1-LES BASES DE LA SPIRITUALITÉ DE SAINT PAUL DE LA CROIX

Paul de la croix 161-LES BASES DE LA SPIRITUALITÉ
DE SAINT PAUL DE LA CROIX

 

1-1-Les trois piliers de sa spiritualité

Pour Paul de la Croix, il faut tout d'abord désirer Dieu et contempler Jésus pendant sa Passion: contemplation de l'Amour de Dieu qui nous brûle de son Amour, pour conduire à la connaissance du Christ, les hommes de tous les temps. De cela naît une joie profonde. Mais pratiquement? Pour répondre à cette question, Paul de la Croix propose trois piliers qu'il rappelle fréquemment: oraison, solitude et pauvreté. Cela conduit à un dépouillement volontaire en vue de Dieu. Mais comment aller jusqu'à la sainteté?

Par l'oraison qui mène à l'épanchement du cœur et à l'union à Dieu. Oui, mais comment faire oraison? Paul de la Croix répond: c'est grâce à la solitude et au silence que nous pouvons recevoir le don d'oraison; la solitude est un lieu de feu où l'esprit du monde et ses préoccupations sont chassés. Paul veut fuir le monde corrompu. Il écrit[1]"Les paroles divines ne s'entendent pas avec les oreilles; elles sont des impressions divine, inexplicables... En cette divine solitude, il faut s'anéantir entièrement, aimer et se taire... Oh! Silence sacré de foi et de saint amour! Ici je me perds et ne sais plus que dire. Jésus vous enseignera..."D'où la caractéristique érémitique, donc de grandepauvreté, de la spiritualité de Paul. Et à cause de cela, vient dans les cœurs un grand désir d'apostolat.

Les trois piliers de la spiritualité de saint Paul de la Croix:l'oraison, la solitude et la pauvreté furent les marques essentielles de sa vie.

1-2-L'oraison et l'adoration 

     1-2-1-L'admiration des beautés de la nature

La vie des saints, et plus particulièrement des passionistes, doit être "en Dieu" et en adoration permanente. Paul de la Croix fut amoureux, dès son enfance, des beautés de la nature, et il estimait que la contemplation de la nature et de ses beautés devait constamment conduire à Dieu. Il se souvenait qu'au paradis, Adam et Ève "entendaient le pas de Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour." En conséquence, la beauté de la nature doit être contemplée souvent et amoureusement: c'est le but de la promenade solitaire et quotidienne inscrite dans la première Règle des passionistes, rédigée en 1736 par le fondateur. Dans le règlement commun de 1755, il est écrit: "À l'heure prévue, tous font la promenade solitaire, afin de prendre l'air pour se décharger la tête, en vue d'être plus aptes et disposés au recueillement intérieur..."En effet, "il faut se divertir de la distraction qu'offre le spectacle des fleurs, des champs, du ciel et du soleil, d'où se déduisent la grandeur, la beauté et la majesté de notre Dieu..." Cela est "une méditation non pas intellectuelle, mais affective."

     1-2-2-La méditation

Conformément à la pensée de saint François de Sales, Paul de la Croix estime que la méditation prépare à l'oraison qui seule est mère de l’amour et de la contemplation; en effet, l’amour dépasse la connaissance qui est cependant indispensable, car on ne peut aimer que ce que l'on connaît. L’intelligence (la méditation) montre le chemin et prépare l’oraison. La méditation raisonne; l'oraison aboutit à la contemplation, ce repos bienheureux de l’épouse qui a trouvé son bien-aimé. Mais qu'est-ce que l'oraison?

     1-2-3-L'oraison

L'oraison et la contemplation de Dieu ou de tout ce qui mène à Lui, sont des temps de totale gratuité, destinés à respirer l'amour divin, et à aimer le Créateur plus que tout. Il ne faut pas oublier d'inciter l'intelligence à la contemplation, car il vaut mieux "faire l'intime expérience de Dieu que d'avoir des idées sur Dieu." Se référant à l'enfance spirituelle, Paul de la Croix conseille à ses religieux, s'ils sentent "quelque nuage de tristesse... de s'agenouiller immédiatement devant un crucifix."

La contemplation est une amoureuse attention de l’esprit aux choses de Dieu, à sa bonté et à sa beauté. Cette attention amoureuse réclame donc de notre part un abandon confiant de notre volonté et l’âme peut alors sortir d’elle-même pour se perdre en Dieu. Mais quand l’âme revient sur la terre, plus rien de ce qui n’est pas Dieu ne lui fait envie. On est proche de la blessure d’amour, véritable douleur et pourtant grand bonheur. Et le désir devient appel au service de Dieu et des hommes.

Paul de la Croix a bien connu ce genre d'expérience qu'il appelle "envol de l'esprit". Il s'exprime dans son Journal du 1er janvier 1721: "Élevé très haut par l’infinie charité de notre Dieu si doux, j'ai éprouvé un grand recueillement et des larmes en abondance. Il me semblait alors être liquéfié en Dieu... Je reçus aussi la connaissance que l’âme peut être à la fois unie amoureusement à l’humanité de Jésus, et en même temps liquéfiée et élevée à la connaissance haute et sensible de sa divinité... Jésus étant Dieu et homme, l’âme peut être effectivement unie par amour très saint à la sainte humanité, et en même temps être liquéfiée et élevée jusqu’à la contemplation très haute et très intense de la divinité. Cette étonnante et très grande merveille ne peut se communiquer ni s’expliquer, pas même par qui l’éprouve. Cela est impossible: Dieu le veut ainsi." Dans d'autres circonstances, et nous le verrons plus loin, Paul résumera cette impossibilité en disant: "Ne rien savoir, ne rien vouloir, ne rien pouvoir." C’est la remise totale de soi-même à Dieu, à la seule volonté divine.

Paul de la Croix, apôtre, estimait qu'on ne pouvait rien faire sans l'oraison préparée par la méditation. Dieu réalise ensuite l’attention amoureuse. Aussi la Règle des Passionistes exige-t-elle trois heures quotidiennes d'oraison, "car pour eux, tout bien dépend d'elle. Par elle le Seigneur dirige et déverse sur eux ses grâces. Je vous avertis que le premier et même l'unique but du démon, consiste à ôter de la main des religieux l'arme très puissante de la sainte oraison, afin de les vaincre, de les abattre, et de les faire tomber dans le mal profond de la tiédeur. Qu'ainsi, sous aucun prétexte, ils n'aient jamais l'audace de la délaisser.."

     1-2-4-La prière de Paul de la Croix

Écrivant à Colomba Gandolfi, Paul de la Croix semble résumer ce qu'il vit lui-même intensément. Il lui recommandait d'abord la solitude intérieure, "y persévérant jour et nuit,... et une haute abstraction et mort mystique envers toute chose qui n'est pas Dieu... Ne rien avoir, ne rien pouvoir, ne rien savoir." Le feu de la divine charité devra toujours être maintenu "dans le sachet de myrrhe... des peines très saintes de Jésus et des douleurs de Marie. Mais que tout cela se fasse sans image, en haute abstraction, et en un instant, parce que l'amour enseigne tout... Paul lui enseigne le repos en foi nue et en pur amour, dans le sein de Dieu, "toute vêtue de Jésus crucifiée..."  Dès lors, il est temps d'aller vers les besoins du pauvre monde: "Cela se fait sans parole, et si vous êtes humble, le saint-Amour vous enseignera tout... Dans le même instant on crie, on prie, on supplie, sans exclamation ni prière explicite; mais l'amour très pur enseigne à supplier et le Seigneur nous exauce infailliblement..."

Souvent Paul de la Croix implorait la prière de ses religieux pour obtenir les grâces qu'il jugeait indispensables pour sa congrégation. Aussi, pour que sa congrégation puisse obtenir les vœux solennels, écrivit-il, en 1751, à ses religieux: "Vous devez, mes chers fils, tous unis en un véritable amour, crier dans l'oraison, nuit et jour, afin que Sa divine Majesté nous accorde une telle grâce...." Paul n'obtint pas cette grâce des vœux solennels, mais avec humilité, il comprit la Sagesse de l'Église soucieuse de préserver la ferveur du plus grand nombre des religieux, quand la tiédeur envahit certains membres; ce qui ne manqua pas d'arriver.

Paul de la Croix méditait chaque jour les saintes Écritures. Il avait une haute idée de la liberté humaine, même en matière d'oraison, et il estimait qu'il ne fallait pas imposer les méthodes d'oraison, mais les proposer puis laisser les âmes suivre les impulsions que Dieu donne. À Cherubina Bresciani il conseilla, dans sa lettre du 9 août 1740: "Je veux que vous fassiez oraison vingt quatre heures sur vingt quatre... Demandez à Jésus la permission d'entrer dans son divin Cœur... Volez en esprit dans ce beau Cœur, et là, placez-vous comme victime sur cet autel divin dans lequel brûle toujours le feu du saint Amour."

Mais que contient la prière personnelle de Paul? Il écrit dans son Journal des quarante jours, le 1er janvier 1721: "Je racontais... à mon Jésus mes misères. Je lui disais les scrupules que j'éprouvais à cause du vœu que j'ai fait de priver mon corps de tous les plaisirs superflus. Or, je lui confiais le plaisir que j'éprouvais, quand j'avais faim, à manger même le pain sec. Et je l'entendais suavement me répondre intérieurement: 'Mais cela est nécessaire'."

     1-2-5-Comment faire oraison

Paul de la Croix estime que les prières vocales, toujours très simples, doivent préparer l'oraison quotidienne, d'au moins une demi-heure, pour les adultes, même laïcs. Car l'oraison, c'est le cœur à Cœur avec Dieu, sans trop d'efforts de concentration, sans grands soupirs affectifs, mais aussi sans oisiveté ni apathie morales. "Le Seigneur désire que nous ayons grande confiance en Lui et que nous vivions comme des enfants au sein de sa miséricorde." Paul de la Croix rejoint ici le grand mystique flamand, Ruysbrœck, qui eut tellement à lutter contre la secte du Libre esprit, dont les adeptes, peu à peu, sombraient dans une oisiveté telle qu'elle les détournait des œuvres et du service à rendre à leur prochain. Au contraire, et la vie de Paul en est la meilleure preuve, l'oraison doit toujours, sous la conduite et l'inspiration de l'Esprit-Saint, mener vers les œuvres et l'amour du prochain. Paul de la Croix écrit à l'une de ses correspondantes, Teresa Palozzi: "Il est nécessaire que l'âme s'envole là où l'Esprit-Saint l'emporte." Mais Paul précise qu'il faut savoir également présenter ses préoccupations à Dieu, et ne pas hésiter à demander ses "grâces, à supplier pour le prochain", à condition de rester toujours dans la volonté de Dieu.

On peut aussi éprouver des sécheresses dans l'oraison, mais il ne faut pas s'en inquiéter. Il faut seulement veiller à ce qu'elles ne conduisent pas vers la tiédeur. D'ailleurs, affirme Paul: "l'aridité est un excellent signe, et par le moyen de cette souffrance... Dieu purifie l'âme comme l'or dans le feu, afin de la rendre pure et belle à ses yeux divins." Car c'est toujours Dieu que l'âme doit rechercher dans ses profondeurs, durant l'oraison, et il ne faut pas avoir peur de recourir à des mouvements affectifs, par des oraisons jaculatoires. Paul conseille, dans une de ses lettres: "Lorsque l'esprit s'enfuit et que viennent les distractions, ravivez doucement la foi par quelque élan amoureux en Dieu, et par quelque doux colloque intérieur sur la Passion."

Paul de la Croix recommande aussi la dévotion envers les anges, surtout les anges gardiens qui nous préparent à l'oraison "en nous aidant à discerner les esprits, à nous concentrer en Dieu et à faire jaillir du cœur les élans qui nous font nous précipiter dans le Cœur de Jésus."

Une leçon d'oraison

Paul de la Croix affirme que de nombreuses grâces exceptionnelles proviennent de la miséricorde de Dieu, et elles doivent être reçues avec beaucoup d'humilité et une gratitude amoureuse. Lorsque l'élévation de l'esprit est en Dieu, elle est plus secrète et cachée à la partie inférieure qui demeure dans la nudité et la pauvreté; l'esprit, au contraire, reçoit plus purement les divines impressions. L'âme doit demeurer dans sa nudité et sa pauvreté, et ne s'occuper que du souverain Bien, comme une épouse fidèle et aimante. "Dans l'oraison, faites toujours ce qui vous concerne d'une foi vive envers l'immense majesté de Dieu, selon la manière dont Il veut procéder, et toujours avec la connaissance de votre horrible néant. Et sentant la brise amoureuse et attractive de l'Esprit Saint qui absorbe l'âme dans sa félicité, laissez alors disparaître votre néant très hideux dans la félicité de votre Seigneur..."

Ce type d'oraison, permet de recevoir la divine opération de façon passive. Et tout est don dans l'oraison passive. Le Père Paul précise que "recevoir de façon passive" ne supprime pas l'attention amoureuse de notre esprit "à la divine opération du Souverain Bien, en silence sacré de foi et de saint Amour. Mais c'est assez: en cette matière, plus on en dit, moins on en sait dire..." D'une manière générale, Paul de la Croix recommande toujours la fidélité envers Dieu, et la solitude de corps. Alors on peut "fuir en Dieu, se cacher dans l'abîme de sa Divinité, et là, reposer en solitude, hors du temps, dans l'éternité. En Dieu, il n'y a pas de temps, tout est éternel."

     1-2-6-Importance de l'oraison 

Paul de la Croix affirmera que "l'âme qui fait oraison est comme un rocher, parce que Dieu la tient dans son infinie Charité. L'oraison, c'est le cœur à Cœur avec Jésus, c'est un dialogue avec le Sauveur lui-même. L'oraison permet d'acquérir une stabilité qui n'est pas de ce monde; elle nous met en relation avec le Cœur de Dieu." Et elle nous éclaire. C'est pourquoi Paul de la Croix fait oraison avant d'écrire à la marquise Marianne dal Pozzo, en décembre 1721: "J'ai fait oraison avant d'écrire ces lignes... Notre très doux Jésus, par des aridités, purifie et prépare votre cœur afin de vous transformer dans son très saint Amour. Il vous accordera ainsi... le don d'oraison... Vivez en fonction de votre état, selon la prudence et la mesure qu'enseignera à votre cœur l'infinie Bonté... N'abandonnez sous aucun prétexte l'oraison, sauf pour une nécessité urgente. De même soyez fidèle à la lecture spirituelle, à l'exercice des vertus, surtout la sainte obéissance, l'humilité et la mansuétude... Si vous vous trouvez au milieu des aridités... prenez le crucifix entre vos bras. Avec tout votre amour embrassez ses saintes plaies..."

On sait, en effet, par ses écrits, et nous l'avons déjà mentionné, que très tôt Paul de la Croix vécut puis proposa à ses correspondants la célèbre phrase de Thérèse d'Avila: "Ou souffrir, ou mourir." Le thème de la Croix et de sa folie, fut en effet, toujours très présent dans la vie spirituelle de saint Paul de la Croix.

1-3-La spiritualité de la Passion 

On peut affirmer, en toute certitude que Paul de la Croix fut profondément blessé en son cœur par la Passion de Jésus. Dès le 27 novembre 1720 il écrit, dans son Journal: "Tes peines, cher Dieu, sont les gages de ton amour...." Et aussi, élevé en Dieu, il s'afflige à cause de ses péchés, parle à Jésus de sa Passion et s'écrie: "Ô mon cher Époux, combien vous affligeait la vue de mes péchés!" La vue des plaies de Jésus pendant sa Passion le blesse profondément. L’amour rend pauvre car il fait quitter les  biens terrestres pour les biens du ciel, donc de Dieu. Mais le Bien-aimé « est un bouquet de myrrhe », d’où l’amour de la croix, et l’union des vouloirs de Dieu et de l’âme amoureuse. Cette union nécessite des purifications, et celles que Jésus opère dans nos cœurs sont de grands combats spirituels. Ces nuits des sens et de l'esprit, sont la participation aux souffrances du Christ, de Gethsémani à la mort sur la Croix. C'est ce que Paul de la Croix appelle la  blessure d'amour.

Paul reçut beaucoup de lumière à propos de cette blessure d'amour. Il l'écrit lui-même dans son Journal du 8 décembre 1720: "Beaucoup de lumière à propos des tourments de la Passion de Jésus, au point de désirer d’être uni à Dieu à la perfection, au point de vouloir sentir totalement ses tourments et être mis en croix avec lui." Paul écrit également: "En faisant l’offrande des tourments qu’a soufferts mon Jésus, je me suis senti ému jusqu’aux larmes, et de même en priant pour les souffrances de mon prochain… Parfois l’âme a l’intelligence de toutes les douleurs de l’Époux; alors elle demeure ainsi en Dieu, dans cette vue amoureuse et douloureuse. C’est très difficile à expliquer..." Méditant un jour sur les tourments de Jésus, Paul alla jusqu'à "demander à Jésus de le foudroyer de douleur."

Incontestablement l'oraison de Paul de la Croix était essentiellement orientée vers la contemplation de la Croix de Jésus. Il désirait aussi que cette orientation soit donnée à tous ceux qui se convertiraient grâce aux missions des passionistes. Cela lui semblait tellement important qu'il en fit, à côté des devoirs de la charité et de la prédication, le véritable but de sa Congrégation. Il écrit dans la Règle de 1736: "Les frères de cette congrégation... devront apprendre de vive voix aux gens à méditer sur les divins mystères de la très sainte Vie, Passion et Mort de Jésus, notre bien véritable."

Quelques-unes de ses pensées, relevées ici ou là, montrent bien la vénération de Paul de la Croix pour la Passion de Jésus. "Les jours de la Passion sont des jours où les pierres elles-mêmes pleurent. Eh quoi! le souverain Prêtre est mort, et l’on ne pleurerait point? Il faudrait avoir perdu la foi, ô mon Dieu!

Quand on pense au jour du vendredi, il y a des choses capables de faire mourir celui qui aime véritablement. N’est-ce pas, en effet, nommer le jour où mon Dieu incarné a souffert pour moi, jusqu’à immoler sa sainte vie sur le gibet infâme de la croix?

Portons toujours le deuil en mémoire de la Passion et de la mort de Jésus-Christ. Nous ne devons jamais oublier d’en conserver un continuel et douloureux souvenir. Que chacun de nous s’applique à insinuer à tous ceux qu’il pourra, la pieuse méditation des souffrances de notre très doux Jésus."

     1-3-1-Pourquoi une telle dévotion?

Oui, pourquoi une telle dévotion? Paul s'explique: "Supposez que vous soyez tombé dans une profonde rivière et qu’une personne charitable se soit jetée à la nage pour vous sauver: que diriez-vous d’une telle bonté? Ce n’est pas assez. Supposez de plus qu’à peine tiré de l’eau, vous ayez été attaqué par des assassins, et que cette même personne, par amour pour vous, se soit mise entre deux et qu’elle ait reçu des coups et des blessures pour vous sauver la vie. Que feriez-vous en retour d’un si grand amour? Il est certain que vous regarderiez ses douleurs comme les vôtres, que vous vous empresseriez de lui témoigner votre compassion, de guérir ses plaies, etc. Ainsi devons-nous agir à l’égard de Jésus souffrant: il faut le contempler abîmé dans un océan de douleurs pour nous tirer de l’abîme éternel, le considérer tout couvert de plaies et de blessures pour nous donner la vie et le salut, puis nous approprier ses peines par amour, compatir à ses douleurs et lui consacrer toutes nos affections."

Nous avons vu ci-dessus, que la méditation du mystère de la Passion, porte d'entrée du Cœur à cœur de l'oraison, devait aussi, selon la Règle passioniste, être enseignée aux âmes: "les religieux passionistes apprendront aux âmes à méditer sur les mystères des souffrances et de la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ." Le mystère de la Passion fut considéré comme un scandale pour les uns, comme une folie pour les autres. Pourtant, la Croix, c'est la Sagesse de Dieu. En fait, la Passion ne se comprend pas; elle se contemple. Face à ce mystère, l'intelligence se tait; seul le cœur qui s'ouvre à l'amour peut entrer dans ce mystère divin, ce mystère choisi et voulu par la Sainte Trinité pour anéantir le mystère du mal, incompréhensible, lui aussi, car non voulu par Dieu. Et plus mystérieux encore: le mystère du mal est aussi le mystère de la liberté laissée d'abord aux anges, puis à chaque homme. Et cela, seule l'oraison peut en faire prendre conscience.

Méditer la Passion de Jésus, ce n'est pas la comprendre; contempler la Passion c'est contempler le Fils de Dieu crucifié qui, sur sa Croix, sauve le monde en le délivrant du péché. Méditer la Passion, c'est découvrir l'immensité que le mal et le péché sont pour l'homme, et, par voie de conséquence, entrer dans l'Amour qu'est Dieu. C'est aussi vouloir intensément "imiter" le Christ, et aller vers le monde pour prêcher la Bonne Nouvelle. C'est pourquoi la prédication est un des principaux devoirs des Passionistes. Paul écrit, le 17 août 1751, à Lucie Burdini: "Offrez Jésus souffrant au Père. Dites-lui que si le monde ne mérite pas une telle visite de miséricorde, Jésus la mérite, Lui; dites-lui... que le monde est oublieux des peines de Jésus qui sont le miracle des miracles de l'amour de Dieu. Qu'il envoie ses serviteurs, les membres de cette congrégation (les passionistes), sonner la trompette de la prédication, pour réveiller le monde si endormi."

La Passion de Jésus était devenue la passion de Paul, sa raison de vivre, le glaive de l'amour qui le transfigurait, le purifiait, et le faisait participer à toute la souffrance du monde. C'était le secret de Paul, l'amour qui le transformait en joie, car "les peines de son cher Dieu étaient les gages de son amour." Paul n'hésite pas à écrire: "La méditation de la Passion de Jésus Christ est un baume si précieux, et révèle tant de vertus, qu'elle est capable d'adoucir toute douleur."

     1-3-2-Comment annoncer la Passion de Jésus?

Paul de la Croix voulait répandre "en tous lieux le parfum de la connaissance de Jésus." Il voulait réveiller les hommes endormis et les faire renaître en regardant le Crucifié. Paul recommandait pour cela "durant les missions,... qu'on fasse la méditation sur la Passion de Jésus-Christ... enseignant aux gens la façon de s'y exercer le plus facilement possible..." À ceux qui disaient: "Moi, dans la prière, je ne sens rien," Paul répondait: "Méditez la Passion, et vous sentirez quelque chose." C'est par le cœur, en effet, que l'on doit se tenir au pied de la Croix. Par le cœur, on se sent concerné par la contemplation du mystère divin.   

Nous l'avons déjà signalé plus haut: la fréquente méditation du mystère de la Passion, et la révélation que c'étaient ses propres péchés, à lui aussi, qui en étaient la cause, incitaient toujours davantage Paul de la Croix, à réparer. Mais il devait également appeler les pécheurs à se convertir, à revenir à Dieu. Dans un de ses sermons il s'écrie: "Oh! Quel grand mal que le péché! Quel monstre hideux qui oblige ainsi Jésus-Christ à souffrir pour le détruire! Ô pécheur, lis, lis dans ces peines de Jésus la gravité de tes délits, de tes mensonges... Crie et pleure: ah! Mon Sauveur, maintenant, je sais!"

     1-3-3-La lumière de la Passion

Tous les mystiques, hommes et femmes, qui ont été, d'une façon ou d'une autre, associés à la Passion de Jésus, ont tous été, malgré leurs souffrances, des gens heureux; et leur bonheur intérieur était comme une lumière irradiant tous ceux qui les rencontraient. Il en fut de même pour saint Paul de la Croix. Ce dernier confia un jour à l'une de ses correspondantes "qu'un Vendredi Saint, tandis qu'il méditait les mystères de la Passion, tous les instruments de la Passion lui furent gravés dans le cœur... Avec sa Passion, Jésus imprima aussi dans son cœur les douleurs de Sa Sainte Mère. Oh! quelle douleur elle éprouva! Oh! quel amour! Un mélange d'extrême douleur et d'amour excessif!" Paul poursuit sa confidence en indiquant que cette douloureuse mais amoureuse impression de la Passion le faisait gémir à partir du jeudi soir jusqu'au dimanche, chaque semaine. Pourtant son bonheur était alors très grand et il avoue qu'un jour, ne pouvant plus cacher extérieurement sa douleur il pria devant un crucifix qui détacha les bras de la Croix "et le serra très fort, très fort, en le plaçant dans son Très Saint Côté. Il l'y maintint durant trois heures, et il lui sembla être positivement au Paradis."

Paul pleura beaucoup dans sa vie, des larmes soudaines jaillies de son cœur: "Ces larmes, mouvements du cœur sont des moments où l'on sent son cœur percé" par la souffrance de Jésus." Ces larmes "sont comme des caresses, ou mieux, un baiser que le Seigneur donne à l'âme... une suavité mêlée de larmes."

La Passion de Jésus, c'est la manifestation de l'Amour brûlant de Dieu pour ses enfants, les hommes. La Croix est le mystère du dépouillement de Jésus qui se donne totalement pour notre salut, mais c'est aussi"un feu dévorant qui imprime en nos cœurs le désir d'être crucifié." Le feu qui embrasait Paul embrasait aussi ses premiers compagnons dont les cœurs brûlaient de la même flamme. C'est une ardeur d'amour qui purifie et brille au milieu des ténèbres du monde pécheur pour redonner un sens à la vie des hommes éloignés de Dieu, des hommes qui offensent Dieu. Paul considère que "pour Dieu, être offensé, c'est être crucifié par le non-amour des hommes."

Certains témoignages, notamment venant de son frère Antoine, laissent entendre que Paul aurait eu une ou plusieurs visions de l'enfer. Antoine rapporte: "Une nuit, il fut transporté par la main des anges en enfer où il vit les peines des damnés, comme plus tard lui-même le confirma. Et, en effet, durant tout le temps où j'ai été son compagnon, je l'ai entendu dans les prédications qu'il faisait de l'enfer, représenter avec une telle énergie ces peines, et les mettre en relief avec tant de zèle, qu'il démontrait bien en pratique les avoir vues."

Force nous est, à nous hommes du XXIème siècle, de constater l'incroyable actualité du message de saint Paul de la Croix, message qu'il a transmis à tous ses religieux.

     1-3-4-Gethsémani

On ne peut séparer Gethsémani de la Croix. C’est pourquoi ceux qui vivent la Croix du Christ sont également amenés à vivre son agonie à Gethsémani. Pour de nombreux mystiques, et pour Paul de la Croix en particulier, cette agonie se manifestait sous la forme d’une certaine mélancolie, d'une tristesse à la vue de ses péchés et d'une immense souffrance face aux péchés du monde. La méditation de la Passion suscite l’humilité et prépare à la compassion. Paul écrira à Agnès Grazi, une de ses dirigées : "Les serviteurs de Dieu meurent à toutes les consolations. Oh! Quelles désolations il faut endurer, que d’angoisses au-dedans et au dehors, quelles batailles intérieures et extérieures! Quelle aridité, quelle mélancolie! Quelle obscurité dans l’esprit! Que de craintes d’illusions! Que d’inquiétudes pour les abandons, car il semble à l’âme qu’elle a perdu Dieu… mais il y a encore plus, et je ne sais ni le dire ni l’expliquer..." 

Paul a conscience de son propre péché qui est aussi cause de la Passion du Christ; il demandera souvent des prières à son intention car il se sentait "toujours plus enseveli dans la colère de Dieu et sous son redoutable fouet, juste châtiment de ses grands péchés…"

     1-3-5-Le combat spirituel et les nuits des sens et de l'esprit (voir annexe 5)

Paul de la Croix décrit l'un de ses combats: "Combat pénible entre la chair et l’esprit. Les passions s’agitent, de concert avec les afflictions véhémentes du cœur qui bondissait et me faisait trembler de la tête aux pieds, à tel point que les os me faisaient mal. Tout semblait me faire violence pour m’inciter à partir. Tentations horribles contre Dieu, alors prière à Marie. L’âme se croit abandonnée et dans une grande misère. Mais ces tentations contre Dieu disparaissent en un éclair…. Le démon en reste confus et s’enfuit…"  Étrange: Paul désire ces épreuves afin de souffrir et craint qu’elles disparaissent. Mais "cette peur provient du désir de l’âme de suivre Jésus dans les souffrances.

Je voudrais que tout le monde puisse comprendre la grande grâce que Dieu fait par sa miséricorde, quand Il envoie la souffrance, et surtout quand la souffrance est sans soulagement. L’âme est alors purifiée comme l’or dans le feu… Elle se tient uniquement fixée à la volonté très sainte de son Époux chéri Jésus, désirant être crucifiée avec Lui, parce que cela est plus conforme à son Bien-aimé Dieu, lequel dans toute sa très sainte vie n’a fait autre choix que de souffrir."

Pour Paul de la Croix, les tempêtes de la nature étaient un peu comme l'image du combat spirituel et de la nuit des sens. Ce combat spirituel, "cette lutte, est très profitable à l'âme; par la souffrance du combat, elle se purifie à la manière du rocher qui, un peu encrassé avant la tempête, devient plus propre après la bourrasque, ayant été nettoyée par le mouvement des vagues. Il est vrai cependant qu'il faut toujours veiller à demeurer en Dieu, sans tenir compte des tempêtes d'inquiétudes des pensées qui nous assaillent; constatant qu'il n'en tire rien, et qu'avec l'aide de Dieu on ne craint rien, l'ennemi s'enfuit, confus..."(Journal spirituel – le 23 décembre 1720)

     1-3-6-Confidences de Paul de la Croix

Parfois, pensant aux épreuves rencontrées par sa congrégation, Paul livrait quelques confidences à ceux en qui il avait particulièrement confiance. Ainsi, à Sœur Gandolfi, en 1723, il avoue: "Oh! Quelle colère éprouve le diable envers cette œuvre!... J'espère faire la volonté de Dieu, mais je demeure toujours sur mes gardes: priez fort!"  Et plus tard: "Le Seigneur me fait cheminer au travers des tonnerres, des tempêtes, des neiges... Je n'ai d'autre désir que de faire avec perfection la très sainte Volonté de Dieu dans la vie, dans la mort, dans le temps et dans l'éternité

Et aussi: "Celui qui est uni à l'intérieur avec le Fils du Dieu Vivant en porte l'image aussi à l'extérieur par un exercice continuel de vertus héroïques, et surtout d'une souffrance vertueuse qui ne se lamente ni à l'intérieur, ni à l'extérieur..."

     1-3-7-Ou pâtir, ou mourir

Paul de la Croix reprend souvent des expressions de Thérèse d'Avila, puis il les développe. Ainsi s'associant au cri de Thérèse: "Ou souffrir ou mourir!" Paul développe, pour un correspondant, une pensée difficile:"Notre doux Jésus a poussé de plus profondes racines dans votre cœur, si bien que vous direz désormais: Souffrir et non mourir!... Ou bien: Ou souffrir ou mourir!... Ou mieux encore: Ni souffrir ni mourir, mais une transformation totale dans le bon plaisir de Dieu… L’amour a une vertu unitive et fait siennes les souffrances du Bien-Aimé. Si vous vous sentez tout pénétré au dedans et au dehors des souffrances de l’Époux divin, réjouissez-vous; mais je puis dire que cette joie ne se trouve que dans la fournaise de l’amour divin, car le feu qui pénètre jusqu’à la moelle des os, transforme l’âme aimante en celui qu’elle aime; et comme l’amour s’y mêle d’une façon sublime à la douleur, et la douleur à l’amour, il en résulte un mélange amoureux et douloureux, mais si parfait qu’on ne distingue plus l’amour de la douleur, ni la douleur de l’amour, d’autant plus que l’âme aimante jouit dans sa douleur et trouve du bonheur dans son amour douloureux.

Persistez dans la connaissance de votre néant, et soyez fidèle à pratiquer les vertus, surtout à imiter le doux Sauveur dans sa patience, car c’est là le point capital du pur amour. Vous ne devez jamais négliger de vous offrir vous-même en holocauste à la Bonté infinie de Dieu; ce sacrifice doit se faire dans le feu de la divine charité; allumez-le avec un bouquet de myrrhe, je veux dire, au moyen des souffrances du sauveur. Tout cela veut être fait à portes closes, c’est-à-dire dans l’éloignement de tout ce qui est sensible, dans la foi pure et simple."

Paul de la Croix comprend que "l'oraison de souffrance est un grand don que Dieu fait à l'âme... Il ne faut pas fuir l'oraison pendant ces temps si douloureux, parce que la souffrance ne diminuerait pas, au contraire, l'âme s'affligerait sans profit... L'âme que Dieu veut attirer à une sainte union avec Lui doit passer par ce chemin du pâtir..." D'où la nécessité de la souffrance dans l'oraison. D'où la primauté de la prière sur les œuvres, car "les dons de Dieu ne sont donnés et reçus que dans le Cœur à cœur avec Lui." On ne donne à son prochain que ce que l'on a reçu de Dieu dans l'oraison.

Paul de la Croix avance dans l'oraison de souffrance: il pâtit sans consolation, mais il ne désire pas de soulagement. Il continue à se tenir mystiquement sur le Calvaire, et il écrit des réflexions qui peuvent nous déconcerter: "je voudrais que tout le monde puisse comprendre la grande grâce que Dieu nous fait par sa miséricorde quand il envoie la souffrance, et surtout quand la souffrance est sans soulagement. L'âme est alors purifiée comme l'or dans le feu... L'âme se tient alors uniquement fixée à la volonté très sainte de son Époux chéri, désirant être crucifiée avec lui, parce que cela est plus conforme à son bien-aimé Dieu..."

1-4-La contemplation mystique[2] 

     1-4-1-Les expériences mystiques

Parfois, Paul de la Croix, dans une très haute lumière de foi, voyait son âme s'immerger dans l’amour infini de Dieu, et désirer se séparer du corps. Il lui venait alors "beaucoup de lumière à propos des tourments de la Passion de Jésus, au point de désirer d’être uni à Dieu à la perfection, au point de vouloir sentir totalement ses tourments et être mis en croix avec lui." Ou bien il entrait dans un "grand recueillement et une grande ferveur mêlée de larmes... et recevait une grande connaissance de lui-même et de ses misères... ainsi que la douleur de voir 'son Cher Dieu' offensé.." Ce grand recueillement "consistait en de grandes affections et des entretiens amoureux avec l’Époux. Puis dans sa grande pauvreté, s’entremêlaient la douleur et l’amour, avec grandes larmes et suavité."

Dans la mystique et la spiritualité de Paul de la Croix, la Passion de Jésus rejoint inévitablement son Sacré-Cœur. En effet, l’évocation des souffrances de Jésus engendre une immense reconnaissance envers son Sacré-Cœur. Paul fit des expériences mystiques qu'on "ne peut comprendre qu’en Dieu… L’âme est fascinée par ce qu’elle ressent… On sent une grande douleur que ne viennent apaiser ni consolations spirituelles, ni rien d’autre… Je dis alors à mon Jésus que ses croix sont la joie de mon cœur… mais aussi de la crainte d’amour, la crainte de blesser l’amour."

Tout ceci débouche sur l’Eucharistie qui conduit à la connaissance des secrets du Sacré Cœur de Jésus d'où découlent des sources d’eau vive. Paul recevait souvent, dans la prière, le don des larmes de joie et de tendresse quand son cœur devenait lui aussi "source d’eau vive". L'Eucharistie c'est Jésus Lui-même, et Paul n'hésitait pas à affirmer que "les mouvements de tendresse (envers notre prochain) naissaient des affections amoureuses envers l'Eucharistie."

     1-4-2-La perception de l'infini de Dieu

Paul de la Croix donne les trois degrés de la contemplation mystique: l'appel de Dieu et la conversion, la nuit des sens, l'entrée dans le Cœur de Dieu. C'est la perte de soi dans la mer immense du feu de l'Amour, le sein de Dieu, "ce feu qui pénètre jusqu'à la moelle des os et transforme celui qui aime en l'aimé... et, mélangeant selon un mode très haut l'amour avec la douleur, la douleur avec l'amour, il se fait un mélange amoureux et douloureux, mais si uni, qu'on ne distingue ni l'amour de la douleur, ni la douleur de l'amour, au point que l'âme, aimant, jouit dans sa souffrance et fait la fête dans son amour douloureux."[3] Cette perception de l'infini de Dieu peut conduire l'âme à "la connaissance de son horrible néant..." qui pourrait être très déstabilisant si cet anéantissement n'était pas, dans l'Infini Tout,"la divine solitude intérieure dans laquelle on apprend tout... L'âme alors se complaît en ce que Dieu soit ce Bien Infini qu'Il est: une mer immense de perfection... Mais s'anéantissant toute avec une haute stupeur amoureuse dans cette grande mer, là elle adore, se tait, aime, est stupéfiée..."

Paul de la Croix a connu dans sa jeunesse, cette stupeur amoureuse "expérience très douce et au-dessus des plus hautes merveilles que l'Immense lui fait comprendre; mais l'exprimer est tout simplement impossible."[4] Heureusement Dieu se fait connaître à travers l'humanité de son Fils, Jésus-Christ, notamment à travers sa Passion, œuvre d'amour par excellence. Pour Paul de la Croix, c'est la méditation de la Croix qui permet à l'homme "de passer hors du temps et de se perdre dans l'éternité." Paul de la Croix n'hésitait pas à affirmer: "L'oraison ou recueillement intérieur nous permet de sortir du temps et de se perdre dans l'éternité. En Dieu il n'y a rien de temporel, mais tout est éternel..."

Et il n'hésitera pas à écrire à sa correspondante[5]"Les communications que vous recevez dans l'oraison, de l'Ineffable Divine Bonté, ne seraient pas de Dieu si vous pouviez les expliquer ou les comprendre.. On comprend sans comprendre; on pense sans penser... Recevez avec action de grâces l'intelligence que Notre Seigneur vous donne de votre néant et de vos malveillances; mais immédiatement, comme un enfant qui a peur, fuyez et cachez-vous dans l'abîme de la divinité, et là reposez sans crainte ni trouble. La crainte de Dieu, qui est un don du Saint-Esprit ne trouble pas; au contraire elle produit une paix plus grande..."

Paul de la Croix précisera plus tard. Il expliquera que le néant dont parlent les spirituels est "un sommeil que viennent rompre les touches amoureuses de Dieu... mort mystique qui détache l'âme de tout ce qui n'est pas Dieu." En effet, quand on aime, on ne voit plus que l'Aimé. L'Amour est une vertu unitive qui fait siennes les peines de l'Aimé, et cela se vit dans la fournaise du divin Amour qui aime et transforme celui qui aime en l'aimé.

Mais attention!

Paul insistera souvent sur l'impossibilité pour une âme contemplative de rapporter et d'expliquer ses expériences mystiques. Il écrira: "On comprend sans comprendre, on pense sans penser les extraordinaires merveilles d'amour que Dieu opère... Les âmes les plus élevées bien que comprenant, ne peuvent formuler ce qu'elles comprennent..."

Le 19 mars 1754 le Père Paul, tout en reconnaissant son impuissance à s'exprimer correctement, confiait cependant à Sœur Gandolfi: "Priez en silence d'amour pour les hommes, selon le mode ineffable qu'Il vous enseigne, sans quitter le désert sacré ni le repos amoureux. Oh! Que dis-je, moi pauvre homme! Si je consommais toute l'encre du monde, je ne pourrais jamais écrire une des plus petites des divines opérations que Dieu fait dans l'âme..."

     1-4-3-Les sécheresses

L'oraison n'est pas toujours facile, mais il faut tenir bon et "ne pas la fuir, car l’âme que Dieu veut unir à Lui doit passer par le chemin du pâtir. Là où l’âme ne sait plus où elle en est."[6] Il ne faut jamais oublierque l’âme qui se tient en oraison est comme un rocher, parce que Dieu la tient dans son infinie charité: le démon jaloux, cherche à la troubler avec des tentations. Mais le bien aimé est là, même si on n’en a pas conscience. Cette lutte est très profitable... Et l’ennemi s’enfuit."

Paul veut que, dans les sécheresses, les âmes se consolent dans la Passion de Jésus. Il écrit: "Dans les sécheresses éveillez doucement votre esprit par des actes d’amour; puis reposez-vous en Dieu sans aucun sentiment ni jouissance; c’est alors que l’âme témoigne le mieux sa fidélité. Faites-vous un bouquet des souffrances de Jésus, et tenez-le sur le sein de votre âme, comme je vous ai dit. Vous pourrez, de temps en temps, en faire mémoire avec amour et douleur, et dire doucement au Sauveur: Ô bon Jésus, comment vois-je votre face gonflée, livide, couverte de crachats! Ô mon amour, comment se fait-il que vous soyez tout plaies! Ô ma Douceur, pourquoi vois-je vos os décharnés? Ah! quelles souffrances! Ah! quelles douleurs! Ô mon doux Amour! pourquoi n’êtes-vous plus qu’une plaie? Ah! souffrances chéries! Ah! Plaies chéries! je veux vous garder toujours dans mon cœur."

     1-4-4-La réparation

Paul de la Croix souffre beaucoup de la situation de l'Église en Angleterre. Il prie beaucoup pour la conversion de ce pays[7]"afin que s'y dresse l'étendard de la sainte foi, afin que s'étendent la dévotion... et l'amour, ainsi que les fréquentes adorations au très Saint Sacrement... Le désir ne me quitta pas de mourir martyr, surtout pour le Très Saint Sacrement, là où l'on n'y croit plus." Paul ajoute: "Le soir... je me suis senti incité à réparer les irrévérences, surtout celles de l'Église, me sentant poussé à réparer celles-ci par des corrections, comme avec la grâce de Dieu je m'attache à le faire." D'une manière générale on doit constater le zèle de Paul de la Croix pour "réparer les irrévérences envers ce sublime Sacrement du Cœur de Jésus."

Voici ce qui pourrait s'adresser directement aux chrétiens de ce début du XXIe siècle. Selon des témoins autorisés, parmi ces irrévérences, Paul de la Croix pensait surtout souillures des animaux entrant dans les églises laissées sans surveillance, aux femmes en tenues négligées ou indécentes, aux personnes discutant avec leurs voisins pendant la messe, mais également "aux hommes d'église, religieux et religieuses, qui répondent à tant d'amour par l'ingratitude et les sacrilèges. Pour réparer tant d'outrages, l'âme aimante doit s'offrir en victime, toute réduite en cendres dans le feu du saint amour..."


[1] Saint Paul de la Croix Prédicateur, de Philippe Plet (Éditions Nouvelle Cité).
[2] tout ce qui est en italique dans ce paragraphe provient du Journal des quarante jours.
[3] Lette à sœur Gandolfi du 10 juillet 1743. Sœur Colomba Gandolfi était clarisse.
[4] Journal 1er janvier 1721.
[5] Lettre à Sœur Gandolfi, du 16 juillet 1754.
[6] Journal des quarante jours.
[7] Le Journal des quarante jours, du 29 décembre 1720.

http://voiemystique.free.fr/leblanc_paul_de_la_croix_20.htm

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Date de dernière mise à jour : 2015-11-24