Pko 29.03.2020

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Bulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°15/2020

Dimanche 29 mars 2020 – 5ème Dimanche du Temps de Carême – Année A

Humeurs…

« Vous me manquez ! »…

Cher(e)s fidèles !

Vous me manquez ! Depuis plus d’une semaine, nous voici en confinement… Le décret épiscopal du 18 mars nous a conduit à ne plus célébrer ensemble pour le bien de tous et particulièrement des plus exposés d’entre nous, nos personnes âgées et ceux qui sont de santé plus fragile.

Pour autant l’adage « loin des yeux… loin du cœur » n’est pas de mise à la Cathédrale… Chaque matin, vous êtes là présent au cœur de l’Eucharistie que je célèbre à 5h50 dans notre belle petite cathédrale, les bancs vident mais remplis de votre présence… Vide, pas tout à fait… nos sans-abris encore présents dans les rues, faute de place de confinement, ont pris l’habitude de ne pas me laisser seul… quelques-uns sont là présent pieusement… certains même assurant les réponses liturgiques…

L’Eucharistie terminée, nous exposons le Saint Sacrement comme d’habitude… ou presque ! Après quelques minutes d’adoration, je vais en procession avec lui jusqu’à la porte principale de l’église pour bénir notre ville, notre île, nos îles et le monde… les quelques badauds passant par là, regardant dubitatif la scène !!! Pas très liturgique probablement… mais Christ est là et veille sur nous.

Le Saint Sacrement reste exposé toute la journée… jusqu’à 16h quand je ne l’oublie pas ! Parfois il reste seul… parfois il est avec l’un ou l’autre de nos sans-abris, faisant plus ou moins l’oraison de saint Pierre ! N’en dite rien à notre archevêque… là on est totalement en dehors des clous liturgiques ! Mais n’est-ce pas aussi une façon pour le Seigneur de vivre notre expérience du confinement et de la solitude que d’être-là sur l’autel s’offrant à la contemplation et à l’adoration d’un peuple qui ne peut venir !

Les journées sont toujours aussi courtes ! Pas le temps de s’ennuyer !

Mercredi midi, à l’invitation de notre archevêque, et du Saint Père, nous avons fait sonner les cloches de la Cathédrale… cela faisait longtemps que ça ne mettait pas arrivée… en général, en bon vicaire-coopérateur, je fais sonner les cloches par les fidèles… c’est moins épuisant ! À défaut de la marche du matin au Parc Paofai, fermé pour cause de confinement, j’ai fait mon sport ! Heureusement que l’Annonciation n’a lieu qu’une fois par an !

Vendredi après-midi, nous avons accompagné mami Louise jusqu’à « sa dernière demeure ». Des funérailles confinées… cela aussi ne m’était pas arrivé depuis bien longtemps ! Petite célébration au domicile entourée de la seule famille… puis en route vers le cimetière catholique d’Arue ! Plein de foi, plein de recueillement, mais à la peine du deuil s’ajoutait la douleur de l’absence de la communauté et des amis… Même le ciel s’est mis à pleurer au cimetière !

Enfin, il y a la présence auprès des sans-abris ! Si le politique, après s’être fait tirer les oreilles durant plus d’une semaine, et toujours en campagne électorale, a ouvert à grand renfort de publicité, deux lieux d’accueils et de confinement pour les « oiseaux de la rue », il n’y a pas de place pour tous… L’Accueil Te Vai-ete (délocalisé au presbytère de la cathédrale) et le Truck de la Miséricorde, en étroite coordination avec le Haut-commissariat, tourne à plein, plus que jamais !

Les repas du matin sont servis 7 jours sur 7 pour une cinquantaine de personnes… Quelques bénévoles, en équipe réduite - confinement oblige - assurent avec les sans-abris les repas, distribués en barquette pour éviter la promiscuité. Une occasion pour informer, initier et répéter les consignes d’hygiène et de prudence : masques en tissu offert par une entreprise de la place, lavage des mains, rappel des consignes de non-circulation… petit à petit l’information fait son chemin !

Chaque soir à 18h, le Truck de la Miséricorde se met en route pour une maraude hors les murs. Cinquante repas sont apportés aux sans-abris qui sont à la périphérie et qui n’ont pas eu de repas le matin au presbytère…

Pour la préparation de ces repas, une belle solidarité se met en place… des personnes, des familles se proposent de préparer les plats à domicile, et l’un d’entre eux vient les déposer au presbytère… à charge pour la petite équipe de trois de mettre tout en barquette… et en route du Camp d’Arue à l’aéroport de Faaa.

Là encore une belle mission que nous ne pourrions pas faire sans le soutien de votre prière fraternelle !!! Ne nous oubliez pas !

Et nous voilà reparti pur au moins deux semaines de confinement… probablement plus !!! Un long temps encore sans se voir… vous me manquez !!!

Bon courage à vous et que Dieu vous bénisse !
Priez pour moi !

Votre vicaire-coopérateur

Laissez-moi vous dire…

29 mars 2020 : 9ème jour de confinement en Polynésie française

Portes ouvertes ou fermées ?… pour qui ? pourquoi ?

Je me souviens, à l’époque d’Air Polynésie [devenue depuis Air Tahiti] un ami m’a raconté cette anecdote survenue lors d’une escale dans les îles-sous-le-vent. La porte de l’avion venait d’être fermée. Le steward se préparait pour donner les consignes de sécurité. Dehors, il tombait des cordes ; tout à coup, mon ami aperçoit un homme vêtu d’un imperméable, qui court vers l’avion et se met à frapper à la porte de l’avion. Scène hallucinante, le steward essaye de lui faire comprendre qu’il est trop tard, on ne peut pas le laisser monter. L’homme frappe de plus en plus fort, et finalement, le steward accepte d’ouvrir la porte. Au grand étonnement de tous, la personne qui entre se révèle être … le pilote lui-même. [À l’époque il n’y avait qu’un pilote et un steward (ou hôtesse) par avion.]

Histoire vraie ou inventée ? Peu importe elle vient à point pour illustrer mon propos.

Il nous arrive, comme dans le Psaume 142, d’implorer Dieu : « Seigneur, entends ma prière ; dans ta justice écoute mes appels, dans ta fidélité réponds-moi. (…) Vite, réponds-moi, Seigneur : je suis à bout de souffle. » (Psaume 142, 1.7)

En ces temps difficiles on entend des prières du genre : Viens à notre aide, nous périssons. Si tu le veux tu peux nous guérir. Viens au secours de notre peu de foi… etc…

Et on a l’impression que Dieu reste sourd. Un peu comme ce steward qui ne voulait pas répondre à l’appel de cet homme trempé de pluie !

Inversement, on pourrait imaginer ce pilote qui frappe à la porte, comme Dieu qui vient frapper à la porte de notre âme. Mais comme le steward, nous ne voulons pas ouvrir. Nous ne sommes pas prêts, ou bien nous avons peur. Qu’est-ce qui va m’arriver si j’ouvre ? C’est peut-être un escroc, un quémandeur, une personne malveillante qui me veut du mal, et puis il n’y a pas de place chez moi, je n’ai pas fait le ménage, je n’ai rien à lui offrir...

Les Apôtres, eux par contre, semblent avoir été très disponibles à l’appel de Jésus, dès qu’ils ont entendu ses paroles ils L’ont suivi. Il est possible que nous ne lisions pas et n’écoutions pas suffisamment la Parole du Christ. Et nous restons sourds à ses appels. Pourtant son message est clair : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi. » (Apocalypse 3,20). Apocalypse signifie « Révélation » ; c’est bien une révélation que nous fait le Seigneur. Le Christ manifeste sa discrétion, il se tient à la porte mais ne nous force pas à ouvrir, il respecte la liberté de chacun. Il n’entre jamais chez nous par effraction, même si parfois il frappe fort comme le pilote de notre histoire.

Souvent, comme dit le Pape François : « Le Seigneur frappe à la porte avec le visage des personnes fragiles ». En cette période très particulière, beaucoup de personnes sont isolées, vulnérables ; elles ont besoin de solidarité, d’attention, d’affection et leurs appels ne sont pas forcément perceptibles. Il nous revient d’aller au-devant d’elles : téléphone, mail, appel à un(e) de leur voisin(e). C’est aussi le Seigneur qui frappe ! Soyons pour ces personnes comme le Christ qui propose sa compagnie.

Ne soyons pas insensés ! Ne tardons pas, ouvrons la porte, c’est aujourd’hui le jour du salut !

Dominique SOUPÉ

© Cathédrale de Papeete – 2020

Regard sur l’actualité…

Confinement

François CASSINGENA-TREVEDY est moine de l’abbaye de Ligugé, en métropole, spécialiste de liturgie, grand connaisseur des Pères de l’Église, mais aussi artiste et poète. Voici quelques éléments de sa réflexion sur la situation de confinement. Ils peuvent être pour nous occasion d’enrichissement et une aide pour y voir plus clair et pouvoir ainsi affronter ce confinement qui nous concerne depuis quelques jours.

À la question : « Comment pouvons-nous consentir à ce confinement “subi” », voici ce qu’il répond :

« Nous n’avons pas le choix ! Il s’agit d’une nécessité absolue, d’un strict devoir civique et humanitaire, afin de ne pas augmenter les risques de manière inconsidérée. Mais nous ne sommes pas tous à égalité devant cette situation, car, pour certains, le confinement peut revêtir un aspect beaucoup plus pénible : je pense particulièrement à tous ceux qui vivent à plusieurs, en ville, dans des surfaces réduites ».

Il poursuit en citant le philosophe Blaise PASCAL : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent, il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir… Quand je m’y suis mis, quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s’exposent (…), j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre », (Les Pensées 201, 205 - La Pléiade, 1936).

Pourtant, François Cassingena-Trévedy ne se laisse pas aller au pessimisme. Il ouvre des perspectives que nous pouvons tous prendre à notre compte : « Dans des circonstances exceptionnelles, l’homme est capable, un peu comme un animal ou une plante, de développer des capacités d’adaptation qu’il ne se connaissait pas. C’est ainsi que certains vont se découvrir une endurance qu’ils ne soupçonnaient pas, une vie intérieure, une appétence culturelle, redécouvrir des régions inédites des autres et d’eux-mêmes. Les contraintes actuelles ne sont pas une fatalité, mais une invitation à devenir inventifs, un matériau à travailler… À l’intérieur de ces règles quasi carcérales, nous pouvons développer un espace de liberté intérieure, de poésie, d’émerveillement… “Le ciel est, par-dessus le toit / Si bleu, si calme !”, écrit Verlaine depuis sa prison. Il va nous falloir trouver le ciel par-dessus les toits, en nous, en autrui, entre nous. Hors de question de céder au catastrophisme, à la magie, de se leurrer avec des recettes miracles… : les ressources viendront de notre propre fond. Aux heures dramatiques de l’histoire, l’homme révèle, à côté de ses misères, ce qu’il a de plus beau, de plus inattendu. Nous sommes renvoyés à notre dignité humaine, à notre seule hauteur d’hommes. Pas facile… Le fait de pouvoir nous regarder, nous parler, nous sourire avec indulgence et humour, reste le meilleur remède. Dans des familles où le dialogue n’existait pas d’habitude, une occasion est donnée de retrouver cette évidence que la parole guérit ».

Reste que si la parole guérit, elle peut aussi parfois blesser ou tuer, surtout en huis-clos ! Voici sa réponse :

« En huis-clos, peut apparaître le risque du vide, du désespoir, de la solitude, de la nervosité exacerbée. Il est indispensable que nous puissions verbaliser, nous avouer les uns aux autres notre angoisse, que nous remplacions les paroles creuses par des paroles vitales, que nous retrouvions entre nous le goût d’une affection pleine de gravité. Il est urgent que nous trouvions, au-dedans ou au dehors, des lieux, des liens de parole tonique et profonde : le téléphone et le mail peuvent être d’excellents instruments pour ce grand emploi du temps de réconfort mutuel qui s’ouvre devant nous. Nous faire mutuellement signe de vie et de tendresse : voilà un beau métier en ces temps de retrait forcé ! Rien n’atteste mieux notre dignité humaine que le souci que nous avons les uns des autres : le confinement peut et doit décupler et affiner notre capacité relationnelle, car c’est la relation même qui nous fait hommes »

Enfin, évoquant les conséquences individuelles et collectives à venir de cette expérience de confinement général, voici sa réflexion :

« Elles (les conséquences) seront énormes. Nous vivons un basculement de civilisation. Nous allons devoir réviser nos priorités, dans le domaine de la santé, de l’écologie, de l’économie, de la culture, du religieux même… Ce qui nous arrive n’est pas un châtiment divin, mais un avertissement historique. Économiquement et humainement, cette crise sanitaire est un révélateur et un accélérateur. En l’espace de 15 jours, le paysage mondial s’est modifié de manière impressionnante. Nous espérons ressortir de tout cela plus humains, car nous sommes bel et bien dans l’urgence de retrouver l’essentiel. Envahis par la peur de la mort, nous prenons conscience de notre immense fragilité, alors que nous nous pensions surhumains, peut-être même déjà transhumains… »

+ Mgr Jean-Pierre COTTANCEAU

© Cathédrale de Papeete – 2020

Audience générale

Mettre en pratique l’Évangile de la vie dans toutes nos relations

Dans le contexte de l’épidémie de coronavirus, et en ce jour du 25e anniversaire de la publication de l’encyclique de saint Jean-Paul II « Evangelium Vitæ », le Pape François a consacré sa catéchèse de ce mercredi matin à la défense de la vie.

Chers frères et sœurs, bonjour !

Il y a vingt-cinq ans, en cette date du 25 mars, qui est dans l’Église la fête solennelle de l’Annonciation du Seigneur, saint Jean-Paul II promulguait l’encyclique Evangelium vitae, sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine.

Le lien entre l’Annonciation et l’« Évangile de la vie » et étroit et profond, comme l’a souligné saint Jean-Paul II dans son encyclique. Aujourd’hui, nous relançons cet enseignement dans le contexte d’une pandémie qui menace la vie humaine et l’économie mondiale. Une situation qui fait résonner de façon encore plus exigeante les paroles par lesquelles commence l’encyclique. Les voici : « L’Évangile de la vie se trouve au cœur du message de Jésus. Reçu chaque jour par l’Église avec amour, il doit être annoncé avec courage et fidélité comme une bonne nouvelle pour les hommes de toute époque et de toute culture. » (n.1)

Comme toutes les annonces évangéliques, de celle-ci aussi il faut avant tout témoigner. Et je pense avec gratitude au témoignage silencieux de toutes les personnes qui, de diverses manières, se dépensent au service des malades, des personnes âgées, de ceux qui sont seuls et plus démunis. Elles mettent en pratique l’Évangile de la vie, comme Marie qui, ayant accueilli l’annonce de l’ange, est allée aider sa cousine Élisabeth qui en avait besoin.

En effet, la vie que nous sommes appelés à encourager et à défendre n’est pas un concept abstrait, mais elle se manifeste toujours dans une personne en chair et en os : un enfant à peine conçu, un pauvre marginalisé, un malade seul et découragé ou en stade terminal, quelqu’un qui a perdu son travail ou qui ne parvient pas à en trouver un, un migrant refusé ou ghettoïsé… La vie se manifeste concrètement dans les personnes.

Tout être humain est appelé par Dieu à jouir de la plénitude de la vie ; et puisqu’il est confié à la sollicitude maternelle de l’Église, toute menace à la dignité et à la vie humaine ne peut pas ne pas se répercuter dans le cŒur de celle-ci, dans ses « entrailles » maternelles. Pour l’Église, la défense de la vie n’est pas une idéologie, c’est une réalité, une réalité humaine qui implique tous les chrétiens, précisément parce qu’ils sont chrétiens et parce qu’ils sont humains.

Les attentats à la dignité et à la vie des personnes continuent malheureusement aussi à notre époque, qui est l’époque des droits humains universels ; au contraire, nous nous trouvons face à de nouvelles menaces et à de nouveaux esclavages, et les législations ne protègent pas toujours la vie humaine plus faible et plus vulnérable.

Le message de l’encyclique Evangelium vitae est donc plus que jamais actuel. Au-delà des situations d’urgence, comme celle que nous sommes en train de vivre, il s’agit d’agir sur le plan culturel et éducatif pour transmettre aux générations futures une attitude de solidarité, de soins, d’accueil, sachant bien que la culture de la vie n’est pas le patrimoine exclusif des chrétiens, mais qu’elle appartient à tous ceux qui, s’employant à la construction de relations fraternelles, reconnaissent la valeur de chaque personne, y compris quand celle-ci est fragile et souffrante.

Chers frères et sœurs, toute vie humaine, unique et irremplaçable, vaut par elle-même et constitue une valeur inestimable. Ceci doit sans cesse être ré-annoncé, avec le courage de la parole et le courage des actions. Cela invite à la solidarité et à l’amour fraternel pour la grande famille humaine et pour chacun de ses membres.

C’est pourquoi, avec saint Jean-Paul II qui a écrit cette encyclique, je redis avec lui, avec une conviction renouvelée, l’appel qu’il a adressé à tous il y a vingt-cinq ans : « respecte, défends, aime et sers la vie, toute vie humaine! C’est seulement sur cette voie que tu trouveras la justice, le développement, la liberté véritable, la paix et le bonheur ! » (Evangelium vitae, 5)

© Libreria Editice Vaticana - 2020

Covid-19

Urbi et orbi : Le temps du choix

Le Pape François a présidé ce vendredi soir, depuis le parvis puis l’atrium de la basilique Saint-Pierre, un temps de prière marqué par l’écoute de la Parole de Dieu, suivi d’une homélie, d'une adoration du Saint-Sacrement et d'une bénédiction Urbi et Orbi à destination des personnes affectées par la pandémie actuelle de coronavirus.

« Le soir venu » (Mc 4,35). Ainsi commence l’Évangile que nous avons écouté. Depuis des semaines, la nuit semble tomber. D’épaisses ténèbres couvrent nos places, nos routes et nos villes ; elles se sont emparées de nos vies en remplissant tout d’un silence assourdissant et d’un vide désolant, qui paralyse tout sur son passage : cela se sent dans l’air, cela se ressent dans les gestes, les regards le disent. Nous nous retrouvons apeurés et perdus. Comme les disciples de l’Évangile, nous avons été pris au dépourvu par une tempête inattendue et furieuse. Nous nous nous rendons compte que nous nous trouvons dans la même barque, tous fragiles et désorientés, mais en même temps tous importants et nécessaires, tous appelés à ramer ensemble, tous ayant besoin de nous réconforter mutuellement. Dans cette barque… nous nous trouvons tous. Comme ces disciples qui parlent d’une seule voix et dans l’angoisse disent : « Nous sommes perdus » (v.38), nous aussi, nous nous nous apercevons que nous ne pouvons pas aller de l’avant chacun tout seul, mais seulement ensemble.

Il est facile de nous retrouver dans ce récit. Ce qui est difficile, c’est de comprendre le comportement de Jésus. Alors que les disciples sont naturellement inquiets et désespérés, il est à l’arrière, à l’endroit de la barque qui coulera en premier. Et que fait-il ? Malgré tout le bruit, il dort serein, confiant dans le Père – c’est la seule fois où, dans l’Évangile, nous voyons Jésus dormir –. Puis, quand il est réveillé, après avoir calmé le vent et les eaux, il s’adresse aux disciples sur un ton de reproche : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » (v.40).

Cherchons à comprendre. En quoi consiste le manque de foi de la part des disciples, qui s’oppose à la confiance de Jésus ? Ils n’avaient pas cessé de croire en lui. En effet, ils l’invoquent. Mais voyons comment ils l’invoquent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » (v.38). Cela ne te fait rien : ils pensent que Jésus se désintéresse d’eux, qu’il ne se soucie pas d’eux. Entre nous, dans nos familles, l’une des choses qui fait le plus mal, c’est quand nous nous entendons dire : « Tu ne te soucies pas de moi ? ». C’est une phrase qui blesse et déclenche des tempêtes dans le cœur. Cela aura aussi touché Jésus, car lui, plus que personne, tient à nous. En effet, une fois invoqué, il sauve ses disciples découragés.

La tempête démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités. Elle nous démontre comment nous avons laissé endormi et abandonné ce qui alimente, soutient et donne force à notre vie ainsi qu’à notre communauté. La tempête révèle toutes les intentions d’“emballer” et d’oublier ce qui a nourri l’âme de nos peuples, toutes ces tentatives d’anesthésier avec des habitudes apparemment “salvatrices”, incapables de faire appel à nos racines et d’évoquer la mémoire de nos anciens, en nous privant ainsi de l’immunité nécessaire pour affronter l’adversité.

À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos “ego” toujours préoccupés de leur image ; et reste manifeste, encore une fois, cette appartenance commune (bénie), à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : le fait d’être frères.

« Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? ». Seigneur, ce soir, ta Parole nous touche et nous concerne tous. Dans notre monde, que tu aimes plus que nous, nous sommes allés de l’avant à toute vitesse, en nous sentant forts et capables dans tous les domaines. Avides de gains, nous nous sommes laissé absorber par les choses et étourdir par la hâte. Nous ne nous sommes pas arrêtés face à tes rappels, nous ne nous sommes pas réveillés face à des guerres et à des injustices planétaires, nous n’avons pas écouté le cri des pauvres et de notre planète gravement malade. Nous avons continué notre route, imperturbables, en pensant rester toujours sains dans un monde malade. Maintenant, alors que nous sommes dans une mer agitée, nous t’implorons : « Réveille-toi Seigneur ! ».

« Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? ». Seigneur, tu nous adresses un appel, un appel à la foi qui ne consiste pas tant à croire que tu existes, mais à aller vers toi et à se fier à toi. Durant ce Carême, ton appel urgent résonne : "Convertissez-vous", « Revenez à moi de tout votre cœur » (Jl 2, 12). Tu nous invites à saisir ce temps d’épreuve comme un temps de choix. Ce n’est pas le temps de ton jugement, mais celui de notre jugement : le temps de choisir ce qui importe et ce qui passe, de séparer ce qui est nécessaire de ce qui ne l’est pas. C’est le temps de réorienter la route de la vie vers toi, Seigneur, et vers les autres. Et nous pouvons voir de nombreux compagnons de voyage exemplaires qui, dans cette peur, ont réagi en donnant leur vie. C’est la force agissante de l’Esprit déversée et transformée en courageux et généreux dévouements. C’est la vie de l’Esprit capable de racheter, de valoriser et de montrer comment nos vies sont tissées et soutenues par des personnes ordinaires, souvent oubliées, qui ne font pas la une des journaux et des revues ni n’apparaissent dans les grands défilés du dernier show mais qui, sans aucun doute, sont en train d’écrire aujourd’hui les évènements décisifs de notre histoire : médecins, infirmiers et infirmières, employés de supermarchés, agents d’entretien, fournisseurs de soin à domicile, transporteurs, forces de l’ordre, volontaires, prêtres, religieuses et tant et tant d’autres qui ont compris que personne ne se sauve tout seul. Face à la souffrance, où se mesure le vrai développement de nos peuples, nous découvrons et nous expérimentons la prière sacerdotale de Jésus : « Que tous soient un » (Jn17,21). Que de personnes font preuve chaque jour de patience et insuffle l’espérance, en veillant à ne pas créer la panique mais la coresponsabilité ! Que de pères, de mères, de grands-pères et de grands-mères, que d’enseignants montrent à nos enfants, par des gestes simples et quotidiens, comment affronter et traverser une crise en réadaptant les habitudes, en levant les regards et en stimulant la prière ! Que de personnes prient, offrent et intercèdent pour le bien de tous. La prière et le service discret : ce sont nos armes gagnantes !

« Pourquoi avez-vous peur ? N’avez-vous pas encore la foi ? ». Le début de la foi, c’est de savoir qu’on a besoin de salut. Nous ne sommes pas autosuffisants ; seuls, nous faisons naufrage : nous avons besoin du Seigneur, comme les anciens navigateurs, des étoiles. Invitons Jésus dans les barques de nos vies. Confions-lui nos peurs, pour qu’il puisse les vaincre. Comme les disciples, nous ferons l’expérience qu’avec lui à bord, on ne fait pas naufrage. Car voici la force de Dieu : orienter vers le bien tout ce qui nous arrive, même les choses tristes. Il apporte la sérénité dans nos tempêtes, car avec Dieu la vie ne meurt jamais.

Le Seigneur nous interpelle et, au milieu de notre tempête, il nous invite à réveiller puis à activer la solidarité et l’espérance capables de donner stabilité, soutien et sens en ces heures où tout semble faire naufrage. Le Seigneur se réveille pour réveiller et raviver notre foi pascale. Nous avons une ancre : par sa croix, nous avons été sauvés. Nous avons un gouvernail : par sa croix, nous avons été rachetés. Nous avons une espérance : par sa croix, nous avons été rénovés et embrassés afin que rien ni personne ne nous sépare de son amour rédempteur. Dans l’isolement où nous souffrons du manque d’affections et de rencontres, en faisant l’expérience du manque de beaucoup de choses, écoutons une fois encore l’annonce qui nous sauve : il est ressuscité et vit à nos côtés. Le Seigneur nous exhorte de sa croix à retrouver la vie qui nous attend, à regarder vers ceux qui nous sollicitent, à renforcer, reconnaître et stimuler la grâce qui nous habite. N’éteignons pas la flamme qui faiblit (cf. Is 42, 3) qui ne s’altère jamais, et laissons-la rallumer l’espérance.

Embrasser la croix, c’est trouver le courage d’embrasser toutes les contrariétés du temps présent, en abandonnant un moment notre soif de toute puissance et de possession, pour faire place à la créativité que seul l’Esprit est capable de susciter. C’est trouver le courage d’ouvrir des espaces où tous peuvent se sentir appelés, et permettre de nouvelles formes d’hospitalité et de fraternité ainsi que de solidarité. Par sa croix, nous avons été sauvés pour accueillir l’espérance et permettre que ce soit elle qui renforce et soutienne toutes les mesures et toutes les pistes possibles qui puissent aider à nous préserver et à sauvegarder. Étreindre le Seigneur pour embrasser l’espérance, voilà la force de la foi, qui libère de la peur et donne de l’espérance.

« Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » Chers frères et sœurs, de ce lieu, qui raconte la foi, solide comme le roc, de Pierre, je voudrais ce soir vous confier tous au Seigneur, par l’intercession de la Vierge, salut de son peuple, étoile de la mer dans la tempête. Que, de cette colonnade qui embrasse Rome et le monde, descende sur vous, comme une étreinte consolante, la bénédiction de Dieu. Seigneur, bénis le monde, donne la santé aux corps et le réconfort aux cœurs. Tu nous demandes de ne pas avoir peur. Mais notre foi est faible et nous sommes craintifs. Mais toi, Seigneur, ne nous laisse pas à la merci de la tempête. Redis encore : « N’ayez pas peur » (Mt 28, 5). Et nous, avec Pierre, "nous nous déchargeons sur toi de tous nos soucis, car tu prends soin de nous" (cf. 1P 5, 7).

© Libreria Editrice Vatcicana - 2020

Commentaire des lectures du dimanche

Chers frères et sœurs, bonjour !

Les lectures d’aujourd’hui nous parlent du Dieu de la vie qui vainc la mort. Arrêtons-nous en particulier sur le dernier des signes miraculeux que Jésus accomplit avant sa Pâque, au tombeau de son ami Lazare.

Là, tout semble fini : la tombe est fermée par une grande pierre ; autour, il n’y a que pleurs et désolation. Jésus aussi est ébranlé par le mystère dramatique de la perte d’une personne chère : il « frémit en son esprit », et « se troubla » (Jn 11,33). Puis il « pleura » (v.35) et il se rendit au tombeau, dit l’Évangile, « frémissant à nouveau en lui-même » (v.38). Tel est le cœur de Dieu : loin du mal, mais proche de celui qui souffre ; il ne fait pas disparaître le mal de façon magique, mais il compatit à la souffrance, il la fait sienne et la transforme en l’habitant.

Mais remarquons qu’au milieu de la désolation générale due à la mort de Lazare, Jésus ne se laisse pas emporter par le découragement. Bien que souffrant lui-même, il demande que l’on croie fermement ; il ne s’enferme pas dans les pleurs, mais, bouleversé, se met en marche vers le tombeau. Il ne se laisse pas envahir par l’atmosphère d’émotion résignée qui l’entoure, mais il prie avec confiance et il dit : « Père, je te rends grâce » (v.41). Ainsi, dans le mystère de la souffrance, face auquel la pensée et le progrès se brisent comme des mouches sur une vitre, Jésus nous offre l’exemple de la manière de nous comporter : il ne fuit pas la souffrance, qui appartient à cette vie, mais il ne se laisse pas emprisonner par le pessimisme.

Autour de ce tombeau, a ainsi lieu une grande rencontre-affrontement. D’une part, il y a la grande déception, la précarité de notre vie mortelle qui, traversée par l’angoisse de la mort, fait souvent l’expérience de la défaite, d’une obscurité intérieure qui paraît insurmontable. Notre âme, créée pour la vie, souffre en sentant que sa soif d’un bien éternel est oppressée par un mal antique et obscur. D’un côté, il y a cette défaite du tombeau. Mais de l’autre côté, il y a l’espérance qui vainc la mort et le mal, et qui a un nom : l’espérance s’appelle Jésus. Il n’apporte pas un peu de bien-être ou un remède quelconque pour allonger la vie, mais il proclame : « Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » (v.25). C’est pourquoi il dit avec décision : « Enlevez la pierre ! » (v.39) et à Lazare, il crie à grand voix : « Viens dehors ! » (v.43).

Chers frères et sœurs, nous aussi, nous sommes invités à décider de quel côté nous sommes. On peut être du côté du tombeau ou bien du côté de Jésus. Certains se laissent enfermer dans la tristesse et d’autres s’ouvrent à l’espérance. Certains restent piégés par les décombres de la vie et certains, comme vous, avec l’aide de Dieu, soulèvent les décombres et reconstruisent avec une patiente espérance.

Face aux grands « pourquoi » de la vie, deux voies s’offrent à nous : continuer à regarder de façon mélancolique les tombeaux d’hier et d’aujourd’hui, ou laisser Jésus s’approcher de nos tombeaux. Oui, parce que chacun de nous a déjà un petit tombeau, une zone un peu morte dans son cœur : une blessure, un tort subi ou fait, une rancœur qui ne laisse pas de répit, un remord qui revient encore et encore, un péché que l’on n’arrive pas à dépasser. Identifions aujourd’hui les petits tombeaux que nous avons à l’intérieur de nous et , invitons Jésus. C’est étrange, mais souvent, nous préférons être seuls dans les grottes obscures que nous avons en nous, au lieu d’y inviter Jésus ; nous sommes tentés de nous chercher toujours nous-mêmes, en ruminant et en sombrant dans l’angoisse, en léchant nos plaies, au lieu d’aller à Lui, qui dit : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos » (Mt 11,28). Ne nous laissons pas emprisonner par la tentation de rester seuls et découragés à pleurer sur nous-mêmes pour ce qui nous arrive ; ne cédons pas à la logique inutile et peu concluante de la peur, à nous répéter, résignés, que tout va mal et que rien n’est plus comme autrefois. Il s’agit-là de l’atmosphère du tombeau ; le Seigneur désire au contraire ouvrir la voie de la vie, celle de la rencontre avec Lui, de la confiance en Lui, de la résurrection du cœur, la voie du « Lève-toi ! Lève-toi, viens dehors ! » Voilà ce que le Seigneur nous demande et Il est à nos côtés pour le faire.

Nous entendons alors les paroles de Jésus à Lazare adressées à chacun de nous : « Viens dehors ! » ; sors du blocage de la tristesse sans espérance ; défais les liens de la peur qui entravent le chemin ; aux liens des faiblesses et des inquiétudes qui te bloquent, répète que Dieu défait les nœuds. En suivant Jésus, apprenons à ne pas nouer nos vies autour des problèmes qui s’y enchevêtrent : il y aura toujours des problèmes, toujours, et quand on en résout un, ponctuellement il en arrive un autre. Mais nous pouvons trouver une nouvelle stabilité, et cette stabilité est précisément Jésus, cette stabilité s’appelle Jésus, qui est la résurrection et la vie : avec lui, la joie habite le cœur, l’espérance renaît, la douleur se transforme en paix, la peur en confiance, l’épreuve en offrande d’amour. Et même si les poids ne manqueront pas, il y aura toujours sa main qui relève, sa Parole qui encourage et nous dit à tous, à chacun de nous : « Viens dehors ! Viens à moi ! ». Il nous dit à tous: « N’ayez pas peur ».

A nous aussi, aujourd’hui comme alors, Jésus nous dit : « Enlevez la pierre ! ». Si lourd que soit le passé, si grand que soit le péché, si forte que soit la honte, ne barrons jamais l’entrée au Seigneur. Enlevons devant Lui cette pierre qui l’empêche d’entrer : voici le temps favorable pour enlever notre péché, notre attachement aux vanités mondaines, l’orgueil qui bloque notre âme, tant d’inimitiés entre nous, au sein des familles… Voici le moment favorable pour enlever toutes ces choses.

Visités et libérés par Jésus, demandons la grâce d’être des témoins de vie dans ce monde qui en est assoiffé, des témoins qui suscitent et ressuscitent l’espérance en Dieu dans les cœurs fatigués et alourdis par la tristesse. Notre annonce, c’est la joie du Seigneur vivant, qui aujourd’hui dit encore, comme à Ezéchiel : « Voici que j’ouvre vos tombeaux ; je vais vous faire remonter de vos tombeaux, mon peuple » (Ez 37,12).

© Libreria Editrice Vaticana – 2017

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Date de dernière mise à jour : 2020-04-04