La paille et la poutre

Saint François de Sales 

Jeu de change : serm Pentecôte 6.6.1593 ( OEA, VII,23)

Et ceste impénitence vient d'une certaine courtoisie que chacun a envers soy mesrne ; que chacun se flatte, chacun est prest ad excusandas excusationes in peccatis ,(1) chacun rejette la cause de nos maux sur le peché d'autruy, et non sur les siens, comme l'on devroit ; et me semble, a ouyr les discours que l'on va faisant en Savoye, que je vois joüer au change. Et me soit permis de me servir de cest exemple, comme fraischement venu de la conversation ou il se joüe. Il se rencontre quelquefois une trouppe de damoyselles vertueuses, lesquelles apres avoir long tems parlé et devisé ensemble, estant au bout de leur roolle, ne le voulant dilater aux despens de celle cy et de ceste la, se mettent a jouer quelque honneste jeu, comme au change des couleurs. Chacune prend sa couleur, et est obligëe de la garder du change, si que, si le jeu estant commencé on dict que le vert change, celle qui a pris le vert, dira : ce n'est pas le vert qui change, c'est le gris ; celle qui a le gris : ce n'est pas le gris qui change, c'est le bleu ; celle qui a le bleu semblablernent s'en descharge et dict: ce n'est pas le bleu qui change, c'est le blanc ; et passent ainsy le tems a rejetter l'une sur l'autre le change, tant qu'il se faut retirer et que la conversation est rompue.

Il me semble, mes Freres, qu'en Savoye nous nous entretenons tous au jeu du change : car si vous parles au peuple, la noblesse aura le change, laquelle avec sa lascheté n'ose rien remonstrer ; si l'on parle a la noblesse, les ministres de justice auront le change, qui se meslent de l'autruy ; si l'on parle aux justiciers, les soldatz auront le change, qui sont trop desbordés ; si l'on parle aux soldatz, les cappitaines auront le change, qui les conduisent et retiennent leurs payes, ou sont si avaricieux que pour desrobber eux mesmes ilz permettent a leurs soldatz de desrobber. Parles aux cappitaines, les princes auront le change, qui ont tort de vouloir faire la guerre sans argent, ou qui n'advisent pas d'y mettre l'ordre au moins mal ; et aucuns crient que tout le mal vient des peuples qui ne sont pas asses reformés. Ceux cy sont les plus advisés, car il n'est permis de mesdire sans danger, en ce tems ou nous sommes, de personne sinon de l'Eglise, de laquelle chacun est censeur, chacun la sindique. En fin, nous joüerons tant a ce jeu si nous n'y advisons, qu'il nous faudra rompre ceste conversation ; et comme nous avons veu courir des autres nations ça et la pour vivre, ainsy nous faudra il faire si nous ne prenons garde a nous mesme. Et que faut il faire? Il faut bannir le peché de nous ; il nous faut faire la paix avec Dieu, et nous aurons bien tost apres la Paix en la terre .(2)

Et quel peché faut il chasser ? Ah, que je me garderay bien de me contredire ; vous ne me prendres pas en ma parole. Je n'ay garde de dire qu'il faille chasser le peché des autres, affin de ne pas jouer au change aussi bien que les autres ; mais je vous prieray que chacun die comme moy, et que chacun parle a sa conscience propre et non pas a celle des autres. 0 mon ame, n'est ce pas toy qui es cause de ce mal, qui as faict tant de pechés sur pechés, tant d'offenses, tant de laschetés que justement l'ire de Dieu est tombëe sur tout un peuple ? Ne sçais tu pas qu'autrefois, s'ilz se fussent trouvé dix hommes de bien, le bon Dieu, pour leur respect, eust gardé toute une ville de ruine (au Gen.18,32) ? Ah, que peut estre manquoit il le dixiesme en ce païs ; que si tu te fusses reformé, peut estre eusses tu accompli le nombre : o quel grand bien ! Et ne me respons pas: Pourquoy les autres n'y ont ilz advisé ? car ilz en ont plus affaire que toy. Disons donques tous, et que chacun parle pour soy, faisons chacun pour nous en nous eslevant a Dieu : Pater, peccavi in coelum et coram te (3); Tibi soli peccavi, et malum coram te feci. (4) Confessons nos fautes propres, et laissons les autres confesser les leurs...Que personne ne s'excuse d'estre cause des malheurs de notre aage : nous avons tous part a la peyne et fascherie, nous avons tous part a la coulpe. 

1. - Ps 140,4

2. - Lc 2,14

3. - Lc 15,21

4. - Ps 1,6 

 

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