’un illustre inconnu aura écrits, le pouvoir d’illuminer ou de pourrir notre journée. Il suffit que ces quelques lignes nous promettent le meilleur pour croire que nous aurons un peu plus de chance aujourd’hui qu’hier. Il suffit que l’horoscope annonce des ennuis de santé pour être inquiets pour une simple toux. Ainsi, notre vie dépendrait plus de ces quelques mots que de notre parcours, notre éducation, notre libre arbitre, tout ce qui nous humanise. Notre vie serait comme une scène déjà écrite où nous ne serions que des figurants à la merci du scénario dicté par notre mois de naissance. La vie perd tout soudainement de sa magie, n’est-ce pas ?

Lire son horoscope, c’est comme regarder un film fantastique. Le déroulement du récit et ses effets spéciaux peuvent nous émerveiller mais cela reste de la science-fiction… rien de plus. Car, si les mots peuvent très bien raconter une histoire, ils sont incapables d’anticiper et de dicter l’inédit. Arrêtons de croire à une existence déjà écrite. Donner un peu de crédit à un horoscope, c’est déjà nous dédaigner nous-mêmes… nous valons mieux !

La chaise masquée

© Nathalie SH – P.K.0 – 2016

La parole aux sans paroles – 37

Portrait d’homme - Mihaera

On croit souvent qu’il suffit de quitter la rue pour s’en sortir pour de bon. Malheureusement la vie n’est pas aussi simple. Si dans sa jeunesse il a choisi de "rouler sa bosse" dans la rue, il a su saisir les occasions pour à obtenir une maison à la Presqu’île, voulant mettre fin à ses errements. Mais sans travail, il est impossible d’assumer le quotidien, impossible de faire face aux différentes factures. Il a dû quitter chez lui et revenir dans la rue pour s’assurer ainsi un repas par jour, celui de Te Vaiete. Souhaitons-lui tout le courage nécessaire pour que ce retour dans la rue soit le plus bref possible !

D’où viens-tu ?

« J’ai grandi à Punaauia, avec mes parents. »

Ton parcours scolaire ?

« J’ai fait une scolarité comme tout le monde. J’étais à l’école 2+2. Pour le collège, je suis allé à NDA, à Faaa. Après, j’ai fait un lycée professionnel, St Joseph, à Outumaoro. Tout d’abord, j’ai fait un B.E.P. électricité, sur 2 années. Mais tu vois, je ne savais pas trop ce que je voulais faire de ma vie. La branche que je faisais ne me plaisait pas trop, j’ai fait juste comme ça. »

Et que s’est-il passé ?

« En fait, après mon B.E.P., je suis parti en France préparer un BAC PRO. J’ai habité dans la Drôme. C’est à partir de là que ça n’a plus été. J’ai réussi la 1ère année mais j’ai lâché après. On m’a proposé de rester encore pour terminer la 2ème année. Mais je ne voulais plus. Je suis revenu. »

Et là, tu avais quel âge ?

« 18, 20 ans. »

Comment et pourquoi tu es devenu SDF ?

« J’ai essayé de chercher du boulot. Au début, j’avais des petits jobs par ci par là mais pas grand-chose. Franchement, je dirais que, dans ma vie, je n’ai pas vraiment travaillé. Et pourtant, je cherche ! Quand je suis revenu de France, je suis retourné chez mes parents mais il y avait beaucoup de conflits. Et je ne veux pas leur faire du mal, j’ai préféré m’en aller. C’est comme ça que je suis venu rouler ma bosse par ici. Parfois, je vais là-bas pour me baigner. Mais je ne peux pas rester longtemps, j’ai des larmes qui arrivent. On dirait que tout le passé revient dans ma tête. Alors je me dépêche de me baigner. Parfois ils m’appellent pour aller manger. À chaque fois, je sens que j’ai envie de chialer. »

À ton avis, cette envie de pleurer vient d’où ?

« Elle vient de moi. Ce sont mes souffrances, mes blessures. »

Et comment tu comptes soigner tout ça ?

« Soigner ? Ah, ça ne se soigne pas ! On dit qu’il faut oublier mais ça revient sans cesse dans la tête. Donc, comment oublier ? »

Comment as-tu connu Te Vaiete ?

« Ben, déjà, j’ai commencé à "fréquenter" la rue à 16 ans. Et ce sont les fréquentations qui m’ont parlé de Père et de Te Vaiete. On m’a dit qu’on pouvait manger ici le matin. On a au moins quelque chose dans le ventre. Un repas, c’est déjà très bien, on n’a pas besoin de manger tout le temps. Et puis, Père est cool, sympa. »

Le plus dur dans la rue ?

« Les agressions. »

Tu as déjà eu des problèmes ?

« Ah oui ! Tu sais, les jeunes, quand ils arrivent, de loin ils repèrent leur proie. Ils viennent et c’est violent ! »

Des jeunes de la rue ?

« Non, pas spécialement ! Beaucoup ont une maison. Comme ils sont jeunes, pour eux taper sur quelqu’un c’est comme une découverte ! Ils ne voient même plus qu’ils font du mal ! C’est pour ça, si tu es SDF, il vaut mieux changer d’endroits pour dormir. Il faut trouver un endroit calme, où il n’y a pas de souci. Tu ne vas pas là où il y a des "fights". (Rires) Déjà ma vie est assez mouvementée, si tu rajoutes des "fights" par dedans, ça va mal aller ! »

Et quand tu avais des soucis comme ça, comment tu réagissais ?

« C’est vrai, qu’avant, j’avais fait de la boxe avec mon tonton. Mais, si tu sais te battre, il vaut mieux ne pas chercher parce qu’un jour, un autre sera plus fort que toi. Et là, tu n’auras que des embrouilles. Même quand on te dit "pédé", il vaut mieux ne pas répondre et laisser l’autre faire son malin. Il va se faire ramasser hoa un jour. »

Quand Te Vaiete est fermé, comment tu te débrouilles pour manger ?

« Ça dépend, je vais demander des sous mais j’ai arrêté. Alors je ne me pose pas la question du comment. »

Qu’est-ce qu’il te faut pour te sortir de la rue ?

« Un travail, c’est sûr ! »

Ça fait combien d’années que tu es dans la rue ?

« Ben je suis vraiment venu dans la rue après mon retour de France, donc 18, 20 ans et aujourd’hui j’ai 36 ans. Bon, entre temps, j’ai rencontré une fréquentation et j’ai réussi à avoir une maison mais carrément à la presqu’île. Et, tu vois, même quand tu as une maison, tu as besoin d’argent. Il y a toujours un truc à payer, le courant… Et comme je ne travaille pas, je bute. C’est ce qui m’a ramené ici encore. »

Et il n’y a pas de possibilité d’embauche par là-bas ?

« Oh, purée, je dois aller voir qui pour ça ? "Toc, toc, toc, tu veux de moi ?" (Rires) Du coup, je fais des allers et retours entre ma maison et la rue. Je vais là-bas, j’essaye de me débrouiller et quand je n’y arrive plus, je reviens ici. Là, ça fait 2 jours que je suis revenu par ici. »

Par le SEFI, tu n’as rien ?

« Non, rien ! Je suis inscrit au SEFI, à Polynésie Intérim. Que dalle ! C’est toujours pareil : "On va t’appeler." Ce sont les mêmes histoires ! C’est fiu ! Après, tu as le moral à zéro. Tu ne sais plus vers qui te tourner. À quelle porte faut-il aller frapper ? »

Dans quel domaine tu cherches ?

« En ce moment, je m’intéresse beaucoup à la mécanique. Ça serait super si je trouve un travail dans ce domaine ! Là, je me suis inscrit au C.F.P.A. J’attends la réponse prévue pour fin mai/début juin. Si c’est bon, je vais suivre la formation à la rentrée. De temps en temps, je vais les voir pour avoir encore une lueur d’espoir. »

Ton plus beau souvenir de la rue ?

« Pour moi, ça serait tous les matins en venant manger ici. Je n’ai rien d’autre ! (Rires) »

Comment tu vois ta vie dans 10 ans ?

« Vu la continuité, je pense que ça va être toujours pareil ! (Rires) »

Tu as un message à faire passer ?

« Si vous avez un travail, gardez-le. »

© Nathalie SH - Accueil Te Vai-ete - 2016

La force de la prière

Audience générale du mercredi 25 mai 2016 - pape François

Le Pape François a poursuivi son cycle de catéchèse consacré à la Miséricorde dans les Évangiles. Prenant cette fois appui sur la Parabole de la veuve et du juge inique (Luc 18, 1-5), François a rappelé l’importance de la prière, comme « source de miséricorde ». « Il faut toujours prier, a-t-il insisté, sans jamais se décourager ».

Chers frères et sœurs, bonjour !

La parabole évangélique que nous venons d’entendre (cf. Lc 18,1-8) contient un enseignement important : « La nécessité de toujours prier, sans se décourager » (v.1). Il ne s’agit donc pas de prier quelquefois, quand je le sens. Non, Jésus dit qu’il faut « prier toujours, sans se décourager ». Et il donne l’exemple de la veuve et du juge.

Le juge est un personnage puissant, appelé à prononcer des sentences sur la base de la loi de Moïse. C’est pourquoi la tradition biblique recommandait que les juges soient des personnes craignant Dieu, dignes de foi, impartiales et qui ne se laissent pas corrompre (cf. Ex18,21). Au contraire, ce juge « ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes » (v.2). C’était un juge inique, sans scrupules, qui ne tenait pas compte de la loi mais faisait ce qu’il voulait, selon son intérêt personnel. Une veuve s’adresse à lui pour que justice lui soit rendue. Les veuves, comme les orphelins et les étrangers, étaient les catégories les plus faibles de la société. Les droits qui leur étaient assurés par la loi pouvaient être facilement piétinés parce que, étant des personnes seules et sans défense, elles pouvaient difficilement se faire valoir : une pauvre veuve, là, seule, personne ne la défendait, on pouvait l’ignorer, y compris ne pas lui faire justice. Et de même l’orphelin, de même l’étranger, le migrant : à cette époque, ce problème était très présent. Devant l’indifférence du juge, la veuve recourt à son unique arme : continuer avec insistance de l’importuner en lui présentant sa demande de justice. Et justement grâce à sa persévérance, elle atteint son but. Le juge, en effet, à un certain point, l’exauce non parce qu’il est mû par la miséricorde ni parce que sa conscience le lui impose, mais il admet simplement : « comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer » (v.5).

Jésus tire une double conclusion de cette parabole : si la veuve est parvenue à faire plier le juge malhonnête avec ses requêtes insistantes, combien plus Dieu, qui est un Père bon et juste, fera « justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit » ; et en plus, il ne les fera pas « attendre » mais il agira « bien vite » (vv.7-8)

C’est pourquoi Jésus exhorte à prier « sans se lasser ». Nous éprouvons tous des moments de fatigue et de découragement, surtout quand notre prière semble inefficace. Mais Jésus nous assure : à la différence du juge malhonnête, Dieu exauce promptement ses enfants, même si cela ne signifie pas qu’il le fait dans les temps et de la manière que nous aimerions. La prière n’est pas une baguette magique ! Elle aide à conserver la foi en Dieu, à nous confier en lui, même quand nous ne comprenons pas sa volonté. En cela, Jésus lui-même – qui priait beaucoup ! – est pour nous un exemple. La Lettre aux Hébreux rappelle que « pendant les jours de sa vie dans la chair, il offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de son grand respect » (5,7).

À première vue, cette affirmation semble invraisemblable, parce que Jésus est mort sur la croix. Et pourtant, la Lettre aux Hébreux ne se trompe pas : Dieu a vraiment sauvé Jésus de la mort en lui donnant une victoire totale sur elle, mais le chemin parcouru pour l’obtenir est passé à travers la mort elle-même. La référence à la supplication que Dieu a exaucée renvoie à la prière de Jésus à Gethsémani. Assailli par l’angoisse imminente, Jésus prie le Père de le délivrer du calice amer de sa passion, mais sa prière est remplie de confiance en son Père et il se remet sans réserve à sa volonté : « Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux » Mt 26,39).

L’objet de la prière passe au second plan ; ce qui importe plus que tout est la relation avec le Père. Voilà ce que fait la prière : elle transforme le désir et le façonne selon la volonté de Dieu, quelle qu’elle soit, parce que celui qui prie aspire avant tout à l’union avec Dieu qui est amour miséricordieux.

La parabole se termine par une question : « Cependant le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?» (v. 8). Et avec cette question, nous sommes tous mis en garde : nous ne devons pas abandonner la prière même si elle ne reçoit pas de réponse. C’est la prière qui conserve la foi, sans elle la foi vacille ! Demandons au Seigneur une foi qui se fasse prière incessante, persévérante, comme celle de la veuve de la parabole, une foi qui se nourrisse du désir de sa venue. Et dans la prière, nous expérimentons la compassion de Dieu qui, comme un Père, vient à la rencontre de ses enfants, plein d’amour miséricordieux.

© Libreria Editrice Vaticana - 2016

Non aux attitudes de supériorités culturelles

Message du pape François au 1er Sommet humanitaire mondiale à Istanbul

Le Pape François a envoyé un message écrit aux participants du sommet mondial humanitaire qui s’est ouvert ce lundi à Istanbul. Un message dans lequel le Saint-Père dénonce des efforts humanitaires parfois dictés par des considérations idéologiques ou financières.

Je tiens à saluer toutes les personnes qui participent à ce premier Sommet humanitaire mondial, le président de la Turquie, ainsi que les organisateurs de cette rencontre et vous-même, Monsieur le secrétaire général, qui avez appelé à ce que cette occasion soit un tournant pour la vie de millions de personnes qui ont besoin de protection, de soins et d’assistance et qui cherchent un avenir plus digne.

J’espère que vos efforts pourront contribuer réellement à alléger les souffrances de ces millions de personnes afin que les fruits de ce Sommet puissent être démontrés à travers une solidarité sincère et un respect vrai et profond des droits et de la dignité de ceux qui souffrent à cause des conflits, de la violence, de la persécution et des catastrophes naturelles. Dans ce contexte, les victimes sont les personnes les plus vulnérables, celles qui vivent dans des conditions de misère et d’exploitation.

Nous ne pouvons pas nier que de nombreux intérêts aujourd’hui empêchent les solutions aux conflits et que les stratégies militaires, économiques et géopolitiques déplacent des personnes et des peuples et imposent le dieu de l’argent, le dieu du pouvoir. En même temps, les efforts humanitaires sont fréquemment conditionnés par des contraintes commerciales et idéologiques.

Pour cette raison, ce qui est nécessaire aujourd’hui est un engagement renouvelé à protéger toutes les personnes dans leur vie quotidienne et à protéger leur dignité et leurs droits humains, leur sécurité et leurs besoins fondamentaux. En même temps, il est nécessaire de préserver la liberté et l’identité sociale et culturelle des peuples ; sans que cela ne conduise à des instances d’isolement, cela devrait aussi favoriser la coopération, le dialogue et surtout la paix.

« Ne laisser personne en arrière » et « faire de son mieux » exigent que nous n’abandonnions pas et que nous assumions la responsabilité de nos décisions et de nos actions envers les victimes elles-mêmes. Avant tout, nous devons le faire d’une manière personnelle, et ensuite ensemble, coordonnant nos forces et nos initiatives, avec un respect mutuel pour nos différentes capacités et domaines d’expertise, sans discriminer mais en accueillant au contraire. En d’autres termes, il ne doit pas y avoir de famille sans une maison, pas de réfugié sans un accueil, pas de personne sans sa dignité, pas de personne blessée sans soins, pas d’enfant sans son enfance, pas de jeune homme ou de jeune femme sans un avenir, pas de personne âgée sans la dignité due à son âge.

Puisse cette occasion permettre aussi de reconnaître le travail de ceux qui servent leur prochain et qui contribuent à soulager les souffrances des victimes de la guerre et des calamités, des personnes déplacées et des réfugiés, et qui se soucient de la société, en particulier à travers des choix courageux en faveur de la paix, du respect, de la guérison et du pardon. C’est une façon de sauver des vies humaines.

On n’aime pas un concept, on n’aime pas une idée ; nous aimons des personnes. Le sacrifice de soi, le véritable don de soi, découle de l’amour de… visages d’hommes et de femmes, d’enfants et de personnes âgées, de peuples et de communautés, ces visages et ces noms qui remplissent notre cœur.

Aujourd’hui, je propose un défi à ce Sommet : écoutons le cri des victimes et leurs souffrances. Permettons-leur de nous donner une leçon d’humanité. Changeons nos modes de vie, nos politiques, nos choix économiques, nos comportements et nos attitudes de supériorité culturelle.

En apprenant des victimes et de ceux qui souffrent, nous serons capables de construire un monde plus humain.

Je vous assure de mes prières et j’invoque sur les personnes présentes les bénédictions divines de sagesse, de force et de paix.

© Libreria Editrice Vaticana - 2016

Investir dans le développement

Intervention du cardinal Parolin au 1er Sommet humanitaire mondiale à Istanbul

Le Sommet mondial humanitaire s'achèvera mardi 24 mai 2016 au soir à Istanbul, en Turquie. Institutions internationales, ONG, membres de la société civile présents sur les cinq continents, ont poursuivi pendant toute la journée de mardi leurs interventions lors de diverses tables-rondes. Ce mardi matin, l'accent a été mis notamment sur l'évaluation des risques face aux crises climatiques, ou encore sur le renforcement du rôle des femmes et des filles dans les sociétés où leurs droits sont bafoués. Voici l’intervention du cardinal Parolin.

Monsieur le Secrétaire Général, Excellences,

Dans notre monde troublé où se propagent des conflits latents et généralisés, rien n’est plus important que d’empêcher les hostilités et d’y mettre fin. La sagesse reconnaît que « mieux vaut prévenir que guérir ». Les survivants de la mort et de la destruction, des déplacements massifs et de la destitution causés par ces conflits réclament une action urgente

Le Saint-Siège est fermement convaincu de la nature fondamentalement inhumaine de la guerre et de la nécessité urgente d’empêcher les conflits armés et la violence parmi les peuples et les États et d’y mettre fin, d’une manière qui soit respectueuse des principes éthiques communs qui lient tous les membres de la famille humaine et constituent le socle de toutes les actions humaines ou humanitaires.

En réponse à cela, et inspirés par la Charte des Nations Unies, nous sommes unis au nom de l’humanité pour épargner nos frères et sœurs et les futures générations du fléau de la guerre et des conflits armés. Nous ne devons plus nous appuyer d’abord sur des solutions militaires ; mais plutôt investir dans le développement qui est essentiel à une paix et une sécurité durables. En effet, construire une paix et une sécurité durables signifie poursuivre le développement humain intégral ainsi que s’attaquer aux causes qui sont à la racine du conflit.

Le Saint-Siège, qui embrasse cette vision depuis longtemps, réaffirme les engagements suivants :

– Le Saint-Siège s’engage à travailler sans répit aux côtés des gouvernements, de la société civile et de toutes les personnes de bonne volonté, pour promouvoir le désarmement et la prévention des conflits et pour soutenir les efforts à long terme en vue de bâtir une paix durable.

– Le Saint-Siège s’engage à encourager, à travers une « diplomatie informelle et formelle », une culture de paix, de solidarité active et de plein respect pour la dignité humaine inhérente, construite aussi sur un dialogue interreligieux dynamique, toujours convaincu que les religions doivent être une force positive dans la prévention et le règlement des conflits.

– Le Saint-Siège s’engage à employer ses ressources, et encourage les écoles et les institutions sociales à faire de même, pour éduquer à la paix et à des sociétés inclusives qui sont essentielles pour prévenir les conflits.

– Le Saint-Siège s’engage à contribuer au travail collectif pour prévenir les crises humanitaires où le désarmement peut jouer un rôle important en assurant une coexistence pacifique parmi les nations, ainsi que la cohésion sociale à l’intérieur de celles-ci ; il ne se lassera jamais de travailler en vue du désarmement nucléaire et de la non-prolifération, bannissant les mines interpersonnel et les munitions à fragmentation, ainsi que d’empêcher l’expansion et le déploiement de nouveaux systèmes d’armement tels que les systèmes d’armes autonomes létales.

Le Saint-Siège croit que le premier engagement et objectif de la Communauté internationale doit être la prévention des conflits, en investissant dans le développement durable et intégral qui ne laisse personne en arrière, aussi petit soit-il, afin qu’il n’y ait pas de famille sans logement, pas d’ouvrier rural sans terre, pas d’employé sans droits, pas de peuple sans souveraineté, pas d’individu sans dignité, pas d’enfant sans enfance, pas de jeune sans avenir, pas de personne âgée sans une vieillesse digne.

Ayant présenté l’immense défi qui est devant nous, le Saint-Siège reste engagé à apporter sa contribution pour sauver les vies et épargner les générations futures du fléau de la guerre.

Merci.

© Libreria Editrice Vaticana - 2016

Simone Weil, un engagement absolu

par Olivier Pironet

La pensée et la trajectoire fulgurante de Simone Weil (1909-1943) demeurent largement méconnues au-delà d'un cercle de spécialistes. Figure majeure de la philosophie du XXe siècle, dont Albert Camus édita une grande partie de l'œuvre après sa mort, elle fut également une femme de combat. Impliquée dans les luttes et les débats de son temps, elle a marqué de son empreinte la culture politique de la gauche.

En 1931, Simone Weil, 22 ans, tout juste reçue à l'agrégation de philosophie, s'installe au Puy-en-Velay, une commune du bassin minier de la Haute-Loire, pour y enseigner dans un lycée de jeunes filles. Le directeur de l'École normale supérieure (ENS), Célestin Bouglé, ne peut que s'en réjouir. Celle en qui il voyait un « mélange d'anarchiste et de calotine » - une sorte de fanatique - l'excédait par son esprit de contestation et son militantisme ; il avait souhaité la voir nommée « le plus loin possible de façon à ne plus entendre parler d'elle ».

L'arrivée de Simone Weil au Puy représente une étape importante dans le parcours de la philosophe, tout entier frappé du sceau de l'engagement sous la bannière de la solidarité avec les déshérités : « Depuis l'enfance, mes sympathies se sont tournées vers les groupements qui se réclamaient des couches méprisées de la hiérarchie sociale », confie-t-elle dans une lettre de 1938 à Georges Bernanos.

Au lycée Henri-IV, le philosophe Émile Chartier, dit Alain, humaniste et fervent pacifiste, lui avait enseigné que la réflexion et l'action sont inséparables et que le savoir ne devient authentique que dans l'expérience. Elle mettra la leçon en pratique... L'époque est aux bruits de bottes, avec la montée des fascismes en Europe. Bientôt éclate la crise de 1929, qui fait s'abattre le spectre du chômage de masse. La vie politique du pays est alors dominée par le Parti radical (centre gauche) et marquée par l'instabilité parlementaire. Socialistes et communistes rivalisent pour rallier à eux la classe ouvrière.

Dès 1927, Simone Weil intègre un collectif pacifiste auquel elle participe activement. L'année suivante, elle signe une pétition contre la préparation militaire obligatoire imposée aux normaliens et lance des appels aux dons pour les chômeurs auprès de ses camarades. En marge de ses études à l'ENS, elle dispense des cours de littérature aux cheminots, dans l'esprit des universités populaires. Ainsi, elle entend se démarquer des « formes d'enseignement bourgeois » au profit d'une « entreprise d'instruction mutuelle », où « l'instructeur a peut-être à apprendre de celui qu'il instruit ». Ces propos entrent en résonance avec la conclusion de son mémoire sur René Descartes : « Les travailleurs savent tout ; mais hors du travail, ils ne savent pas qu'ils ont possédé toute la sagesse. »

Une fois au Puy, la jeune philosophe, qui place son espoir « dans l'action des syndicats et non dans celle des partis politiques », entre de plain-pied dans le monde ouvrier de la Haute-Loire et de la Loire. Elle intègre les milieux militants, prend sa carte au Syndicat national des instituteurs (Confédération générale du travail, CGT), mais aussi à la Fédération unitaire de l'enseignement (syndicaliste-révolutionnaire), et donne des cours sur le marxisme et l'économie politique aux « gueules noires » à la Bourse du travail de Saint-Étienne. Elle contribue au développement des collèges du travail, instituts d'enseignement général et professionnel créés en 1928 par la CGT dans la cité stéphanoise, en vue d'abolir ce qu'elle qualifie elle-même de « honteuse séparation entre le travail intellectuel et le travail manuel ».

Elle s'implique également aux côtés des chômeurs du Puy. Dans un communiqué qu'elle rédige pour leur comité, elle avertit : « Si l'on oblige les chômeurs à reconnaître qu'ils ne peuvent obtenir quelque chose que dans la mesure où ils font trembler, ils se le tiendront pour dit. »La presse locale la traite de « messagère de l'évangile moscoutaire » et de Vierge rouge de la tribu de Lévi ». Elle est réprimandée par sa hiérarchie, interrogée par la police. Elle vit chichement, reversant la quasi-totalité de son salaire aux familles frappées par le chômage et à la caisse de solidarité des mineurs.

Son séjour en Allemagne, à l'été 1932, la convainc qu'une révolution populaire n'y est pas à l'ordre du jour. Constatant le jeu trouble des sociaux-démocrates, alors au pouvoir, et l'« attitude passive » des communistes, elle considère que « les ouvriers allemands ne sont nullement disposés à capituler, mais sont incapables de lutter ». Forte de ses échanges avec Boris Souvarine, l'un des fondateurs du Parti communiste français, exclu en 1924 pour trotskisme, elle étrille aussi l'URSS, un système qui, sur bien des points, « est très exactement le contre-pied » du régime « que croyait instaurer Lénine ».

En 1934, elle décide de se « retirer de toute espèce de politique, sauf pour la recherche théorique ». Les grèves du printemps 1936, qu'elle soutient, ne la feront pas changer d'avis. Car elle a, dès cette époque, fait sienne la conception machiavélienne selon laquelle le conflit social entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent est inhérent à tout corps politique et sans résolution définitive possible : « Les luttes entre concitoyens (...) tiennent à la nature des choses, et ne peuvent pas être apaisées, mais seulement étouffées par la contrainte. »

Quand elle entreprend la rédaction de ce qu'elle appelle son « grand œuvre », les Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, elle dénonce le « caractère mythologique » accordé aux vertus du progrès, à la puissance libératrice de la machine et aux forces productives, dont le pouvoir révolutionnaire serait une « pure fiction ». Les racines de l'oppression sociale, au lieu d'être intrinsèquement liées au mode de production capitaliste, fondé sur l'exploitation ouvrière, tiendraient à la nature même de la « grande industrie », dont le caractère oppressif ne dépend pas d'un régime politique spécifique, puisqu'il se retrouve aussi dans le système socialiste : « La force que possède la bourgeoisie pour exploiter les ouvriers réside dans les fondements mêmes de notre vie sociale, et ne peut être anéantie par aucune transformation politique et juridique. Cette force, c'est d'abord et essentiellement le régime même de la production moderne. » Il ne suffit donc pas d'abolir le système capitaliste - et l'exploitation - pour supprimer l'oppression; celle-ci est engendrée par le progrès technique, qui « ravale l'humanité à être la chose de choses inertes », et par les rapports sociaux de « domination de l'homme par l'homme » qu'il induit. L'émancipation passerait par la réappropriation de l'appareil productif dans le cadre d'une société décentralisée s'appuyant sur la « coopération méthodique de tous » et délivrée de cette « idole sociale » que représente le « machinisme ».

Désireuse de ne plus être « un "professeur agrégé" en vadrouille dans la classe ouvrière », Simone Weil entend faire l'épreuve du réel qu'elle vient d'analyser. Elle demande un congé auprès de l'Éducation nationale et se fait embaucher en usine pour partager pleinement le sort des couches laborieuses. « L'homme est ainsi fait que celui qui écrase ne sent rien, que c'est celui qui est écrasé qui sent. Tant qu'on ne s'est pas mis du côté des opprimés pour sentir avec eux, on ne peut pas s'en rendre compte », a-t-elle un jour expliqué à ses élèves. Entre décembre 1934 et août 1935, elle sera successivement découpeuse sur presses chez Alsthom, manœuvre chez J.-J. Carnaud et Forges, fraiseuse chez Renault. Dans son Journal d'usine, elle décrit les tâches et les cadences, le type de machines qu'elle utilise, l'organisation de la production, etc. La souffrance physique, l'épuisement, les vexations qu'elle subit et le sentiment d'être réduite à l'état de quasi-servitude la bouleversent. Cette expérience l'amène à conclure que « le fait capital n'est pas la souffrance, mais l'humiliation ».

Au cours de l'été 1935, en vacances au Portugal, elle assiste à une procession de femmes de pêcheurs. « Là, j'ai eu soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi d'autres. » Marquée par la figure du Christ, elle se tournera vers le catholicisme en 1938, tout en restant une « chrétienne hors de l'Église ». C'est cette dimension mystique qui sera plus tard souvent soulignée, alors même que sa radicalité politique tendra à être minorée.

Les « esclaves », ce sont aussi les indigènes dans les colonies françaises, les peuples asservis par une puissance étrangère. La férocité de la répression du soulèvement nationaliste parti de Yen Bai, en Indochine, en février 1930, lui apparaît en lisant la presse. Elle signe plusieurs articles sur la question indochinoise et la situation en Algérie, rencontre le dirigeant nationaliste Messali Hadj, dont elle prend la défense après sa condamnation à deux ans de prison, et se dit opposée à la création d'un État juif en Palestine : il ne faut pas, estime-t-elle, « donner le jour à une nation qui, dans cinquante ans, pourra devenir une menace pour le Proche-Orient et pour le monde ».

À la suite du déclenchement de la guerre civile entre fascistes et républicains en Espagne, en juillet 1936, elle part, seule, pour Barcelone. En raison de ses positions pacifistes, elle soutient la politique de non-intervention de la France, mais ressent la « nécessité intérieure » de « participer moralement ». Bientôt, elle rejoint en Aragon les miliciens anarchistes de la colonne formée par Buenaventura Durruti. Une semaine plus tard, elle se brûle gravement et doit quitter le front. L'expérience de la guerre, « quand il n'est rien de plus naturel (...) que de tuer », conforte son pacifisme et nourrit ses Réflexions sur la barbarie (1939). Mais ce même idéal fera d'elle une opposante farouche à l'entrée en guerre contre Adolf Hitler, jusqu'à l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes allemandes, en mars 1939. Peu après, elle admet avoir commis une « erreur criminelle ». Elle rejoint la Résistance à Londres et rédige L'Enracinement, qui paraîtra en 1950 grâce à Albert Camus : une esquisse de ce que devrait être une « civilisation nouvelle » fondée sur la « spiritualité du travail », l'amour du bien public et l'égalité.

Après avoir cessé de se nourrir en solidarité avec les Français soumis au rationnement alimentaire par l'occupant allemand, Simone Weil contracte la tuberculose et meurt le 24 août 1943, à l'âge de 34 ans. Son œuvre ne sera publiée qu'après sa disparition.

© Le Monde Diplomatique - 2016

Commentaire des lectures du dimanche

Chers frères et sœurs !

Dans l’Évangile que nous avons écouté, il y a une expression de Jésus qui me touche toujours : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Lc 9, 13). À partir de cette phrase, je me laisse guider par trois mots : suite du Christ (sequela), communion, partage.

Tout d’abord : qui sont ceux auxquels donner à manger ? Nous trouvons la réponse au début du passage évangélique : c’est la foule, la multitude. Jésus se tient au milieu des personnes, les accueille, leur parle, s’en préoccupe, leur montre la miséricorde de Dieu ; au milieu d’eux, il choisit les Douze apôtres pour rester avec Lui et s’immerger comme Lui dans les situations concrètes du monde. Et la foule le suit, l’écoute, parce que Jésus parle et agit d’une façon nouvelle, avec l’autorité de celui qui est authentique et cohérent, de celui qui parle et agit avec vérité, de celui qui donne l’espérance qui vient de Dieu, de celui qui est révélation du Visage d’un Dieu qui est amour. Et les personnes, avec joie, bénissent Dieu.

Ce soir, nous sommes la foule de l’Évangile, nous cherchons nous aussi à suivre Jésus pour l’écouter, pour entrer en communion avec Lui dans l’Eucharistie, pour l’accompagner et pour qu’il nous accompagne. Demandons-nous : comment est-ce que je suis Jésus ? Jésus parle en silence dans le Mystère de l’Eucharistie et nous rappelle chaque fois que le suivre signifie sortir de nous-mêmes et faire de notre vie non pas notre possession, mais un don à Lui et aux autres.

Allons plus loin : d’où naît l’invitation que Jésus fait aux disciples de nourrir eux-mêmes la multitude ? Elle naît de deux éléments : d’abord, de la foule qui, en suivant Jésus, se trouve en plein air, loin des lieux habités, alors que le soir tombe, et puis de la préoccupation des disciples qui demandent à Jésus de renvoyer la foule pour qu’elle aille dans les villages voisins trouver de la nourriture et un logis (cf. Lc 9, 12). Face aux nécessités de la foule, voici la solution des disciples : que chacun pense à soi ; renvoyer la foule ! Que chacun pense à soi ; renvoyer la foule ! Combien de fois nous, chrétiens, avons-nous eu cette tentation ! Nous ne nous chargeons pas des nécessités des autres, en les renvoyant avec un « Que Dieu te vienne en aide » compatissant ou avec un « bonne chance » pas très compatissant, et si je ne te vois plus... Mais la solution de Jésus va dans une autre direction, une direction qui surprend les disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Mais comment est-il possible que nous donnions à manger à une multitude ? « Nous n’avons pas plus de cinq pains et de deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple » (Lc 9, 13). Mais Jésus ne se décourage pas : il demande aux disciples de faire asseoir la foule par groupes de cinquante personnes, il lève les yeux au ciel, récite la bénédiction, rompt les pains et les donne aux disciples afin qu’ils les distribuent (cf. Lc 9, 16). C’est un moment de profonde communion : la foule désaltérée par la parole du Seigneur, est désormais nourrie par son pain de vie. Et tous en furent rassasiés, note l’évangéliste (cf. Lc 9, 17).

Ce soir, nous aussi, nous sommes autour de la table du Seigneur, à la table du sacrifice eucharistique, où Il nous donne encore une fois son Corps, rend présent l’unique sacrifice de la Croix. C’est en écoutant sa Parole, en nous nourrissant de son Corps et de son Sang, qu’il nous fait passer de l’état de multitude à l’état de communauté, de l’anonymat à la communion. L’Eucharistie est le Sacrement de la communion, qui nous fait sortir de l’individualisme pour vivre ensemble la sequela, la foi en Lui. Alors nous devrions tous nous demander devant le Seigneur : comment est-ce que je vis l’Eucharistie ? Est-ce que je la vis de façon anonyme ou comme moment de vraie communion avec le Seigneur, mais aussi avec tous mes frères et sœurs qui partagent ce même repas ? Comment sont nos célébrations eucharistiques ?

Un dernier élément : d’où vient la multiplication des pains ? La réponse se trouve dans l’invitation de Jésus aux disciples « Donnez-leur vous- mêmes… », « donner », partager. Qu’est-ce que partagent les disciples ? Le peu qu’ils ont : cinq pains et deux poissons. Mais ce sont précisément ces pains et ces poissons qui, dans les mains du Seigneur, rassasient toute la foule. Et ce sont précisément les disciples égarés devant l’incapacité de leurs moyens, de la pauvreté de ce qu’ils peuvent mettre à disposition, qui font asseoir les gens et — confiants dans la parole de Jésus — distribuent les pains et les poissons qui nourrissent la foule. Et ceci nous dit que dans l’Église, mais aussi dans la société, un mot-clé dont nous ne devons pas avoir peur est « solidarité », c’est-à-dire savoir mettre à la disposition de Dieu ce que nous avons, nos humbles capacités, car c’est seulement dans le partage, dans le don, que notre vie sera féconde, qu’elle portera du fruit. Solidarité : un mot mal vu par l’esprit du monde !

Ce soir, encore une fois, le Seigneur distribue pour nous le pain qui est son Corps, Il se fait don. Et nous aussi, nous faisons l’expérience de la « solidarité de Dieu » avec l’homme, une solidarité qui ne s’épuise jamais, une solidarité qui ne finit pas de nous surprendre : Dieu se fait proche de nous, dans le sacrifice de la Croix, il s’abaisse en entrant dans l’obscurité de la mort pour nous donner sa vie, qui vainc le mal, l’égoïsme, la mort. Ce soir aussi, Jésus se donne à nous dans l’Eucharistie, partage notre même chemin, se fait même nourriture, la vraie nourriture qui soutient notre vie, y compris dans les moments où la route se fait difficile, et où les obstacles ralentissent nos pas. Et dans l’Eucharistie, le Seigneur nous fait parcourir sa voie, celle du service, du partage, du don, et ce peu que nous avons, ce peu que nous sommes, s’il est partagé, devient richesse, car la puissance de Dieu, qui est celle de l’amour, descend dans notre pauvreté pour la transformer.

Demandons-nous alors ce soir, en adorant le Christ réellement présent dans l’Eucharistie : est-ce que je me laisse transformer par Lui ? Est-ce que je laisse le Seigneur qui se donne à moi, me guider pour sortir toujours plus de mon petit enclos et ne pas avoir peur de donner, de partager, de L’aimer et d’aimer les autres ?

Frères et sœurs : sequela, communion, partage. Prions pour que la participation à l’Eucharistie nous invite toujours à suivre le Seigneur chaque jour, à être instruments de communion, à partager avec Lui et avec notre prochain ce que nous sommes. Alors notre existence sera vraiment féconde. Amen.

[Homélie du Pape François – Dimanche 29 mai 2013]

© Libreria Editrice Vaticana – 2013

 

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