2eme lettre à la Duchesse de Sessa

Saint jean de dieu 1

Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de Notre Dame la Vierge Marie toujours pure. Dieu avant tout, et par-dessus tout ce qui est au monde! Amen Jésus.

Dieu vous garde, ma sœur bien-aimée en Jésus-Christ, très noble, très vertueuse, très généreuse et très humble duchesse de Sessa! Oui, que N-S Jésus-Christ vous garde et vous protège, vous, toute votre famille et tous ceux qu'il plaira à la divine volonté! Amen Jésus.

Cette lettre est pour vous donner de mes nouvelles et vous faire part de mes épreuves, de mes besoins et de mes angoisses qui, tous les jours, ne cessent de croître et de plus en plus. Plus lourdes aussi, d'un jour à l'autre sont mes dettes, et plus nombreux mes pauvres dont beaucoup arrivent mal habillés, mal chaussés, couverts de plaies et de poux. II me faut un homme ou deux, rien que pour échauder cette vermine en une bassine d'eau bouillante. Et cette besogne va durer tout l'hiver, jusqu'au mois de mai. Vous le voyez, ma sœur en Jésus-Christ, mes difficultés augmentent, chaque jour et de plus en plus.

Voici que Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu rappeler à lui l'une de ses filles qui l'aimait si ardemment! Dona Francisca, fille de don Bernardino, le neveu du marquis de Mondéjar. Notre-Seigneur l'a comblée de tant de grâces durant sa vie, sur cette terre, qu'elle fit toujours beaucoup de bien aux pauvres. Tous ceux qui, pour l'amour de Dieu, la sollicitaient ne manquaient jamais de recevoir la sainte aumône. Personne ne s'en allait triste de chez elle, mais chacun se retirait réconforté par les bonnes paroles, les bons exemples et les bons conseils de cette bienheureuse demoiselle. Elle a fait tant de bonnes œuvres que, pour les raconter, il faudrait un gros livre. Dans quelque temps, j'écrirai plus en détail les belles actions de cette bienheureuse demoiselle doña Francisca.

Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu la posséder, dès à présent, près de Lui où elle est pleine de vie et de santé, jouissant du bonheur et de la paix: tel est notre sentiment et notre conviction à nous tous qui l'avons connue.

La volonté divine, les bonnes inspirations de Jésus-Christ et la grâce dont il la prévenait l'inclinaient à faire du bien à tous, tant par ses conseils que par ses aumônes. En tout et pour tout, Notre-Seigneur lui donnait grâce.

Aussi, c'est notre conviction, en vertu de tout ce qu'elle fit sur la terre, nous qui l'avons vue agir et qui la connaissions, nous ne pouvons nous empêcher d'affirmer qu'elle repose à présent dans la paix de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec tous les anges de la Cour céleste.

Ils ont vivement ressenti sa mort tous ceux qui la connaissaient, pauvres ou riches; avec juste motif, et beaucoup plus que quiconque, je devais en être éprouvé, en raison des conseils et des consolations que doña Francisca me prodiguait. Si triste que je fusse en entrant chez elle, jamais je n'en sortais sans être consolé et avoir profité d'un bon exemple. Puisqu'il a plu à Notre-Seigneur de nous combler ainsi, qu'il soit béni à jamais, car il sait mieux que nous ce qu'il fait et connaît avant nous nos besoins! .

Ma sœur bien-aimée dans le Christ Jésus, j'ai voulu vous faire part de mes peines, de mes angoisses et de mes besoins, car je sais que vous y compatissez, comme je le ferais moi-même à votre égard. Je vous dois beaucoup, bonne duchesse, et je n'oublierai jamais que vous m'avez toujours bien traité et beaucoup mieux que je ne le méritais. Qu'au ciel, Notre-Seigneur Jésus-Christ vous paye de retour, qu'il vous ramène sain et sauf le bon duc de Sessa, votre très humble mari, et vous donne des fils de bénédiction, pour le servir et l'aimer par-dessus tout ce qui est au monde!

Mettez votre confiance en Jésus-Christ seul : votre mari reviendra bientôt, le corps et l'âme en bonne santé. Ne soyez ni tourmentée ni triste car, à l'avenir, vous vous sentirez plus gaie que vous ne l'avez été jusqu'ici, et pour lors, vous tiendrez pour vrai ce que je vous ai dit, m'appuyant sur Jésus-Christ seul.

Dieu avant tout, et par-dessus tout ce qui est au monde! Pour moi, je ne sais rien; mais Jésus-Christ sait tout! Avec son secours divin, vous aurez la consolation de voir bientôt votre humble mari que j'aime si cordialement. Je suis bien à sa charge et à celle de toute sa maison. Combien de fois ne m'a-t-il pas libéré de mes dettes, de mes engagements, et soulagé par ses bénites aumônes, inscrites par les anges au livre de vie, dans le ciel, où vous attend un grand trésor, à votre arrivée là-haut! Bonne duchesse, vous en jouirez à jamais, vous et votre humble mari, le bon duc de Sessa. Plaise à Notre-Seigneur le ramener bien vite en votre présence et vous donner des fils de bénédiction pour rendre grâce ensemble à ce divin Maître de tout ce qu'il fait et nous donne, comme toujours vous le faites! Si parfois il nous envoie des épreuves et des afflictions, c'est pour notre profit et notre plus grand mérite.

Dans la douleur, mon plus grand soulagement et ma meilleure consolation sont de regarder et de contempler Jésus-Christ crucifié, de méditer sa très sainte Passion, ses souffrances et ses angoisses. Il a enduré tout cela sur terre pour nous, pécheurs, méchants, ingrats et sans cœur. Quoi, à la vue de tant de souffrances imméritées, supportées par l'agneau sans tache, nous voudrions encore, nous rechercherions le repos et le bonheur, sur cette terre où afflictions et peines de toutes sortes ont été le partage de Jésus-Christ, notre Créateur et notre Rédempteur! Qu'espérons-nous donc avoir ? Ah oui, bonne duchesse, si nous voulons bien y réfléchir, cette vie n'est autre chose qu'une guerre continuelle. En cet exil, en cette vallée de larmes, c'est notre partage de chaque jour, combattus que nous sommes, sans cesse, par trois mortels ennemis: le monde, le démon et la chair.

Le monde nous appelle avec ses vices et ses richesses, nous promet une vie longue et nous dit: " Allons! Toi qui es jeune, abandonne-toi à ton bon plaisir; quand tu seras vieux, tu te corrigeras " .

Le démon nous tend sans cesse des pièges et des filets pour nous faire trébucher et tomber; il nous empêche de faire le bien et de pratiquer la charité; il nous plonge dans le souci des biens temporels pour écarter le souvenir de Dieu et du soin, que nous devons avoir, de garder notre âme pure et de l'enrichir par les bonnes œuvres. A peine sortis d'une préoccupation, nous tombons en une autre. " Oui, bientôt, disons-nous, aussitôt cette affaire terminée, je veux amender ma vie " , et répétant ainsi " bientôt, bientôt " , nous n'arrivons jamais à échapper aux séductions du démon, jusqu'à ce qu'enfin survienne l'heure de la mort et que disparaissent tous les faux biens, promis par le monde et le démon. Car tels le Seigneur nous trouvera, tels il nous jugera. Il serait donc bon de nous corriger à temps, et de ne pas faire comme ces gens qui disent : " Demain ! " , toujours " Demain ! " , et jamais ne commencent.

L'autre ennemi, le plus dangereux, est comme un voleur domestique et familier qui, avec de belles paroles et sous de bonnes apparences, s'efforce sans cesse de nous entraîner à la perdition: c'est la chair, notre corps, qui ne veut que bien manger, bien boire, bien se vêtir, bien dormir, travailler peu et s'adonner au vice et à la vaine gloire.

Contre ces trois ennemis, la protection, l'aide et la grâce de Notre-Seigneur nous sont bien nécessaires. Il faut aussi nous humilier profondément, quitter tout pour Jésus-Christ, notre tout, placer notre confiance uniquement en lui, confesser sincèrement tous nos péchés aux pieds du confesseur, accomplir la pénitence imposée, ne plus jamais pécher pour l'amour de Jésus-Christ seul; et s'il nous arrive de faillir, nous confesser souvent. Ainsi nous pourrons vaincre ces ennemis dont j'ai parlé.

Surtout, ne nous fions pas à nous-mêmes, sous peine de tomber mille fois par jour dans le péché, mais mettons notre confiance en Jésus-Christ seul. Pour sa bonté, pour son amour seul, évitons le péché, la médisance; ne faisons ni tort ni mal au prochain, mais souhaitons-lui ce que nous voudrions qu'on nous fît à nous-mêmes. Désirons aussi le salut de tous les hommes et aimons, servons Jésus-Christ seul, pour lui-même et non par crainte de l'enfer. Si possible, que notre confesseur soit bon et savant, de bonne réputation et de sainte vie.

Tout cela, ma sœur en Jésus-Christ, vous le savez mieux que moi, et quand vous voudrez bien m'adresser quelques bons conseils, je les recevrai bien volontiers, comme venant de ma sœur en Jésus-Christ.

Et maintenant, ma très chère et bien-aimée sœur, envoyez-moi de vos nouvelles. Comment allez-vous, dites-moi, depuis le départ de don Alvaro et de don Bernardino, vos oncles très nobles, très vertueux et très humbles, mes frères en Jésus-Christ que j'aime beaucoup ? Dieu leur paye de retour le bon accueil qu'ils me font toujours, partout où je les rencontre! Qu'au ciel, Notre Seigneur reçoive leurs âmes et qu'il les conduise sains et saufs auprès de votre très humble, très noble, très vertueuse et très généreuse mère, dora Maria de Mendoza, toujours désireuse d'être agréable à Notre-Seigneur et de le servir!

Vous me direz s'ils ont fait bon voyage et comment ils vont. Donnez-moi aussi quelques bonnes nouvelles du bon duc, votre très humble mari - tout bien qui lui arrive me réjouit beaucoup. Comment va-t-il et où est-il ? Plaise à Notre-Seigneur le ramener bien vite! Qu'il lui conserve la santé du corps et de l'âme, ainsi qu'à toute sa famille et à tous ceux qu'il plaira à la divine volonté! Amen Jésus.

Ô ma sœur très aimée, bonne et humble duchesse! Comme vous vous trouvez seule et séparée du monde, dans ce château de Baéna, entourée de vos très vertueuses demoiselles et de vos très honorables et estimables dames, peinant et travaillant de jour et de nuit pour ne pas rester oisive ni gâter le temps en vain; vous voulez prendre exemple sur Notre-Dame la Vierge Marie, toujours pure. Bien que Mère de Dieu, reine des anges et souveraine du monde, elle tissait, en effet, et travaillait tout le jour pour assurer son entretien; mais de nuit et une partie du jour, elle priait, en sa retraite, pour nous faire comprendre qu'après le travail, nous devons rendre grâce à Notre-Seigneur Jésus-Christ. N'use-t-il pas envers nous d'une si grande miséricorde qu'il nous donne le manger, le boire, le vêtement et tout, sans aucun mérite de notre part ? S'il n'y mettait du sien, à quoi serviraient nos efforts, notre habileté, notre application.

Sans cesse, vous vous adonnez au travail et aux œuvres de miséricorde: vous faites réciter à tous et à toutes la doctrine chrétienne et les quatre prières qu'ordonne notre mère l'Eglise; vous faites instruire les ignorants.

Sans cesse aussi, vous avez l'esprit fixé sur la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sur ses plaies sacrées: vous lui dites que vous l'aimez lui seul, plus que tout ce qui est au monde; que vous voulez et aimez tout ce qu'il veut et aime, et détestez ce qu'il déteste; qu'enfin, pour son amour, pour sa bonté et non pour aucun autre intérêt, vous voulez faire le bien et la charité aux pauvres et aux personnes nécessiteuses. Et maintenant, ma sœur, pardonnez-moi d'être toujours si prolixe, en mes lettres, bien que je ne vous écrive pas tout ce que je voudrais, car je suis souffrant, malade des yeux et dans une extrême nécessité. Que Notre-Seigneur Jésus-Christ vous la fasse connaître!

Du travail que j'ai commencé, je ne puis venir à bout car, occupé à remettre à neuf tout l'hôpital, j'ai encore beaucoup de pauvres. Grandes sont les dépenses qui se font ici, et il faut subvenir à tout sans revenus; mais Jésus-Christ y pourvoit et moi, je ne fais rien.

Je voudrais me rendre promptement en Andalousie, jusqu'à Zafra et Séville; mais je ne le puis avant la fin de ce travail, de peur qu'il ne soit mal fait. D'autre part, j'ai tant de dettes et ma pauvreté est si grande que je ne sais que faire.

Ma sœur très aimée en Jésus-Christ, j'ai dépêché là-bas Angulo, pour vendre le blé ou pour le prendre, suivant ce qui vous semblera le mieux; mais le fait est que j'ai grand besoin d'argent pour le travail en cours et pour m'acquitter de quelques dettes qui " m'arrachent les yeux . "

N'ayant pas de quoi payer ceux qui viendraient porter ce blé, et le transport étant cher, mieux vaudrait donc le vendre, ce me semble; mais voyez, ma sœur, ce qui, d'après vous, est préférable.

Angulo a sur lui le bon de blé et ma procuration faite par un notaire. Pour l'amour de Notre-Seigneur, qu'il ne revienne pas sans quelques secours, d'une manière ou de l'autre!

Angulo de retour, nous partirons aussitôt, tous deux, pour Séville et Zafra, voir le comte de Féria et le duc d'Arcos. Car maître d'Avila, qui est allé les visiter, se trouve actuellement par là.

Par bonheur, qu'il plaise à Notre-Seigneur que ces personnages me délivrent de quelques-unes de mes dettes! Mieux vaut que j'y aille moi-même plutôt que de leur envoyer des lettres; ils ont tant d'occupations et si nombreux sont les pauvres auxquels ils donnent l'aumône que, s'il n'y a pas là quelqu'un pour leur rafraîchir la mémoire, ils oublient aussitôt ce qu'on leur envoie dire; et ce n'est pas étonnant, car ces seigneurs sont assaillis par les pauvres, qui leur donnent beaucoup de soucis. C'est, du reste, maître d'Avila qui me fait dire de me rendre là-bas, avec Angulo.

Ma sœur en Jésus-Christ, que Notre-Seigneur vous rende, au ciel, l'aumône de quatre ducats que vous avez remise à Angulo pour ces pauvresses et pour les frais de son voyage; il m'a mis au courant de tout et m'a dit combien vous compatissiez à mes épreuves.

Pardonnez-lui s'il n'a pu repasser par chez vous, car il avait quelques lettres à porter.

Enfin, ma chère sœur en Jésus-Christ, je vous en prie, pour l'amour de Notre-Seigneur, prenez en pitié mes épreuves, mes angoisses et mes besoins, afin que Dieu vous fasse miséricorde à vous, à tous les vôtres et à tous ceux qu'il plaira à sa divine volonté. Amen Jésus .

Bonne duchesse, ma sœur en Jésus-Christ, faites mes compliments à votre très vertueuse gouvernante et dites-lui de prier Dieu pour moi; je prierai aussi pour elle. Faites de même à l'égard de toutes les dames et demoiselles très humbles et très vertueuses de votre maison et dites-leur de prier aussi pour moi, car j'ai à livrer de rudes combats.

Saluez aussi pour moi mon très cher frère, maître Jean (qu'il m'écrive et me dise ce qu'il devient), tous les gentilshommes et tous les serviteurs de votre très noble maison.

Que tous prient Notre-Seigneur Jésus-Christ de m'accorder la grâce de vaincre le monde, le démon et la chair, d'observer ses saints commandements, de garder et de croire tout ce qu'enseigne et croit notre sainte Mère l'Eglise, de confesser avec sincérité et contrition tous mes péchés, d'accomplir la pénitence imposée par le confesseur, et enfin d'aimer et servir Jésus-Christ seul. Je demanderai aussi tout cela pour eux.

A doña Isabelle, la musicienne, faites aussi mes compliments et dites-lui que Notre-Seigneur Jésus-Christ lui accorde de croître de plus en plus en vertus.

Jean d'Avila, mon compagnon, que j'appelle toujours Angulo (mais dont le vrai nom est Jean d'Avila), va se rendre là-bas.

Ma sœur très aimée, bonne duchesse de Sessa, envoyez moi un autre anneau ou quelque autre chose qui soit de votre main, pour que j'aie de quoi mettre en gage. L'autre anneau a été si bien employé que vous le possédez déjà au ciel.

Si la très humble gouvernante et toutes les dames et demoiselles ont quelques menus objets d'or ou d'argent, qu'elles me les envoient pour les pauvres et pour les placer au ciel. Oui, qu'elles me les envoient, je me souviendrai d'elles.

Notre-Seigneur vous garde et vous protège, bonne duchesse, vous, toute votre famille et tous ceux qu'il plaira à la divine volonté! Amen Jésus.

Et quoi qu'il arrive, je suis grandement obligé de prier pour toutes les personnes de votre maison et de votre noble entourage.

Votre bien peu obéissant et bien petit frère Jean de Dieu, prêt à mourir, si Dieu le veut, mais qui attend en silence, espère en Dieu et désire le salut de tous les hommes comme le sien propre. Amen Jésus.

Bonne duchesse, je me rappelle souvent les cadeaux que vous m'avez faits à Cabra et à Baéna, et ces bons petits pains mollets, sans croûte, que vous me donniez pour distribuer. Que Dieu vous accorde le ciel et vous fasse part de ses biens! Amen Jésus.

Deuxième lettre de Saint Jean de Dieu à la Duchesse de Sessa

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