Pko 31.03.2019

eglise-cath-papeete-1.jpgBulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°16/2019

Dimanche 31 mars 2019 – 4ème Dimanche du Temps de Carême – Année C

Humeurs…

Quand Émelie sauve notre dignité !

Émelie s’en est allée… elle venait à peine de trouver un nouveau chez elle depuis deux semaines… elle commençait à prendre ses repères, à faire le ménage dans sa chambre… à recouvrer sa dignité… cette dignité si souvent bafouée par nos regards tueurs, par nos paroles et gestes méprisants…

Il aura fallu longtemps avant, qu’autour de Taote Stéphane, infirmier nouvellement nommé en charge des personnes en grande précarité et à la rue, institutions et personnes se mettent autour d’une table pour redonner à Émelie sa dignité de femme, de personne…

Lorsque chacun se donne la main… les miracles sont possibles !

Il a suffi de mettre autour d’une table, les deux psychiatres de la rue, Michel et Marc, les pompiers et la police municipale de Papeete et quelques autres personnes bénévoles pour qu’une solution soit trouvée en accord avec notre Émelie.

Deux petites semaines en hôpital puis une famille d’accueil avec un cœur grand comme la Polynésie… celle de Marylise ! En quatre semaines, Émelie a retrouvé beauté, dignité tout en conservant son caractère : « M’en fout !!! »

Il s’en est fallu de peu pour que la honte soit sur nous, habitants de Polynésie… Imaginez… Émelie retrouvée sans vie, un beau matin sur le sol autour de Marché de Papeete !!!

Par cette initiative collective entre institutions et personnes de bonne volonté… Émelie s'en est allée, couchée dans un lit, un toit sur la tête, entourée de personnes qui la choyaient… elle est morte comme une personne…

Mais surtout,

Émelie en retrouvant sa dignité a sauvé notre dignité !

L'autre est un autre moi-même…

qu’elle en soit remerciée à jamais !

© Cathédrale de Papeete - 2019

Hommage…

Émelie s’en est allé

Chers amis,

Une figure de Papeete s'en est allé. Elle se disait volontiers « Reine de Rarotoa » et son domaine se limitait en fait à l'angle nord-est du marché de Papeete. Ayant pris mes quartiers matinaux au café « Mon ami Patrice », j’assistais régulièrement à ses débordements d'humeur durant lesquels elle invectivait vertement tous ceux qui croisaient son regard, allant jusqu'à bousculer quelques vieux clochards ou à se mettre en travers de la route pour bloquer la circulation. Mon premier vrai contact a été de la frôler dans ledit café et de recevoir un grognement assorti d'une volée d'injures... Au fil des matins, je notais l'alternance de jours radieux où Émelie souriait en trônant calmement sur sa chaise en plastique rouge. Elle avait l'air heureuse dans une nouvelle robe et s'endormait béatement sur son trône devant l'entrée du marché. D'autres jours, réveillé du mauvais pied, elle se plaçait au milieu de la rue et invectivait quiconque passait par là et croisait son regard. Sa colère était sans bornes, au point de faire intervenir la D.S.P. pour aller ensuite aux urgences. Elle finira même par un séjour à Nuutania après une agression sur une marchande de couronne de fleurs. Elle était trop bien connue des agents de proximité du marché qui tentaient de la raisonner lors de ses emportements. Les pompiers aussi étaient rompus à l'exercice de la soulever du sol où elle protestait contre on ne sait plus trop quoi... Dans ces moments, j'essayais de comprendre quel genre d'anciennes souffrances pouvaient se réveiller et donner de telles tempêtes. Pour avoir discuté avec certains des mutoi ou des pompiers ayant eu affaire à elle, ils oscillaient tous entre bienveillance et ras le bol. D'un côté, ils étaient touchés par sa détresse et avaient pitié d'elle, ne ménageant pas leurs efforts pour l'aider à se laver, se nourrir, se protéger de la pluie... De l'autre ils racontaient une saturation face à ses caprices et ses récidives de scandales.

Un jour, par l'entremise de Père Christophe, j'ai pu la rencontrer au presbytère pour tenter de la remettre dans les soins et essayer de limiter ses troubles du comportement qui n'étaient guère de nature à flatter l'image de « Nouvelle Cythère » pour les touristes fraichement débarqués de leurs paquebots... Elle s'est montrée charmante et m'a retracé son parcours avec patience et douceur, se montrant tout à fait coopérante pour tenter de trouver un traitement qui lui permettrait de garder son calme. Dès lors, la saison des pluies d'injures s'est calmée et le beau temps est revenu aux alentours du marché. 

Restait le fait que les années dans la rue comptant double, Émelie devenait fragile et vulnérable et se faisait souvent racketter et rosser sur sa paillasse devant chez « Chouchoute ». Il fallait donc imaginer un placement en famille d'accueil, après déjà de nombreuses mises en échecs de projets du même genre.

Au détours d'une réunion de synthèse avec les différents intervenants gravitant autour d'Émelie et face au manque de solution dans l'urgence, je lui ai offert l'hospitalité, ce qui venait un peu faire contrepied à sa longue liste d'hospitalisations sous contrainte plus ou moins punitives.

Pour être honnête, il faut bien avouer que notre « princesse des trottoirs », surnom qui m'était venu à l'époque, n'avait pas renoncé à son sport favori : le « bras de fer », pour tester les limites de son illusoire pouvoir sur les autres. Mais, entre opposition, exigences immédiates et autres entourloupes, une trêve magique s'est produite : alors que je discutais avec quelques patients assis sur un canapé, elle s'est pointée, toute souriante pour venir s'asseoir à mes côtés et me faire un numéro de séduction. Elle était douce, calme, rigolote et vraiment charmante. Je l'ai trouvé belle ! Belle dans cette façon d'ouvrir la porte de son cœur si souvent carapacé pour se prémunir d'on ne sait quel risque d'effondrement. Belle dans sa façon de se laisser être enfin elle-même sans avoir besoin de rester sur le qui-vive. Belle dans sa façon un peu maladroite de dire des mots gentils. Elle avait compris qu'elle n'avait plus la force de rester dans la rue et qu'elle avait le droit d'avoir à nouveau un « chez elle » pour vivre de façon sereine.

Pas grand monde ne croyait à la possibilité de lui trouver une famille d'accueil en deux semaines, le temps prévu pour l'aider à reprendre des forces, se faire belle et préparer son trousseau pour sa nouvelle vie. 

C'est à Toahotu qu'une famille lui a donné sa chance et a su se montrer patiente pour encaisser les ruades d'Émelie si peu habituée à être aimée et choyée comme une enfant blessée qu'elle était. Bon an mal an, elle aura tenu deux semaines avec la solidarité des autres patients accueillis dans la famille. Elle aura même réussi à investir « sa » chambre, au point de la nettoyer. 

On ne saura pas si elle aurait réussi à s'en faire un nid douillet et apaisant puisque la belle aventure s'est achevée hier soir...

Quoi qu'il en soit, tous ceux qui ont œuvré à ce projet peuvent avoir la satisfaction de lui avoir offert de mourir dans la dignité, sur son lit... Elle a échappé à la double infamie qui la guettait : se faire expulser de Papeete pour avoir été l'objet d'une pétition unanime des riverains du marché, et mourir dans l'indifférence sur son trottoir.

Que tous ceux qui ont croisé son chemin en lui tendant la main soient ici remerciés d'avoir su aller au-delà du rejet qu'elle s'ingéniait à générer.

Que le marché est calme ce matin... Bien trop calme...

T.M.

© Cathédrale de Papeete - 2019

Laissez-moi vous dire…

Dimanche 31 mars : 4ème Dimanche du Temps de Carême

Es-tu dans le bon avion ?

Aujourd’hui je voudrais partager une réflexion personnelle qui rejoindra sans doute les interrogations de certain(e)s chrétien(ne)s qui n’ont pas définitivement rangé leurs crucifix au rayon des objets « inutiles ».

Cette semaine j’ai fait un rêve : je me trouvais au milieu d’une communauté de priants. Une voix me chuchotait : « Vas-y, proclame, “À la Cité de Dieu on est heureux ! ». Aussitôt, dans l’assemblée quelqu’un annonce plusieurs fois : « Nous sommes heureux… » C’est alors que je me surprends à répéter à haute voix : « À la Cité de Dieu on est heureux !… » Puis je me suis éveillé dans une douce quiétude.

Nous sommes nombreux à vouloir accéder à la « Cité de Dieu ». Cependant, une question me vient : Suis-je dans le bon avion ?

En parcourant les informations j’ai trouvé : « Un Boeing se crash en Éthiopie… défaut du logiciel de navigation » / « Un avion British Airways atterrit à Edinburgh (Écosse) au lieu de Düsseldorf (Allemagne)… le commandant de bord n’avait pas les bons documents !? » Être dans le bon avion !...

Très jeune, à l’occasion d’une retraite spirituelle, j’ai décidé de prendre l’avion pour le Ciel avec Dieu le Père comme ingénieur-concepteur, le Christ pour pilote, l’Esprit Saint comme aiguilleur du Ciel, le Pape comme co-pilote, des évêques comme mécano, la Vierge Marie comme chef de cabine, des anges comme agents de sécurité, et les prêtres et les religieuses comme stewards et hôtesses. Le magazine de bord est la Bible accompagnée de diverses revues et traités spirituels, vies de saints… etc… Repas eucharistique assuré quotidiennement. Bref, la panoplie idéale du « bon chrétien ».

L’âge avançant, le libre accès aux programmes télé de toutes natures, les discussions entre passagers… ouvraient des portes sur la vie du monde : ses joies, ses tristesses, ses tentations… Certains passagers ont demandé des escales improbables, d’autres ont souhaité quitter l’aéronef, quelques-uns ont sauté en parachute vers l’inconnu, plusieurs se sont même jetés en chute libre… Ainsi nous nous sommes retrouvés deux fois dans le désert, plusieurs fois dans des villes grouillantes de mendiants et d’affamés, une fois dans une île luxuriante au milieu de nulle part. Sans compter les turbulences causées par les chahuteurs, buveurs, râleurs et autres hérétiques.

Finalement nous revivons l’expérience de la vie du Peuple de Dieu dans ses pérégrinations et tribulations en marche vers la Terre Promise.

L’évangile de ce quatrième dimanche de carême (Luc 15, 1-3.11-32) nous ramène à la réalité : un père généreux, un fils cadet qui décide de quitter la sécurité de la maison pour faire la fête, un fils aîné - un peu résigné - qui reste fidèle au service de son père. Tout le monde connait la suite, c’est l’histoire de beaucoup d’entre nous. Pauvres femmes et hommes ingrats que nous sommes si souvent !

Et pourtant… Jésus reste fidèle aux commandes… Dieu le Père prêt à accorder sa miséricorde à tous les convertis repentants… L’Esprit Saint prêt à conseiller… Cela paraît tellement facile, et pourtant… L’orgueil, la paresse, le poids des mauvaises habitudes, les querelles, la jalousie, la rancœur, la haine, la désunion… sont autant d’obstacles sur la route qui mène vers ce Père plein de miséricorde qui nous attend.

Mais, sommes-nous prêts, malgré notre faiblesse, soutenus par l’Esprit Saint, au nom du Christ à nous laisser réconcilier avec Dieu notre Père (cf. 2 Corinthiens 5,20) ? C’est à cette condition que nous approchons de la Cité de Dieu. Cette réconciliation que Dieu nous offre par le ministère du prêtre nous rapproche de nos frères et sœurs en Christ bien vivant au milieu de nous. Forts de cette union au Christ, notre regard devient bienveillant, nous retrouvons le souci de la vérité et le sens de la justice envers tous.

N'est-ce pas le début du Royaume de Dieu ? Si nous le voulons, la Cité de Dieu peut déjà être là ! À condition qu’amour de Dieu et amour du prochain soient les guides inséparables de notre action.

Dominique Soupé

© Cathédrale de Papeete - 2019

Nomination…

Monseigneur Novatus RUGAMBWA, nouveau délégué apostolique

Le Saint-Père François a nommé Nonce apostolique en Nouvelle-Zélande et Délégué apostolique pour l’Océan pacifique S.E. Mgr Novatus Rugambwa, actuellement Nonce apostolique au Honduras. La nomination a été officiellement annoncée au Vatican le vendredi 29 mars à 12 heures (heure de Rome).

Curriculum vitae

Mgr Novatus RUGAMBWA :

  • Né le 8 octobre 1957 à Bukuba en Tanzanie ;
  • Ordonné prêtre le 6 juillet 1986 et incarné au diocèse de Bukoba en Tanzanie ;
  • Diplômé en droit canon, il est entré au service diplomatique du Saint-Siège le 1er juillet 1991 ;
  • Il a travaillé dans plusieurs représentations pontificales :
  • Panama (1991-1994) ;
  • République du Congo (1994-1997) ;
  • Pakistan (1997-2000) ;
  • Nouvelle-Zélande (2000-2004) ;
  • Indonésie (2004-2007) ;
  • En juin 2007, il a été nommé sous-secrétaire du Conseil pontifical de la pastorale pour les migrants et les personnes en déplacement ;
  • Nommé Nonce apostolique dans différents pays :
  • Sao Tome et Principe le 6 février 2010 ;
  • Angola le 20 février 2010…
  • accrédité pour Sao Tome et Principe ;
  • Honduras le 5 mars 2015 ;
  • Nouvelle Zélande le 29 mars 2019 ;

Il parle le kiswahili, l’anglais, l’italien, le français, l’espagnol et l’allemand.

© Libreria Editrice Vaticana - 2019

En marge de l’actualité…

« Le bien ne fait pas de bruit »

« Le bruit ne fait pas de bien, le bien ne fait pas de bruit ! » ; « Un pont qui s’écroule fait plus de bruit qu’un pont qui tient »… Alors que notre diocèse est confronté à une situation douloureuse, et que la « barque » de l’Église est secouée par des affaires de mœurs dans plusieurs pays, grande serait la tentation de discréditer toute l’Église et de la condamner en bloc. Pourtant, dans le silence et la discrétion, des hommes et des femmes œuvrent pour rendre visible et concret le message d’amour que Jésus nous a confié et nous invite à vivre.

Ainsi, avait lieu ce Mardi 26 Mars l’assemblée générale de l’association « Emauta – pour redonner espoir ». Fruit de la volonté des autorités du diocèse Catholique de Tahiti, associé à la délégation locale du Secours Catholique Caritas Polynésie et fruit de la volonté de laïcs engagés dans la rencontre avec les personnes en errance, cette association gère et anime plusieurs foyers d’accueil pour des personnes fragilisées afin de leur offrir épanouissement, bien-être et protection contre toute maltraitance physique, affective ou psychologique. Elle le fait dans le respect de la laïcité, sans aucune restriction pour raison religieuse, et en lien étroit avec les services sociaux et juridiques du pays. Ces foyers d’accueil sont :

  • Le foyer du « Bon Samaritain » qui accueille des hommes majeurs en situation de détresse (sans abris, sans domicile fixe), pour une durée de trois mois renouvelable. Ce foyer propose un accompagnement personnalisé pour l’élaboration et la concrétisation d’un projet de vie par l’insertion sociale et professionnelle. Ce foyer dispose de 22 places.
  • Le foyer « La Samaritaine » destiné à l’accueil de femmes seules ou accompagnées de leurs enfants mineurs, en situation de précarité, de détresse morale et sociale (conflits conjugaux ou familiaux), pour une durée de trois mois renouvelable. Le foyer propose un accompagnement éducatif pour une autonomie et une responsabilisation de la femme dans l’exercice de sa fonction parentale, un soutien scolaire pour les enfants et un soutien psychologique. Ce foyer dispose de 30 places.
  • Le foyer « Te Arata » : ce foyer propose un accueil et hébergement d’urgence pour des familles en situation de détresse morale, familiale, sociale, voire en situation d’exclusion. La durée de présence est de 3 mois avec possibilité de prolongation en fonction d’un projet d’intégration sociale en cours. Ce foyer propose un soutien à la promotion du lien conjugal et du lien parental, un soutien pour un projet de vie permettant une réinsertion sociale et professionnelle, un soutien scolaire pour les enfants et un soutien psychologique. Ce foyer dispose d’une capacité d’accueil pour 8 familles (35 places)
  • Le foyer « Maniniaura » accueille et héberge des jeunes filles primipares (de 13 à 25 ans) enceintes ou mères avec leur enfant de moins de 3 ans, isolées, rejetées par leur famille, sans logement ni moyen de subsistance. Elles sont hébergées pour une période de 6 mois renouvelable jusqu’aux 3 ans de l’enfant. Le foyer propose un accompagnement autour de la grossesse et de la maternité, un accompagnement dans la relation mère-enfant, la mise en place d’un projet d’intégration sociale et préprofessionnel, et un soutien pour les démarches administratives et judiciaires. Ce foyer peut accueillir 8 mères et 8 nourrissons.
  • Depuis le 1er Janvier 2019, un cinquième foyer s’est ajouté, le foyer du « Bon Pasteur » qui accueille 20 filles mineures de 12 à 16 ans, en situation de détresse, victimes de violences et maltraitances familiales ou de carences éducatives. Ces filles sont accueillies jusqu’à leur 16° année, sous contrôle de la division d’aide sociale à l’enfance ou sur décision judiciaire.

Au cœur des zones de ténèbres, le Seigneur fait briller des étoiles pour éclairer ceux et celles qui espèrent, qui agissent au nom de leur foi et croient qu’il ne nous abandonne pas. Au cœur de ce temps de Carême, l’appel de Mt 25 : « J’avais faim… j’étais nu… j’étais malade… » doit nous aider à discerner ce qui est prioritaire dans nos combats ! Il ne s’agit pas de détruire, de condamner, il s’agit de construire… et d’aimer concrètement !

+ Mgr Jean Pierre COTTANCEAU

© Archidiocèse de Papeete - 2019

Audience générale

Partager le pain, un pas vers l’Eucharistie

Dans le cadre de l'audience générale, le Pape François a proposé sa 11e catéchèse sur le Notre Père, en s’arrêtant sur cette phrase : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ».

Chers frères et sœurs, bonjour !

Aujourd’hui, nous allons analyser la seconde partie du Notre Père, celle où nous présentons à Dieu nos nécessités. Cette seconde partie commence par une parole qui a le parfum du quotidien : le pain.

La prière de Jésus part d’une question impérieuse, qui ressemble beaucoup à l’imploration d’un mendiant : « Donne-nous notre pain quotidien ! » Cette prière vient d’une évidence que nous oublions souvent, à savoir que nous ne sommes pas des créatures autosuffisantes et que nous avons besoin de nous nourrir tous les jours.

Les Écritures nous montrent que, pour beaucoup de personnes, la rencontre avec Jésus s’est réalisée à partir d’une question. Jésus ne demande pas d’invocations raffinées, au contraire, toute l’existence humaine, avec ses problèmes les plus concrets et quotidiens, peut devenir une prière. Dans les Évangiles, nous trouvons une multitude de mendiants qui implorent la libération et le salut. L’un demande le pain, l’autre la guérison ; certains la purification, d’autres la vue, ou encore qu’une personne chère puisse revivre… Jésus ne passe jamais avec indifférence à côté de ces demandes et de ces souffrances.

Jésus nous enseigne donc à demander au Père le pain quotidien. Et il nous enseigne à le faire en union avec tous les hommes et toutes les femmes pour lesquels cette prière est un cri – souvent contenu en eux – qui accompagne leur angoisse de chaque jour. Combien de mères et combien de pères, aujourd’hui encore, vont dormir avec le tourment de ne pas avoir pour le lendemain suffisamment de pain pour leurs enfants ! Imaginons cette prière récitée non pas avec la sécurité d’un appartement confortable, mais dans la précarité d’une chambre dans laquelle on s’adapte, où manque le nécessaire pour vivre. Les paroles de Jésus prennent une force nouvelle. L’oraison chrétienne commence dès ce niveau. Ce n’est pas un exercice pour des ascètes ; cela part de la réalité, du cœur et de la chair de personnes qui vivent dans le besoin, ou qui partagent la condition de ceux qui n’ont pas le nécessaire pour vivre. Les mystiques chrétiens les plus élevés eux-mêmes ne peuvent pas faire abstraction de la simplicité de cette demande : « Père, fais que pour nous et pour tout le monde, il y ait aujourd’hui le pain nécessaire ». Et « pain » signifie aussi eau, médicaments, maison, travail… Demander le nécessaire pour vivre.

Le pain que le chrétien demande dans la prière n’est pas le « mien » mais c’est « notre » pain. C’est ce que veut Jésus. Il nous enseigne à le demander non seulement pour nous-mêmes mais pour la fraternité tout entière du monde. Si l’on ne prie pas de cette manière, le Notre Père cesse d’être une prière chrétienne. Si Dieu est notre Père, comment pouvons-nous nous présenter à lui sans nous prendre par la main ? Nous tous. Et si le pain qu’il nous donne, nous nous le volons entre nous, comment pouvons-nous nous dire ses enfants ? Cette prière contient un comportement d’empathie, un comportement de solidarité. Dans ma faim, je ressens la faim des multitudes, alors je prierai Dieu jusqu’à ce que leur requête soit exaucée. C’est ainsi que Jésus éduque sa communauté, son Église, à apporter à Dieu les nécessités de tous : « Nous sommes tous tes enfants, o Père, aie pitié de nous ! » Et maintenant, cela nous fera du bien de nous arrêter un peu et de penser aux enfants affamés. Pensons aux enfants qui sont dans des pays en guerre : les enfants affamés du Yémen, les enfants affamés en Syrie, les enfants affamés dans tant de pays où il n’y a pas de pain, au Soudan du sud. Pensons à ces enfants et, en pensant à eux, disons ensemble à haute voix la prière : « Père, donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ». Tous ensemble.

Le pain que nous demandons au Seigneur dans la prière est celui qui, un jour, nous accusera. Il nous reprochera notre manque d’habitude de le rompre avec celui qui nous est proche, notre manque d’habitude de le partager. C’était un pain offert pour l’humanité et, au contraire, il n’a été mangé que par quelques personnes : l’amour ne peut supporter cela. Notre amour ne peut le supporter ; et l’amour de Dieu ne peut pas non plus supporter cet égoïsme de ne pas partager le pain.

Une fois, il y avait une grande foule devant Jésus ; c’était des gens qui avaient faim. Jésus demanda si quelqu’un avait quelque chose, et on ne trouva qu’un enfant disposé à partager ses provisions : cinq pains et deux poissons. Jésus multiplia ce geste généreux (cf. Jn 6,9). Cet enfant avait compris la leçon du Notre Père : que la nourriture n’est pas une propriété privée – mettons-nous cela en tête : la nourriture n’est pas une propriété privée – mais une providence à partager, avec la grâce de Dieu.

Le véritable miracle accompli par Jésus ce jour-là n’est pas tant la multiplication – qui a eu lieu en vrai – mais le partage : donnez ce que vous avez et je ferai le miracle. En multipliant ce pain offert, il a devancé l’offrande de lui-même dans le pain eucharistique. En effet, seule l’Eucharistie est en mesure de rassasier la faim d’infini et le désir de Dieu qui anime tous les hommes, y compris dans leur recherche du pain quotidien.

© Libreria Editrice Vaticana – 2019

Protection des mineurs dans l’Église

Le dialogue pour la vérité

Dans sa lettre pastorale lue dans toutes les paroisses de son diocèse les 16 et 17 mars derniers, l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Morerod, revient sur la crise des abus au sein de l’Église. Faisant référence au récent sommet sur la protection des mineurs qui s’est tenu au Vatican, il encourage l’ensemble des catholiques à une attitude responsable et ouverte au dialogue.

J’avais écrit une lettre pastorale, et je l’ai changée. Je ne peux pas ne rien dire des événements qui troublent gravement notre Église et sa crédibilité. Dans un premier temps je ne voulais pas revenir sur une question dont j’ai parlé dans ma lettre pastorale du Carême 2018, mais je ne peux pas supposer qu’on s’en souvienne, ni faire comme si les problèmes étaient réglés à l’avance.

Les abus sont dramatiques, et le sont d’autant plus qu’ils concernent des personnes qui ne peuvent pas se défendre : des mineurs mais aussi des femmes majeures (entre autres des religieuses) que l’on a activement maintenues dans une situation de dépendance. La mise en lumière de ces abus mérite un jugement d’abord positif, malgré la souffrance qu’elle provoque chez des victimes qui revivent leur drame, mais aussi chez les personnes qui aiment l’Évangile et l’Église. En effet, si la première souffrance des victimes a été l’abus, elle a été redoublée et prolongée par la négation et la dissimulation. Ce sont d’abord les victimes qui doivent être protégées, ainsi que d’éventuelles futures victimes des mêmes abuseurs. Il est vraiment bon que la lumière s’étende toujours plus, car elle est la condition d’un changement en profondeur. C’est le Christ qui nous le dit : « La vérité vous rendra libres » (Jean 8,32), « Rien, en effet, n’est voilé qui ne sera révélé, rien de caché qui ne sera connu » (Luc 12,2).

Certes la grande majorité d’entre nous se dit : « Je n’ai pas à payer pour les fautes des autres ! » Oui et non, car même lorsque des abus ont été commis par des prêtres (et évêques), les victimes pointent du doigt une complicité plus large de la « société chrétienne ». Quant aux prêtres, je vois le ministère admirable de beaucoup d’entre eux, l’aide considérable apportée à des personnes en souffrance, et le soupçon soulevé contre eux est une des raisons de recherche de la vérité, car nous sommes perçus comme unis... Nous tenons tous à mettre en œuvre de beaux principes de solidarité dans l’Église, et ces principes ne se limitent pas à quelques cas : « Un membre [de l’Église] souffre-t-il ? Tous les membres souffrent avec lui. Un membre est-il à l’honneur ? Tous les membres se réjouissent avec lui » (I Corinthiens 12,26). Comme le pape nous y invite dans son parallèle entre abus et cléricalisme, nous devons revoir notre point de vue, notamment sur les types d’autorité dans l’Église, qui sont prévus pour servir et non pour favoriser de ridicules vanités, d’utilisation d’autrui pour son propre ego, conduisant à d’odieux esclavages. Je vois ma propre responsabilité à cet égard, mais je ne peux la porter seul.

Le fait que les présidents des conférences des évêques du monde entier aient été rassemblés par le pape, et que le même pape ait dénoncé des abus sur des religieuses, tout cela est une mise en lumière bienvenue et nécessaire. Je sais que beaucoup demandent que l’on passe des paroles à des mesures précises. J’espère qu’elles vont venir, tout en voyant la difficulté qu’il y a à présenter des mesures identiques pour le monde entier, par exemple en exigeant une dénonciation auprès de la justice de l’État, alors que les États ne sont pas partout une aide. En Suisse, au moins, nous pouvons bien collaborer avec les autorités de l’État, et c’est la première chose que nous devons faire : nous avons le devoir de ne rien leur cacher de ce que nous savons ou soupçonnons. La police a le droit et les moyens d’enquêter de manière compétente, moi pas (par exemple). Fondamentalement, nous avons un besoin urgent de changement de la culture interne à l’Église, par la reconnaissance par Dieu de notre égalité devant lui, avec une priorité aux plus faibles.

Lors de la rencontre de février à Rome, la journaliste mexicaine Valentina Alazraki, qui travaille au Vatican depuis des décennies, s’est adressée aux évêques : « Nous pouvons être alliés, pas ennemis. (...) Mais si vous ne vous décidez pas de manière radicale à être du côté des enfants, des mères, des familles, de la société civile, vous avez raison d'avoir peur de nous, car nous les journalistes, qui voulons le bien commun, serons vos pires ennemis »1. C’est d’ailleurs aussi ce que disaient au moins une partie des victimes présentées dans le film Grâce à Dieu. Je suis témoin de l’aide qu’apportent des victimes et des journalistes quand on accepte le dialogue. Les catholiques qui pensent en ce moment que l’Église est victime d’une campagne de dénigrement sous-estiment la lassitude de personnes qui, en aidant à faire la lumière, désirent souvent aider aussi l’Église à se purifier.

L’expérience montre que l’Église se réforme sous l’influence de la sainteté de ses membres (typiquement S. François d’Assise), mais aussi sous l’influence de forces apparemment adverses, qui stimulent les bonnes volontés internes... Quand on nous offre un dialogue, comme vient de le faire Valentina Alazraki à la suite de nombreuses victimes, souvenons-nous des bienfaits que tous ont pu retirer de certains de nos dialogues dans différents domaines.

Parmi les souffrances causées par des facteurs directement liés à notre foi chrétienne il y a les conflits religieux entre chrétiens, encore présents chez nous comme animosité mutuelle il y a un demi-siècle. Or ces conflits, dans nos régions, ont été très largement dépassés par des décennies de dialogue œcuménique, et nous en sommes tous reconnaissants. En écoutant ceux dont on avait cru qu’ils voulaient notre mal, nous avons pu non seulement favoriser la paix avec eux, mais aussi notre paix avec nous-mêmes. Ce message, ou ce témoignage, est actuel dans un cadre plus large : notre société risque toujours davantage d’être composée de groupes juxtaposés qui se ferment sur eux-mêmes. On voit sur les réseaux sociaux des groupes de personnes qui partagent toujours des informations allant dans le même sens... Ce risque touche évidemment aussi l’Église : ne rentrons pas dans notre coquille face à la critique.

Si nous voulons apporter une contribution à la société dans le domaine du dialogue, nous devons le faire aussi au sein de l’Église. Cela porte sur bien des aspects, mais j’en relève un qui sera l’objet d’une attention particulière chez nous : le dialogue entre croyants de différentes origines. Dans notre diocèse, la majorité des catholiques pratiquants est d’origine étrangère : c’est d’abord un motif de joie, parfois un motif de tension. Je vois d’abord la joie, car sur ces points des personnes éloignées de l’Église trouvent dans notre fraternité interne un vrai signe d’espérance2. Si nos relations mutuelles rendent parfois grinçant l’adage de Tertullien : « Voyez comme ils s’aiment », on doit aussi relever les cas où nos relations sont vraiment une bonne nouvelle. Là où il existe, notre dialogue est un apport positif à toute la société (nous sommes là d’abord pour apporter la Bonne Nouvelle). Une session regroupant les personnes qui travaillent pour l’Église sera consacrée à ce dialogue interne entre catholiques suisses et immigrés (à mi- novembre 2019).

Ma lettre devait parler de dialogue œcuménique et de dialogue interne à l’Église : j’y fais donc allusion, mais l’actualité amène à une approche plus large : aimons la lumière, n’en ayons pas peur, et que la souffrance liée à des critiques fondées soit pour toutes les personnes impliquées une occasion de libération ! Que notre humiliation nous rende plus fidèles au Christ, afin que l’on puisse voir dans l’Église, l’Évangile qui continue !

© Diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg - 2015

Pastorale

Devenir des récidiviste du bien

À l’occasion du 30e cours sur le for interne organisé par la Pénitencerie apostolique,le Pape François a rappellé l'importance du secret de la confession

« Il ne resta seulement qu’elles deux : la misère et la miséricorde » (In Joh 33,5). C’est de cette manière que Saint Augustin resitue le final de l’Évangile que nous venons d’entendre. Ceux qui étaient venus pour jeter des pierres à la femme ou pour accuser Jésus vis-à-vis de la Loi sont partis. Ils sont partis, ils n’avaient pas d’autres intérêts. Jésus, au contraire, reste. Il reste parce qu’elle est précieuse à ses yeux : cette femme, cette personne. Pour lui, avant le péché, il y a le pécheur. Moi, toi, chacun de nous, nous venons en premier dans le cœur de Dieu : avant les erreurs, les règles, les jugements, et avant nos chutes. Demandons la grâce d’un regard semblable à celui de Jésus, demandons d’avoir l’image chrétienne de la vie, qui voit le pécheur avec amour avant le péché, celui qui a erré avant l’erreur, la personne avant son histoire.

« Il ne resta seulement qu’elles deux : la misère et la miséricorde ». Pour Jésus, cette femme surprise en adultère ne représente pas un paragraphe de la Loi, mais une situation concrète dans laquelle s’impliquer. C’est pourquoi il reste là avec la femme, restant le plus souvent en silence. Et en attendant il fait deux fois un geste mystérieux : il écrit parterre avec le doigt (Jn 8, 6.8). Nous ne savons pas ce qu’il a écrit, et peut-être ce n’est pas la chose la plus importante : l’attention de l’Évangile porte sur le fait que le Seigneur écrit. L’épisode du Sinaï vient à l’esprit, quand Dieu avait écrit les tables de la Loi avec son doigt (cf. Ex 31, 18), comme fait à présent Jésus. Par la suite, Dieu avait promis, par les prophètes, de ne plus écrire sur des tables de pierre, mais directement dans les cœurs (cf. Jr 31, 33), sur les tables de chair de nos cœurs (cf. 2 Co 3,3). Avec Jésus, miséricorde de Dieu incarnée, le moment d’écrire dans le cœur de l’homme est arrivé, de donner une espérance sûre à la misère humaine : de donner, non seulement des lois extérieures qui laissent souvent Dieu et l’homme distants, mais la loi de l’Esprit qui entre dans le cœur et le libère. C’est ce qui arrive pour la femme qui rencontre Jésus et qui se remet à vivre. Et elle part pour ne plus pécher (cf. Jn 8, 11). C’est Jésus qui, avec la force de l’Esprit Saint, nous libère du mal que nous avons à l’intérieur, du péché que la Loi pouvait entraver mais non pas enlever.

Et cependant le mal est fort, il a un pouvoir séduisant : il attire, il fascine. Pour s’en détacher, notre engagement ne suffit pas, il faut un amour plus grand. On ne peut pas vaincre le mal sans Dieu : seul son amour redresse à l’intérieur, seule sa tendresse déversée dans le cœur rend libre. Si nous voulons être libérés du mal, de la place doit être faite au Seigneur qui pardonne et qui guérit. Et il le fait surtout à travers le sacrement que nous sommes en train de célébrer. La Confession, c’est le passage de la misère à la miséricorde, c’est l’écriture de Dieu dans le cœur. A chaque fois, nous y lisons que nous sommes précieux aux yeux de Dieu, qu’il est Père et qu’il nous aime plus que nous nous aimons nous-mêmes.

« Il ne resta seulement qu’elles deux : la misère et la miséricorde ». Elles seules. Combien de fois nous nous sentons seuls et perdons le fil de la vie. Combien de fois nous ne savons plus comment recommencer, oppressés par la difficulté de nous accepter. Nous avons besoin de recommencer mais nous ne savons pas à partir d’où. Le chrétien naît du pardon qu’il reçoit au Baptême. Et il renaît toujours de là : du pardon surprenant de Dieu, de sa miséricorde qui restaure. C’est seulement en tant que pardonnés que nous pouvons repartir rassurés, après avoir éprouvé la joie d’être aimés du Père jusqu’au bout. Des choses vraiment nouvelles en nous se produisent seulement à travers le pardon de Dieu. Réécoutons une phrase que le Seigneur nous a dite aujourd’hui à travers le prophète Isaïe : « Je fais une chose nouvelle » (Is 43, 19). Le pardon nous donne un nouveau départ, il fait de nous une créature nouvelle, il nous fait toucher du doigt la vie nouvelle. Le pardon de Dieu n’est pas une photocopie qui se répète à l’identique à chaque passage au confessionnal. Recevoir, par l’intermédiaire du prêtre, le pardon des péchés est une expérience toujours nouvelle, originale et inimitable. Elle nous fait passer du fait d’être seuls avec nos misères et nos accusateurs, comme la femme de l’Évangile, au fait d’être relevés et encouragés par le Seigneur qui nous fait repartir.

« Il ne resta seulement qu’elles deux : la misère et la miséricorde ». Que faire pour s’attacher à la miséricorde, pour vaincre la peur de la confession ? Accueillons encore l’invitation d’Isaïe : « Ne voyez-vous pas ? » (Is 43,19). Se rendre compte du pardon de Dieu. C’est important. Il serait beau, après la confession, de rester comme cette femme, le regard fixé sur Jésus qui vient de nous libérer : non plus sur nos misères, mais sur sa miséricorde. Regarder le Crucifix et dire avec étonnement : « Voilà où sont allés finir mes péchés. Tu les as pris sur toi. Tu ne m’as pas pointé du doigt, tu m’as ouvert les bras et tu m’as encore pardonné ». Il est important de faire mémoire du pardon de Dieu, de se rappeler sa tendresse, de savourer de nouveau la paix et la liberté dont nous avons fait l’expérience. Parce que c’est le cœur de la confession : non pas les péchés que nous disons, mais l’amour divin que nous recevons et dont nous avons toujours besoin. Il peut nous venir encore un doute : « se confesser ne sert à rien, je fais toujours les mêmes péchés ». Mais le Seigneur nous connaît, il sait que le combat intérieur est dur, que nous sommes faibles et prêts à tomber, souvent récidivistes dans le mal. Et il nous propose de recommencer à être des récidivistes dans le bien et à faire de nous des créatures nouvelles. Repartons alors de la Confession, redonnons à ce sacrement la place qu’il mérite dans la vie et dans la pastorale.

« Il ne resta seulement qu’elles deux : la misère et la miséricorde ». Nous aussi aujourd’hui nous vivons dans la Confession cette rencontre de salut : nous, avec nos misères et notre péché ; le Seigneur, qui nous connaît, nous aime et nous libère du mal. Entrons dans cette rencontre, en demandant la grâce de la découvrir de nouveau.

© Libreria Editrice Vaticana – 2019

Commentaire des lectures du dimanche

 

Parlant de ce passage de l’Évangile, on dit souvent : « C’est la parabole de l’enfant prodigue ». Mieux vaudrait dire : la parabole du père qui avait deux fils, car c’est l’attitude du père que Jésus a voulu mettre en relief.

Tout commence par une histoire lamentable : la déchéance d’un jeune. Le fils cadet revendique des droits, d’une manière qui a dû sembler odieuse à son père, puisqu’il lui déclare en quelque sorte : « Tu m’as mis au monde, et maintenant, paye-moi ! » Pris entre la fidélité à son père et la pression de la bande des copains, il choisit la bande, et fait la fête. Très vite la vie se charge de le dégriser, et en expérimentant la misère des pauvres et des exclus, il commence à mesurer la chance qu’il avait et le gâchis qu’il en a fait. Confronté au réel avec ses seules forces, il lâche toute arrogance et décide de reprendre la route de la maison.

Son histoire est celle de tous les naufrages spirituels : on commence par gaspiller l’héritage du Père ; puis on a faim ; alors on devient esclave. Mais ce destin du prodigue est surtout un magnifique exemple de ce que doit être le retour vers Dieu. Quand vient le moment de vérité, du fond de la misère on se tourne vers Dieu, et l’on revient au Père, source de l’amour et de la paix.

Et c’est là toute la différence entre le dépit et la contrition. Tant que le croyant, aux prises avec son péché, en reste au stade du dépit, il demeure courbé sur lui-même, et il stagne sur place, prostré dans son impuissance, désespéré d’avoir gâché l’image qu’il se faisait de lui-même. Quand vient au contraire la vraie contrition, non seulement on rentre en soi-même, mais on se lève, on se met en marche vers le Père, sûr d’avance qu’on sera écouté, compris, pardonné, parce qu’on est certain d’être aimé. On ne se désole plus tellement d’avoir écorné l’image de soi-même que d’avoir terni en soi l’image de Dieu et d’avoir blessé l’amour d’un Père qui nous a voulus libres. Et c’est cela qui bouleverse le cœur de Dieu : de voir ses enfants malheureux croire plus à son amour qu’à leur propre misère.

Mais le fils aîné, le sage, est-il moins aimé parce qu’il est moins misérable ? On l’imagine parfois, mais c’est mal comprendre les paroles du père. Certes l’aîné a un grand tort, malgré sa fidélité : c’est de n’avoir pas compris comment réagit le cœur d’un père, et d’être resté bloqué sur les fautes de son frère alors que le père, depuis longtemps, avait ouvert les bras. Mais le père, à lui non plus, ne fait aucun reproche, car en un sens il a raison. Au plan où il situe, celui de la justice stricte, l’aîné raisonne juste, et son réflexe est compréhensible. Il parle de droit, de faiblesse paternelle, de manque d’autorité. Le père, lui, ne répond pas à ce niveau, qui ne débouche pas sur la vie. Il reprend, paisiblement, les mots tout simples et sublimes de l’amour et de la réciprocité : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi ! Tu as mon amour, tu as tout ! Tu es dans mon amour : tu as plus que toutes les fortunes, toutes les fêtes et toutes les aventures ! Je suis là avec toi, que chercherais-tu ailleurs ? »

Le tort du fils aîné, c’est de se sentir frustré parce que son père fait miséricorde, de mésestimer le prix de son intimité et de sa confiance, et de brouiller par sa jalousie l’œuvre du père, qui n’est que générosité et pardon.

Dans la pensée de Jésus, c’est bien le père qui est au centre de la parabole. Il laisse faire le plus jeune et fait droit à ses revendications, sans savoir jusqu’où il ira dans sa soif de plaisir. Le cadet est poussé par un besoin d’autonomie, et son père lui en laisse le risque : il ne veut pas être libre à la place de son fils. Mais il ne cesse pas d’attendre, parce qu’il ne cesse pas d’aimer. Ne plus l’avoir près de lui, c’est comme s’il était mort.

Quand son fils, revenu, lui saute au cou, le père ne veut même pas écouter toute sa confession : l’attitude de son enfant lui parle plus que des paroles. Et le père organise une fête, disproportionnée selon nos vues égalitaires, mais tout à fait proportionnée à son amour de père, qui n’est mesuré par rien : « Il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! »

Pourquoi le pardon serait-il moins puissant dans le cœur d’un frère que dans celui d’un père ? Pourquoi parlerions-nous obstinément de justice et de sévérité, quand Dieu veut nous inculquer son parti pris de miséricorde ? Pourquoi fermerions-nous notre cœur au frère qui revient, alors que son retour fait toute la joie de Dieu ?

F. Jean-Christian Lévêque, o.c.d.

© Carmel-asso – 2016

 

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Date de dernière mise à jour : 2019-04-03