PKO 01.07.2012

Dimanche 1er juillet 2012 – Saint Pierre et saint Paul, Apôtres - solennité – Année B

Bulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°34/2012

HUMEURS

La fête des saints Pierre et Paul est traditionnellement le jour choisi, dans de nombreux diocèses, pour les ordinations sacerdotales ; c’est aussi une occasion pour réfléchir au statut du prêtre et à son image dans notre société.

Les nombreux scandales qui touchent l’Église au travers de ses ministres consacrés ne sont pas sans conséquences sur le regard qui est porté, dans toutes les Eglises du monde, sur les prêtres.  En Polynésie le prêtre bénéficie, jusqu’à à ce jour, d’un regard et d’une estime très favorables. Nous devons cette appréciation en grande partie à nos prédécesseurs, ces missionnaires qui n’ont économisé ni leur force, ni leur santé, ni leur courage pour répandre la Bonne Nouvelle dans toutes nos îles.

Mais la sécularisation aidant, il est fini désormais le temps où le prêtre pouvait se contenter de dire : « Je suis prêtre » et se voir ainsi hautement considéré… Aujourd’hui les femmes et les hommes nous jugent sur nos actes et nos comportements… et, de cela,  nous ne pouvons que nous réjouir !

Mais, comme souvent, il y a un décalage entre la réalité nouvelle et sa prise en compte par les personnes concernées, et les prêtres n’y font pas exception.

Nous, prêtres d’aujourd’hui, avons une prise de conscience à faire. En effet, bien que conscient de la situation de précarité de plus en plus vive de nos fidèles ou tout simplement de nos concitoyens… nous n’avons pas encore véritablement traduit cette réalité dans notre façon de vivre. Nous apparaissons pour beaucoup de gens déconnectés de la réalité et parfois même vivant comme des nantis.

La Nouvelle Évangélisation, thème de la prochaine année pour l’Église universelle, débutera en octobre, elle se devra de commencer par notre propre évangélisation : une conversion personnelle.

Le prêtre du 21ème siècle, bien que prêtre séculier, « prêtre dans le siècle » ne peut pas, s’il veut révéler l’Évangile au monde, vivre comme un homme du monde. Il se doit de vivre « dans le monde sans être du monde ». Il ne peut concevoir sa prêtrise comme un « métier » ou comme un « fonctionnaire de Dieu »

Être prêtre c’est une « vocation », un don de soi au Christ et à son Peuple, le Peuple de Dieu ! Pour pouvoir le vivre ainsi nous avons besoin, aujourd’hui, de l’exigence des fidèles !

Fidèles, soyez exigeants avec vos prêtres !

                                                                                       

En marge de l’actualité

Qu’est-ce qu’un prêtre ?

Les avis peuvent être multiples, Pour répondre personnellement à la question, je pars volontiers de la réalité des célébrations liturgiques. Le prêtre est un baptisé parmi les baptisés. Il n'est pas supérieur aux autres, il a simplement une place, une fonction particulière. Lors des célébrations il est devant les personnes et en face d'elles. Il faut cette position différente du prêtre, pour dire aux autres qu'ils sont le peuple des baptisés et qu'ils ont du prix aux yeux de Dieu.

Le prêtre a .eu un jour un appel à servir Dieu et les Hommes. Cet appel, discerné, mûri, est suivi d'un long temps de formation avant d'être authentifié par l'évêque qui confère l'ordination et qui envoie en mission. Le prêtre ne travaille pas à son compte. Il est au service d'un diocèse, d'une Église avec ses richesses et ses limites.

Le prêtre est un homme de la Parole, Parole de Dieu proposée aux Hommes. Le prêtre doit avoir le désir de se ressourcer dans la Parole sinon il court le risque de devenir un manager. La dimension œcuménique et, interreligieuse, n'est pas optionnelle pour lui.

Le prêtre est aussi un homme de parole, qui apprend à travailler à la communion des femmes et des hommes. Il n'est pas l'homme d'un clan ou d'un système clérical. Il est là pour tous et porte une attention particulière pour celles et ceux qui souffrent dans leur cœur, leur corps et leurs relations.

Le prêtre est à la fois enraciné dans une Église avec son histoire riche et mouvementée mais doit aussi être créatif, audacieux. IL n'est pas l'homme à tout faire mais il travaille en équipe, en collaboration avec une équipe d'animation pastorale et un conseil pastoral.

Prêtre je le suis, prêtre avec vous je le deviens. Je suis un homme heureux, un prêtre heureux, un curé heureux.

François Wernert

en son 25ème anniversaire d'ordination

© L’Ami Hebdo

 

Imiter Dieu c’est se donner dans l’amour

Catéchèse du pape Benoît XVI du 27 juin 2012

Le chrétien n’est pas seulement appelé à « suivre le Christ », mais à « conformer son existence à la sienne », à « penser, agir et aimer comme lui », déclare Benoît XVI. Et pour le pape, il s’agit d’un comportement concret : « Imiter Dieu veut dire sortir de soi, se donner dans l’amour ». Benoît XVI poursuit en effet sa catéchèse hebdomadaire sur la prière dans les écrits de saint Paul. Au cours de l’audience, qui a rassemblé huit mille personnes dans la salle Paul VI du Vatican, ce mercredi 27 juin, le pape a commenté la Lettre aux Philippiens, considérée comme le « testament spirituel » de l’apôtre.

Chers frères et sœurs,

Notre prière est faite, comme nous l’avons vu les mercredis précédents, de silences et de paroles, de chant et de gestes, qui impliquent toute notre personne : de la bouche à l’esprit, du cœur au corps tout entier. C’est une caractéristique que nous retrouvons dans la prière juive, spécialement dans les psaumes. Aujourd’hui, je voudrais parler d’un des chants ou hymnes les plus antiques de la tradition chrétienne, que saint Paul nous présente dans ce qui est, d’une certaine manière, son testament spirituel : la Lettre aux Philippiens. Il s’agit, en effet, d’une lettre que l’apôtre dicte pendant qu’il est en prison, peut-être à Rome. Il sent sa mort proche puisqu’il affirme que sa vie sera offerte en libation (Ph 2, 17).

En dépit de cette situation de grand danger pour sa sécurité physique, saint Paul, dans tout cet écrit, exprime la joie d’être disciple du Christ, de pouvoir aller à sa rencontre, au point de voir la mort non pas comme une perte mais comme un gain. Le dernier chapitre de la cette lettre est une invitation forte à la joie, caractéristique fondamentale du chrétien et de sa prière. Saint Paul écrit : « Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur, je le dis encore, réjouissez-vous » (Ph 4, 4). Mais comment peut-on être joyeux face à une condamnation à mort désormais imminente ? D’où, ou plutôt de qui, saint Paul tire-t-il la sérénité, la force, le courage d’aller au devant du martyre et de l’effusion de sang ?

Nous trouvons la réponse au centre de la Lettre aux Philippiens, dans ce que la tradition chrétienne appelle carmen Christo, le chant pour le Christ, ou plus communément « l’hymne christologique » ; un chant où toute l’attention est centrée sur les « sentiments » du Christ, c’est-à-dire sur son mode de pensée et sur son comportement concret et vécu. Cette prière commence comme une exhortation : « Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5). Ces sentiments sont présentés dans les versets suivants : l’amour, la générosité, l’humilité, l’obéissance à Dieu, le don de soi. Il ne s’agit pas simplement de suivre l’exemple de Jésus, comme quelque chose de moral, mais de conformer toute son existence à son mode de penser et d’agir. La prière doit conduire à une connaissance et à une union dans l’amour de plus en plus profonde avec le Seigneur, pour pouvoir penser, agir et aimer comme lui, en lui et par lui. S’y exercer, apprendre les sentiments de Jésus, c’est cela la voie de la vie chrétienne.

Je voudrais maintenant m’arrêter sur certains éléments de ce chant très dense, qui reprend tout l’itinéraire divin et humain du Fils de Dieu et englobe toute l’histoire humaine : de la condition divine à l’incarnation, à la mort sur la croix et à l’exaltation dans la gloire du Père, le comportement d’Adam, l’homme du commencement, est implicite. Cet hymne au Christ part de son être « en morphe tou Theou » dit le texte grec, c’est-à-dire son être « dans la forme de Dieu », ou mieux, dans la condition de Dieu. Jésus, vrai Dieu et vrai homme, ne vit pas son « être comme Dieu » pour triompher ou pour imposer sa suprématie, il ne la considère pas comme une possession, un privilège, un trésor jalousement gardé. Au contraire, « il se dépouilla », se vida de lui-même en assumant, dit le texte grec, la « morphe doulos », la « forme d’esclave », la réalité humaine marquée par la souffrance, la pauvreté, la mort ; il s’est assimilé pleinement aux hommes, mis à part le péché, jusqu’à se comporter comme un serviteur totalement consacré au service des autres. À ce sujet, Eusèbe de Césarée (IVème siècle), affirme : « Il a pris sur lui les fatigues des membres souffrants. Il a fait siennes nos pauvres maladies. Il a souffert la tribulation à cause de nous : et ceci en conformité avec son grand amour pour l’humanité » (La démonstration évangélique, 10, 1, 22). Saint Paul continue en traçant le cadre « historique » dans lequel s’est réalisé cet abaissement de Jésus : « Il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort » (Ph 2, 8). Le Fils de Dieu est devenu vraiment homme et a accompli un chemin dans une totale obéissance et fidélité à la volonté du Père jusqu’au sacrifice suprême de sa propre vie. Plus encore, l’apôtre précise « jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix ». Sur la croix, Jésus-Christ a atteint le plus haut degré de l’humiliation, parce que la crucifixion était la peine réservée aux esclaves et non pas aux hommes libres : « mors turpissima crucis », écrit Cicéron (cf. In Verrem, V, 64, 165).

Sur la croix du Christ, l’homme est racheté et l’expérience d’Adam est renversée : Adam, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, avait prétendu être comme Dieu par ses propres forces, se mettre à la place de Dieu et il a ainsi perdu la dignité originelle qui lui avait été donnée. Jésus, lui, était « de condition divine », mais il s’est abaissé, il s’est immergé dans la condition humaine, dans une fidélité totale au Père, pour racheter l’Adam qui est en nous et redonner à l’homme la dignité qu’il avait perdue. Les Pères soulignent qu’il s’est fait obéissant, restituant à la nature humaine, à travers son humanité et son obéissance, ce qui avait été perdu par la désobéissance d’Adam.

Dans la prière, dans notre relation à Dieu, nous ouvrons notre esprit, notre cœur et notre volonté à l’action de l’Esprit-Saint pour entrer dans cette même dynamique de vie, comme l’affirme saint Cyrille d’Alexandrie, dont nous célébrons la fête aujourd’hui : « L’œuvre de l’Esprit cherche à nous transformer par le moyen de la grâce dans l’imitation parfaite de son humiliation » (Lettre festale 10, 4). La logique humaine, elle, recherche souvent la réalisation d’elle-même dans le pouvoir, dans la domination et dans les moyens de puissance.

L’homme continue à vouloir construire par ses propres forces la tour de Babel pour atteindre Dieu par lui-même, pour être comme Dieu. L’Incarnation et la Croix nous rappellent que notre pleine réalisation se trouve lorsque nous conformons notre volonté humaine à celle du Père, lorsque nous nous vidons de notre égoïsme pour nous remplir de l’amour et de la charité de Dieu et devenir ainsi vraiment capables d’aimer les autres. L’homme ne se trouve pas en restant fermé sur lui-même, en s’affirmant lui-même. L’homme se trouve seulement en sortant de lui-même ; c’est seulement en sortant de soi que l’on se trouve. Et si Adam veut imiter Dieu, cela n’est pas mal en soi, mais il se trompe sur l’idée qu’il se fait de Dieu. Dieu n’est pas quelqu’un qui ne veut que la grandeur. Dieu est  amour, qui se donne déjà dans la Trinité, puis dans la création. Et imiter Dieu veut dire sortir de soi, se donner dans l’amour.

Dans la seconde partie de cet « hymne christologique » de la Lettre aux Philippiens, le sujet change : ce n’est plus le Christ, mais c’est Dieu le Père. Saint Paul souligne que c’est justement à cause de son obéissance à la volonté du Père que Dieu l’a exalté et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom (cf. Ph 2, 9). Celui qui s’est abaissé profondément en prenant la condition d’esclave est exalté, élevé au-dessus de tout par le Père qui lui donne le nom de « Kyrios », « Seigneur », suprême dignité et seigneurie. Face à ce nom nouveau, en effet, qui est le nom de Dieu dans l’Ancien Testament, tout « s'agenouille, au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers, et [que] toute langue proclame, de Jésus Christ, qu'il est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père » (Ph 2, 10-11). Ce Jésus qui est exalté est celui de la dernière Cène, qui dépose ses vêtements, se ceint d’un linge, se penche pour laver les pieds des apôtres et leur demande : « Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres » (Jn 13, 12-14). Il faut toujours nous rappeler cela dans notre prière et dans notre vie : « La montée vers Dieu a lieu précisément lorsqu'on s'abaisse à servir humblement, qu'on s'abaisse par amour, un amour qui est l'essence de Dieu et par là même la force qui purifie véritablement, qui rend l'homme capable de percevoir Dieu et de le voir » (Jésus de Nazareth, tome 1, Paris, Flammarion 2007, p. 116).

L’hymne de la Lettre aux Philippiens nous offre ici deux indications importantes pour notre prière. La première est l’invocation : « Seigneur » adressée à Jésus-Christ, assis à la droite du Père : c’est lui l’unique Seigneur de notre vie, parmi tant de « dominateurs » qui voudraient la diriger et la guider. C’est pourquoi il est nécessaire d’avoir une échelle de valeurs où le primat revient à Dieu, pour affirmer avec saint Paul : « Je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur » (Ph 3, 8). La rencontre avec le Ressuscité lui a fait comprendre que c’est lui l’unique trésor pour lequel il vaut la peine de dépenser son existence. La seconde indication est la prosternation, le fait de « plier le genou » sur la terre et dans les cieux, qui rappelle une expression du prophète Isaïe, où est indiquée l’adoration que toutes les créatures doivent à Dieu (cf. 45, 23). La génuflexion devant le Saint Sacrement ou la prière à genou expriment justement l’attitude d’adoration devant Dieu, avec son corps. D’où l’importance d’accomplir ce geste non par habitude et rapidement, mais avec une conscience profonde. Quand nous nous mettons à genou devant le Seigneur, nous confessons notre foi en lui, nous reconnaissons que c’est lui l’unique Seigneur de notre vie.

Chers frères et sœurs, dans notre prière, fixons notre regard sur le Crucifix, restons plus souvent en adoration devant l’Eucharistie, pour faire entrer notre vie dans l’amour de Dieu qui s’est abaissé humblement pour nous élever jusqu’à lui. Au début de cette catéchèse, nous nous sommes demandé comment saint Paul pouvait être joyeux face au risque imminent du martyre et de l’effusion de son sang. C’est possible seulement parce que l’apôtre n’a jamais détaché son regard du Christ, au point de lui être conforme jusque dans la mort, « afin de parvenir si possible à ressusciter d'entre les morts » (Ph 3, 11). Comme saint François devant le Crucifix, disons, nous aussi : « Dieu très haut et glorieux, viens éclairer les ténèbres de mon cœur ; donne-moi une foi droite, une espérance solide et une parfaite charité ; donne-moi de sentir et de connaître, afin que je puisse l’accomplir, ta volonté sainte qui ne saurait m’égarer. Amen » (cf. Prière devant le Crucifix : FF [276]).

© Copyright 2012 - Libreria Editrice Vaticana

 

Ce que le discours sur le genre affirme et ce qu’il tait (2)

Colloque « Masculin, féminin, la pensée de la diffréence » - Xavier LACROIX

Le 3 février dernier, l'Université catholique de Lyon, l'Enseignement catholique et l'Institut de l'Oratoire ont organisé un colloque intitulé : « Masculin, féminin, la pensée de la différence ». Xavier Lacroix, professeur de théologie morale à l'Université catholique de Lyon, analyse ici l'introduction de la notion de genre effectuée depuis la rentrée 2011-2012 dans les manuels scolaires. Nous vous proposons, sur plusieurs semaines, de lire l’intervention de Xavier LACROIX

III. L'objectif militant

La notion d'« hégémonie hétérosexuelle » laisse pointer une visée militante. La mise en valeur de la différence sexuelle dans la différence des genres serait le symptôme d'un préjugé : le préjugé dit « hétérosexiste ». C'est pour les hétéros que la différence est importante !

L'objectif avoué est de désenclaver l'homosexualité, de lutter contre l'homophobie. Il apparaît dans les débats à propos de ces chapitres et dans les arguments avancés par leurs défenseurs ou promoteurs. La pointe des ajouts est d'affirmer que l'on ne doit pas juger l'homosexualité, qu'il s'agit là d'un choix comme les autres, intime, personnel. Il est vrai que la lutte contre l'homophobie (si « homophobie » il y a) est un objectif légitime. Il est vrai que des attitudes d'ostracisme, de moquerie, voire parfois de violence envers les personnes qui manifestent cette orientation, existent encore.

Mais si cette lutte a lieu au prix du déni de toute différence anthropologique entre « homo » et « hétéro », c'est un peu cher payer.

Il est vrai qu'il y a une différence entre identité et orientation (à la suite de Tony Anatrella, cela fait plus de vingt ans que je le lis et l'enseigne). Mais la création même de deux catégories « homosexuel » et « hétérosexuel » est à critiquer. Fausse est la symétrie entre ces deux termes.

Tout d'abord, l'appartenance à l'un de ces deux ensembles n'est pas fixe, définitive. Ensuite, dans le fait d'appartenir à un genre et de ne pas désirer l'autre genre, qui ne voit qu'il y a là une « limite » ? À la suite de Xavier Thévenot, j'ai choisi ce terme de « limite » ou « limitation » pour qualifier le désir homosexuel.

Entre sexuation et orientation, il n'y donc pas seulement séparation, clivage, opposition. Il y a aussi une certaine cohérence. L'orientation est en continuité avec la sexuation, elle l'intègre plus ou moins. Ce mot « intégration » est important, j'y reviendrai.

Il en va de même pour le transsexualisme. La première consigne est bien sûr de comprendre, accueillir, ne pas persécuter… mais dans la discordance entre le sexe et l'identité sexuelle, comment ne pas voir un problème, une difficulté, un mal-être ? En d'autres temps, on eût parlé de psychose ou de maladie. Maintenant, on ne le dira plus, mais il faut bien reconnaître une discordance, une incohérence, au minimum une dysharmonie.

Il faut donc repérer dans l'interprétation de ces chapitres ce qui pourrait être militant (par exemple lorsqu'une photo de la gay pride vient illustrer le paragraphe sur l'orientation !).

En être conscient pour soi permettra de trouver les mots qui conviendront lorsque nous aurons la parole devant d'autres. Comme je le dis souvent : il faut réfléchir pour soi avant de réfléchir pour les autres.

À cet égard, les catégories gay montent dans notre culture. Ainsi de telle déclaration d'une juriste militante gay influente, Marcela Jacub : « La seule issue qui est ouverte aux hétérosexuels pour finir avec le projet étatique de domestication massive de leur vie sexuelle et familiale n'est pas d'accorder d'une main généreuse et attendrie aux couples de même sexe le partage de leurs “privilèges”, mais au contraire d'en profiter pour rendre la société française décidément et absolument “gay” »11.

Marcela Jacub appelle de ses vœux une société « postsexuelle ». Judith Butler, quant à elle, prône une « désexuation de la sexualité » ou une « sexualité post-génitale ».

Être donc vigilants quant au discours, sur fond d'une différenciation entre trois ordres de réalité qui impliquent différemment l'évaluation éthique, impliquant différemment la liberté : l'ordre des tendances, l'ordre des conduites, l'ordre du discours.

Conclusion : pour une anthropologie équilibrée

En raison de ce qui précède, il importe d'avoir pour soi une anthropologie équilibrée qui noue ensemble les trois dimensions de la personne : Nature, Culture et Liberté.

Il y a problème, c'est-à-dire carence (grave) dès que l'une de ces trois dimensions est oubliée.

Nous saurons ici montrer que nous ne sommes pas naturalistes, lorsque nous mettons en avant le rôle du corps et de ses données naturelles. Nous ne minimisons pas la part de culture et de liberté qui intervient dans nos conduites et dans notre psychisme.

Mais nous ne sommes pas culturalistes ou existentialistes pour autant. Tout n'est pas culturel dans ce que nous vivons. Tout n'est pas construit. Ce que culturalisme et constructivisme (pensées dominantes) nient, c'est la part de reçu et de donné dans la vie, dans l'existence, dans l'identité. Ce que je suis ne se réduit pas au corps, mais passe par le corps, par le donné sensible, par la naissance.

Une philosophie de la liberté pure serait l'existentialisme : « L'homme sera ce qu'il a projeté d'être ». À cette phrase, la majorité de nos philosophes adhèrent. Lorsque je l'entends, j'entends la parole de Genèse 3 : « Vous serez comme des dieux ». À cela s'ajoute une conception pauvre de la liberté, confondue avec le désir, voire avec « l'envie ».

En témoigne telle déclaration de parents (à Toronto) qui ont donné à leur enfant la possibilité de choisir plus tard son genre en lui donnant à la naissance un prénom neutre sexuellement : « Quand vivrons-nous dans un monde où les personnes pourront choisir qui elles ont envie d'être ? ».

La liberté, comme la personne, est intégrante : elle intègre les différents ordres de l'être de la personne, y compris l'ordre corporel. Car notre corps n'est pas seulement une limite, un conditionnement, il est aussi source de sens. Quand j'aime, par exemple, j'aime avec tout mon être, y compris à travers mon corps sexué. Si je n'arrive pas à intégrer mon corps sexué dans mon élan d'amour, il manque quelque chose à celui-ci.

Ce manque n'est pas une catastrophe, toutefois mieux vaut le reconnaître. Méfions nous des théories qui reposent sur un déni du manque.12

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11             in Libération, 29 juin 2004.

12             Pour plus de développements, voir la IVe partie in Xavier Lacroix, De chair et de parole, Bayard, 2007.

© Documentation Catholique - 2012



Saint Pierre et saint Paul : être des pasteurs pour l’unité

Commentaire de l’évangile de la solennite de la Nativité de Saint Jean Baptiste – Benoit XVI –Année B

Chers frères et sœurs,

« Non iam dicam servos, sed amicos » - « Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis ! » (cf. Jn 15, 15). À soixante années du jour de mon Ordination sacerdotale, j’entends encore résonner en moi ces paroles de Jésus, que notre grand Archevêque, le Cardinal Faulhaber, avec une voix désormais un peu faible et cependant ferme, nous adressa à nous les nouveaux prêtres à la fin de la cérémonie d’Ordination. Selon le déroulement liturgique de l’époque, cette acclamation signifiait alors aux nouveaux prêtres l’attribution explicite du mandat pour remettre les péchés. « Non plus serviteurs, mais amis » : je savais et j’avais conscience qu’à ce moment précis, ce n’était pas seulement une parole rituelle, ni une simple citation de la Sainte Écriture. J’avais conscience qu’en ce moment-là, le Seigneur Lui-même me l’adressait de façon toute personnelle. Dans le Baptême et dans la Confirmation, Il nous avait déjà attirés vers Lui, Il nous avait déjà accueillis dans la famille de Dieu. Cependant, ce qui arrivait à ce moment-là était quelque chose de plus encore. Il m’appelle ami. Il m’accueille dans le cercle de ceux auxquels il s’était adressé au Cénacle. Dans le cercle de ceux que Lui connaît d’une façon toute particulière et qui ainsi sont amenés à Le connaître de façon particulière. Il me donne la faculté, qui fait presque peur, de faire ce que Lui seul, le Fils de Dieu, peut dire et faire légitimement : Moi, je te pardonne tes péchés. Il veut que moi – par son mandat – je puisse prononcer avec son « Je » une parole qui n’est pas seulement une parole mais plus encore une action qui produit un changement au plus profond de l’être. Je sais que derrière cette parole, il y a sa Passion à cause de nous et pour nous. Je sais que le pardon a son prix : dans sa Passion, Lui-même est descendu dans la profondeur obscure et sale de notre péché. Il est descendu dans la nuit de notre faute, et c’est seulement ainsi qu’elle peut être transformée. Et par le mandat de pardonner, Il me permet de jeter un regard sur l’abîme de l’homme et sur la grandeur de sa souffrance pour nous les hommes, qui me laisse deviner la grandeur de son amour. Il me dit : « Non plus serviteurs, mais amis ». Il me confie les paroles de la Consécration eucharistique. Il m’estime capable d’annoncer sa Parole, de l’expliquer de façon juste et de la porter aux hommes d’aujourd’hui. Il s’en remet à moi. « Vous n’êtes plus serviteurs mais amis » : c’est une affirmation qui procure une grande joie intérieure et qui, en même temps, dans sa grandeur, peut faire frémir au long des décennies, avec toutes les expériences de notre faiblesse et de son inépuisable bonté.

« Non plus serviteurs mais amis » : dans cette parole est contenu tout le programme d’une vie sacerdotale. Qu’est-ce que vraiment l’amitié ? Idem velle, idem nolle – vouloir les mêmes choses et ne pas vouloir les mêmes choses, disaient les anciens. L’amitié est une communion de pensée et de vouloir. Le Seigneur nous dit la même chose avec grande insistance : « Je connais les miens et les miens me connaissent » (cf. Jn 10, 14). Le Pasteur appelle les siens par leur nom (cf. Jn 10, 3). Il me connaît par mon nom. Je ne suis pas n’importe quel être anonyme dans l’immensité de l’univers. Il me connaît de façon toute personnelle. Et moi, est-ce que je Le connais Lui ? L’amitié qu’Il me donne peut seulement signifier que moi aussi je cherche à Le connaître toujours mieux ; que moi dans l’Écriture, dans les Sacrements, dans la rencontre de la prière, dans la communion des Saints, dans les personnes qui s’approchent de moi et que Lui m’envoie, je cherche à Le connaître toujours plus. L’amitié n’est pas seulement connaissance, elle est surtout communion du vouloir. Elle signifie que ma volonté grandit vers le « oui » de l’adhésion à la sienne. Sa volonté, en effet, n’est pas pour moi une volonté externe et étrangère, à laquelle je me plie plus ou moins volontiers, ou à laquelle je ne me plie pas. Non, dans l’amitié, ma volonté en grandissant s’unit à la sienne, sa volonté devient la mienne et ainsi, je deviens vraiment moi-même. Outre la communion de pensée et de volonté, le Seigneur mentionne un troisième, un nouvel élément : Il donne sa vie pour nous (cf. Jn 15, 13 ; 10, 15). Seigneur, aide-moi à Te connaître toujours mieux ! Aide-moi à ne faire toujours plus qu’un avec ta volonté ! Aide-moi à vivre ma vie non pour moi-même, mais à la vivre avec Toi pour les autres ! Aide-moi à devenir toujours plus Ton ami !

La Parole de Jésus sur l’amitié se place dans le contexte du discours sur la vigne. Le Seigneur associe l’image de la vigne avec la tâche confiée aux disciples : « Je vous ai institués pour que vous alliez et que vous portiez du fruit et un fruit qui demeure » (Jn 15, 16). La première tâche donnée aux apôtres, aux amis, est de se mettre en route – institués pour que vous alliez -, de sortir de soi-même et d’aller vers les autres. Puissions-nous ici entendre ensemble la parole du Ressuscité adressée aux siens, avec laquelle Saint Matthieu termine son évangile : « Allez et enseignez à tous les peuples… » (cf. Mt 28, 19s). Le Seigneur nous exhorte à dépasser les limites du milieu dans lequel nous vivons, à porter l’Évangile dans le monde des autres, afin qu’il envahisse tout et qu’ainsi le monde s’ouvre au Royaume de Dieu. Cela peut nous rappeler que Dieu-même est sorti de Lui-même, Il a abandonné sa gloire pour nous chercher, pour nous donner sa lumière et son amour. Nous voulons suivre le Dieu qui se met en chemin, surpassant la paresse de rester repliés sur nous-mêmes, afin que Lui-même puisse entrer dans le monde.

Après la parole sur la mise en route, Jésus continue : portez du fruit, un fruit qui demeure ! Quel fruit attend-Il de nous ? Quel est le fruit qui demeure ? Eh bien, le fruit de la vigne est le raisin à partir duquel se prépare par la suite le vin. Arrêtons-nous un instant sur cette image. Pour que le bon raisin puisse mûrir, il faut non seulement du soleil mais encore de la pluie, le jour et la nuit. Pour que parvienne à maturité un vin de qualité, il faut le foulage, le temps nécessaire à la fermentation, le soin attentif qui sert au processus de la maturation. Le vin fin est caractérisé non seulement par sa douceur, mais aussi par la richesse de ses nuances, l’arôme varié qui s’est développé au cours du processus de maturation et de fermentation. N’est-ce pas déjà une image de la vie humaine, et selon un mode spécial, de notre vie de prêtre ? Nous avons besoin du soleil et de la pluie, de la sérénité et de la difficulté, des phases de purification et d’épreuve, comme aussi des temps de cheminement joyeux avec l’Évangile. Jetant un regard en arrière nous pouvons remercier Dieu pour les deux réalités : pour les difficultés et pour les joies, pour les heures sombres et les heures heureuses. Dans les deux cas nous reconnaissons la présence continuelle de son amour, qui toujours nous porte et nous supporte.

Maintenant, nous devons cependant nous demander : de quelle sorte est le fruit que le Seigneur attend de nous ? Le vin est l’image de l’amour : celui-ci est le vrai fruit qui demeure, celui que Dieu veut de nous. N’oublions pas pourtant que dans l’Ancien Testament le vin qu’on attend du raisin de qualité est avant tout une image de la justice qui se développe dans une vie vécue selon la loi de Dieu ! Et nous ne disons pas qu’il s’agit d’une vision vétérotestamentaire et dépassée aujourd’hui : non, cela demeure toujours vrai. L’authentique contenu de la Loi, sa summa, est l’amour pour Dieu et le prochain. Ce double amour, cependant, n’est pas simplement quelque chose de doux. Il porte en lui la charge de la patience, de l’humilité, de la maturation dans la formation de notre volonté jusqu’à son assimilation à la volonté de Dieu, à la volonté de Jésus-Christ, l’Ami. Ainsi seulement, l’amour véritable se situe aussi dans le devenir vrai et juste de tout notre être, ainsi seulement il est un fruit mûr. Son exigence intrinsèque, la fidélité au Christ et à son Église, requiert toujours d’être réalisée aussi dans la souffrance. Ainsi vraiment grandit la véritable joie. Au fond, l’essence de l’amour, du vrai fruit, correspond à l’idée de se mettre en chemin, de marcher : l’amour signifie s’abandonner, se donner ; il porte en soi le signe de la croix. Dans ce contexte Grégoire-le-Grand a dit une fois : si vous tendez vers Dieu, veillez à ne pas le rejoindre seul (cf. H Ev 1,6,6) - une parole qui doit nous être, à nous comme prêtres, intimement présente chaque jour.

Chers amis, je me suis peut-être attardé trop longtemps sur la mémoire intérieure des soixante années de mon ministère sacerdotal. Il est maintenant temps de penser à ce qui est propre au moment présent.

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Soixante années de ministère sacerdotal – chers amis, je me suis peut-être trop attardé sur des éléments particuliers. Mais en cet instant, je me suis senti poussé à regarder ce qui a caractérisé ces dizaines d’années. Je me suis senti poussé à vous dire - à tous, prêtres et Évêques comme aussi aux fidèles de l’Église - une parole d’espérance et d’encouragement ; une parole, murie à travers l’expérience, sur le fait que le Seigneur est bon. Cependant, c’est surtout un moment de gratitude : gratitude envers le Seigneur pour l’amitié qu’Il m’a donnée et qu’Il veut nous donner à tous. Gratitude envers les personnes qui m’ont formé et accompagné. Et en tout cela se cache la prière qu’un jour le Seigneur dans sa bonté nous accueille et nous fasse contempler sa joie. Amen !

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