3eme lettre à la Duchesse de Sessa

Saint jean de dieu 1

(Que cette lettre soit remise à l'humble et généreuse dame, doña Maria de los Cobos y Mendoza, épouse du noble et vertueux seigneur don Gonzalo Fernandez de Cordoue, duc de Sessa, mon frère en Notre-Seigneur Jésus-Christ)

Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de Notre Dame la Vierge Marie, toujours pure, Dieu avant tout, et par-dessus tout ce qui est au monde! Amen Jésus.

Dieu vous garde, ma sœur en Jésus-Christ, bonne duchesse de Sessa, vous, tous les vôtres et tous ceux qu'il plaira à la divine volonté! Amen Jésus.

Ma grande et constante affection pour vous et votre humble mari, le bon duc, fait que je ne puis vous oublier; d'autant plus que je suis votre obligé, votre débiteur. Ne m'avez-vous pas toujours aidé et secouru, dans mes difficultés et nécessités ? Votre charité, vos bénies aumônes ont nourri et vêtu les pauvres de cette sainte maison de Dieu et beaucoup d'autres du dehors. Vous avez toujours très bien agi, comme de bons mandataires et chevaliers de Jésus-Christ. C'est ce qui m'incline, bonne duchesse, à vous écrire cette lettre, car je ne sais si je vous reverrai et parlerai encore. Que Jésus-Christ vous visite et vous parle!

La douleur que j'éprouve d'un si grand mal m'empêche de prononcer la moindre parole et j'ignore si je pourrai achever de vous écrire cette lettre. J'aimerais beaucoup vous voir; priez donc Notre-Seigneur de me donner, s'il lui plaît, la santé. Il sait que j'en ai besoin pour me sauver et faire pénitence de mes péchés. S'il veut bien m'accorder cette grâce, aussitôt remis, j'irai vous voir et vous amènerai les petites filles que vous m'avez demandées.

Ma chère sœur en Jésus-Christ, je pensais vous rendre visite, aux fêtes de Noël, mais le Seigneur en a disposé bien mieux que je ne le méritais.

O bonne duchesse, Jésus-Christ vous récompense, au ciel, des aumônes que vous m'avez faites et de la grande charité que vous m'avez toujours témoignée! Puisse-t-il vous ramener sain et sauf le bon duc, votre très généreux et très humble mari, et vous accorder des enfants de bénédiction; j'espère en Jésus-Christ qu'il en sera ainsi.

Souvenez-vous bien de ce que je vous ai dit, un jour, à Cabra. Mettez votre confiance en Jésus-Christ seul, et par lui vous serez consolée, bien que maintenant vous enduriez de lourdes peines; car, à la fin, il en résultera pour vous plus de bonheur et plus de gloire, si vous les supportez pour son amour .

O bon duc, ô bonne duchesse, soyez bénis de Dieu, vous et toute votre postérité! Puisque je ne peux vous voir, je vous envoie d'ici ma bénédiction, tout indigne pécheur que je sois. Dieu, qui vous a donné la vie et vous a créés, vous accorde aussi la grâce du salut! Amen Jésus. La bénédiction de Dieu le Père, l'amour du Fils et la grâce du Saint-Esprit soient toujours en vous, en tous les hommes, et en moi-même! Amen Jésus.

Jésus-Christ vous console et vous assiste! Car pour son amour, vous m'avez aidé et secouru, ma sœur en Jésus-Christ, bonne et humble duchesse.

S'il plaît à Notre-Seigneur de m'enlever de cette présente vie, j'ai laissé ici des ordres pour qu'à son retour de la Cour, où il est allé, mon compagnon Angulo (je vous le recommande, car lui et sa femme sont très pauvres) vous remette mes armes: ce sont trois lettres en fil d'or sur satin rouge. Je les conserve depuis que je suis entré en lutte avec le monde; gardez-les bien, avec cette croix, pour les donner au bon duc, lorsque Dieu vous le ramènera sain et sauf.

Elles sont sur satin rouge, pour vous rappeler toujours le précieux sang que Notre-Seigneur a répandu en faveur du genre humain tout entier, et sa très sainte Passion. En effet, il n'y a pas de contemplation plus élevée que celle de la Passion de Jésus-Christ; et quiconque est fidèle à cette dévotion ne se perdra pas, avec le secours divin.

Les lettres sont au nombre de trois, car il y a trois vertus qui nous conduisent au ciel. La première est la foi: par elle, nous croyons tout ce que croit et tient notre Mère, la sainte Eglise, nous gardons ses commandements et les mettons en pratique. La seconde est la charité: charité envers notre âme, tout d'abord, en la purifiant par la confession et la pénitence; charité, ensuite, envers nos proches et nos semblables, leur voulant tout ce que nous désirons pour nous-mêmes. La troisième est l'espérance en Jésus-Christ seul: car pour les peines et infirmités supportées par amour pour lui, en cette misérable vie, il nous accordera la gloire éternelle, en considération des mérites de la sainte Passion et dans sa grande miséricorde.

Les lettres sont en or. L'or, ce métal si précieux, pour resplendir et avoir la couleur qui le fait estimer, est d'abord séparé de la terre et de sa gangue originelle, puis plongé dans le feu, où il achève de se purifier et de s'épurer. Ainsi convient-il que l'âme, joyau d'un si grand prix, se détache des joies et des plaisirs charnels de la terre, ne s'attache qu'à Jésus-Christ, reçoive sa dernière purification dans le feu de la charité, au milieu des tribulations, des jeûnes, des disciplines, des austères pénitences, pour devenir précieuse aux yeux de Notre-Seigneur et resplendissante devant la majesté divine.

Cette étoffe a quatre coins, symboles de quatre autres vertus, compagnes fidèles des trois premières dont nous venons de parler: ce sont la prudence, la justice, la tempérance et la force.

La prudence nous incite à juger et à agir en tout avec circonspection, sagesse et d'après les conseils des personnes plus âgées et plus expérimentées.

Par la justice, nous nous conduisons suivant l'équité et rendons à chacun ce qui est sien: à Dieu ce qui est à Dieu, au monde ce qui est au monde.

La tempérance nous apprend à pratiquer les règles de la modération dans le manger, le boire, le vêtement et en tout ce qui est nécessaire à l'entretien de notre corps humain.

Enfin, sous l'empire de la force, nous sommes fermes et constants dans le service de Dieu; nous montrons un visage joyeux dans les peines, les fatigues, les maladies, comme dans la prospérité et les consolations; et nous rendons grâces à Jésus-Christ dans l'un et l'autre de ces états.

Au revers de cette étoffe, une croix en forme d'X rappelle que quiconque veut se sauver doit porter sa croix, suivant le bon plaisir de Dieu et la grâce spéciale qu'il en a reçue. Tous, en effet, tendent au même but, mais chacun chemine dans la voie où le Seigneur le conduit: les uns sont religieux, d'autres clercs, d'autres ermites et d'autres enfin sont mariés. Ainsi, en chaque état, on peut se sauver si l'on veut.

Tout cela, bonne duchesse, vous le savez beaucoup mieux que moi et pourtant, j'ai du plaisir à en parler avec quelqu'un qui me comprend.

Nous avons trois devoirs envers Dieu: l'aimer, le servir, le .révérer. L'aimer par-dessus tout ce qui est au monde, car il est notre Père céleste; le servir, il est Notre-Seigneur, non par désir de la gloire dont il doit gratifier ses fidèles, mais pour sa seule bonté; enfin, le révérer parce qu'il est notre créateur, et nous ne devons avoir sur les lèvres son saint nom que pour lui rendre grâces et le bénir.

Bonne duchesse, trois occupations doivent remplir vos journées: la prière, le travail et les soins à donner à votre corps.

La prière. - Rendez grâces à Jésus-Christ, aussitôt votre lever, le matin, pour ses faveurs et ses bienfaits continuels à votre égard: il vous a créée à son image et à sa ressemblance; il nous a fait la grâce d'être chrétiens. Implorez aussi sa miséricorde, son pardon et priez Dieu pour tout le monde.

Le travail. - Nous devons nous livrer à quelque occupation corporelle honnête pour mériter le pain que nous mangeons et aussi pour imiter Jésus-Christ, qui a travaillé jusqu'à sa mort. Rien du reste n'engendre plus de péchés que l'oisiveté.

Les soins du corps.—Comme le muletier soigne et entretient sa bête pour s'en servir, ainsi convient-il que nous donnions à notre corps ce qui est nécessaire, afin que les forces ne nous manquent pas, au service de Notre-Seigneur.

Ma très aimée et très chère sœur, je vous en prie, pour l'amour de Jésus-Christ, ayez constamment devant l'esprit ces trois vérités: l'heure de la mort, à laquelle personne ne peut échapper, les peines de l'enfer, la gloire et l'infini bonheur du Paradis.

La mort, en effet, pensez-y bien, détruit tout, nous dépouille de tout ce que nous a donné ce misérable monde, et ne nous laisse emporter qu'un pauvre morceau de toile usée et mal cousue.

Si nous mourons en état de péché mortel, des plaisirs de courte durée, des divertissements, oh combien passagers, devront être expiés dans le feu éternel de l'enfer.

La gloire et le bonheur, au contraire, Notre-Seigneur les réserve à ses serviteurs. Ce sont félicités que l'œil n'a jamais vues, que l'oreille n'a jamais entendues et que le cœur de l'homme n'a jamais pu ressentir.

Enfin, ma chère sœur en Jésus-Christ, encourageons-nous tous, pour l'amour de Notre-Seigneur, et ne nous laissons pas vaincre par nos ennemis: le monde, le démon, la chair. Par-dessus tout, ayez toujours la charité, c'est la mère de toutes les vertus.

Chère sœur en Jésus-Christ, mon mal me fait beaucoup souffrir et ne me permet plus d'écrire; je désire me reposer un peu, pour pouvoir vous écrire, ensuite, plus longuement; car je ne sais si nous nous reverrons encore.

Jésus-Christ soit avec nous et avec votre famille. 

 

3eme lettre de saint Jean de Dieu à la Duchesse de Sessa

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