CONSEILS AUX SUPERIEURS

Saint François de Sales

PASTEURS (XXVI, 96)

Comment un Supérieur doit sortir de la lecture et de la méditation. - Ne pas négliger le bon exemple. - Quel doit être l'abord de ceux qui commandent. - Leur attitude envers ceux qui les visitent. - Les " malades hon- teux " et les remèdes pour les grandes maladies de l'âme. - Suivre une multiplicité de conseils est chose dangereuse.

Un Superieur ne [devroit] sortir de la lecture des saintes Lettres, ni de la méditation, que comme un capitaine sort du camp, pour voir en passant l'armee ennemie, affin de reconnoistre ce qu'on y fait, pour en tirer du profit.

[Il devroit] ressembler aux pasteurs, qui paissent les aigneaux, encores qu'ilz ne leur donnent ni laict ni laine. [Il] ne devroit jamais negliger le moindre exemple pour edifier le prochain, parce que tout ainsy qu'il n'y a si petit ruysseau qui ne meine a la mer, il n'y a trait qui ne conduise l'ame en ce grand Ocean des merveilles de la bonté de Dieu.

L'abord des personnes qui commandent doit estre comme l'entree de la boutique d'un chirurgien, ou l'on ne fait que relever la moustache, anneler les cheveux et faire la barbe. Ilz doivent s'accommoder avec ceux qui les viennent visiter, comme saint Jean, lequel n'ordonnait aux soldatz qui le venoyent treuver au desert sinon de garder les commandemens de Dieu (Lc 3,14). Et comme en une chambre particuliere l'on panse les malades honteux, l'on met le feu et le fer a des playes, l'on tire le tronçon d'une espee du ventre ou la basle du cors, en cette façon le Superieur, apres avoir reconneu la disposition de ceux avec lesquelz il traitte, doit entrer plus avant, et leur tirer de l'ame des vielles habitudes, et par la représentation des horribles conditions du peché, apporter le fer et le feu d'enfer ou les legeres saignees ne servent de rien. Et en effect, il y a des meschans dont les exces pour estre passés en coustume treuvent que le repentir est un crime, l'amendement lascheté et l'innocence une honte et une pure niayserie.

On ne se doit point tant embrouiller la teste d'advis ni en multiplicité de conseilz ; les livres sont plus croyables et moins interessés que ceux en qui nous avons confiance, et il faut prendre garde que les autres se trompans ne nous abusent aussi, et ne sortent d'avec nous comme la guespe, apres avoir laissé son aiguillon.  

IDEM (XXVI, 98)

Porter remède aux moindres murmures.- Avec quelle discrétion un Supérieur doit accorder quelques particularités. - Les enfants qui pleurent. - Bien examiner les sujets avant de les recevoir. - Certains esprits trop prompts sont comme la pierre lancée avec la fronde. - Mieux vaudrait pour un Ordre religieux n'avoir que deux Maisons, plutôt que de les multiplier par la prudence humaine. - Les fondements de la vie religieuse.

Il disoit qu'on devoit en Religion remedier aux plus petitz murmures ; car, comme les grans orages se forment de vapeurs invisibles, les grans troubles viennent de causes fort legeres.

Qu'un Superieur ne doit jamais accorder aucune particularité a un Religieux, si ce n'est avec cette mesme discretion de saint Ignace, et que s'il arrive de leur faire quelque grace, cela ne doit arriver que quand ilz sont dans l'acces de leurs esmotions, comme un peu d'eau dans l'ardeur de la fievre ; mais apres, leur faire connoistre que cela nuit a la santé. Aux mutineries des peuples, on leur permet quelque chose semblable a ce qu'on tire des cabinetz pour appaiser les enfans qui pleurent ; aussi tost qu'ilz ont cessé de pleurer, on le leur oste, et s'ilz recommencent a crier pour le ravoir, au lieu de confitures on prend une petite verge.

Rien ne perd tant les Ordres que le peu de soin qu'on apporte a examiner les espritz de ceux qui se jettent au cloistre. On dit : Il est docte, de bonne mayson, etc., mais l'on oublie qu'il ne se sousmettra qu'avec difficulté a la discipline. On devroit leur représenter plus de rigueur qu'il n'y en a, et ne leur figurer point si avantageusement tant de consolations spirituelles ; car tout ainsy que la pierre, encores que vous la jetties en haut, retombera en bas de son propre mouvement, aussi plus une ame que Dieu veut a son service sera repoussée, d'autant plus elle s'inclinera a ce que Nostre Seigneur voudra d'elle.

Ceux qui prennent ce parti par un despit d'avoir un courage haut avec une basse fortune, apportent plus de desordre parmi les cloistres que de bon ordre en eux. Et lhors que d'autres s'y rendent par un mouvement de promptitude que leur met en l'esprit quelque tendre et peu judicieuse imagination, ilz font ni plus ni moins que la pierre au partir de la fronde, qui demeure arrestee quand l'effect de la machine commence a manquer ; car, a nommer cela par son nom, ce sont des pensees lourdes et grossières, qui s'efforcent en vain de monter vers le Ciel ; ou bien des espritz semblables aux cabanes qui sont sur le rivage d'un fleuve, que la premiere pluye emporte.

Il vaudroit mieux n'avoir que deux Maysons en tout l'Ordre, que de les estendre avec des voyes de prudence humaine ; car tost ou tard les fondemens qui sont sur le sable et ne seront pas en la pierre de Jesus Christ (1 Co 10,4 ; Mt 7,26), feront tomber tout l'edifice. . . .

Voules vous que je vous die ce qu'il m'en semble, Madame ? L'humilité, la simplicité de coeur et d'affection, et la sousmission d'esprit sont les solides fondemens de la vie religieuse. J'aymerois mieux que les cloistres fussent remplis de tous les vices que du peché d'orgueil et de vanité ; parce que, avec les autres offences, on peut se repentir et obtenir pardon ; mais l'ame superbe a dans soy les principes de tous vices, et ne fait jamais penitence, s'estimant en bon estat et mesprisant tous les advis qu'on luy donne. On ne sçauroit rien faire d'un esprit vain et plein de l'estime de soy mesrne; il n'est bon ni a soy ni aux autres.  

MERE CLAUDE AGNES DE LA ROCHE (Orléans) Juillet 1620 (XXVI,338)

Chaque jour, au réveil, dire la parole de saint Bernard : " Qu'es tu venu faire ceans ? " - Ne pas subtiliser, mais avoir une intention droite de tout faire pour Dieu. - Supporter les imparfaites et les aider. - Le maintien extérieur. - Importance de la charge. - La nouvelle Supérieure doit demander à la Sainte Vierge de l'offrir à son divin Fils, et renouveler son âme. - Après cet acte de parfait abandon, Marie la gardera tout le temps de sa vie.

Dieu veut que vous le servies en la conduite des ames, puisqu'il a arrangé les choses comme elles le sont et qu'il vous a donné la capacité de gouverner les autres. Faites une tres grande estime du ministère a quoy vous estes appellee ; et pour le bien faire, tous les jours en vous resveillant, ne manques jamais de dire cette parole que saint Bernard disoit si souvent . " Qu'es tu venu faire ceans ". Qu'est ce que Dieu veut de toy ? Puis, soudain apres, abandonnes vous totalement a sa divine volonté affin quil fasse de vous et en vous tout ce qu'il luy plaira, sans aucune reserve.

Ayes une devotion particuliers a Nostre Dame et vostre bon Ange ; puis, ma Fille, souvenes vous qu'il faut avoir plus d'humilité pour commander que non pas pour obeir. Mais prenes garde aussi de ne pas tant subtiliser sur tout ce que vous feres. Ayes une droitte intention de faire tout pour Dieu et pour son honneur et gloire, et vous destournes de tout ce que la partie inférieure de vostre ame voudra faire laisses-la tracasser tant qu'elle voudra autour de vostre esprit, sans combattre nullement tous ses assautz, ni mesme regarder ce qu'elle fait ou ce qu'elle veut dire, ains tenes-vous ferme en la partie supérieure de vostre ame et en cette résolution de ne vouloir rien faire que pour Dieu et qui luy soit aggreable.

De plus, il faut que vous fassies grande attention sur cette parole que j'ay mise dans les Constitutions, sçavoir, que la Superieure n'est pas tant pour les fortes que pour les foibles, bien qu'il faille avoir soin de toutes, affin que les plus avancees ne retournent point en arriere. Ayes a coeur le support des filles imparfaittes qui seront en vostre charge : ne faites jamais de l'estonnee, quelque sorte de tentation ou d'imperfection qu'elles vous descouvrent, ains tasches a leur donner confiance a vous bien dire tout ce qui les exercera.

Soyes grandement tendre a l'esgard des plus imparfaittes, pour les ayder a faire grand prouffit de leur imperfection. Resouvenes vous qu'une ame grandement impure peut parvenir a une parfaitte pureté, estant bien aydee. Dieu vous en ayant donné la charge et le moyen, par sa grace, de le pouvoir faire, appliques-vous soigneusement a le faire pour son honneur et gloire. Remarques que celles qui ont le plus de mauvaises inclinations, sont celles qui peuvent parvenir a une plus grande perfection. Gardes vous de faire des affections particulières.

Ne vous estonnes nullement de voir en vous beaucoup de fort mauvaises inclinations, puisque, par la bonté de Dieu, vous aves une volonté supérieure qui peut estre regente au dessus de tout cela. Prenes un grand soin de maintenir vostre extérieur en une sainte esgalité. Que si vous aves quelque peyne dans l'esprit, qu'elle ne paroisse point au dehors. Maintenes vous dans une contenance grave, mais douce et humble, sans jamais estre legere, principalement avec des jeunes gens. Voyla, ce me semble, ce a quoy il faut que vous prenies garde, pour rendre a Dieu le service qu'il a desiré de vous.

Mais je desire grandement que vous fassies attention fort souvent sur l'importance de la charge que vous aures, non seulement d'estre Superieure, mais d'estre au lieu que vous seres. La gloire de Dieu est jointe a ceci et la connoissance de vostre Institut ; c'est pourquoy il faut que vous relevies fort vostre courage, en luy faysant entendre l'importance de ce a quoy vous estes appellee.

Aneantisses vous fort profondément en vous mesme de voir que Dieu veuille se servir de vostre petitesse pour luy faire un service de si grande importance. Reconnoisses vous fort honnoree de cet honneur, et vous en alles courageusement supplier Nostre Dame qu'il luy plaise vous offrir a son Filz comme une creature tout absolument abandonnee a sa divine volonté, vous resolvant que, moyennant sa grace, vous vivres désormais d'une vie toute nouvelle, faysant maintenant un renouvellement parfait de toute vostre ame, détestant pour jamais vostre vie passee avec toutes vos vielles habitudes.

Alles donq, ma chere Fille, pleyne de confiance qu'apres avoir fait cet acte parfait du saint abandonnement de vous mesme entre les bras de la tres sainte Vierge, pour vous consacrer et sacrifier derechef au service de l'amour de son Filz, elle vous gardera tout le tems de vostre vie en sa protection, et vous présentera derechef a sa Bonté a l'heure de vostre mort.  

IDEM 1620-1622 (XXVI, 356)

Parler très peu de soi-même. - L'affabilité ne doit pas empêcher l'exercice de l'autorité. - La gravité avec les séculiers. - Ne pas cacher le bien qui se fait à la Visitation. - Rapports avec les Carmélites, les Jésuites et les Minimes. - Ce qu'il faut faire au parloir. - La Vie, Passion et Mort de Notre-Seigneur sont les meilleurs sujets d'oraison. - Certaines âmes sont attirées à une plus grande simplicité. - Marque d'une bonne oraison. - Ce que la Supérieure peut permettre. - Discrétion qu'elle doit observer. - Ne rien faire de plus que la Communauté. - La sainte Communion et la reddition de compte. - La charité. - Regarder Dieu.

Maintenant je vous dis : Ne parles que le moins qu'il se pourra de vous mesme ; mays ceci, je le dis tout de bon, retenes le bien et faites y attention. Si vous estes imparfaitte, humilies vous au fond de vostre coeur et n'en parles point ; car cela n'est que l'orgueil, qui fait que vous penses en dire beaucoup, affin que l'on n'en treuve pas tant que vous en dites. Parles peu de vous, mais je dis peu.

Ayes un grand soin de maintenir vostre extérieur parmi vos filles en telle mediocrité entre la gravité et la douceur et l'humilité, que l'on reconnaisse que si bien vous les aymes tendrement, que vous estes aussi la Superieure; car il ne faut pas que l'affabilité empesche l'exercice de l'authorité. J'appreuve fort que les Superieures soyent Superieures, se faysant obeir, pourveu que la modestie et le support soyent observés. Ayes envers les séculiers une sainte gravité ; car tandis que vous estes jeune, il faut observer soigneusement cela. Que vostre rire soit moderé, et mesme envers les femmes, avec lesquelles on peut avoir un peu plus d'affabilité et de cordialité. Il ne faut pas entendre par cette gravité qu'il faille estre severe ou renfrognes ; car il faut conserver tous- jours une gracieuse serenité. Devant les jeunes gens, quoy que de profession ecclésiastique, ayes pour l'ordinaire vos yeux rabaissés, et soyes courte en paroles avec telles gens, observant tous-jours de proffiter a leurs ames, en faysant voir la perfection de vostre Institut. Je ne dis pas la vostre, ains celle de vostre Institut, non en paroles, que fort simplement, ne le loüant que comme on parle un chacun de soy mesme, ou de ses parens, c'est a dire courtement et simplement.

Loües grandement les autres Ordres et Religions, et le vostre au dessous des autres choses, bien que vous ne devies pas cacher que vous vives paisiblement, et disant, quand l'occasion s'en presente, le bien qui se fait, simplement.

Faites tous-j ours grand cas des Seurs Carmelites, et vous entretenes en leur amitié par tout ou vous seres, tesmoignant tous-jours que vous en faites grande estime et que vous les aymes chèrement. Entretenes vous fort avec les Peres Jesuites et communiques volontier avec eux, comme aussi les Peres de l'Oratoire et les Peres Minimes ; prenes conseil d'eux tous ou vous en aures besoin, et particulièrement des Peres Jesuites.

Ne soyes pas du tout tant retenue a relever le voile comme les Seurs Carmelites, mais pourtant uses de discretion pour cela, faysant voir, quand vous le leveres, que c'est pour gratifier ceux qui vous parlent; observant de ne gueres vous avancer des treilles, ni moins d'y passer les mains que pour certaines personnes de qualité qui le desirent.

Pour ce qui. est de l'orayson, il faut que vous observies de faire que les sujetz sur quoy on la fera soyent sur la Mort, Vie et Passion de Nostre Seigneur ; car c'est une chose fort rare que l'on ne puisse proffiter sur la considération de ce que Nostre Seigneur a fait. En fin, c'est le Maistre souverain que le Pere eternel a envoyé au monde, pour nous enseigner ce que nous devons faire : et partant, outre l'obligation que nous avons de nous former sur ce divin Modele pour ce sujet, nous devons grandement estre excités a considerer ses oeuvres pour les imiter, parce que c'est une des plus excellentes intentions que nous puissions avoir pour tout ce que nous avons a faire et que nous faysons, que de les faire parce que Nostre Seigneur les a faites, c'est a dire prattiquer les vertus parce que Nostre Seigneur les a prattiquees et comme il les a prattiquees. Ce que pour bien comprendre, il faut fidellement peser, voir et considérer dans ce : " Parce que nostre Pere l'a fait en telle façon je le veux faire, " en enclosant l'amour envers nostre divin Sauveur et Pere tres aymable ; car l'enfant qui ayme bien son bon pere a une grande affection de se rendre fort conforme a ses humeurs et de l'imiter en tout ce qu'il fait.

Il se peut faire pourtant qu'il y ayt certaines ames exceptees lesquelles ne peuvent s'arrester ni occuper leur esprit sur aucun mistere ; elles sont attirees a une certaine simplicité devant Dieu, toute douce, qui les tient en cette simplicité, sans autre considération que de sçavoir qu'elles sont devant Dieu et qu'il est tout leur Bien, demeurant ainsy utilement. Cela est bon; mais il me semble qu'il est asses clairement dit dans le livre de l'Amour de Dieu, ou vous pourres avoir recours, si vous en aves besoin, et aux autres qui traittent de l'orayson.

Mais, generalement parlant, il faut faire que toutes les filles, tant qu'il se peut, se tiennent en l'estat et methode d'orayson qui est la plus seure, qui est celle qui tend a la reformation de vie et changement de moeurs, qui est celle que nous disions premièrement, qui se fait autour des mysteres de la Vie et de la Mort de Nostre Seigneur. Et il ne faut pas tous-jours croire les jeunes filles qui ne font que d'entrer en Religion, quand elles disent qu'elles ont de si grandes choses ; car bien souvent ce n'est que tromperie et amusement. C'est pourquoy il faut les mettre au train et aux mesmes exercices que les autres ; car si elles ont une bonne orayson, elles seront bien ayses d'estre humiliees et de se sousmettre a la conduitte de ceux qui ont du pouvoir sur elles. Il y a tout a craindre en ces manieres d'oraysons relevees ; mais l'on peut marcher en asseu- rance dans la plus commune, qui est de s'appliquer tout a la bonne foy autour de nostre Maistre pour apprendre ce qu'il veut que nous fassions.

La Superieure peut, en quelque grande et signalee occasion, faire faire deux ou trois jours de jeusne a la Communauté, ou bien seulement aux filles qui sont plus robustes ; faire quelque discipline, plus librement que de jeusner, car c'est une mortification qui ne nuit point a la santé, et partant, toutes la peuvent faire en la sorte qu'on la fait ceans. Mais il faut tous-jours observer de n'introduire point les austérités en vos Maysons; car ce seroit changer vostre Institut, qui est principalement pour les infirmes.

La Superieure doit sans doute de tems en tems visiter les cellules des Seurs pour empescher qu'elles n'ayent rien en propre ; mais pourtant il faut faire cela si discrettement, que les Seurs ne puissent point avoir de juste rayson de penser que la Superieure ayt quelque desfiance de leur fidelité, soit en cela, soit en autre chose. Car il le faut tous-jours observer discrettement, ne les tenant ni trop resserrees ni trop en liberté ; car vous ne sçauries croire combien c'est une chose nécessaire de se tenir en cet entredeux.

Pour moy, j'appreuverois fort que vous ne fissies rien que de suivre simplement la Communauté en toutes choses, soit aux mortifications, ou en quoy que ce soit. Il me semble que ce devroit estre la prattique principale d'une Superieure que d'aller devant ses filles en cette simplicité, que de ne rien faire ni de plus ni de moins qu'elles font ; car cela fait qu'elle est grandement aymee, et qu'elle tient merveilleusement l'esprit de ses filles en paix. J'ay grandement envie que l'histoire de Jacob soit tous-jours devant vos yeux, affin de faire comme luy, qui ne vouloit pas seulement s'accommoder au pas de ses enfans, mais encor a ceux-la mesme de ses aigneletz (Gn 33,13).

Et quant a ce qui est de la Communion, je voudrois que l'on suivist l'advis des confesseurs ; quand vous aves envie de communier quelquefois extraordinairement, que vous prissies leurs advis. Pour communier une fois toutes les semaines de plus que la Communauté, vous le pouves bien faire, et a vostre tour comme les autres ; et mesme pour communier plus souvent extraordinairement. Vous feres ce que ceux qui auront soin de vous trouveront bon, car il leur faut laisser conduire cela.

Il sera bon, ma chere Fille, que vous vous assujettissies a rendre conte tous les mois, ou les deux ou trois mois, si vous voules, au confesseur extraordinaire, ou mesme au confesseur ordinaire, s'il est capable,ou tel autre que vous jugeres ; car c'est un grand bien que de ne rien faire que par l'advis d'autruy.

Il ne me semble pas que vous devies maintenant faire plus d'attention sur aucune autre prattique que sur celle de la tres sainte charité a l'endroit du prochain, en le supportant doucement et le servant amoureusement ; mais en sorte que vous observies tous-jours de conserver l'authorité et gravité de Superieure, accompagnée d'une sainte humilité.

Quand vous aures jugé que quelque chose se doit faire, marches seurement et sans rien craindre, regardant Dieu le plus souvent que vous pourres. Je ne dis pas que vous soyes tous-jours attentive a la presence de Dieu, mais que vous multipliies le plus qu'il se pourra les retours de vostre esprit en Dieu.

A la suite de ces conseils, la Mère de la Roche a écrit: : " C'est ce dernier point que, de tout mon coeur, j'ay promis a mon Dieu de pratiquer fidelement, moyennant sa grace, ayant pris Nostre Dame protectrice de cette mienne résolution. " 

MERE PAULE-JERONYME DE MONTHOUX, Nevers Décembre 1620-1621 (XXVI,339) cf XIX,365

La prise d'habit doit se faire à la grille du choeur. - Vanité et discrétion. - Les mères et les filles s'appellent "Seurs ". - Conduite à tenir à l'égard des malades. - On peut admettre des Novices d'un autre Ordre ; pour les Professes, il faut une dispense de Rome. - N'appeler le médecin que pour la vraie nécessité. - Avis touchant les Pères spirituels. - Raisons qui peuvent dispenser du jeûne. - Demander ce dont on a besoin est plus parfait que de se laisser à " la providence des Superieurs ". - Murmures contre la Supérieure. - Ce que la destinataire doit faire au début de sa charge, soit pour les séculiers, soit pour les Soeurs. - Ne pas s'exempter facilement de l'Office. - Attitude au parloir. - Les prétendantes opiniâtres et négligentes ne doivent pas être reçues. - Confiance aux Pères Jésuites. - Exercer les veuves. - Attirer doucement les Soeurs qui sont dans la peine. - Quelques autres points d'observance.

Tenes vostre courage en Dieu, vives saintement en sa Providence, res-jouisses vous d'avoir quelque chose a meriter pour luy, car en cela consiste le vray estat des enfans de sa Bonté.

Quand les filles n'ont que 14 ans, il y a peu a dire pour les recevoir, si d'ailleurs elles sont bien conditionnées ; et quand les filles ont fait leur essay dans la Maison on ne les fait pas sortir pour leur donner l'habit, ains tout cela se fait a la grille, parce qu'il a esté treuvé plus a propos pour eviter la presse et se conformer aux autres.

Pour celles qui ont la voix bonne et en tirent trop de complaysance il sera tres bon de les priver parfois de tenir les premiers rangs en telles charges, si ce sont filles qui ayent l'esprit fort a supporter la mortification; mais neanmoins il y en a auxquelles il est besoin de donner quelque complaisance au chant des Offices pour les y encourager, en les portant tous-jours de referer tout a Dieu en mortifiant la vanité. On ne peut donner une regle absolue sur ce sujet ; le tout depend de la prudence de la Superieure.

Quant a celles qui desirent les premiers rangs et charges parce qu'elles sont anciennes, en cela la Superieure doit faire selon qu'elle le jugera pour le mieux, sans avoir esgard a telles faiblesses ; car c'est en cela ou il faut rompre et mortifier la volonté et propre estime, sans faire semblant de rien. Faire le tout prudemment et suavement ; la Constitution n'est-elle pas pour cela, affin de rompre les affections et attachemens aux charges ?

Pour les meres et filles qui sont Religieuses, je vous respons en un mot qu'elles se doivent appeller Seurs tout ainsy comme les autres ; mais je ne treuve pas bon qu'on en reçoive facilement ensemble, si ce n'estoyent filles ou femmes extraordinaires et de grande considération.

Pour les malades qui semblent ne prendre playsir a parler des choses bonnes, il faut en cela suivre la discrétion, car il ne les faut pas importuner, mais suavement leur dire de tems en tems quelque chose de bon, sans faire des longs discours. Et faut qu'en l'infirmerie l'ordre soit de lire au tems de la lecture au moins un quart d'heure ; non pas que les malades le facent, si cela les incommode, mais quelqu'autre en leur presence. Et pour leur traittement, il faut user de prudence pour leur faire recevoir les viandes, sans toutesfois tesrnoigner d'appreuver leur douilletterie, car il faut les gouverner comme malades, et néanmoins, imperceptiblement, les tenir en sousmission et obéissance. Il y en a qui tesmoignent la faiblesse du sexe, car si on les veut un peu tenir en devoir au tems de leurs maladies, elles se mettent au descouragement, s'imaginant d'estre abandonnées de Dieu et des créatures ; que s'il leur semble que la Superieure n'ayt essayé que c'est d'estre malade, elles prendront plus mal ce qui viendra d'elle : et nean- moins le support ne procede que de la grace de Dieu, quoy que l'expérience y serve en quelque façon pour la connoissance de cette infirmité.

Suit maintenant vostre demande, ma Seur, si on peut recevoir des Religieuses d'un autre Ordre ? Il est certain qu'on le peut, pourveu qu'elles ne soyent pas Professes ; si elles le sont, on ne le peut sans dispense de Rome. Pour les recevoir, il leur faut faire poser leur habit et les faire habiller honnestement et modestement selon leur qualité ; on n'y doit point faire de différence, voire mesme il les faut mieux espreuver que pas un'autre.

Il ne faut pas appeller le medecin que pour la vraye necessité et tous-jours avec dispense pour chaque malade, si ce n'est que l'on fust bien pressé ; l'on ne leur doit parler des filles que fort discrettement et en sorte que la modestie y soit observee.

Touchant les Peres spirituels, il est malaysé d'en donner une regle ; les difficultés que vous aves sceu estre arrivees ailleurs vous ont fait faire cette demande. La prudence est icy grandement nécessaire pour traitter avec eux comme il faut, mais tous-jours avec humilité et douceur, en tenant néanmoins la regle droitte et ferme pour ce qui est de l'observance des Regles et de l'esprit de la Visitation.

Du jeusne, j'approuve grandement que personne ne s'en dispense de soy mesme ; mays si l'on en a besoin, il en faut laisser le soin a ceux qui ont charge de nous. Et si l'on vous remet a vostre choix, prenés le jeusne, car il est mieux de ne flatter pas le cors que de l'attendrir, si ce n'est pour les raysons suivantes : si le jeusne vous rend chagrine ou donne des estourdissemens de teste, ou bien si l'on est travaillé de quelquedouleur, il n'y a -point de doute que l'on ne doit pas jeusner si cela accroist la douleur; car l'Église ordonne le jeusne pour macerer un peu ceux qui sont sensuelz et pour faire pénitence ; mais ceux qui en reçoivent de l'incommodité qui empesche l'esprit de ses fonctions, l'on en peut dispenser, mais non pas de soy mesme. Si en prenant quelque petite chose l'on peut mieux porter le jeusne, l'on le doit faire sans scrupule ; mais si une fille ne peut supporter du fruit ou de la resinee, l'on peut luy donner un oeuf au tems qu'il est permis d'en manger. Mais de manger autant pesant que feroit une poire, il ne seroit pas a propos, d'autant qu'un oeuf est fort leger ; si ce n'est que l'on ne se peust pas passer a si peu, car alhors l'on peut manger davantage : la discrétion doit gouverner le tout. Il y a plus de perfection a demander ses nécessités que de se laisser a la providence des Superieurs, qui ne doivent pas se lasser a observer celle ci et celle la. La Superieure doit donner rondement et franchement les soulagemens aux Seurs, mais elle les doit rendre simples a les demander. Pour celles qui sont tendres, il faut mespriser leur mal et se moquer d'elles mesmes: mais néanmoins, si l'on connoist qu'elles en ayent nécessité, il les faut soulager gracieusement.

Si une Seur murmurait contre la Superieure, treuvant a redire a ses actions, il ne faudroit en façon quelconque luy en rien tesmoigner ; mais si le murmure estoit d'importance, il faudroit prier une de celles qui les auroit ouy, d'advenir celle qui auroit murmuré, en particulier, sans luy donner a connoistre que la Superieure en sçache rien.

Quand les séculiers parlent a la Superieure de sa charge, il ne faut pas qu'elle dise beaucoup de paroles d'humilité, mais seulement qu'elle seroit bien ayse qu'on luy enseignast et que l'on ne l'y a mise que pour apprendre.

Il faut, au commencement de sa supériorité, qu'elle soit condescendante a contenter la curiosité des espritz, en leur respondant asses familierement selon les demandes que luy feront les séculiers, et mesrne aux Seurs de dedans, ayant un grand soin de les contenter ; et en cet abord il faut qu'elle donne une grande estime des Constitutions et qu'elle aye un grand soin de tenir les Seurs dans l'estroitte observance des menües choses, comme de lever ses habitz, fermer les portes apres soy, en leur faysant concevoir la sincérité des Constitutions qui n'obligent point a peché quand il n'y a point de négligence.

Il faut que la Superieure ayt une grande discrétion pour ne pas s'exempter des Offices, estant au parloir, si ce n'est qu'elle soit avec des personnes de respect, ou affligees, ou quelque affaire de la Mayson; alhors il faudroit patienter ; mais les autres, il leur faut dire humblement que c'est l'heure de l'Office ; hors de ce tems la, il s'y faut assujettir autant que l'on le requerra. Elle pourra lever le voyle devant les seigneurs de l'Eglise, devant les Evesques, devant les Princes et grans seigneurs. Il faut entrer au parloir tous- jours le voyle baissé, mesme devant les femmes, et s'il n'y a point d'homme on le peut lever. Il ne faut point donner a manger au parloir et ne toucher que rarement la main des séculiers.

L'on doit prendre garde de ne point rejetter des filles pour des choses legeres ; mais il faut prendre garde aussi de n'en point recevoir de celles qui sont opiniastres et negligentes a se corriger de leurs defautz et tout ensemble malicieuses ; mais si l'on voit qu'elles eussent [assez] de force a se surmonter, il faut alhors user de patience, en leur donnant du tems a se surmonter et corriger. Il ne faut pas que la Superieure s'informe des pechés particuliers lhors que les prétendantes luy rendent conte de l'histoire de leur vie ; la Directrice leur doit apprendre de le rendre ainsy : J'ay esté autrefois adonnee a la vanité, ayant beaucoup perdu de temps a cela ; j'ay esté sujette a la cholere ou a l'humeur melancholique. La Maistresse doit tout dire a la Superieure, quoy que la prétendante ne voulust pas ; mays la Superieure ne doit en façon quelconque en donner rien a connoistre a la Novice de le sçavoir.

L'on peut parler librement aux Peres Jesuites et leur faut donner une grande confiance, mais avec beaucoup de respect. L'on leur peut mesme parler en particulier, quand quelque Seur en a nécessité.

Il faut exercer les vefves, pour spirituelles qu'elles soyent, a la simplicité de la Communauté, mesme des exercices intérieurs.

La Superieure doit escouter les peynes abjectes des Seurs comme celle qui n'y pense pas, et pour les Seurs qui en sont en peyne et celles qui ne les disent pas, il faut charitablement leur aller au devant ; tout de mesme a celles qui sont trop tardifves a rendre conte, les attirer doucement.

L'on ne doit laisser lire des livres ou sont des autres Regles, affin que cela ne serve de tentation ; mesme il y en a qui ne permettent pas de lire les Chroniques de saint François a cause de cela.

La Superieure peut donner, s'il y a des commodités a la Mayson. Il faut eviter deux extrémités : d'estre trop liberale et aussi trop retenue. Il sera bon de s'informer s'il y a des pauvres, affin de les assister de quelque chose.

C'est a son choix de rendre conte ou a un Pere, ou au Confesseur, ou a son Ayde, et rien du tout si elle ne veut.

Si le Confesseur demandait souvent de parler a une Seur, il la faudroit mettre en quelque office qui l'occupast, affin d'avoir dequoy s'excuser.

La Superieure, en visitant les lavettes des Seurs, ne doit point lire les lettres du Pere spirituel ni de nostre Mere de Chantal ; mais pour les autres, elle les peut lire si elle veut.

Revu sur un ancien Manuscrit conservé à la Visitation de Bourg-en-Bresse. 

SUPERIEURES VISITATION 1615-1622 (XXVI, 345)

Grand honneur d'être appelées à la conduite des âmes ; comment faut-il s'en acquitter ? - Les Supérieures doivent suivre les voies de Dieu et non les leurs. - Qualités de l'homme intérieur. - Comment agir avec les inférieures revéches et orgueilleuses. - Suivre l'esprit de douceur et cultiver surtout les âmes. - Souhaits du Saint aux Supérieures.

Puisque c'est le haut point de la perfection chrestienne de conduire les ames a Dieu, l'aymant qui a attiré Jesus Christ du Ciel en terre pour y travailler et consommer son oeuvre dans la mort et par la Croix, il est aysé de juger que celles qu'il employe a cette fonction se doivent tenir bien honnorees, s'en acquittant avec un soin digne des espouses de Celuy qui a esté crucifié et est mort comme un Roy d'amour, couronné d'espines, parmi la trouppe de ses esleus, les encourageant a la guerre spirituelle qu'il faut soustenir icy bas pour arriver a la celeste Patrie promise a ses enfans.

Ainsy, mes cheres Filles, celles que Dieu appelle a la conduite des ames se doivent tenir dans leurs ruches mystiques ou sont assemblées les abeilles celestes pour rnesnager le miel des saintes vertus, et la Superieure, qui est entre elles comme leur roy, doit estre soigneuse de s'y rendre presente, pour leur apprendre la façon de le former et conserver. Mais il faut travailler cette oeuvre et cette sainte besoigne avec une entiere sousmission a la sainte Providence, puisant dans le sein du Pere celeste les moyens convenables a cet employ.

Puisque vous tenes, mes cheres Filles, la place de Dieu dans la conduite des ames, vous deves estre fort jalouses de vous y conformer. Observes ses voyes et non les vostres, soustenant fortement son attrait dans chacune, en leur aydant a le suivre avec humilité et sousmission, non a leur façon, mais a celle de Dieu que vous connoistres mieux qu'elles tant que l'amour propre ne sera pas aneanti, car il fait souvent prendre le change, et tourner l'attrait divin a nos manieres et suites de nos inclinations.

Portes tous-jours a cet effect sur vos levres et par vos langues le feu que vostre ardent Espoux a apporté en terre (Lc 12,49) dans les coeurs, a ce qu'il consomme tout l'homme extérieur, et en reforme un intérieur (Ep 3,16 ;4,22 ; Col 3,8) , tout pur, tout amoureux, tout simple et tout fort a bien soustenir les espreuves et exercices que son amour luy suggerera en leur faveur, pour les purifier, perfectionner et sanctifier.

Mais si quelques unes se rendoyent contraires a cette conduite, vous pourries, prenant sujet de les y exercer, leur faire voir leur ignorance, leur peu de rayson et de jugement de s'amuser aux présomptions et fauses imaginations que produit la nature depravee; combien l'esprit humain est opposé a Dieu, dont les secretz ne sont revelés qu'aux humbles (Mt 11,25 ; Lc 10,21) ; qu'il n'est pas question, en la Religion, de phi- losophes et de beaux espritz, mays de graces et de vertus, non pour en discourir, mais pour les prattiquer humblement ; leur faysant faire et ordonnant des choses difficiles a faire et comprendre et qui soyent humiliantes, pour les destacher insensiblement d'elles mesmes et les engager a une humble et parfaitte sousmission a l'ordre des Superieures, lesquelles aussi doivent avoir une grande discretion a bien observer le tems, les circonstances et les personnes.

Serves vous volontier des conseilz, lhors qu'ilz ne seront point contraires au projet que nous avons resolu, de suivre en tout l'esprit d'une suave douceur et de penser plus a l'intérieur des ames qu'a l'extérieur ; car en fin, la beauté des filles du Roy est au dedans ( Ps 44,14), qu'il faut que les Superieures cultivent, si elles n'ont elles mesmes ce soin, crainte qu'elles ne s'endorment dans leur chemin et ne laissent esteindre leurs lampes par négligence ; car il leur seroit dit indubitablement comme aux vierges folles se présentant pour entrer au festin nuptial : je ne vous connois point (Mt 25,11).

Je vous recommande a Dieu pour obtenir ses saintes graces dans vos conduites, affin que, tout a son gré et par vos mains, il façonne les ames, ou par le marteau, ou par le ciseau, ou par le pinceau, pour les former toutes selon son bon playsir, vous donnant a ce dessein des coeurs de peres, solides, fermes et constans, sans omettre les tendresses de meres qui font desirer les douceurs aux enfans, suivant l'ordre divin qui gouverne tout avec une force toute suave et une suavité toute forte (Sg 8,1).  

PASTEURS DE L'EGLISE, Conduite des - (XXVI, 96)

Comment un Supérieur doit sortir de la lecture et de la méditation. - Ne pas négliger le bon exemple. - Quel doit être l'abord de ceux qui commandent. - Leur attitude envers ceux qui les visitent. - Les " malades hon- teux " et les remèdes pour les grandes maladies de l'âme. - Suivre une multiplicité de conseils est chose dangereuse.

Un Superieur ne [devroit] sortir de la lecture des saintes Lettres, ni de la meditation, que comme un capitaine sort du camp, pour voir en passant l'armee ennemie, affin de reconnoistre ce qu'on y fait, pour en tirer du prouffit.

[Il devroit] ressembler aux pasteurs, qui paissent les aigneaux, encores qu'ilz ne leur donnent ni laict ni laine. Il ne devroit jamais negliger le moindre exemple pour edifier le prochain, parce que tout ainsy qu'il n'y a si petit ruysseau qui ne meine a la mer, il n'y a trait qui ne conduise l'ame en ce grand ocean des merveilles de la bonté de Dieu. L'abord des personnes qui commandent doit estre comme l'entree de la boutique d'un chirurgien, ou l'on ne fait que relever la moustache, anneler les cheveux et faire la barbe. Ilz doivent s'accommoder avec ceux qui les viennent visiter, comme saint Jean, lequel n'ordonnait aux soldatz qui le venoyent treuver au desert sinon de garder les commandemens de Dieu (Lc 3,14). Et comme en une chambre particuliere l'on panse les malades honteux, l'on met le feu et le fer a des playes, l'on tire le tronçon d'une espee du ventre ou la basle du cors, en cette façon le Superieur, apres avoir reconneu la disposition de ceux avec lesquelz il traitte, doit entrer plus avant, et leur tirer de l'ame des vielles habitudes, et par la représentation des horribles conditions du peché, apporter le fer et le feu d'enfer ou les legeres saignees ne servent de rien. Et en effect, il y a des meschans dont les exces pour estre passés en coustume treuvent que le repentir est un crime, l'amendement lascheté et l'innocence une honte et une pure niayserie.

On ne se doit point tant embrouiller la teste d'advis ni en multiplicité de conseilz ; les livres sont plus croyables et moins ïnteressés que ceux en qui nous avons confiance, et il faut prendre garde que les autres se trompans ne nous abusent aussi, et ne sortent d'avec nous comme la guespe, apres avoir laissé son aiguillon.  

 

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