Le cantique spirituel St Jean de la croix

JeandelacroixLE CANTIQUE SPIRITUEL

EXPLICATION

DES STROPHES QUI TRAITENT

DE L'EXERCICE DE L'AMOUR ENTRE L'ÂME

ET LE CHRIST SON ÉPOUX: ON Y EXPOSE

ET ON Y EXPLIQUE QUELQUES POINTS

ET QUELQUES EFFETS DE L'ORAISON

A LA DEMANDE

DE LA MÈRE ANNE DE JÉSUS

PRIEURE DES CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES

DU MONASTÈRE DE SAINT-JOSEPH

DE GRENADE.

1584.

 

PROLOGUE

            Les strophes qui vont suivre, ma Révérente Mère, semblent écrites avec quelque ardeur d'amour du Dieu dont la sagesse et l'amour sans borne atteignent, au dire du livre de la Sagesse (VIII, 1), d'une extrémité du monde à l'autre; l'âme qui en reçoit l'inspiration et le mouvement participe d'une certaine manière à cette abondance et à cette ferveur dans son langage. Aussi je ne prétends point expliquer ces strophes dans toute l'amplitude et la richesse féconde que l'esprit d'amour y a déposées. Ce serait une erreur de croire que les paroles d'amour concernant les connaissances mystiques, comme sont celles des présentes strophes, puissent bien se traduire par le langage. L'Esprit du Seigneur vient au secours de notre faiblesse, dit saint Paul, il habite en nous et demande pour nous des gémissements inénarrables ce que nous ne pouvons ni concevoir ni comprendre assez bien pour le manifester (Rom., VIII, 26). Qui pourra exprimer ce qu'il fait entendre aux âmes pleines d'amour en qui il réside? Qui pourra manifester par des paroles les sentiments qu'il leur donne, ou les désirs qu'il leur inspire? Personne assurément, pas même les âmes qui sont l'objet de telles faveurs. C'est pourquoi elles se servent de figures, de comparaisons et de symboles pour traduire quelques-uns de leurs sentiments et révéler quelque-uns des nombreux mystères dont elles ont le secret, au lieu d'en donner la raison. Il ne faut lire ces comparaisons qu'avec la simplicité de l'esprit d'amour et l'intelligence de la doctrine qu'elles renferment; sinon on les prendrait pour des extravagances plus que pour des paroles raisonnables. C'est ce que nous voyons dans les divins Cantiques de Salomon et dans d'autres livres de la Sainte Écriture. L'Esprit-Saint, ne pouvant nous faire connaître l'abondance de ses sentiments à l'aide de termes vulgaires et communs, emploie des figures et des comparaisons étranges pour nous parler des mystères. Voilà pourquoi les saints Docteurs, malgré tous leurs commentaires et tout ce qu'on pourrait y ajouter, n'ont jamais réussi à expliquer complètement son langage. Ce qu'on en dit d'ordinaire n'en est que la moindre partie.

            Or comme ces strophes ont été composées sous l'influence de l'amour et d'une lumière mystique abondante, il me sera impossible de les expliquer complètement. Telle n'est pas d'ailleurs mon intention. Mon but est seulement d'en donner quelque explication générale, comme Votre Révérence me l'a demandé; ce parti me paraît préférable. Mieux vaut en effet laisser aux paroles d'amour toute leur ampleur, pour que chacun y puise à sa manière et selon sa capacité, que de leur attacher un sens particulier auquel  ne s'accommoderaient pas tous les goûts. On en donnera, il est vrai, quelques explications, mais on ne sera pas obligé de s'y arrêter; car la sagesse mystique dont il est question dans ces strophes est un produit de l'amour; et il n'est pas nécessaire de la comprendre distinctement pour qu'elle produise dans l'âme les effets et les affections de l'amour. Elle agit à la manière de la foi selon laquelle nous aimons Dieu sans le comprendre. Aussi mes explications seront très courtes; il m'arrivera néanmoins de m'étendre sur certains points, que le sujet demandera ou quand s'offrira l'occasion de toucher certaines difficultés ou d'exposer certains effets de l'oraison, qui abondent dans ces strophes; devrai-je aussi nécessairement en expliquer quelques-uns.

            Je laisserai donc de côté les plus communs, et je parlerai brièvement des plus extraordinaires où sont déjà arrivées par la grâce de Dieu les âmes sorties de l'état des commençants. Deux raisons m'y engagent. La première, c'est que les commençants ont déjà beaucoup d'ouvrages écrits à leur intention. La seconde parce que dans cet ouvrage je m'adresse à Votre Révérence qui me l'a demandé, et que par ailleurs Notre-Seigneur vous a accordé la grâce de vous élever au-dessus des débutants et de vous faire pénétrer plus avant dans le sein de son amour divin. Aussi j'espère que, tout en traitant ici de certains points de théologie scolastique au sujet des rapports de l'âme avec son Dieu, il ne sera pas inutile d'avoir parlé à l'esprit d'une manière purement théorique. Sans doute Votre Révérence n'est pas habituée aux exercices de la théologie scolastique qui nous aide à comprendre les vérités divines; mais vous possédez la pratique de la théologie mystique qui s'acquiert par l'amour; or non seulement l'amour nous enseigne les vérités, mais il nous les fait savourer.

            Tout ce que je me propose de dire, je le soumets d'avance au jugement de  personnes plus éclairées que moi, et totalement à celui de notre Mère la sainte Église. Pour donner plus d'autorité à cet écrit, je me propose de ne rien affirmer de moi-même, de ne point me fier à ma propre expérience, ni à ce que j'ai éprouvé, ni à ce que j'ai vu chez des personnes spirituelles ou entendu d'elles; bien que je compte mettre à profit ces deux sources de connaissances. Je veux faire un exposé qui soit confirmé par la Sainte Écriture et s'appuie sur son autorité, du moins dans les parties qui me paraîtront plus difficiles à comprendre. Ma méthode d'ailleurs consistera à citer tout d'abord le texte latin, et aussitôt après j'en ferai l'application au sujet traité.

            Cependant je présente immédiatement toutes les strophes du Cantique; puis je répéterai de nouveau chaque strophe l'une après l'autre selon son ordre, afin d'en donner l'explication, et enfin chacun des vers de la strophe précédera son propre commentaire.

 (La traduction est faite sur le Cantique A et non sur le Cantique B (manuscrit de Jaën). Les additions mises entre parenthèses sont empruntées au manuscrit de Sanlucar, dont le texte espagnol est en note. Elles sont peu nombreuses et courtes.)

STROPHES

ENTRE L'ÂME ET L'ÉPOUX

I

L'ÉPOUSE

Où vous êtes-vous caché,

O Bien-Aimé, et pourquoi m'avez-vous laissée gémissante?

Comme le cerf vous avez fui

Après m'avoir blessée.

Je suis sortie après vous (au lieu du mot triste de la copie, le Saint a mis tras ti)

                                               en criant, et vous étiez parti.

II

Pasteurs, vous qui passerez

Là-haut par les bergeries jusqu'au sommet de la colline,

Si par bonheur vous voyez

Celui que j'aime le plus,

Dites-lui que je languis, que je souffre et que je meurs.

III

Pour rechercher mon Bien-Aimé,

J'irai par ces monts et ces rivages,

Je ne cueillerai pas de fleurs,

Je ne redouterai point les bêtes féroces,

Et je passerai les forts et les frontières.

IV

DEMANDE AUX CRÉATURES

O forêts, ô bois touffus

Plantés par la main du Bien-Aimé,

O prairie verdoyante

Émaillée de fleurs,

Dites-moi si vous l'avez vu passer.

V

RÉPONSE DES CRÉATURES

C'est en répandant mille grâces

Qu'il est passé à la hâte par ces bocages.

En les regardant

Et de sa figure seule

Il les a laissés revêtus de beauté.

VI

L'ÉPOUSE

Ah! qui pourra me guérir!

Achevez de vous donner en toute liberté.

Ne m'envoyez plus

Désormais des messagers

Qui ne savent pas répondre à ce que je veux.

VII

Tous ceux qui vont et viennent

Me racontent de vous mille beautés

Et ne font que me blesser davantage,

Mais ce qui me laisse mourante

C'est un je ne sais quoi qu'ils sont à balbutier.

VIII

Mais comment peux-tu subsister,

O vie, puisque tu ne vis plus là où est ta vie?

Lorsque tendent à te faire mourir

Les flèches que tu reçois

Des sentiments que tu formes en toi du Bien-Aimé!

IX

Pourquoi donc avez-vous blessé

Ce coeur, et ne l'avez-vous pas guéri?

Puisque vous me l'avez ravi,

Pourquoi le laissez-vous ainsi?

Et n'emportez-vous pas le larcin que vous avez commis?

X

Éteignez mes ennuis,

Puisque personne n'est capable de les dissiper.

Mais que mes yeux vous voient,

Puisque vous en êtes la lumière,

Ce n'est que pour vous que je veux m'en servir.

 

 (la copie de Jean ajoute ici la strophe suivante:

Montrez-moi votre présence,

Que votre vue et votre beauté me donnent la mort.

Considérez que la souffrance

De l'amour ne peut se guérir

Que par la présence et la vue de l'objet aimé.

            C'est à partir d'ici que l'ordre des strophes a été changé dans la copie de Jaën, comme on peut le voir par les numéros qui sont entre parenthèses.)

XI (XII)

O fontaine cristalline,

Si sur vos surfaces argentées

Vous faisiez apparaître tout à coup

Les yeux tant désirés

Que je porte dessinés dans mon coeur!

XII (XIII)

Détournez-les, vos yeux, mon Bien-Aimé,

Voici que je prends mon vol.

L'ÉPOUX

Reviens, ma colombe,

Car le cerf blessé

Apparaît sur le sommet de la colline,

Attiré par l'air de ton vol qui le rafraîchit.

XIII (XIV)

L'ÉPOUSE

Mon Bien-Aimé est comme les montagnes,

Comme les vallées solitaires et boisées,

Comme les îles étrangères,

Comme les fleuves aux eaux bruyantes,

Comme le murmure des zéphires pleins d'amour;

XIV (XV)

Comme la nuit tranquille

Lorsque commence le lever de l'aurore,

Comme la musique silencieuse,

Comme la solitude harmonieuse,

Comme le festin qui charme et remplit d'amour.

XV (XXIV)

Notre lit est tout fleuri,

Entouré de cavernes de lions,

Tendu de pourpre,

Établi dans la paix,

Couronné de mille boucliers d'or.

XVI (XXV)

Sur la trace de vos pas

Les vierges courent le chemin,

Le choc de l'étincelle,

Le vin apprêté

Leur fait exhaler un baume divin.

XVII (XXVI)

Dans le cellier intérieur

De mon Bien-Aimé j'ai bu; et quand j'en sortis,

Dans toute cette plaine

Je ne connaissais plus rien,

Et je perdis le troupeau que je suivais précédemment.

XVIII (XXVII)

Là il me donna son coeur,

Là il m'enseigna une science pleine de suavité,

Et moi je lui donnai en réalité

Tout ce qui est à moi, sans rien me réserver,

Là je lui promis d'être son Épouse.

XIX (XXVIII)

Mon âme s'est employée

Ainsi que toutes mes richesses à son service;

Désormais je ne garde plus de troupeau

Et je n'ai plus d'autre office:

Ma seule occupation est d'aimer.

XX (XXIX)

Si donc sur la place publique

Je ne suis à partir de ce jour ni vue ni rencontrée,

Vous direz que je me suis perdue,

Que marchant comblée d'amour,

Je me suis constituée perdue, et j'ai été gagnée.

XXI (XXX)

De fleurs et d'émeraudes

Cueillies dans les fraîches matinées,

Nous ferons les guirlandes

Fleuries dans votre amour

Et tressées par un seul de mes cheveux.

XXII (XXXI)

Ce seul cheveu

Que vous avez vu voler sur mon cou,

Que vous avez considéré sur mon cou,

Vous a retenu prisonnier,

Et un seul de mes yeux vous a blessé.

XXIII (XXXII)

Quand vous me regardiez,

Vos yeux imprimaient en moi votre grâce:

Aussi vous m'aimiez avec tendresse

Et les miens méritaient par là

D'adorer ce qu'ils voyaient en vous.

XXIV (XXXIII)

Daignez donc ne pas me mépriser,

Parce que vous m'avez trouvé le teint noir

Vous pouvez bien désormais me regarder,

Car depuis que vos yeux se sont fixés sur moi,

Vous avez laissé en moi la grâce et la bonté.

XXV (XVI)

Faites la chasse aux renards,

Car déjà notre vigne est en fleur,

Durant ce temps nous prenons des roses

Pour en faire un bouquet en forme de pomme de pin.

Mais que personne ne paraisse sur la montagne.

XXVI (XVII)

Arrête-toi, Aquillon sans vie;

Viens, vent du Sud qui réveilles les amours,

Souffle à travers mon jardin

Afin que ses parfums se répandent,

Et que le Bien-Aimé se rassasiera au milieu des fleurs.

XXVII (XXII)

L'ÉPOUX

L'Épouse est donc entrée

Dans le jardin de délices qu'elle désirait,

Et joyeuse elle repose,

Le cou penché

Sur les doux bras du Bien-Aimé.

XXVIII (XXIII)

Là sous le pommier,

Vous me fûtes fiancée,

Là je vous donnai la main,

Et vous fûtes rachetée

Là où votre mère perdit l'innocence.

XXIX (XX)

O vous, oiseaux légers,

Lions, cerfs, daims bondissants,

Monts, vallées, rivages,

Eaux, vents, ardeurs,

Et vous, craintes qui veillez la nuit.

XXX (XXI)

C'est par la suavité des lyres

Et le chant des sirènes que je vous conjure

Que vos colères cessent,

Ne touchez pas le mur

Pour que l'Épouse dorme avec plus de sécurité.

XXXI (XVIII)

L'ÉPOUSE

O nymphes de Judée,

Tant que sur les fleurs et les rosiers

L'ambre répand son parfum,

Restez dans les faubourgs,

Et veillez à ne pas toucher le seuil de nos portes.

XXXII (XIX)

Cachez-vous, Époux Bien-Aimé,

Tournez votre face vers les montagnes,

Et veuillez n'en rien dire,

Mais regardez les compagnes

De celle qui s'en va par les îles étrangères.

XXXIII (XXXIV)

L'ÉPOUX

La blanche colombe

Est rentrée dans l'arche avec le rameau,

Et déjà la tourterelle

A trouvé son compagnon tant désiré

Sur les rives verdoyantes.

XXXIV (XXXV)

Dans la solitude elle vivait,

Dans la solitude elle a placé son nid,

Dans la solitude la conduisait

Seul son Bien-Aimé

Blessé lui-même d'amour dans la solitude.

XXXV (XXXVI)

L'ÉPOUSE

Jouissons l'un de l'autre, ô mon Bien-Aimé,

Et allons nous voir dans votre beauté

Sur la montagne et sur la colline

D'où coule l'eau limpide,

Pénétrons plus avant dans la profondeur.

XXXVI (XXXVII)

Et ensuite nous irons

Jusqu'aux hautes cavernes de la pierre

Qui sont très cachées,

C'est là que nous entrerons

Et nous y goûterons le suc des grenades.

XXXVII (XXXVIII)

Là vous me montreriez

Ce que mon âme désire,

Là vous me donneriez aussitôt,

O vous qui êtes ma vie,

Ce que vous m'avez donné l'autre jour.

XXXVII (XXXIX)

L'aspiration de l'air,

Le chant de la douce philomèle,

Le bois avec ses attraits

Dans la nuit sereine

Ainsi que la flamme qui consume sans causer de souffrance.

XXXIX (XL)

Personne ne regardait,

Aminadab, non plus, n'a pas paru.

Le siège était levé,

Et la cavalerie

Descendait à la vue des eaux.

 

OU COMMENCE

L'EXPLICATION DES STROPHES

QUE S'ADRESSENT L'ÉPOUX

ET L'ÉPOUSE.

STROPHE PREMIÈRE

Où vous êtes-vous caché,

O mon Bien-Aimé, et pourquoi m'avez-vous laissée gémissante?

Comme le cerf vous avez fui,

Après m'avoir blessée.

Je suis sortie après vous () en criant, et vous étiez parti.

() Au lieu de triste, le Saint a encore corrigé le manuscrit et mis tras ti.

EXPLICATION

            Dans cette première strophe, l'âme éprise d'amour pour le Verbe, Fils de Dieu, son Époux, désire s'unir à lui par claire et substantielle vision, lui expose ses anxiétés d'amour, et se plaint à lui de ce qu'il est absent. Sa plainte est d'autant plus fondée qu'après avoir été blessée de son amour, et s'être détachée de toutes les créatures et d'elle-même, elle doit encore souffrir de l'absence de son Bien-Aimé, car il ne l'a pas dépouillée de sa chair mortelle pour lui permettre de jouir de lui dans la gloire éternelle.

Aussi elle s'écrie:

Où vous êtes-vous caché?

            Ce qui veut dire: O Verbe, ô mon Époux, montrez-moi le lieu où vous vous êtes caché? Par ces paroles, elle demande au Verbe de lui manifester son essence divine, car le lieu où le Fils de Dieu est caché est, d'après saint Jean (I, 18), le sein du Père, c'est-à-dire l'Essence divine inaccessible au regard mortel et caché à toute intelligence humaine. C'est là ce que dit Isaïe en ces termes: « Vous êtes vraiment un Dieu caché (Le copiste avait mis escogido, choisi; mais le Saint l'a corrigé en mettant escondido, caché. Is. XLV, 15). » Aussi il faut bien le remarquer, quelque grandes que soient les communications et manifestations de Dieu, quelque élevées et sublimes que soient les connaissances qu'une âme en reçoive ici-bas, elles ne sont jamais son essence et n'ont rien à voir avec elle. En fait Dieu est encore pour l'âme un Dieu caché. Malgré toutes les perfections qu'elle découvre en lui, elle doit le ragarder comme caché, et se mettre à sa recherche, en disant: Où vous êtes-vous caché? Et en effet les plus hautes communications de Dieu et le sentiment de sa présence sensible ne sont pas un témoignage plus certain qu'il est là que les aridités et la privation de toutes ces faveurs ne prouvent son absence. Voilà pourquoi le prophète Job a dit: Si venerit ad me, non videbo eum; et si abierit, non intelligam, ce qui signifie: « S'il vient à moi, c'est-à-dire Dieu, je ne le verrai pas; s'il s'éloigne, je ne comprendrai pas (Job, IX, 11). » Ces paroles nous laissent entendre que l'âme, malgré les communications, connaissances ou sentiments qu'elle reçoit de Dieu, ne doit pas s'imaginer qu'elle le possède pour cela davantage ou qu'elle lui est unie plus intimement, ou que ce qu'elle peut sentir et entendre est essentiellement Dieu. D'un autre côté, si toutes ces communications sensibles et spirituelles venaient à lui manquer, elle ne doit pas pour cela croire que Dieu lui manque; car, en réalité, il lui est impossible dans le premier cas de savoir avec certitude si elle est en état de grâce, et dans le second de savoir si elle n'y est pas. Le Sage a dit: Nemo scit utrum amore an odio dignus sit: « Aucun homme ne sait s'il est digne d'amour ou de haine (Eccl., IX, 1) ».

            Le but de l'âme dans le présent vers n'est donc pas de demander seulement la dévotion affective et sensible qui ne procure pas la certitude évidente que l'on possède en cette vie la grâce de l'Époux; mais elle demande aussi la présence et la claire vision de son essence dont elle désire avoir la certitude et posséder la jouissance dans la gloire. C'est ce qu'exprime l'Épouse dans les divins Cantiques: désireuse de s'unir à la divinité du Verbe son Époux, elle s'adresse au Père en ces termes: Indica mihi ubi pascas, ubi cubes in meridie: « Indiquez-moi où vous vous nourrissez, où vous vous reposez au milieu du jour (Cant., I, 6). » Or demander où il se nourrit, c'est lui demander de montrer l'Essence du Verbe divin; le Père, en effet, ne se nourrit que dans le Verbe son Fils unique, et c'est en lui qu'il se glorifie. Demander au Père où il repose au milieu du jour, c'est lui adresser la même supplique, car le Père ne se repose et ne se trouve qu'en son Fils (Qui fait ses délices). C'est en lui qu'il met toutes ses complaisances; il lui communique son Essence tout entière au milieu du jour, c'est-à-dire dans l'Éternité, où il l'engendre toujours. Ce que demande l'âme ici, c'est donc cette nourriture dont le Père se rassasie, et ce lit couvert de fleurs du Verbe divin où le Père se repose caché au regard de toute créature mortelle; elle lui dit donc: « Où êtes-vous caché? »

 (Voyons comment cette âme altérée trouvera son Époux, s'unira à lui par amour, autant qu'on le peut ici-bas, et entretiendra sa soif avec cette goutte d'eau vive qui découle de lui et qu'elle savoure en cette vie. Il est donc bon, puisqu'elle s'adresse à son Époux, que nous lui répondions en son nom, en lui montrant l'endroit le plus certain de sa retraite et où elle est assurée de le trouver dans la perfection et la suavité compatible avec cette vie; de la sorte, elle n'ira pas courir en vain sur les traces de ses compagnes. (Manuscrit de Sanlucar.)).

            Il faut remarquer ici, pour trouver cet Époux autant qu'on le peut en cette vie, que le Verbe, en union avec le Père et le Saint-Esprit, réside essentiellement au plus intime de l'âme où il se cache. Aussi l'âme qui doit le trouver par union d'amour doit détacher sa volonté de toutes choses créées, entrer dans un profond recueillement au-dedans d'elle-même, et là, entretenir des rapports pleins d'affection et d'amour avec Dieu, en considérant le monde entier comme s'il n'existait pas. Voilà pourquoi saint Augustin, s'adressant à Dieu dans ses Soliloques, lui dit: « Seigneur, je ne vous ai point trouvé en dehors de moi; c'est que je vous cherchais mal au dehors, puisque vous êtes en moi » (Sol., 31). Dieu est donc caché dans l'âme, et c'est là que le vrai contemplatif doit le chercher en demandant: Où vous êtes-vous caché? »

O Bien-Aimé, et pourquoi m'avez-vous laissée gémissante?

            Elle l'appelle Bien-Aimé pour l'émouvoir davantage et le porter à écouter sa prière. Quand Dieu en effet est vraiment aimé, il écoute très facilement les prières de ceux qui l'aiment. Et alors on peut en toute vérité l'appeler Bien-Aimé, car l'âme est toute à lui, et son coeur est absolument détaché de tout ce qui n'est pas lui. Mais quelques-uns l'appellent l'Époux Bien-Aimé quand il n'est pas réellement leur Bien-Aimé puisqu'ils ne lui ont pas donné complètement leur coeur; voilà pourquoi leur demande n'est pas d'un si haut prix au regard de l'Époux.

            Il est dit ensuite: « Pourquoi m'avez-vous laissée dans les gémissements? » Remarquons que l'absence du Bien-Aimé est un tourment continuel dans l'âme aimante; comme elle n'aime rien en dehors de lui, elle ne trouve en rien le repos et le soulagement qu'elle cherche. A cela, on peut reconnaître si quelqu'un aime Dieu en vérité, ou s'il se contente de quelque chose qui soit moindre que Dieu.

            Saint Paul nous a bien donné à entendre ce qu'est ce gémissement, quand il a dit: Nos intra nos gemimus, exspectantes adoptionem filiorum Dei: « Nous gémissons au dedans de nous, en attendant l'adoption des enfants de Dieu. » (Rom., VIII, 23). Comme s'il avait dit: Au-dedans de notre coeur, là où nous avons le gage du Bien-Aimé, nous sentons ce qui nous tourmente: son absence. Tel est le gémissement que l'âme fait toujours entendre à cause de l'absence du Bien-Aimé. Elle l'exprime surtout quand, après lui avoir fait goûter quelques-unes de ses communications pleines de douceur et de suavité, il la laisse dans la sécheresse et la solitude. Cette conduite lui est extrêmement sensible; voilà pourquoi elle ajoute:

Comme le cerf vous avez fui.

            Remarquons que dans le Cantique des cantiques l'Épouse compare l'Époux au cerf et à la biche des montagnes: Similis est dilectus meus capreae hinnuloque cervorum : « Mon Bien-Aimé est semblable à la biche et au faon des cerfs (Cant. II, 9) », pour signifier la rapidité avec laquelle ils se cachent et se montrent. Ainsi en est-il du Bien-Aimé dans ses visites à l'âme, puis quand il fait sentir son absence après l'avoir visitée; aussi son absence n'en est que plus douloureuse. C'est ce que l'âme donne à entendre en disant:

Après m'avoir blessée.

            Sa pensée est celle-ci: Ce n'était donc pas assez de la peine et du chagrin que cause ordinairement votre absence; après m'avoir blessée davantage d'une flèche de votre amour, et avoir augmenté la passion et le désir de vous voir, vous vous êtes enfui avec la rapidité du cerf, sans me laisser vous saisir un instant.

            Pour une plus ample explication de ce verset, il convient de dire que, sans parler de beaucoup d'autres visites que Dieu fait à l'âme la blessant d'amour et l'attirant à lui, il a coutume de produire certaines touches embrasées; ce sont comme des flèches de feu; elles blessent l'âme, la transpercent et la laissent tout entière embrasée du feu de l'amour. Ce sont là les blessures d'amour proprement dites dont l'âme nous entretient ici. Elles enflamment tellement la volonté que l'âme brûlante de ce feu et de cette flamme d'amour paraît s'y consumer; elle se dégage d'elle-même, se renouvelle tout entière et passe à une nouvelle vie, semblable au phénix qui est consumé et renaît de ses cendres. David en parle ainsi: Inflammatum est cor meum et renes mei commutati sunt, et ad nihilum redactus sum et nescivi : « Mon coeur s'est enflammé et mes reins se sont changés; et, sans le savoir, j'ai été réduit à rien. (Ps. LXXII, 21) » Les reins dont parle le prophète signifient les convoitises et les affections qui toutes s'émeuvent et deviennent divines dans cet embrasement d'amour du coeur; l'âme alors se réduit à rien par amour; elle ne sait plus qu'aimer. Dans ce temps plein d'amour, la transformation des convoitises de la volonté s'opère au milieu d'un tel tourment et d'une telle anxiété de voir Dieu que la rigueur de l'amour lui semble intolérable. Ce supplice néanmoins ne lui vient pas de ce qu'elle a été blessée; elle regarde au contraire ces blessures d'amour comme son salut; ce supplice lui vient de ce que le Bien-Aimé, après l'avoir ainsi blessée, l'a laissée dans sa peine. Il ne l'a pas blessée jusqu'à lui enlever la vie, et lui permettre de le voir dans la claire et splendide vision de l'amour parfait. Aussi l'âme pour manifester et expliquer que la douleur provoquée par cette blessure d'amour vient de l'absence du Bien-Aimé, s'écrie: Après m'avoir blessée.

            La douleur produite par la blessure d'amour est si profonde qu'elle réveille la volonté et la porte avec un élan subit vers la possession du Bien-Aimé dont elle a senti de près la touche d'amour. Avec la même promptitude l'âme a senti l'absence de l'Époux et fait entendre aussitôt ses gémissements; car en un même moment le Bien-Aimé a disparu, s'est caché et l'âme en a été privée; aussi sa douleur et ses gémissements sont d'autant plus profonds que le désir de sa possession était plus vif. Car ces visites de blessures d'amour ne ressemblent pas à d'autres que Dieu fait à l'âme pour la récréer et la satisfaire en la comblant de paix, de suavité et de repos. Celles-là, en effet, il les produit plutôt pour blesser que pour guérir, pour affliger plutôt que pour satisfaire. De fait elles ne servent qu'à aviver nos connaissances, à augmenter nos désirs et par suite nos souffrances. On les appelle les blessures d'amour, car elles sont très savoureuses pour l'âme; aussi elle voudrait mourir mille fois de ces blessures qui la font sortir d'elle-même pour l'unir à Dieu. C'est ce qu'elle donne à entendre dans le vers suivant:

Je suis sortie après vous en criant, et vous étiez parti.

            La blessure d'amour n'a de remède qu'en celui qui l'a faite. Aussi l'âme dit qu'elle est sortie en criant à la suite de celui qui l'avait blessée, en demandant le remède, tant elle est embrasée du feu de cette blessure. Or cette expression « sortir de soi » s'entend de deux manières. Tout d'abord, l'âme sort de toutes les créatures par le mépris et l'horreur qu'elle en conçoit. En second lieu, elle sort d'elle-même en s'oubliant d'une façon complète; elle a une sainte horreur d'elle-même par amour pour Dieu. De son côté, Dieu l'élève à tel point qu'il la fait sortir d'elle-même et de tous ses modes naturels d'agir et crier vers lui. Ces deux manières de sortir s'entendent de cette parole de l'Épouse: je suis sortie. En effet, elles sont toutes deux nécessaires non moins pour aller à la suite du Bien-Aimé que pour entrer avec lui. L'Épouse semble donc dire: O mon Époux, par votre touche, par votre blessure d'amour non seulement vous m'avez tirée de toutes les choses créées en me rendant étrangère à elles, mais vous m'avez fait sortir de moi-même (car on dirait en vérité que Dieu a même séparé l'âme de son corps), puis vous m'avez élevée jusqu'à vous, quand je criais vers vous, complètement détachée de tout pour m'attacher à vous. (La copie avait mis: desasirme de ti, me détacher de vous; le Saint a mis: asirme a ti, m'attacher à vous.) Et vous étiez parti. Lorsque j'ai voulu jouir de votre présence, je ne vous ai point trouvé; je suis restée dépouillée et détachée de tout par amour pour vous, sans pouvoir m'attacher à vous; le tourment de l'amour me tenait comme suspendue entre le ciel et la terre et je ne pouvais m'appuyer ni sur vous ni sur moi.

            Ce que l'âme ici appelle sortir pour aller à la recherche de Dieu, l'Épouse des Cantiques l'appelle se lever, quand elle dit: Surgam et circuibo civitatem, per vicos et plateas quaeram quem diligit anima mea; quaesivi illum et non inveni: « Je me lèverai et je ferai le tour de la ville; je parcourrai les faubourgs et les places publiques pour y chercher mon Bien-Aimé; je l'ai cherché et je ne l'ai pas trouvé (Cant. III, 2). » L'expression se lever au sens spirituel signifie monter d'en bas vers les hauteurs; elle est prise dans le même sens que sortir de soi, c'est-à-dire de la manière basse dont elle aimait Dieu pour arriver à un amour très élevé. Or, l'âme manifeste sa peine de ce qu'elle n'a pas trouvé son Bien-Aimé. Voilà pourquoi celle qui est embrasée d'amour de Dieu vit toujours ici-bas dans ce tourment. Elle s'est déjà donnée à Dieu et attend encore d'être payée de retour, c'est-à-dire qu'on ne lui a pas donné la claire possession et vision de Dieu; elle l'appelle à grands cris; et tant qu'elle est en cette vie, on ne le lui donne pas. Elle s'est déjà perdue d'amour pour Dieu; et sa perte ne lui a procuré aucun gain; car elle ne possède pas encore le Bien-Aimé qui s'est perdu. Voilà pourquoi celui qui éprouve ce tourment pour Dieu montre bien qu'il s'est donné à Dieu et qu'il l'aime. Cette peine et ce tourment que provoque l'absence de Dieu sont d'ordinaire si intenses chez ceux qui s'approchent de la perfection, au temps de ces divines blessures, qu'ils en mourraient si Dieu ne les soutenait. Leur volonté est droite, et leur esprit est bien purifié et bien disposé pour Dieu; et, comme nous l'avons vu, on leur a donné à goûter quelque chose de la suavité de l'amour divin auquel ils aspirent au-dessus de tout; aussi leur tourment dépasse tout ce qu'on en peut dire. Comme à travers une fente on leur a montré un bien immense; et on le leur refuse. Voilà pourquoi leur chagrin et leur tourment sont ineffables.

STROPHE DEUXIÈME

Pasteurs, vous qui passerez

Là-haut par les bergeries jusqu'au sommet de la colline.

Si par bonheur vous voyez

Celui que j'aime le plus,

Dites-lui que je languis, que je souffre et que je meurs.

EXLICATION

            Dans cette strophe l'âme veut se servir d'intermédiaires et de médiateurs près de son Bien-Aimé et les prie de lui dire sa douleur et sa peine. Il est naturel que l'amante, ne pouvant communiquer en personne avec le Bien-Aimé, le fasse par le meilleur moyen possible. Aussi elle veut se servir de ses désirs, de ses affections et de ses gémissements comme de messagers qui sauront bien manifester à l'Époux les secrets de son coeur; voilà pourquoi elle dit:

Pasteurs, vous qui passerez.

            Elle donne le nom de pasteurs à ses affections et à ses désirs, parce qu'ils la nourrissent de biens spirituels. Le mot « pasteur », en effet, signifie nourricier, et c'est par l'intermédiaire des pasteurs que Dieu se communique aux âmes; sans eux il ne se donne pas aux âmes. Aussi il est dit: Vous qui passerez, c'est-à-dire, vous qui sortiez animés d'un pur amour, car ce ne sont que ceux-là qui passeront.

Là-haut par les bergeries jusqu'au sommet de la colline.

            Elle donne le nom de bergeries aux choeurs des Anges par lesquels passent successivement nos gémissements et nos prières pour arriver jusqu'à Dieu. Le sommet de la colline désigne Dieu, car de même que le sommet de la colline est élevé, de même aussi Dieu est l'Élévation suprême: en lui comme du sommet de la colline on découvre et on distingue tout ce qui est en bas; c'est vers lui que sont dirigées toutes nos prières par l'intermédiaire des esprits célestes, comme nous l'avons dit; ceux-ci en effet lui présentent nos suppliques et nos voeux. L'Ange l'assure à Tobie: Quando orabas cum lacrymis et sepeliebas mortuos... ego obtuli orationem tuam Domino: « Quand tu priais avec larmes et que tu ensevelissais les morts, ... j'offrais ta prière au Seigneur (Tob. XII, 12). »

            On peut également entendre par ces pasteurs dont l'âme parle ici les Anges eux-mêmes; non seulement ils portent à Dieu nos messages, mais ils apportent aussi ceux de Dieu à nos âmes; comme de bons pasteurs ils nourrissent en outre nos âmes des douces communications et inspirations de Dieu qui utilise leur ministère; en bons pasteurs ils nous protègent encore contre les loups, c'est-à-dire les démons, et ils nous défendent contre eux.

Si par bonheur vous voyez.

            Elle veut dire: Si par bonheur pour moi vous arrivez à jouir de sa présence, à le voir et à l'entendre. Remarquons bien ici que sans doute Dieu sait et entend tout, qu'il voit et connaît jusqu'à nos moindres pensées; mais on dit qu'il voit nos nécessités lorsqu'il y remédie, ou qu'il entend nos prières quand il les exauce. Toutes les nécessités de l'âme et toutes ses suppliques n'atteignent  pas ce degré où Dieu les exauce; c'est quand il voit dans sa sagesse qu'on y a mis assez de temps, de ferveur et de persévérance, qu'il exauce nos prières et remédie à nos maux, et alors nous disons qu'il nous voit et nous écoute. Nous le constatons dans l'Exode: Il y avait quatre cents ans que les enfants d'Israël subissaient la servitude d'Égypte, quand Dieu dit à Moïse: Vidi afflictionem populi mei in Aegypto, et clamorem ejus audivi et descendi liberare eum: « J'ai vu l'affliction de mon peuple; j'ai entendu ses plaintes et je suis descendu pour le délivrer (Ex. III, 7). » Or il avait toujours vu cette affliction; mais il dit alors qu'il la voit, parce qu'il voulut alors y mettre fin. De même saint Gabriel dit à Zacharie: Ne timeas, Zacharia, quoniam exaudita est deprecatio tua: « Ne crains pas, Zacharie, parce que ta prière a été entendue. » (Luc. I, 13). Cela signifie qu'on lui accordait le fils qu'il demandait depuis de longues années; et cependant Dieu avait toujours entendu sa prière.

            Ainsi donc toute âme doit comprendre que si Dieu ne lui accorde pas un secours immédiat dans la nécessité ou n'exauce pas ses prières, ce n'est pas là un motif pour que Dieu, si elle n'a pas démérité, manque de la protéger au temps voulu et opportun; car il est, comme dit David; Adjutor in opportunitatibus in tribulatione: « Un secours au moment opportun dans la tribulation (Ps. IX, 10). » Quand l'âme dit ici: Si par bonheur vous voyez, comprenez: Si pour mon bonheur le temps et l'occasion sont venus où je pense voir l'accomplissement de mes désirs et de mes suppliques.

Celui que j'aime le plus.

            Cela veut dire: celui que j'aime au-dessus de toutes les créatures. Et alors, pour parler d'une manière parfaite, elle l'aime plus que toutes les créatures quand aucun obstacle ne saurait l'empêcher de faire ou de souffrir quoi que ce soit pour lui. A celui-là donc qu'elle aime le plus, elle envoie pour messagers ses désirs avec mission de lui exposer ses nécessités et ses peines. Aussi déclare-t-elle:

Dites-lui que je languis, que je souffre et que je meurs.

            L'âme exprime dans ce vers trois sortes de nécessités: la langueur, la souffrance et la mort. L'âme qui aime vraiment Dieu souffre ordinairement de son absence de ces trois manières dont nous venons de parler, dans ses trois puissances: l'entendement, la volonté et la mémoire. L'entendement languit parce qu'il ne voit pas Dieu, qui est sa santé. La volonté souffre parce qu'elle ne possède pas Dieu, qui est son repos, son rafraîchissement et sa joie. La mémoire meurt: quand en effet elle constate qu'elle manque de tous les biens de l'entendement qui consistent dans la vision de Dieu, de toutes les joies de la volonté qui consistent dans la possession de Dieu, et que de plus il est très possible qu'elle en soit à jamais privée, elle endure une sorte de mort.

            Ces trois nécessités sont également représentées à Dieu par Jérémie quand il dit: Recordare paupertatis meae, absynthii et fellis: « Souvenez-vous de ma pauvreté, de l'absinthe et du fiel que j'ai bus (Lament. III, 19). » La pauvreté se réfère à l'entendement, car c'est à lui qu'appartiennent les richesses de la sagesse de Dieu en qui, dit saint Paul, sont renfermés tous les trésors de Dieu (Col. II, 3). L'absinthe, qui est une plante très amère, se réfère à la volonté, parce que c'est à cette faculté qu'appartient la douceur de la possession de Dieu; or quand elle en est privée, elle est dans l'amertume, comme l'Ange le dit à saint Jean dans l'Apocalypse: Accipe librum et devora illum, et faciet amaricari ventrem tuum: « Prends ce livre et mange-le; il sera amer à tes entrailles (Apoc. X, 9). » Or, par « entrailles » il veut signifier la volonté. Le fiel se réfère à la mémoire. Il signifie la mort de l'âme. Moïse le donne à entendre dans le Deutéronome, quand il dit en parlant des damnés: Fel draconum vinum eorum, et venenum aspidum insanabile: « Leur vin sera le fiel des dragons, et le poison des aspics dont on ne guérit pas (Deut. XXXII, 33). » Ce langage signifie la privation de Dieu ou la mort de l'âme. Ces trois nécessités ou peines sont fondées sur les trois vertus théologales de foi, espérance et charité, qui se réfèrent elles-mêmes aux trois puissances dont nous avons parlé: l'entendement, la volonté et la mémoire.

            Remarquons que dans ce vers l'âme ne fait qu'exposer sa nécessité et sa peine au Bien-Aimé; l'amour qui est discret ne se préoccupe pas de demander ce qui lui manque ou ce qu'il désire, il expose simplement sa nécessité et laisse au Bien-Aimé le soin de faire ce qu'il voudra. Telle a été l'attitude de la Bienheureuse Vierge Marie aux noces de Cana. Elle ne demanda pas directement du vin à son Bien-Aimé Fils. Elle se contenta de dire: Ils n'ont plus de vin (Jean, II, 3). De même les soeurs de Lazare: Elles n'envoient pas des messagers au Sauveur pour lui demander la guérison de leur frère, mais pour lui dire seulement de considérer que celui qu'il aimait était malade (Id., XI, 3).

            Le motif pour lequel il est mieux pour l'Épouse d'exposer seulement sa nécessité au Bien-Aimé et non de lui demander d'y subvenir est fondé sur trois considérations. La première, c'est que Notre-Seigneur connaît mieux que nous-mêmes nos nécessités. La seconde c'est que le Bien-Aimé plus touché de compassion en voyant la nécessité de son Épouse se sent ému de sa résignation. La troisième, c'est que l'âme est plus en sûreté contre l'amour-propre et le jugement propre en mettant en avant ce dont elle manque qu'en demandant ce qui à son avis lui fait défaut. Telle est absolument la conduite de l'âme qui dans le présent vers expose ses trois nécessités, ce qui équivaut à en demander le remède; quand elle ajoute en effet ces paroles: Dites-lui que je languis, que je souffre, que je meurs, c'est comme si elle  disait: Je languis, mais lui seul est ma santé; qu'il daigne m'accorder la santé! Je souffre, mais lui seul est ma joie; qu'il daigne me réjouir! Je meurs, mais lui seul est ma vie; qu'il daigne me donner la vie!

STROPHE TROISIÈME

Pour rechercher mon Bien-Aimé,

J'irai par ces monts et ces rivages,

Je ne cueillerai pas de fleurs,

Je ne redouterai point les bêtes féroces,

Et je passerai les forts et les frontières.

EXPLICATION

            Il ne suffit pas à l'âme de prier, d'exprimer des désirs et de se servir d'intermédiaires pour parler au Bien-Aimé, comme elle l'a fait dans les strophes précédentes; elle doit encore aller elle-même à sa recherche. Telle est la pensée qu'elle exprime dans la présente strophe; pour aller à la recherche du Bien-Aimé, elle doit s'exercer à pratiquer les vertus et les mortifications propres à la vie contemplative et à la vie active; dans ce but elle renoncera à tous les biens et à tous les plaisirs; aussi tous les efforts et toutes les ruses de ses trois ennemis: le monde, le démon et la chair, sont incapables de la retenir ou d'entraver sa marche. Elle dit donc:

Pour rechercher mes amours.

Ce mot signifie mon Bien-Aimé.

J'irai par ces monts et ces rivages.

            Elle appelle les vertus des monts, d'abord en raison de leur élévation, ensuite parce qu'il faut de l'effort et de la peine pour les acquérir, quand on s'exerce à la vie contemplative. Elle appelle rivages les mortifications, les actes d'humilité, le mépris de soi, quand on s'y exerce aussi durant la période de la vie active; pour acquérir les vertus les deux vies sont en effet nécessaires. Pour l'âme donc, dire qu'elle va à la recherche du Bien-Aimé, c'est penser: je vais pratiquer les vertus à leur plus haut degré, et m'abaisser par la mortification et les pratiques d'humilité. En un mot, se diriger vers Dieu, c'est accomplir le bien en Dieu, et mortifier le mal en nous, comme on va le voir par ce qui suit.

Je ne cueillerai pas de fleurs.

            Pour aller à la recherche de Dieu, il faut un coeur dégagé, fort, libre de tous les maux et même de tous les biens qui ne sont pas purement Dieu lui-même. Aussi l'âme, comme elle le déclare dans ce vers et les suivants, dit quelle force et quelle liberté elle doit avoir pour réaliser son projet. Dans le présent vers, elle annonce qu'elle ne cueillera pas les fleurs au long de son chemin; ces fleurs, symboles des joies, ces contentements d'ici-bas, pourraient entraver sa marche si elle voulait les cueillir et les garder; elles sont de trois sortes: les biens temporels, les biens sensuels et les biens spirituels. Les uns et les autres, dès lors qu'on s'y arrête et qu'on y cherche son repos, occupent le coeur et sont un obstacle au dénûment spirituel requis pour marcher droit dans la voie du Christ. L'âme qui va à sa recherche déclare qu'elle ne cueillera aucune de ces fleurs dont nous avons parlé. Elle pense ainsi: Je n'attacherai point  mon coeur aux richesses et aux biens que peut offrir le monde; je ne veux point des contentements et des délices de la chair; je refuse les joies et les consolations de l'esprit qui pourraient m'empêcher de chercher mes amours sur les montagnes ou les rivages des vertus et des souffrances. Elle s'exprime de la sorte pour suivre le conseil donné par David à ceux qui suivent cette voie: Divitiae si affluant, nolite cor apponere: « Si les richesses abondent, veuillez ne pas y attacher votre coeur (Ps. LXI, 11). » Ce conseil s'entend aussi bien des plaisirs sensuels que des biens temporels et des consolations spirituelles. Il faut remarquer en effet: ce ne sont pas seulement les biens temporels et les plaisirs sensuels qui empêchent la marche vers Dieu et s'y opposent, mais les consolations et les délectations spirituelles, reçues avec esprit de propriété et recherche, sont elles aussi un obstacle à ce chemin de la Croix qui est celui du Christ, notre Époux. Il faut donc que celui qui veut aller de l'avant ne s'arrête pas à cueillir ces fleurs. Mais ce n'est pas assez. Il doit encore avoir la force et le courage de dire:

Je ne redouterai point les bêtes féroces,

Et je passerai les forts et les frontières.

            Dans ces vers l'âme parle de ses trois ennemis: le monde, le démon et la chair, qui lui font la guerre et rendent sa marche difficile. Par bêtes féroces elle désigne le monde, par forts le démon, et par frontières la chair. Le monde est semblable aux bêtes féroces, car l'âme qui entre dans ce chemin se représente en imagination le monde comme rempli de fauves cruels qui la menacent et l'épouvantent, et cela surtout de trois manières. La première, c'est qu'elle va perdre les faveurs du monde, ses amis, son crédit, son prestige et même sa fortune. La seconde, qui n'est pas moins redoutable, c'est qu'elle se demande comment elle pourra endurer ses souffrances, ou supporter d'être à jamais privée des joies, des délices et de tous les plaisirs du monde. La troisième, qui est plus pénible encore, c'est que les langues vont se déchaîner contre elle; elle sera un objet de moquerie, de sarcasme, de mépris; ces épreuves paraissent si douloureuses d'ordinaire à certaines âmes qu'il leur devient extrêmement difficile non seulement de résister à ces bêtes féroces, mais même d'entrer dans ce chemin spirituel.

            Mais il y a d'autres âmes généreuses qui rencontrent d'ordinaire d'autres bêtes féroces plus intérieures et plus spirituelles; ce sont des difficultés, des tentations, des tribulations et des épreuves de toutes sortes qu'elles doivent endurer. Dieu les envoie aux âmes qu'il destine à une haute perfection; il les éprouve et les épure comme l'or dans la fournaise, selon cette parole de David: Multae tribulationes justorum: « Nombreuses sont les tribulations des justes, mais le Seigneur les délivrera de toutes (Ps. XXXIII, 20). » Quant à l'âme qui est toute embrasée d'amour, elle estime son Bien-Aimé au-dessus de toutes les créatures; elle met en lui tout son amour et toute sa confiance; aussi est-ce peu pour elle de dire:

Je passerai les forts et les frontières.

            Les démons qui forment la seconde classe de ses ennemis, elle les appelle les forts, parce qu'ils déploient une grande puissance pour lui barrer son chemin; leurs tentations en effet sont plus violentes, et leurs artifices plus difficiles à surmonter et à découvrir que ceux du monde et de la chair; ces deux ennemis d'ailleurs viennent à son secours pour faire à l'âme une guerre à outrance. Aussi David, parlant d'eux, les appelle forts quand il dit: Fortes quaesierunt animam meam: « Les forts en ont voulu à mon âme (Ps. LIII, 5). » Le prophète Job proclame aussi leur force, quand il a dit qu' « il n'y a pas sur la terre de pouvoir comparable à celui du démon, qui a été créé pour ne craindre personne (Job, XLI, 24) », c'est-à-dire qu'aucun pouvoir humain ne peut être comparé au sien; seul le pouvoir divin peut en triompher, et seule la lumière divine est capable de découvrir ses artifices. Voilà pourquoi l'âme qui devra surmonter sa force ne le pourra que par l'oraison; il lui sera également impossible de déjouer ses tromperies sinon à l'aide de l'humilité et de la mortification. Aussi saint Paul, afin de prémunir les fidèles leur adresse ces paroles: Induite vos armaturam Dei, ut possitis stare adversus insidias diaboli, quoniam non est nobis colluctatio adversus carnem et sanguinem: « Revêtez-vous de l'armure de Dieu, afin que vous puissiez triompher des embûches du démon, parce qu'il ne s'agit pas d'un combat contre la chair et le sang (Eph. VI, 11) » . Par le sang il signifie le monde, et par l'armure de Dieu il signifie l'oraison et la Croix du Christ; c'est là que se trouvent l'humilité et la mortification dont nous avons parlé.

            L'âme dit encore qu'elle franchira les frontières; par là elle entend, comme nous l'avons dit, les répugnances et les rébellions que la chair a naturellement contre l'esprit. C'est ce que dit saint Paul: Caro enim concupiscit adversus spiritum: « La chair par ses désirs lutte contre l'esprit (Gal. V, 17) », et s'oppose comme une barrière à son avancement dans la perfection. Or ces frontières, l'âme doit les franchir en brisant les obstacles, et en jetant par terre par la force et la générosité de son esprit toutes les convoitises sensuelles et les affections naturelles. Tant que ces passions seront encore en elle, l'âme en subira tellement l'empire qu'elle ne pourra passer à la vie véritable ni goûter les délices spirituelles. Saint Paul nous fait comprendre cela quand il dit: Si spiritu facta carnis mortificaveritis, vivetis: « Si, à l'aide de l'esprit, vous mortifiez les oeuvres de la chair, vous vivrez (Rom. VIII, 13) ». Telle est donc la méthode que l'âme expose dans cette strophe et qu'il lui faut suivre pour aller à la recherche du Bien-Aimé. En résumé, il s'agit d'avoir de la constance et de l'énergie pour ne point s'abaisser à cueillir des fleurs, du courage pour ne pas redouter les bêtes féroces, de la force pour franchir les forts et les frontières, en ne s'occupant que de passer par les monts et les rivages des vertus (le Saint a ajouté à la copie ces deux mots: de virtudes) de la manière que nous avons expliquée.

STROPHE QUATRIÈME

O forêts, ô bois touffus

Plantés par la main du Bien-Aimé,

O prairie verdoyante

Émaillée de fleurs,

Dites-moi si vous l'avez vu passer.

EXPLICATION

            L'âme nous a exposé la méthode à suivre pour commencer ce chemin de la vie spirituelle. Elle doit avoir du courage pour ne pas s'égarer au milieu des plaisirs et des satisfactions, de la force pour triompher des tentations et des obstacles. En cela consiste l'exercice de la connaissance de soi-même, qui est la première notion à avoir pour arriver à la connaissance de Dieu. Dans cette nouvelle strophe, l'âme commence à marcher par la voie de la considération et de la connaissance des créatures, pour s'élever à la connaissance de son Bien-Aimé leur Créateur. Car, après l'exercice de la connaissance de soi, cette considération des créatures est la première qui se présente dans ce chemin spirituel pour que nous arrivions à la connaissance de Dieu. Les créatures en effet nous découvrent sa grandeur et son excellence, selon cette parole de l'Apôtre: Invisibilia enim ipsius a creatura mundi per ea quae facta sunt intellecta conspiciuntur: « Les choses invisibles de Dieu nous sont connues par les choses visibles créées et invisibles » (Rom. I, 20).

            L'âme s'entretient donc dans cette strophe avec les créatures, et elle leur demande des nouvelles de son Bien-Aimé. Mais il faut remarquer avec saint Augustin, que l'âme, en interrogeant les créatures, ne considère en elles que leur Créateur. Voilà pourquoi cette strophe la représente considérant les éléments et toutes les créatures inférieures, les cieux avec les créatures supérieures et toutes les choses matérielles et enfin les esprits célestes. L'âme dit donc

O forêts, ô bois touffus.

            Elle appelle forêts les éléments, qui sont la terre, l'eau, l'air et le feu. De même que les bosquets sont agréables parce qu'ils sont peuplés de créatures innombrables que l'on appelle ici bois touffus à cause de leur grand nombre et de leur diversité dans chacun des éléments. Sur la terre, il y a une variété innombrable d'animaux et de plantes; dans les eaux, il y a une foule d'espèces de poissons; dans l'air, il y a des oiseaux de toutes sortes; enfin le feu concourt avec les autres éléments à la formation et à la conservation de toutes ces créatures. Ainsi chaque espèce d'animaux vit dans son élément, elle se trouve placée et plantée là comme dans un bosquet ou comme dans la région où elle naît et se développe. Car en réalité Dieu l'a ainsi commandé lors de la création (Gen. I, sv.). Il a commandé à la terre de produire les plantes et les animaux; à la mer et aux eaux de produire les poissons; à l'air d'être la demeure des oiseaux. Voilà pourquoi, voyant que Dieu l'a ainsi voulu et réalisé, l'âme dit le vers suivant:

Plantés par la main du Bien-Aimé.

            L'âme comprend par là que Dieu seul a pu produire et créer tant de variétés d'êtres et tant de merveilles. Aussi, insiste-t-elle à dessein: par la main du Bien-Aimé. Sans doute, Dieu produit beaucoup d'autres choses par l'intermédiaire d'une main étrangère, de l'ange ou de l'homme; quant à l'action de créer, elle n'a pas dépendu et elle ne dépend pas d'une autre main que la sienne. Aussi l'âme se sent-elle fortement portée à l'amour de son Bien-Aimé qui est Dieu, quand elle considère les créatures qui sont l'oeuvre de ses propres mains. Elle dit donc encore:

O prairie verdoyante.

            Il s'agit ici de la contemplation du ciel que l'âme appelle une prairie verdoyante, car les créatures qui s'y trouvent jouissent d'une fraîcheur qui ne s'altère jamais; elles ne se flétrissent pas et ne se fanent pas avec le temps; c'est au milieu d'elles comme au milieu de frais bosquets que les justes trouvent leur repos et leurs délices.

            Cette contemplation du ciel comprend aussi l'immense variété et la beauté des étoiles, et des autres astres du firmament.

            Ce mot de prairie, l'Église l'applique aussi volontiers aux choses célestes: dans ses prières à Dieu pour les âmes des défunts, elle leur dit: Constituat vos Dominus inter amaena virentia: « Que le Seigneur vous place dans ses délicieux jardins toujours verdoyants. » L'âme dit encore que cette prairie verdoyante est

Émaillée de fleurs.

            Sous le nom de fleurs elle désigne les Anges et les âmes saintes qui forment l'ornement de ce séjour et l'embellissent comme un gracieux et riche émail sur le fond d'un vase d'or très pur.

Dites-moi si vous l'avez vu passer.

            Cette demande concerne la considération dont nous avons déjà parlé. L'âme pose en réalité cette question: Dites-moi quelles excellences il a créées en vous.

STROPHE CINQUIÈME

C'est en répandant mille grâces

Qu'il est passé à la hâte par ces bocages.

En les regardant

Et de sa figure seule

Il les a laissés revêtus de beauté.

EXPLICATION

            Cette strophe donne la réponse des créatures à la question de l'âme. Cette réponse, comme dit encore saint Augustin à l'endroit cité, est le témoignage que les créatures donnent de la grandeur et de l'excellence de Dieu à l'âme qui les considère et les interroge. En substance, cette strophe renferme ceci: Dieu a créé toutes choses avec la plus grande facilité et en un moment. Il a déposé en elles quelque vestige de ce qu'il est, car non seulement il les a créées de rien, mais encore il les a dotées de grâces et de propriétés innombrables, il a augmenté leur beauté par une hiérarchie admirable et une harmonie mutuelle qui ne se dément jamais. Toutes choses viennent de la Sagesse; par elle il les a créées; et sa Sagesse, c'est le Verbe Éternel, son Fils Unique, aussi l'âme dit:

En répandant mille grâces.

            Ces mille grâces qu'il répandait désignent la multitude innombrable des créatures; l'âme met le nombre élevé de mille pour donner une idée de cette multitude de créatures qu'elle appelle grâces; et elle leur donne ce nom à cause des beautés multiples dont le Bien-Aimé a doté chacune des créatures, lorsqu'il a rempli d'elles l'univers tout entier.

Il est passé à la hâte par ces bocages.

            Passer par les bocages c'est-à-dire créer les éléments; l'âme déclare que le Bien-Aimé les traversait en répandant mille grâces: il décorait ces éléments de toutes les créatures, si belles; de plus il répandait en elles mille grâces et donnait à toutes la vertu de pouvoir concourir à leur reproduction et à leur conservation.

            Elle dit qu'il est passé, car toutes les créatures sont comme un vestige du passage de Dieu où l'on entrevoit sa grandeur, sa puissance, sa sagesse et autres vertus divines. Il est passé à la hâte, car les créatures sont les oeuvres inférieures de Dieu; il les a créées comme en passant: car les grandes oeuvres de sa main, celles où il se montre davantage et où il a apporté plus d'attention, sont l'Incarnation du Verbe et les mystères de la foi chrétienne; si on les compare, toutes les autres oeuvres ont été créées comme en passant et à la hâte.

En les regardant

Et de sa figure seule

Il les a laissés revêtus de beauté.

            Saint Paul nous dit que le Fils de Dieu est la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance (Heb. I, 3). Or nous devons remarquer que c'est seulement par la figure de son Fils que Dieu a regardé toutes les créatures, et que cela a suffi pour leur donner l'être naturel et leur communiquer une foule de grâces et de dons naturels; il les faisait accomplies et parfaites, selon ces paroles de la Genèse: « Dieu a regardé tout ce qu'il avait créé, et tout était très bon (Gen. I, 31) ». Les voir toutes très bonnes, c'était les créer toutes très bonnes dans le Verbe, son Fils. Non seulement il leur donna l'être et les dons naturels en les regardant, comme nous l'avons dit, mais encore par la figure de son Fils il les laissa revêtues d'une beauté supérieure, en leur communiquant l'être surnaturel; cela s'est réalisé lorsqu'il créa l'homme qu'il éleva à une beauté divine et par conséquent toutes les créatures en lui, dès lors qu'il s'est uni à la nature de toutes les créatures en se faisant homme. Voilà pourquoi ce même Fils de Dieu a dit: Si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad meipsum: « Lorsque je serai élévé de terre, j'attirerai tout à moi (Jean, XII, 32) ». Ainsi le Père, par le mystère de l'Incarnation de son Fils et de sa glorieuse résurrection selon la chair, non seulement a embelli en partie les créatures, mais nous pouvons affirmer qu'il les a laissées complètement revêtues de beauté et de dignité.

            Il y a plus; et, pour parler conformément à l'état de contemplation, il faut savoir qu'à la lumière vive de la contemplation et des connaissances des créatures qui en découle, l'âme les sait dotées d'une telle abondance de grâces, de vertus et de beautés, qu'elles lui semblent toutes revêtues d'une admirable beauté naturelle qui dérive de l'infinie beauté surnaturelle de la figure de Dieu dont le regard revêt de charme et d'allégresse le monde et les cieux. Dans le même sens David dit au Seigneur qu'il n'a eu qu'à ouvrir la main et: Imples omne animal benedictione, « et il a rempli de bénédiction tous les êtres animés (Ps. CXIV, 16) » . Aussi l'âme, blessée d'amour par ce vestige de la beauté de son Bien-Aimé qu'elle a découvert dans les créatures et embrasée du désir de contempler cette beauté invisible, chante la strophe suivante:

STROPHE SIXIÈME

Ah! qui pourra me guérir!

Achevez de vous donner en toute vérité.

Ne m'envoyez plus

Désormais des messagers

Qui ne savent pas répondre à ce que je veux.

EXPLICATION

            Les créatures ont donné à l'âme quelque connaissance de son Bien-Aimé; elles lui ont montré qu'elles portent en elles-mêmes des vestiges de sa beauté et de son excellence; l'âme a vu grandir ainsi son amour pour lui; par là même la douleur de son absence s'est accrue. Plus en effet l'âme connaît Dieu, et plus elle est anxieuse de le voir. Comme elle constate que rien ne peut guérir sa douleur hors la vue et la présence du Bien-Aimé, elle ne veut aucun autre remède. Voilà pourquoi elle demande dans cette strophe la faveur de le voir et de le posséder. Elle déclare qu'elle refuse désormais toutes les autres connaissances qu'il pourrait lui donner ou des communications qu'il pourrait lui envoyer; car tout cela ne saurait combler ses désirs ni son amour. Son amour ne sera satisfait que par sa vue et sa présence; qu'il daigne enfin se donner en vérité dans toute la perfection de l'amour.

Ah! qui pourra me guérir!

            C'est-à-dire: Toutes les délices du monde, tous les contentements des sens, toutes les joies et les suavités de l'esprit, non, rien ne pourra me guérir, rien ne pourra me satisfaire. Et puisqu'il en est ainsi,

Achevez de vous donner en toute vérité.

            Il faut savoir, en effet, que toute âme qui aime vraiment Dieu ne peut vouloir ni satisfactions ni contentement jusqu'à ce qu'elle le possède en vérité. Tout le reste ne la satisfait pas, mais au contraire, comme nous l'avons dit, ne fait qu'exciter en elle la faim et le désir de le voir tel qu'il est. Toutes les visites qu'elle reçoit du Bien-Aimé, une connaissance, un sentiment, ou toute autre communication lui paraissent des messagers porteurs de renseignements sur ce qu'il est, mais qui ne font qu'augmenter et aiguiser ses désirs. Ce sont là comme des miettes de pain pour celui qui se meurt de faim: elles la font encore souffrir d'avoir à se contenter de si peu.

Achevez de vous donner en toute vérité,

dit-elle donc.

            En effet tout ce que l'on peut savoir de Dieu en cette vie, si élevé qu'il soit, n'est pas encore la connaissance parfaite, mais une connaissance partielle et très éloignée de la réalité. Connaître Dieu dans son Essence est la seule connaissance véritable; telle est celle que demande l'âme, qui ne peut se contenter des autres. Voilà pourquoi elle ajoute aussitôt:

Ne m'envoyez plus

Désormais des messagers.

            Elle semble dire: Que je ne vous connaisse plus désormais aussi imparfaitement. Ne m'envoyez plus des messagers qui me donnent de vous des connaissances et des sentiments si éloignés de ce que vous êtes et si étrangers à ce que je désire de vous. Car, vous le savez bien, ô mon Époux, les messagers ne font qu'augmenter la douleur de l'âme qui soupire après votre présence. D'une part ils rouvrent la blessure d'amour par les nouvelles qu'ils apportent, et d'autre part ils donnent la preuve que votre venue est retardée. Ainsi donc, à partir d'aujourd'hui, je vous en prie, ne m'envoyez plus de ces connaissances si éloignées de ce que vous êtes. Si jusqu'à ce jour j'ai pu m'en contenter, c'est que je vous connaissais peu et vous aimais peu; mais l'amour que je vous porte maintenant est tellement intense que je ne puis me contenter de ces messagers. Aussi achevez donc de vous donner. Ou pour traduire sa supplication dans un langage plus clair: O Seigneur, ô mon Époux, qui vous donnez à moi par fragments, achevez de vous donner tout entier à moi. Ce que vous me montrez comme à travers des fentes, montrez-le-moi au grand jour. Ce que vous me communiquez par des intermédiaires, comme pour vous jouer de moi, achevez de me le donner en vous communiquant à moi par vous-même. Il semble parfois dans vos visites que vous allez me donner le joyau de votre possession, et quand mon âme se recueille intérieurement pour en jouir elle s'en trouve dépourvue car vous l'aviez dérobé; n'est-ce pas une sorte de plaisanterie?

            Livrez-vous donc à moi véritablement. Donnez-vous tout entier à mon âme tout entière, afin que toute elle vous possède tout. Mais désormais ne m'envoyez plus de messagers

qui ne savent pas répondre à ce que je veux.

            En d'autres termes: Je vous veux tout entier; or ces messagers ne savent pas me dire tout, et ils ne peuvent vous dire tout, car aucune chose de la terre ni du ciel ne peut donner à l'âme la connaissance qu'elle désire avoir de vous; ainsi ils ne savent me dire ce que je veux. Par conséquent, remplacez-les, soyez vous-même le messager et les messages.

STROPHE SEPTIÈME

Tous ceux qui vont et viennent

Me racontent de vous mille beautés

Et ne font que me blesser davantage,

Mais ce qui me laisse mourante

C'est un je ne sais quoi qu'ils sont à balbutier.

EXPLICATION

            Dans la strophe précédente l'âme a montré qu'elle était malade ou blessée de l'amour de son Époux par suite de la connaissance que lui en avaient donnée les créatures irraisonnables. Dans la strophe présente elle donne à comprendre qu'elle a reçu une plaie d'amour, à cause d'une connaissance plus élevée du Bien-Aimé venue des créatures raisonnables, plus nobles que les premières, à savoir: les Anges et les hommes. Elle dit plus: elle ajoute qu'elle se meurt d'amour à cause de cette immensité admirable que ces créatures lui dévoilent quoique incomplètement; elle appelle cela un « je ne sais quoi », parce que c'est ineffable, et cependant a tant de vertu que l'âme se meurt d'amour.

            Nous déduisons de là que l'âme qui aime Dieu souffre de trois manières pour le Bien-Aimé, et ces trois sortes de souffrances correspondent aux connaissances qu'on peut avoir de lui.

            La première s'appelle une blessure; c'est la plus légère et elle passe plus rapidement que les autres, et cela précisément parce que cette blessure qui vient de la connaissance procède de celles qui occupent un rang inférieur. Nous appelons encore « langueur » cette blessure, dont l'Épouse des Cantiques parle ainsi: Adjuro vos, filiae Jerusalem, si inveneritis dilectum meum, ut nuntietis ei quia amore langueo: « Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, si vous rencontrez mon Bien-Aimé, dites-lui que je languis d'amour (Cant. V, 8) ». Par filles de Jérusalem, elle entend les créatures.

            La seconde s'appelle une plaie; elle pénètre plus profondément dans l'âme que la blessure; aussi dure-t-elle plus longtemps. C'est une blessure qui s'est aggravée et transformée en plaie. Aussi l'âme sent véritablement qu'elle porte une plaie d'amour. Cette plaie lui vient de la connaissance qu'elle reçoit des oeuvres de l'Incarnation du Verbe et des mystères de la foi, car ce sont là les plus grandes oeuvres de Dieu: par elles-mêmes elles renferment plus d'amour de Dieu qu'il n'y en a dans les autres créatures. Voilà pourquoi elles ont pour effet de produire dans l'âme un amour plus ardent; et si le premier amour était comme une légère blessure, le second peut être comparé à une plaie qui dure. C'est de cette plaie que l'Époux parle dans les Cantiques, quand il dit: « Vous avez blessé mon coeur, ô ma soeur, vous avez blessé mon coeur avec un seul de vos yeux, avec un seul des cheveux de votre cou (Id., IV, 9) ». L'oeil  signifie ici la foi au mystère de l'Incarnation de l'Époux, et le cheveu signifie l'amour de ce mystère.

            La troisième sorte de souffrance de l'amour est semblable à une mort. L'âme semble avoir une plaie envenimée qui l'atteint tout entière. Sa vie est comme une mort, jusqu'à ce qu'elle succombe sous les coups de l'amour qui la transformera en amour et la fera vivre d'une vie d'amour. Cette mort d'amour provient de ce que l'âme a reçu la touche d'une connaissance très profonde de la Divinité. C'est là ce je ne sais quoi dont il est parlé dans cette strophe et que les créatures raisonnables vont balbutiant. Cette touche n'est pas très intense ni continuelle, sans quoi l'âme se détacherait de son corps; mais elle passe rapidement, et ainsi l'âme se meurt d'amour parce qu'elle n'en finit pas de mourir d'amour.

            C'est cet amour, appelé « amour impatient », dont il est parlé au livre de la Genèse. En effet Rachel avait un tel désir d'avoir une postérité qu'elle dit à Jacob: Da mihi liberos, alioquin moriar: « Donnez-moi des enfants, ou je meurs (Gen. XXX, 1) ». Et le prophète Job de son côté: Quis mihi det ut qui coepit, ipse me conterat: « Qui me donnera de voir que celui qui a commencé à me broyer achève lui-même son oeuvre (Job, VI, 9)! »

            L'âme dit donc dans cette strophe que les créatures raisonnables lui causent deux sortes de souffrances d'amour: la plaie et la mort; la plaie, quand elles lui racontent mille grâces que le Bien-Aimé a répandues dans les mystères de la sagesse de Dieu que la foi révèle, et la mort quand elles sont à balbutier. Elle éprouve alors parfois un sentiment et une connaissance extraordinaire de la Divinité lorsqu'elle en entend parler. Elle dit donc:

Tous ceux qui vont et viennent.

            Les créatures raisonnables, nous l'avons dit, sont celles qui vont et viennent; ce sont les Anges et les hommes; car seuls entre toutes les autres créatures ils s'occupent de Dieu et comprennent quelque chose de ses perfections; en espagnol ce mot vagan a la même signification que le mot latin vacant. On veut donc désigner tous ceux qui s'occupent de Dieu, et c'est là ce que font au ciel les Anges qui le contemplent et jouissent de sa félicité, et ce que font sur la terre les hommes en l'aimant et en désirant s'unir à lui.

            Grâce à ces créatures raisonnables, l'âme connaît Dieu d'une manière plus profonde. On lui montre son excellence sur toutes les choses créées, ou bien on lui donne des enseignements sur lui; et ces connaissances sont données intérieurement par de secrètes inspirations, sous l'action des Anges, ou extérieurement par l'intermédiaire des vérités de la Sainte Écriture. L'âme ajoute:

Ils me racontent de vous mille beautés.

            Cela signifie qu'ils me font connaître les effets merveilleux de votre grâce et de votre miséricorde dans les oeuvres de l'Incarnation et les vérités de foi dont ils m'entretiennent; or ils m'en découvrent toujours de nouveaux; mais ils auront beau en parler, on découvrira toujours de nouvelles grâces en vous.

Ils ne font que me blesser davantage.

            Car si les Anges me donnent de vous des inspirations, et les hommes des enseignements, tous, les uns et les autres, ne font qu'augmenter mon amour pour vous; et ainsi tous me blessent davantage de votre amour.

Mais ce qui me laisse mourante

C'est un je ne sais quoi qu'ils sont à balbutier.

            Le sens est le suivant: Outre les plaies que me font les créatures par ces mille grâces qu'elles me racontent de vous, il y a encore un je ne sais quoi qui est tel qu'on ne l'a pas dit; c'est un vestige sublime du passage de Dieu qui se dévoile à l'âme et qui reste à découvrir complètement; c'est une connaissance profonde de Dieu qui est inexprimable; c'est le motif pour lequel on l'appelle un je ne sais quoi. Si d'un côté ce que je comprends me fait une blessure et une plaie d'amour, d'un autre côté ce que je ne puis comprendre et dont j'ai pourtant les plus hauts sentiments est pour moi une mort. Les âmes déjà avancées reçoivent parfois cette faveur. Dieu leur accorde la grâce de découvrir dans ce qu'elles entendent, voient ou comprennent, et même quelquefois sans cela, une haute connaissance où il leur donne à comprendre et à sentir la profondeur et la grandeur de sa nature. Aussi ces âmes voient clairement qu'il leur reste tout à comprendre de Dieu. Cette connaissance bien sentie d'une Divinité si immense dont on ne peut atteindre les limites est en elle-même une connaissance extrêmement élevée. Aussi l'une des plus insignes faveurs que Dieu accorde ici-bas d'une manière transitoire à une âme consiste à lui donner une vue si claire et un sentiment si profond de Dieu, qu'elle comprenne avec évidence l'impossibilité où elle et de le connaître et de le sentir tout entier. Cette perception a quelque ressemblance avec celle des bienheureux dans le ciel. Là les élus qui connaissent Dieu davantage sont aussi ceux qui comprennent le mieux qu'il leur reste un infini à comprendre, comme d'un autre côté ceux qui le connaissent moins sont ceux qui, comprenant moins, ne semblent pas avoir une vue aussi distincte de ce qui leur reste à connaître. Cette faveur ne sera bien comprise que de celui qui la connaîtra par expérience. Quant à l'âme expérimentée, certaine qu'elle ne comprend pas ce dont elle a un si profond sentiment, elle l'appelle un je ne sais quoi. Car de même qu'elle ne le comprend pas, de même elle ne saurait l'exprimer, bien que, comme nous l'avons dit, elle en ait le sentiment. Voilà pourquoi elle ajoute que les créatures balbutient dès lors qu'elles n'achèvent pas de lui en donner la connaissance: c'est bien là balbutier, comme font les enfants qui ne savent pas s'exprimer ni faire comprendre ce qu'ils voudraient dire.

            Il arrive encore à l'âme certaines lumières sur les autres créatures; elles ressemblent à celles dont nous venons de parler, bien qu'elles ne soient pas toujours aussi élevées. Quand Dieu en enrichit l'âme, il lui en donne la connaissance et lui en découvre le sens spirituel. Aussi ces créatures semblent lui donner sur Dieu des connaissances qu'elles n'achèvent pas de faire comprendre. On dirait qu'elles vont les faire comprendre, mais elles n'y arrivent jamais; voilà pourquoi c'est un je ne sais quoi qu'elles balbutient. L'âme continue donc sa plainte et, s'adressant à elle-même dans la strophe suivante, elle dit:

STROPHE HUITIÈME

Mais comment peux-tu subsister,

O vie, puisque tu ne vis plus là où est ta vie?

Lorsque tendent à te faire mourir

Les flèches que tu reçois

Des sentiments que tu formes en toi du Bien-Aimé!

EXPLICATION

            L'âme se voit mourir d'amour, comme elle vient de le dire. Mais comme elle ne meurt pas encore et ne peut jouir de l'amour en toute liberté, elle se plaint de la durée de la vie d'ici-bas qui retarde le moment où elle jouira de la vie spirituelle. Aussi dans la strophe présente elle s'adresse à sa vie corporelle et lui reproche de la faire souffrir. Tel est en effet le sens de la strophe: O vie de mon âme! Comment peux-tu persévérer dans cette vie du corps? N'est-ce pas pour toi une mort et la privation de cette vie véritable de ton Dieu, en qui tu vis plus véritablement que dans ton corps par essence, par amour et par désir? Mais quand cela ne suffirait pas à te faire sortir de ce corps de mort pour jouir et vivre de la vie de ton Dieu, comment peux-tu continuer à vivre dans un corps si fragile? Est-ce qu'elles ne sont pas suffisantes par elles-mêmes (cette expression: suffisantes par elles-mêmes, solo por si,  a été ajoutée au manuscrit par le Saint lui-même) pour achever ta vie, ces blessures d'amour que tu reçois du Bien-Aimé quand il te fait part de ses grandeurs? te faut-il plus que cet amour véhément qu'il provoque en toi par les lumières dont il t'éclaire et les sentiments dont il t'anime? Ne sont-ils pas des touches et des blessures d'amour qui donnent la mort?

Mais comment peux-tu subsister,

O vie, puisque tu ne vis plus là où est ta vie?

            Cette exclamation fait comprendre que l'âme vit davantage dans l'objet aimé que dans le corps qu'elle anime. Car elle ne reçoit pas sa vie du corps; c'est elle au contraire qui lui donne la vie; quant à elle, elle vit dans l'objet qu'elle aime. Mais, outre cette vie d'amour par laquelle elle vit dans tout objet aimé, elle a naturellement et radicalement sa vie en Dieu, comme toutes les autres créatures, ainsi que nous le dit saint Paul: In ipso vivimus, movemur et sumus: « C'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être (Act. XVII, 28) ». Saint Jean a dit également: Quod factum est, in ipso vita erat: « Tout ce qui a été fait, était vie en lui (Jean, I, 4). » L'âme voit donc qu'elle a sa vie naturelle en Dieu par l'être qu'elle y trouve, mais qu'elle a également sa vie spirituelle en lui, à cause de l'amour qu'elle lui porte. Aussi elle se lamente de vivre encore de la vie corporelle; car cette vie l'empêche de vivre véritablement là où elle a sa vraie vie par essence et par amour, comme nous l'avons dit. Voilà pourquoi sa plainte est profonde. Elle donne à comprendre qu'elle souffre de deux contraires: de sa vie naturelle dans le corps, et de sa vie spirituelle en Dieu; elles sont opposées l'une à l'autre; et comme l'âme vit dans l'une et l'autre, elle doit par force endurer un grand tourment. La vie naturelle, en effet, lui est comme une sorte de mort, puisqu'elle la prive de la vie spirituelle où son être, sa vie et ses opérations sont complètement embrasés de zèle et d'amour. Aussi, afin de mieux faire connaître le tourment d'une telle existence, l'âme ajoute aussitôt:

Lorsque tendent à te faire mourir

Les flèches que tu reçois.

            Voici le sens de ces paroles : Outre ce qui a été dit: Comment peux-tu persévérer dans ton corps, puisqu'elles sont suffisantes par elles-mêmes pour t'ôter la vie, ces touches d'amour qui sont symbolisées par les flèches, et que le Bien-Aimé produit dans ton coeur? Ces touches produisent tant d'intelligence et d'amour de Dieu dans l'âme et dans le coeur, qu'on peut bien dire que l'âme a de Dieu cette conception dont elle parle dans le vers suivant:

Des sentiments que tu formes en toi du Bien-Aimé.

            C'est-à-dire de sa beauté, de sa grandeur, de sa sagesse et de toutes les perfections que tu découvres en lui.

STROPHE NEUVIÈME

Pourquoi donc avez-vous blessé

Ce coeur, et ne l'avez-vous pas guéri?

Puisque vous me l'avez ravi,

Pourquoi le laissez-vous ainsi?

Et n'emportez-vous pas le larcin que vous avez commis?

EXPLICATION

            Dans cette strophe l'âme s'adresse de nouveau au Bien-Aimé et se plaint de la douleur qu'elle éprouve. Son amour est impatient. Elle montre qu'il ne souffre pas de retard et ne laisse aucun repos à son chagrin; elle s'ingénie de toutes sortes de manières pour manifester ses angoisses et y trouver un remède. Elle se voit blessée et seule. Son unique ressource est de recourir à son Bien-Aimé, qui est l'auteur de la blessure qu'elle porte. Puisqu'il a blessé d'amour son coeur, lui dit-elle, par quelque communication de ce qu'il est, pourquoi ne le guérit-il pas en lui manifestant sa présence? Et, puisqu'il a ravi ce coeur, l'embrasant de son amour et s'en rendant le possesseur, pourquoi l'a-t-il laissé ainsi après l'en avoir dépossédé? Car celui qui aime n'est plus le maître de son coeur, il en a fait don au Bien-Aimé; pourquoi le Bien-Aimé n'a-t-il pas mis encore ce coeur dans le sien? Pourquoi ne se l'est-il pas approprié par une entière et complète transformation d'amour dans la gloire? C'est ce que dit l'âme:

Pourquoi donc avez-vous blessé

Ce coeur, et ne l'avez-vous pas guéri?

            L'âme ne se plaint pas d'avoir été blessée, car plus l'amant est blessé, plus il est satisfait; elle se plaint de ce que le Bien-Aimé, après lui avoir blessé le coeur, ne l'a pas guérie, en lui donnant la mort. Ces blessures d'amour sont en effet si pleines de douceur et de suavité que, si elles n'arrivent pas à la faire mourir, elles ne sauraient la satisfaire. Leur saveur est telle en effet que l'amour voudrait en recevoir la mort. Aussi l'âme s'écrie: « Pourquoi donc, puisque vous avez blessé mon coeur, ne l'avez-vous pas guéri? » C'est comme si elle disait: Pourquoi donc, après l'avoir blessé ce coeur jusqu'à y faire une plaie, ne l'avez-vous pas guéri, en le faisant mourir d'amour? C'est vous qui êtes la cause de cette plaie, de cette langueur (le Saint a effacé le mot enfermedad, maladie, que portait la copie, pour y substituer le mot dolencia, langueur) d'amour; soyez aussi la cause de sa santé en la faisant mourir d'amour. De la sorte le coeur qui porte la plaie causée par le chagrin de votre absence se guérira dans les délices et la gloire de votre douce présence. L'âme ajoute:

Puisque vous me l'avez ravi,

Pourquoi le laissez-vous ainsi?

            Ravir, ce n'est pas autre chose que d'enlever à quelqu'un l'objet qui lui appartient et de s'en constituer le propriétaire. De là cette nouvelle plainte de l'âme au Bien-Aimé. Puisque, dit-il, il lui a ravi son coeur, et l'a soustrait à son pouvoir et à sa possession, pourquoi l'a-t-il laissé ainsi, sans en faire vraiment sa propriété, ni le prendre pour soi, comme fait le voleur qui se rend maître du larcin et (cette fin de phrase est ajoutée par le Saint: que de hecho se le lleva) en réalité l'emporte?

            D'une âme éprise d'amour on dit communément qu'on a ravi son coeur, et que ce coeur lui a été ravi par celui qu'elle aime; il est hors d'elle et se trouve dans l'objet aimé; elle n'a plus donc de coeur pour elle-même, mais seulement pour celui qu'elle aime. Cette considération est de nature à nous faire reconnaître aisément si une âme aime Dieu ou non. Car si elle l'aime, elle n'a plus de coeur pour elle-même, elle l'a donné tout entier à Dieu; tandis que plus le coeur se recherche lui-même, moins il est à Dieu. L'âme verra donc que son coeur a vraiment été ravi, si elle est tout embrasée d'amour pour le Bien-Aimé, ou si elle ne met sa joie dans aucune des créatures d'ici-bas, comme le montre l'âme dont nous parlons. La raison en est que le coeur ne peut goûter ni paix ni repos, s'il ne possède son objet. Or quand il s'affectionne à quelque objet, il ne se possède déjà plus lui-même et il ne possède rien; et s'il ne possède pas vraiment ce qu'il aime, il ne peut manquer de souffrir jusqu'à ce qu'il le possède, parce qu'il est jusqu'alors comme le vase vide qui attend qu'on le remplisse, ou comme le famélique qui aspire à satisfaire sa faim, ou comme le malade qui soupire après la santé, ou comme celui qui est suspendu en l'air et qui n'a pas de point d'appui pour ses pieds. Tel est l'état du coeur qui est épris d'amour. Voilà ce que l'âme connaît par expérience quand elle dit: Pourquoi m'avez-vous laissée ainsi, c'est-à-dire dans le vide, la faim, la solitude, avec une plaie, une maladie d'amour, et comme suspendue?

Et pourquoi n'emportez-vous pas le larcin que vous avez commis?

            C'est-à-dire, pourquoi ne pas remplir le vide de ce coeur, le rassasier, lui tenir compagnie, le guérir, lui donner en vous un point d'appui et un repos parfait? L'âme éprise d'amour ne peut pas manquer de désirer la récompense et le salaire de son amour. N'est-ce pas pour cela qu'elle s'est mise au service du Bien-Aimé? Sans cela, elle n'aurait pas d'amour véritable; ce salaire et cette récompense ne sont que l'amour même; l'âme ne peut pas en désirer d'autre si ce n'est d'aimer toujours davantage jusqu'à ce qu'elle arrive enfin à la perfection de l'amour; l'amour n'est payé que par lui-même, comme le fit comprendre le prophète Job par ces paroles: Sicut servus desiderat umbram, et sicut mercenarius praestolatur finem operis sui, sic et ego habui menses vacuos, et noctes laboriosas enumeravi mihi. Si dormiero, dicam: quando consurgam? Et rursum spectabo vesperam, et replebor doloribus usque ad tenebras: « Comme le serviteur désire l'ombre et le mercenaire attend la fin de son travail, ainsi j'ai eu en partage des mois vides et des nuits de souffrances qui se prolongeaient. Lorsque je vais prendre mon repos, je me dis: Quand me lèverai-je? J'attends de nouveau le soir, et les chagrins m'accompagnent jusqu'à l'heure des ténèbres (Job, VII, 2-4) ». C'est ainsi que l'âme embrasée (le Saint a corrigé la copie qui disait estaando, pour estuando) d'amour de Dieu désire l'accomplissement et la perfection de son amour pour y trouver le rafraîchissement parfait. Semblable au serviteur fatigué des chaleurs de l'été, elle aspire à la fraîcheur de l'ombre, et comme le mercenaire, elle attend, elle aussi, la fin de son oeuvre. Qu'on le remarque bien, le prophète Job n'a pas dit que le mercenaire attendait la fin de son travail, mais la fin de son oeuvre, pour bien faire comprendre ce dont nous parlons: l'âme qui aime n'attend pas la fin de son travail, mais la fin de son oeuvre, parce que son oeuvre c'est d'aimer; elle en attend donc la fin et le couronnement qui consiste dans la perfection et l'accomplissement de l'amour de Dieu. Tant qu'elle n'y est pas arrivée, l'âme se trouve toujours dans l'état qui nous est dépeint par Job. Les jours et les mois lui semblent vides; ses nuits sont longues et pleines de fatigues. Tout cet exposé nous fait comprendre comment l'âme qui aime Dieu ne doit pas désirer ou attendre de lui autre chose que la perfection de l'amour.

STROPHE DIXIÈME

Éteignez mes ennuis,

Puisque personne n'est capable de les dissiper.

Mais que mes yeux vous voient,

Puisque vous en êtes la lumière,

Ce n'est que pour vous que je veux m'en servir.

EXPLICATION

            L'âme continue donc dans la strophe présente à demander au Bien-Aimé qu'il daigne enfin mettre un terme à ses angoisses et à ses chagrins. Il est le seul d'ailleurs qui en ait le pouvoir; qu'il fasse donc que les yeux de son âme puissent enfin le contempler. Lui seul, en effet, est la lumière de ses yeux; lui seul est cette lumière que ses yeux veulent contempler; et elle ne veut s'en servir que pour lui. D'où sa demande:

Éteignez mes ennuis.

            L'amour a cette particularité, comme nous l'avons dit (cette incise a été ajoutée par le Saint: como queda dicho), que tout acte ou toute parole qui ne sont pas en conformité avec ce que la volonté aime, la fatigue, l'importune, l'ennuie, l'inquiète, dès lors qu'elle ne voit pas l'accomplissement de ses désirs. Or tous ces troubles, toutes ces fatigues que lui fait éprouver son désir de voir Dieu, elle les appelle des ennuis, et rien ne saurait les dissiper si ce n'est la possession du Bien-Aimé. Aussi elle le conjure de les éteindre par sa présence, de leur donner le rafraîchissement que l'eau fraîche procure à celui qui est accablé de chaleur. Elle se sert donc du mot éteignez pour donner à comprendre ce que ce feu d'amour lui fait endurer.

Puisque personne n'est capable de les dissiper.

            Pour toucher le Bien-Aimé et l'engager plus efficacement à l'exaucer, l'âme lui représente que lui seul est capable de la satisfaire et elle le conjure d'éteindre tous ses ennuis. Mais remarquons que Dieu est bien près de consoler l'âme et de remédier à ses chagrins et à ses peines, quand elle n'a et ne veut avoir ni satisfaction ni consolation en dehors de lui. Aussi l'âme qui n'est retenue par rien en dehors de  Dieu ne peut tarder beaucoup à recevoir la visite du Bien-Aimé:

Et que mes yeux vous voient.

            C'est-à-dire que je vous voie face à face des yeux de mon âme.

Car vous êtes leur lumière.

            On sait que Dieu est la lumière surnaturelle des yeux de l'âme. Sans cette lumière elle est dans les ténèbres. Mais son amour la porte à l'appeler la lumière de ses yeux, comme font les amants qui appellent ainsi ceux qu'ils aiment pour leur montrer l'amour qu'ils leur portent. L'âme semble donc dire dans les deux vers précédents: Puisque par nature et par amour mes yeux n'ont pas d'autre lumière que vous, eh bien! Que mes yeux vous voient; car de toute manière vous êtes leur lumière. C'est de cette lumière que David gémissait d'être privé quand il disait avec tristesse: Lumen oculorum meorum et ipsum non est mecum: « La lumière de mes yeux n'est plus avec moi. » (Ps. XXXVII, 11).

Ce n'est que pour vous que je veux m'en servir.

            Dans le vers précédent, l'âme a donné à entendre comment ses yeux étaient dans les ténèbres, dès lors qu'ils ne voyaient pas le Bien-Aimé, car lui seul est leur lumière. Par là elle l'engageait à lui donner cette lumière de gloire. Dans le vers présent, elle veut lui en faire une obligation, quand elle lui dit qu'elle ne veut s'en servir que pour lui. S'il est juste en effet que l'âme soit privée de cette lumière quand elle jette les regards de sa volonté propre sur quelque chose en dehors de Dieu et en soit privée dans la proportion où elle y met obstacle, il est convenable que son mérite soit récompensé quand elle ferme les yeux à tout le créé, afin de les ouvrir seulement pour Dieu. (La copie de Jaën intercale ici une strophe spéciale, comme nous l'avons dit au début).

STROPHE ONZIÈME

O fontaine cristalline,

Si sur vos surfaces argentées

Vous faisiez apparaître tout à coup

Les yeux tant désirés

Que je porte esquissés dans mon coeur!

EXPLICATION

            L'âme est embrasée du plus ardent désir de s'unir à son divin Époux. Comme elle ne trouve dans aucune créature le moyen de le réaliser, elle se tourne de nouveau vers la foi, qui lui donnera les lumières les plus vives sur le Bien-Aimé, et sera son intermédiaire. En réalité elle n'a pas d'autre moyen d'arriver à la véritable union avec Dieu. L'Époux nous le donne à entendre dans cette parole d'Osée: « Je t'épouserai dans la foi (Os. II, 20). » Elle lui dit donc, tout embrasée du désir de cette union: O Foi du Christ, mon Époux, si ces vérités concernant mon Bien-Aimé que vous avez infusée en moi dans l'obscurité et les ténèbres, vous daigniez me les manifester dans toute leur clarté! Si ces vérités de foi, connaissances confuses, vous daigniez me les manifester et me les découvrir distinctement et parfaitement, les présentant soudain comme elles apparaissent en la gloire! Elle dit donc le vers:

O fontaine cristalline.

            Elle donne à la foi le nom de cristalline pour deux raisons. La première, parce qu'elle vient du Christ, son Époux. La seconde, parce qu'elle a les propriétés du cristal; elle est pure dans les vérités qu'elle révèle; elle est forte, claire, exempte d'erreurs et de formes naturelles. L'âme l'appelle une fontaine parce qu'il en découle pour elle les eaux de tous les biens spirituels. Aussi le Christ, Notre-Seigneur, s'adressant à la Samaritaine, a appelé la foi une fontaine en disant que chez ceux qui croiraient en lui s'ouvrirait une fontaine dont les eaux jailliraient jusqu'à la vie éternelle (Jean, IV, 14). Or cette eau signifiait l'Esprit qu'allaient recevoir par la foi ceux qui croiraient en lui (Ibid. VII, 39).

Si sur vos surfaces argentées.

            Les surfaces argentées sont les propositions et les articles de la foi. Pour bien comprendre ce vers et les suivants, il faut remarquer que la foi est comparée à l'argent dans les propositions qu'elle nous enseigne; quant aux vérités elles-mêmes et à leur substance, elles sont comparées à l'or. Car cette même substance que nous croyons maintenant vêtue et recouverte de l'argent de la foi, nous devons la voir à découvert et en jouir dans l'autre vie quand nous contemplerons l'or pur de la foi. David, parlant de la foi, s'est exprimé ainsi: « Si vous dormez entre deux camps, les ailes de la colombe seront argentées, et ses extrémités seront de couleur d'or (Ps. LXVII, 14). » Ce qui signifie: Si nous fermons les yeux de l'entendement à toutes les choses du ciel et de la terre, ou d'après David, si nous dormons entre deux camps, nous nous trouverons fixés uniquement dans la foi. Il appelle la foi une colombe, dont les ailes, c'est-à-dire les vérités qu'elle nous annonce, seront argentées, car sur la terre la foi nous propose ces vérités obscures et recouvertes; d'où leur nom: surfaces argentées. Au terme de la foi, quand elle aura cessé d'être pour faire place à la claire vision de Dieu, il ne restera plus que la substance de la foi dépouillée de cette surface argentée, et elle resplendira comme l'or pur.

            Ainsi donc la foi nous donne Dieu lui-même et nous le fait connaître; sans doute il est voilé sous les surfaces argentées de la foi, mais ce n'est pas là un motif pour qu'il ne nous soit pas donné en réalité. Si quelqu'un donne un vase d'or recouvert d'une couche d'argent, il n'en donne pas moins un vase d'or, malgré la surface argentée du vase. Aussi quand l'Épouse des Cantiques désirait cette possession de Dieu, l'Époux la lui promit dans la forme possible en cette vie, et il ajouta qu'il lui ferait les pendants d'oreille en or émaillé d'argent (Cant. I, 10). Par là il lui promettait de se donner à elle sous le voile de la foi. Voilà pourquoi l'âme s'adressant à la foi lui dit: Oh! Si dans ces surfaces argentées (ou articles de la foi dont nous avons parlé) sous lesquelles vous cachez l'or des divins rayons, c'est-à-dire les yeux désirés dont elle parle aussitôt en ces termes:

Vous faisiez apparaître tout à coup

Les yeux tant désirés!

            Par ces yeux tant désirés, on entend, comme nous l'avons dit, les rayons divins, les vérités divines, qui, nous le répétons, nous sont proposées dans les articles d'une foi d'une façon confuse et obscure. L'âme semble donc dire: Oh! Si ces vérités que vous m'enseignez d'une manière confuse, obscure et cachée dans les articles de foi, vous acheviez enfin de me les montrer distinctement et entièrement à découvert comme le réclame l'ardeur de mes désirs! Les yeux tant désirés sont donc ces vérités, qui lui font sentir la présence du Bien-Aimé d'une manière si vive qu'il lui semble être constamment l'objet de son regard. Aussi l'âme ajoute:

Que je porte esquissés dans mon coeur.

            Elle dit qu'elle les porte esquissés dans son coeur, ou dans son âme par le moyen de l'entendement et de la volonté. C'est en effet l'entendement qui possède ces vérités qui lui sont infusées par la foi. Mais leur connaissance étant imparfaite, l'âme dit que ces vérités sont esquissées; car de même qu'une esquisse n'est pas une peinture parfaite, de même la connaissance de la foi n'est pas une connaissance parfaite. Aussi les connaissances infusées dans l'âme par la foi y sont comme une ébauche. Lorsqu'elles seront dans la claire vision, elles se trouveront dans l'âme comme une peinture parfaite et complètement achevée. C'est la pensée de l'Apôtre: Cum autem venerit quod perfectum est, evacuabitur quod ex parte est: « Quand arrivera ce qui est parfait », c'est-à-dire quand arrivera la claire vision, « alors sera achevé ce qui est imparfait (I Cor. XIII, 10) », c'est-à-dire la connaissance de la foi.

            Au-dessus de cette ébauche de la foi, il y a une autre ébauche, celle de l'amour dans l'âme de celui qui aime; elle s'opère par la volonté; le portrait du Bien-Aimé s'y représente d'une manière tellement parfaite, tellement intime et vive, lorsqu'il y a union d'amour, qu'on peut dire en vérité que le Bien-Aimé vit en elle et elle en lui. L'amour, en transformant ceux qui s'aiment, établit entre eux une telle ressemblance qu'on peut dire que chacun d'eux est l'autre et que tous les deux ne sont qu'un. La raison en est que dans l'union et la transformation d'amour chacun d'eux donne la possession de lui-même à l'autre, chacun s'abandonne, se livre et s'échange pour l'autre; chacun d'eux vit dans l'autre, et est pour ainsi dire l'autre, et tous les deux ne sont qu'un par la transformation de l'amour. C'est là ce que saint Paul a voulu faire comprendre quand il a dit: Vivo autem, jam non ego, vivit vero in me Christus: « Je vis, mais ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi (Gal. II, 20) ». Quand il dit: Je vis, mais ce n'est plus moi qui vis, il a voulu nous faire comprendre que s'il vivait, ce n'était plus de sa vie propre, car il était transformé dans le Christ, et que sa vie était plus divine qu'humaine; aussi il a ajouté que ce n'était plus lui qui vivait, mais le Christ en lui. Après cette transformation, la ressemblance était telle, nous pouvons bien le dire, que sa vie et la vie du Christ n'étaient plus qu'une seule vie par l'union d'amour. Mais c'est au ciel que se réalisera parfaitement cette union dans la vie divine pour tous ceux qui auront mérité de se voir en Dieu. Transformés en Dieu, ils vivront de la vie de Dieu et non de leur vie propre; bien qu'on puisse dire qu'ils vivront de leur vie, dès lors que la vie de Dieu sera la leur. Alors ils diront en toute vérité: Nous vivons, mais non pas nous, car c'est Dieu qui vit en nous. Cet état est possible sur cette terre, comme il le fut pour saint Paul; mais jamais il n'est parfait ni absolu, même si l'âme parvient à la transformation d'amour du mariage spirituel, état le plus élevé auquel on puisse arriver en cette vie. On peut appeler cela une esquisse d'amour en comparaison de cette transformation parfaite qui ne s'accomplit que dans la gloire. Pourtant cette esquisse de transformation réalisée sur la terre est déjà un bonheur excellent car l'âme contente ainsi grandement le Bien-Aimé. Aussi désirant voir l'Épouse le placer dans son âme comme un portrait, l'Époux lui dit dans les Cantiques: « Mettez-moi comme un sceau sur votre coeur, comme un sceau sur votre bras (Cant. VIII, 6) ». Le coeur figure ici l'âme où Dieu habite ici-bas comme un sceau de l'esquisse de foi, ainsi que nous l'avons dit. Le bras symbolise la volonté forte où il demeure comme sceau de l'esquisse d'amour, ainsi que nous venons de le dire.

STROPHE DOUZIÈME

Détournez-les, vos yeux, mon Bien-Aimé,

Voici que je prends mon vol.

L'ÉPOUX

Reviens, ma colombe,

Car le cerf blessé

Apparaît sur le sommet de la colline,

Attiré par l'air de ton vol, qui le rafraîchit.

EXPLICATION

            Lorsque l'âme est animée de ces grands désirs et de ces élans d'amour décrits dans les strophes précédentes, le Bien-Aimé a coutume de la visiter d'une manière élevée, délicate, affectueuse, et lui communique la force de son amour. D'ordinaire ces élans, ces anxiétés d'amour, sont suivis de faveurs et de visites admirables du Bien-Aimé. Or comme l'âme a manifesté dans la strophe précédente avec une si vive anxiété le désir de voir ces yeux divins, le Bien-Aimé lui découvre quelques rayons de sa grandeur et de sa divinité, comme elle le désirait. Cette communication est si élevée et si puissante que l'âme sort d'elle-même par le ravissement et l'extase. Ces phénomènes, au début, sont pour elle une cause de grandes souffrances et de terribles frayeurs pour sa nature. Aussi se sent-elle trop faible pour en supporter l'excès et elle s'écrie: Détournez-les (vos yeux), mon Bien-Aimé, c'est-à-dire ces yeux divins; car ils me font sortir de moi, et prendre mon vol jusqu'à une souveraine contemplation qui dépasse les forces naturelles. Elle s'exprime ainsi, car son âme, lui semblait-il, se détachait de son corps selon son désir; lui demander de détourner les yeux, revient à dire: cessez de me les montrer tant que je suis dans mon corps car je ne puis les supporter ni en jouir comme je le voudrais; mais montrez-les moi lorsque j'aurai pris mon vol en dehors de mon corps. Or ce désir ou ce vol a été contenu immédiatement par l'Époux qui a dit: Revenez, ma colombe. La communication que tu reçois de moi en ce moment n'appartient pas encore à cet état de gloire auquel tu aspires. Mais reviens vers moi. Je suis celui qui t'a blessée d'amour et que tu cherches. Moi aussi, comme le cerf, blessé de ton amour, je commence à me montrer à toi dans une haute contemplation; car c'est une joie et un rafraîchissement pour moi que cet amour que tu me montres dans ta contemplation. L'âme dit donc à l'Époux:

Détournez-les, mon Bien-Aimé.

            Comme nous l'avons dit, c'est en conformité avec ses immenses désirs de voir ces yeux divins que l'âme a reçu intérieurement du Bien-Aimé une communication et une connaissance de Dieu si haute qu'elle a dit: Détournez-les, mon Bien-Aimé. Voilà donc quelle est la misère de notre nature ici-bas. Ce qui est par-dessus tout vie pour l'âme, ce après quoi elle soupire le plus, à savoir la communication et la connaissance de son Bien-Aimé, elle ne peut le recevoir au moment voulu sans qu'il lui en coûte presque l'existence. Aussi, de ces yeux qu'elle cherchait avec tant de sollicitude, tant d'anxiété, et de tant de manières, elle dit, au moment où elle va enfin les contempler: Détournez-les, mon Bien-Aimé. Parfois en effet elle éprouve de ces visites et ces ravissements un tourment si vif qu'aucun autre ne peut briser les os à ce point. Son existence même se trouve dans un tel danger, que si Dieu n'y pourvoyait, elle y perdrait la vie. De fait, il en est ainsi, semble-t-il en cet état: l'âme a l'impression qu'elle se détache de son corps et s'en sépare. La cause vient de ce que de telles faveurs ne peuvent pas être supportées par notre être physique; l'esprit est élevé pour s'unir à l'esprit divin qui vient à lui; aussi l'âme doit par force abandonner son corps de quelque manière. De là vient que la chair doit souffrir, et par conséquent l'âme aussi doit souffrir dans son corps, à cause de leur union dans un même individu. Le grand tourment dont l'âme souffre à l'heure où elle reçoit une visite de cette sorte, la frayeur qu'elle en éprouve en se voyant traitée par voie surnaturelle l'obligent à dire: Détournez-les, vos yeux, mon Bien-Aimé. Il ne faudrait pas croire néanmoins que, si l'âme s'exprime ainsi, elle veut en réalité que le Bien-Aimé les écarte; cette parole, en effet, exprime, comme nous l'avons dit, une frayeur naturelle. Aussi, malgré tout ce qui pourrait lui en coûter, elle ne voudrait rien perdre de ces visites et faveurs du Bien-Aimé. Malgré les douleurs naturelles, son esprit prend son vol dans un recueillement surnaturel où il jouit de l'esprit du Bien-Aimé; et c'est là ce qu'elle désirait et demandait. Elle ne demande pas néanmoins de recevoir ces faveurs tant qu'elle vit dans une chair fragile où elle ne peut en jouir que très peu et avec peine, mais elle les demande pour le moment où son esprit, ayant pris son vol et étant séparé de son corps, pourra en jouir librement. Aussi elle dit: Détournez-les, mon Bien-Aimé; ne me les montrez pas tant que je suis unie à mon corps.

Voici que je prends mon vol.

            Elle semble dire: Je m'envole en dehors de mon corps pour que vous me montriez vos yeux, car ce sont eux qui ont provoqué mon vol. Pour mieux comprendre la nature de ce vol, il faut noter, comme nous l'avons dit, que, dans cette visite de l'Esprit divin, l'esprit humain est enlevé avec une grande force, il abandonne le corps, cesse de sentir et d'agir en lui, parce qu'il n'agit qu'en Dieu. Aussi saint Paul a dit au sujet du ravissement où il fut élevé qu'il ne savait pas si son âme était ou non dans son corps. Cela ne veut pas dire que l'âme quitte son corps et lui enlève la vie naturelle; elle cesse seulement d'agir en lui. De là vient que ces ravissements et ces vols d'esprit privent le corps de ses sens et l'empêchent d'éprouver ce qui serait pour lui un sujet de grandes souffrances. Cet état n'est donc pas assimilable aux défaillances et faiblesses naturelles qui cessent sous l'impression de la souffrance physique. Ce sont les sentiments qu'éprouvent dans ces visites divines ceux qui ne sont pas encore arrivés à l'état de perfection, et qui se trouvent dans l'état des progressants. Ceux qui sont parvenus en effet à l'état de perfection reçoivent les communications divines dans la paix et dans la suavité de l'amour; ils n'ont plus de ces ravissements dont le but d'ailleurs était de préparer l'âme à l'union parfaite avec Dieu.

            Ce serait ici le lieu de parler des différentes sortes de ravissements et d'extases, et autres élévations ou vols d'esprit qui se produisent d'ordinaire chez les personnes spirituelles. Mais comme mon but n'est que d'exposer brièvement ces strophes, ainsi que je l'ai promis dans le prologue, j'en laisse le soin à celui qui en parlera mieux que moi. D'un autre côté, la bienheureuse Thérèse de Jésus, notre Mère, a déjà traité de ces questions spirituelles en des pages admirables, et j'espère de la bonté de Dieu qu'elles ne tarderont pas à être imprimées.

            Quand donc l'âme parle ici de vol, comprenons qu'elle désigne le ravissement et l'extase de l'esprit en Dieu. Voilà pourquoi le Bien-Aimé lui dit aussitôt:

Revenez, ma colombe.

            C'est avec le plus grand bonheur que l'âme s'échappait de son corps dans ce vol d'esprit; elle s'imaginait que sa vie d'ici-bas touchait à son terme et qu'elle pourrait enfin jouir à jamais de son Époux et le contempler face à face. Mais l'Époux l'a arrêté au passage et lui a dit: Revenez, ma colombe. Cela veut dire: Vous qui êtes une colombe par le vol élevé et rapide de votre contemplation, par l'amour qui vous consume et par la simplicité de votre vie (ce sont là les trois qualités de la colombe); eh bien! revenez de ce vol sublime par lequel vous visiez à me posséder en réalité: il n'est pas encore arrivé pour vous le temps de me connaître ainsi dans la gloire. Contentez-vous de ce degré inférieur de connaissance de moi que je vous donne en ce moment dans l'extase où vous êtes.

Car le cerf blessé...

            L'Époux se compare au cerf. On sait que le cerf a la particularité de gravir les hauteurs; s'il est blessé, il cherche en toute hâte du rafraîchissement dans les eaux limpides. S'il entend gémir sa compagne et sent qu'elle est blessée, il accourt aussitôt auprès d'elle pour la consoler et la caresser. Tel est le mode d'agir de l'Époux à présent. Il voit que son Épouse est blessée d'amour. En l'entendant gémir, il est, lui aussi, blessé d'amour pour elle. On le constate entre ceux qui s'aiment: la blessure de l'un est une blessure pour l'autre; ce que l'un ressent, l'autre également le ressent. L'Époux semble donc dire: Ô mon Épouse, reviens à moi; si tu es blessée d'amour pour moi, moi aussi, comme le cerf, je suis par ta blessure blessé d'amour pour toi; je suis encore comme le cerf, en apparaissant sur les hauteurs. Voilà pourquoi il dit qu'il

Apparaît sur le sommet de la colline.

            C'est-à-dire sur les hauteurs de la contemplation où votre vol vous a élevée. La contemplation, en effet, est un lieu élevé d'où Dieu commence à se communiquer et à se montrer en cette vie; mais il n'achève pas; car il ne dit pas qu'il achève de se montrer, mais qu'il se montre. Voilà pourquoi, si hautes que soient les connaissances de Dieu qui sont données à l'âme en cette vie, elles ne sont que des apparitions très imparfaites. Vient ensuite la troisième propriété du cerf dont nous avons parlé; elle est contenue dans le vers suivant:

Attirée par l'air de ton vol, qui le rafraîchit.

            Le vol de l'âme signifie la contemplation dont elle jouit dans cette extase dont nous avons parlé, et l'air désigne l'esprit d'amour que cause en elle ce vol de contemplation. Il est légitime de représenter par l'air cet amour causé par le vol. L'Esprit-Saint, qui est Amour, se compare, lui aussi, au vent dans la Sainte Écriture, parce qu'il procède du Père et du Fils par voie de spiration. De même qu'en Dieu l'amour est exprimé par le vent qui procède de la contemplation et de la Sagesse du Père et du Fils, par voie de spiration, de même ici l'amour est appelé un vent par l'âme, parce qu'il procède de la contemplation et de l'amour qu'elle a alors de Dieu. Remarquons néanmoins que l'Époux ne dit pas ici qu'il est attiré par le vol de la colombe, mais par la brise de son vol. Dieu, en effet, ne se communique pas proprement par le vol de l'âme, qui signifie, comme nous l'avons vu, la connaissance qu'elle a de Dieu, mais par l'amour de cette connaissance. Car de même que l'amour est l'union du Père et du Fils, il est de même l'union de l'âme et de Dieu. De là vient que l'âme aurait beau posséder les connaissances de Dieu les plus élevées, la contemplation la plus haute, et connaître tous les mystères, si elle ne possède pas l'amour, tout cela ne lui servira de rien, dit saint Paul (I Cor. XIII, 2), pour s'unir à Dieu. Car, dit encore l'Apôtre: Caritatem habete, quod est vinculum perfectionis: « Ayez cette charité qui est le lien de la perfection (Col. III, 14). » Voilà la charité, voilà l'amour de l'âme qui fait courir l'Époux se désaltérer à cette source d'amour de son Épouse, comme les eaux fraîches attirent le cerf altéré et blessé pour qu'il y trouve un rafraîchissement. Voilà pourquoi il dit: et il prend le frais.

            De même que l'air soulage et rafraîchit l'homme fatigué par la chaleur, de même ce vent d'amour rafraîchit et soulage celui qui brûle de ce feu d'amour. Car ce feu d'amour a une telle propriété que l'air qui lui procure le soulagement et le rafraîchissement est un feu d'amour plus grand; et en effet l'amour de celui qui aime est une flamme qui aspire à brûler davantage comme la flamme du feu naturel. Aussi, pour satisfaire ce désir de s'embraser davantage au feu d'amour de son Épouse, représenté par la brise de son vol, il dit qu'il y prend le frais. Comme s'il disait: C'est à l'ardeur de votre vol que mon amour grandit, parce qu'un amour en allume un autre. D'où il faut déduire que Dieu ne met sa grâce et son amour dans une âme que d'après les désirs et l'amour de cette âme. A cela doit s'appliquer celle qui est éprise d'amour. Par ce moyen, nous le répétons, elle inclinera davantage le Seigneur, si l'on peut ainsi parler, à lui témoigner plus d'amour, et à mettre davantage en elle ses complaisances. Pour arriver à cette charité, il faut mettre en pratique les recommandations de l'Apôtre: « La charité est patiente; elle est bonne; elle n'est pas envieuse; elle ne fait pas le mal; elle n'est pas superbe; elle n'est pas ambitieuse; elle ne recherche point son propre intérêt; elle ne s'irrite pas; elle ne pense pas mal des autres; elle ne se réjouit pas de l'injustice; elle se complaît dans la vérité; elle souffre tout ce qui se présente; elle croit tout, c'est-à-dire tout ce qu'il faut croire; elle espère tout; elle supporte tout, c'est-à-dire tout ce que demande la charité (I Cor. XIII, 4-7). »

STROPHES

TREIZIÈME ET QUATORZIÈME

Mon Bien-Aimé est comme les montagnes,

Comme les vallées solitaires et boisées,

Comme les îles étrangères,

Comme les fleuves aux eaux bruyantes,

Comme le murmure des zéphires pleins d'amour;

 

Comme la nuit tranquille

Lorsque commence le lever de l'aurore,

Comme la musique silencieuse,

Comme la solitude harmonieuse,

Comme le festin qui charme et remplit d'amour.

ANNOTATION

            Avant d'entrer dans l'explication de ces strophes et des suivantes, il est nécessaire, si nous voulons les bien comprendre, de remarquer que ce vol spirituel dont nous venons de parler marque un état élevé, une union d'amour où Dieu d'ordinaire établit l'âme qui s'est depuis longtemps adonnée à la pratique des exercices spirituels; on l'appelle l'état des fiançailles spirituelles avec le Verbe, Fils de Dieu. La première fois qu'il lui accorde cette grâce, il lui fait part de grandes lumières sur son Être; il l'orne de magnificence et de majesté; il l'embellit de dons et de vertus; il lui donne comme vêtement suprême la connaissance de lui-même et de son honneur; en un mot il la pare comme une épouse au jour de ses fiançailles. En ce jour heureux cessent enfin les angoisses véhémentes et les plaintes d'amour qu'elle faisait entendre précédemment; elle est enrichie de tous les biens dont je viens de parler. Elle inaugure un état de paix, de délices et d'amour plein de suavité, comme elle le donne à entendre dans les strophes présentes, où elle ne fait que raconter et chanter les magnificences du Bien-Aimé; car elle les connaît et elle en jouit depuis que l'union des fiançailles a eu lieu. Aussi dans les strophes suivantes elle ne parlera plus de peines et de chagrins comme précédemment, mais bien des communications du Bien-Aimé et de l'exercice de l'amour qu'elle a pour lui, plein de paix et de suavité; une fois élevée à cet état, toutes ses peines ont pris fin.

            Remarquons bien que dans ces deux strophes sont marquées les faveurs les plus hautes que Dieu a coutume d'accorder alors à une âme. Il ne faut pas s'imaginer toutefois que toutes les âmes élevées à cet état jouissent de toutes les faveurs exprimées dans ces strophes, ou de la même manière, ou participent dans la même mesure aux lumières et aux sentiments d'amour qui y sont communiqués. Les unes reçoivent plus, les autres moins; celles-ci reçoivent d'une manière, celles-là d'une autre; mais les unes et les autres ne peuvent se trouver dans cet état de fiançailles spirituelles. Néanmoins on a indiqué ici tout ce que cet état renferme de plus important, et de la sorte tout s'y trouve compris. Voici maintenant l'explication de ces strophes.

EXPLICATION DES DEUX STROPHES

            Comme cette petite colombe de l'âme volait dans les airs de l'amour, au-dessus des eaux du déluge des fatigues et des angoisses d'amour qu'elle a manifestées jusqu'ici, elle ne trouvait pas où poser le pied, quand, au dernier vol dont nous avons parlé, le compatissant père Noé a étendu la main de sa miséricorde, l'a recueillie et placée dans l'Arche de sa charité et de son amour. C'était le moment où l'Époux lui disait dans la strophe que nous venons d'expliquer: Revenez, ma colombe.

            Remarquons ici qu'il y avait dans l'arche de Noé, nous dit la Sainte Écriture, une foule de compartiments pour y renfermer les nombreuses espèces d'animaux et les diverses sortes d'aliments destinés à leur entretien. Or quand l'âme, de son vol, entre dans cette arche divine qui est le sein de Dieu, non seulement elle y découvre les demeures nombreuses qui, au dire de sa Majesté, selon saint Jean (Jean, XIV, 2), s'offrent dans la maison de son Père; mais elle y voit et y distingue toutes sortes d'aliments. Par là elle entend toutes les magnificences qu'elle peut goûter et qui sont exprimées dans les deux dernières strophes en un langage ordinaire. Les voici en substance:

            Dans cette divine union l'âme voit et goûte une abondance de richesses inestimables; elle y trouve le repos et le contentement qu'elle désirait; elle y entend des secrets et y reçoit des lumières extraordinaires sur Dieu, et c'est l'un des mets qu'elle savoure le plus. Elle sent le terrible pouvoir et la force de Dieu qui surpassent tout autre pouvoir et toute autre force. Elle goûte combien sont admirables la suavité et les délices spirituelles. Elle trouve là le véritable repos et la lumière divine. Elle jouit d'une manière profonde de la sagesse de Dieu qui resplendit dans l'harmonie des créatures et les oeuvres du Créateur. Elle se sent remplie de biens, exempte et préservée de tout mal. Mais surtout elle comprend et jouit d'une inestimable réfection d'Amour qui la confirme dans l'amour. Telle est la substance des deux strophes susdites.

            L'Épouse y déclare que son Aimé est toutes ces choses en lui-même et pour elle; ce que Dieu a coutume de communiquer dans ce genre de transports fait connaître à l'âme la vérité de cette parole de saint François: « Mon Dieu et mon Tout! » Dieu étant tout pour l'âme et tout bien pour elle, nous expliquerons comment il se communique dans ces faveurs élevées, en appliquant par similitude la bonté des créatures mentionnées dans les strophes dont nous avons parlé, et dont nous expliquerons chaque vers successivement.

            Il demeure entendu que ces perfections dont nous allons parler se trouvent en Dieu éminemment et d'une manière infinie; mieux encore, que chacune de ces grandeurs est Dieu, que toutes réunies sont un seul Dieu, et que par conséquent, lorsque l'âme s'unit à Dieu, elle sent que toutes ces choses ne sont qu'un seul être avec lui. C'est là ce qu'éprouvait saint Jean quand il dit: Quod factum est, in ipso vita erat: « Ce qui a été fait était vie en lui (Jean, I, 3). » Ainsi il ne faut pas s'imaginer, quand on parle ici de ce que l'âme éprouve, qu'il s'agit d'une vision des choses en la lumière de gloire ou bien des créatures en Dieu, mais seulement du fait que, en raison de ce qu'elle possède, l'âme sent que Dieu est tout pour elle. Il ne faut pas croire non plus, que, par suite des connaissances si élevées qu'elle reçoit alors de Dieu, elle le voie dans son essence et d'une manière claire. Il s'agit seulement d'une connaissance qui, bien que vive et abondante, n'est que la pénombre de ce que Dieu est en lui-même. L'âme sent alors le bien renfermé dans les créatures, comme nous allons l'expliquer dans les vers suivants:

Mon Bien-Aimé est comme les montagnes.

            Les montagnes sont élevées, fertiles, spacieuses, belles, gracieuses, fleuries et odorantes. Mon Bien-Aimé et pour moi ces montagnes.

Comme les vallées solitaires et boisées.

            Les vallées solitaires sont tranquilles, agréables, fraîches, ombragées, pleines de douces eaux; la variété des bosquets et le chant harmonieux des oiseaux font le charme et les délices des sens; la solitude et le silence qui y règnent sont un rafraîchissement et un repos. Mon Bien-Aimé est pour moi ces vallées.

Comme les îles étrangères.

            Les îles étrangères sont entourées par les flots de la mer, mais très éloignées dans l'océan et séparées de tout commerce avec les hommes. Là les productions sont toutes différentes de celles de nos régions, par leur aspect et leur propriétés; elles causent de la surprise et de l'admiration à ceux qui les voient. Il en est de même de toutes ces connaissances profondes, admirables, nouvelles, surprenantes, et bien éloignées des sentiments ordinaires que l'âme voit en Dieu; elle les appelle des îles étrangères: car on appelle quelqu'un étranger pour deux motifs, soit parce qu'il est retiré de la foule, soit parce qu'il est au-dessus des autres par l'excellence et la perfection de ses actes et de ses oeuvres. Pour ces deux motifs l'âme donne à Dieu le nom d'étranger. Non seulement il renferme toutes les rares beautés des îles que l'on n'avait jamais vues, mais ses voies, ses conseils, ses oeuvres, sont pour l'homme extraordinaires, insolites, admirables. Rien d'étonnant que Dieu soit étranger aux hommes qui ne l'ont jamais vu, dès lors qu'il l'est même aux saints, aux anges et aux âmes qui le contemplent. Les uns et les autres, en effet, n'ont pas achevé et n'achèveront pas de voir ce qu'il est. Jusqu'au dernier jour du jugement, ils découvriront en lui, dans la profondeur de ses desseins, tant de merveilles nouvelles sur les oeuvres de sa miséricorde et de sa justice, qu'elles leur paraîtront toujours nouvelles et que leur admiration ira toujours grandissant. Voilà pourquoi ce ne sont pas seulement les hommes, mais aussi les anges, qui peuvent lui donner le nom d'îles étrangères. Il est le seul qui ne découvre jamais en lui-même quoi que ce soit d'étranger ou de nouveau.

Comme les fleuves aux eaux bruyantes.

            Les fleuves ont trois propriétés. La première est d'inonder et de submerger tout le terrain qu'ils rencontrent; la seconde, c'est de remplir tous les bas-fonds et toutes les cavités qu'ils trouvent; la troisième, c'est de produire un tel bruit qu'ils dominent et couvrent tous les autres bruits. Or, comme l'âme, dans cette connaissance de Dieu qui lui est donnée, jouit alors d'une manière délicieuse de ces trois propriétés, elle dit que son Bien-Aimé est pour elle comme les fleuves aux eaux bruyantes. Quant à la première propriété dont elle jouit: l'âme se voit alors complètement investie du torrent de l'esprit de Dieu; on s'empare d'elle avec tant de force qu'il lui semble être submergée sous tous les fleuves du monde; elle sent alors que toutes ses actions et ses passions sont ensevelies. Néanmoins la véhémence du torrent n'est pas une cause de souffrance: ces fleuves, en effet, sont des fleuves de paix, comme Dieu lui-même le donne à entendre dans ces paroles d'Isaïe: Ecce ego declinabo super eam quasi fluvium pacis et quasi torrentem inundantem gloriam: Sachez-le et remarquez-le bien, « Je ferai descendre et je répandrai sur elle », c'est-à-dire sur l'âme, « comme un fleuve de paix, comme un torrent débordant de gloire (Is. LXVI, 12). » Quand Dieu a ainsi investi l'âme comme un fleuve aux eaux bruyantes, il la remplit tout entière de paix et de gloire.

            Seconde propriété dont l'âme jouit: cette eau divine remplit alors les bas-fonds de son humilité et comble les vides de ses désirs. C'est ce qu'affirme saint Luc en ces termes: Exaltavit humiles, esurientes implevit bonis: « Il a exalté les humbles, et comblé de biens les affamés (Luc, I, 53). »

            La troisième propriété que l'âme expérimente lorsqu'elle est submergée par ces torrents d'amour du Bien-Aimé consiste dans un bruit spirituel, ou voix spirituelle qui est au-dessus de tous les bruits et de toutes les voix. Cette voix du Bien-Aimé couvre toute autre voix et domine tous les bruits du monde. Pour expliquer cette faveur, il faut nous arrêter quelque peu.

            Cette voix ou ce bruit retentissant des fleuves dont parle l'âme est une plénitude si abondante de biens, un pouvoir si puissant qui s'empare d'elle, qu'il lui semble non seulement entendre le bruit retentissant des eaux, mais plutôt le fracas formidable du tonnerre. Néanmoins cette voix est une vois spirituelle; elle n'a rien à voir avec les bruits corporels; elle ne cause pas comme eux de la peine ou de la fatigue; tout en elle indique la majesté, la puissance, les délices et la gloire. Elle est extraordinairement puissante et intérieure; elle revêt l'âme de puissance et de force. Telle est la voix spirituelle, tel est le bruit qui se fit entendre aux Apôtres lorsque le Saint-Esprit descendit en eux comme un torrent violent, comme le racontent les Actes (Act. II, 2). Pour signifier la voix spirituelle qu'il leur fit entendre intérieurement, il produisit ce bruit au dehors semblable à un vent impétueux et tous ceux qui étaient à Jérusalem l'entendirent. C'est ainsi, nous le répétons, qu'il indiquait celui que recevaient en eux les Apôtres; c'est-à-dire une plénitude de puissance et de force. De même lorsque le Seigneur Jésus priait son Père, nous dit saint Jean (Jean, XII, 28), quand il se trouvait au milieu des angoisses et des dangers qui lui venaient de ses ennemis, il entendit intérieurement une voix du ciel qui fortifiait sa sainte Humanité. Mais le bruit entendu au dehors par les Juifs était si fort et si véhément que les uns disaient: C'est un coup de tonnerre, et d'autres: Un Ange du ciel lui a parlé. En réalité ce bruit perçu à l'extérieur signifiait la force et le pouvoir dont venait d'être investie intérieurement la saint Humanité du Christ.

            De là, il ne faut pas conclure pourtant que l'âme ne perçoive pas alors la voix spirituelle qui se fait entendre en elle. Remarquons-le: cette voix spirituelle indique l'effet qu'elle produit dans l'âme, comme le son corporel perçu par l'ouïe indique ce qui est signifié à l'esprit. David nous le rappelle quand il dit: Ecce dabit voci suae vocem virtutis: « Considérez que Dieu va donner à sa voix une voix de puissance (Ps. LXVII, 34) ». Cette puissance, c'est la voix intérieure, Dieu va donner de la puissance à sa voix, dit David, c'est-à-dire: Dieu donnera à la voie extérieure qui s'entend au dehors une voix de puissance qui s'entendra au-dedans de l'âme. Il faut savoir par ailleurs que Dieu est une puissance infinie, et quand il se communique à l'âme de la manière que nous avons dite, il produit en elle l'effet d'une voix dont la puissance est immense.

            Saint Jean dit dans l'Apocalypse qu'il a entendu cette voix, et qu'elle venait du ciel: Erat tanquam vocem aquarum multarum, et tanquam vocem tonitrui magni: « Cette voix était comme la voix des grandes eaux, et comme la voix d'un grand coup de tonnerre (Apoc. XIV, 2). » Mais, il faut qu'on le sache bien, cette voix, malgré sa puissance, ne cause ni peine ni fatigue. Aussi saint Jean ajoute qu'elle était si suave qu'elle est comme l'harmonie des harpistes jouant de leurs instruments.

            Ézéchiel dit, de son côté, que cette voix était comme celle des grandes eaux, quasi sonum sublimis Dei: « Comme la voie du Dieu Très-Haut (Ez. I, 24). » Cela signifie que Dieu se communiquait à lui d'une manière très profonde et très suave. Cette voix est infinie, car ainsi que nous l'avons dit, elle est Dieu lui-même qui se communique à l'âme et se fait entendre à elle. Mais, adaptant sa puissance à chacune d'entre elles, il se fait sentir avec des délices inexprimables et une souveraine grandeur. Voilà pourquoi l'Épouse dit dans les Cantiques: Sonet vox tua in auribus meis, vox enim tua dulcis: « Que votre voix résonne à mes oreilles, car votre voix est douce (Cant. II, 14). » Voici maintenant le verset:

Comme le murmure des zéphires pleins d'amour.

            Par ce vers l'âme appelle l'attention sur deux choses: les « zéphires » et leur « murmure ». Par zéphires pleins d'amour, on entend les vertus et les grâces du Bien-Aimé; elles revêtent l'âme, par suite de sa bienheureuse union avec l'Époux, lui communiquent le plus profond amour et atteignent sa substance. Le murmure des zéphires signifie une très haute et très suave connaissance de Dieu et de ses vertus, qui rejaillit sur l'entendement par suite de la touche que ces vertus de Dieu font à la substance de l'âme. Ce sont là les délices les plus élevées que l'âme puisse goûter en cet état.

            Pour mieux comprendre cette interprétation, remarquons que l'on sent deux choses dans le zéphire, la touche et le bruit ou le son; de même dans cette communication de l'Époux on sent aussi deux choses, une impression de plaisir et l'intelligence de ces délices. La touche du zéphire est perçue par le sens du toucher, et son murmure par le sens de l'ouïe; de même la touche des vertus du Bien-Aimé se sent et se goûte par le toucher de l'âme, c'est-à-dire la substance même de l'âme. Quant à la connaissance de ces vertus de Dieu, elle est perçue par l'ouïe de l'âme, c'est-à-dire par son entendement.

            On dit en outre que s'élève un zéphire plein d'amour, quand il caresse avec suavité et satisfait le désir qu'on avait de ce rafraîchissement, car le sens du toucher éprouve alors du plaisir et du repos. En même temps, le sens de l'ouïe éprouve, lui aussi, une grande joie à entendre le bruit ou le murmure du zéphire; et cette joie est plus élevée que celle que le toucher éprouvait car le sens de l'ouïe est plus spirituel, ou pour mieux dire se rapproche davantage de ce qui est spirituel; aussi l'âme y trouve une jouissance supérieure à celle qui provient du sens du toucher. Ainsi en est-il dans l'état surnaturel dont nous parlons: Cette touche divine produit une satisfaction profonde; elle remplit de délices la substance de l'âme; elle met avec suavité le comble à ses désirs de parvenir à cette union divine. Elle appelle celle-ci une touche divine ou encore: zéphires amoureux; car, ainsi que nous l'avons dit, d'une manière pleine d'amour et de suavité lui sont communiquées alors les perfections du Bien-Aimé; de là s'écoule dans l'entendement le murmure de la connaissance. Ce murmure, d'après elle, est semblable à ce qui est causé par l'air quand il entre d'une manière aiguë dans la petite cavité de l'oreille. Cette connaissance très subtile et très délicate entre en effet dans le plus intime de la substance de l'âme avec une saveur admirable et la comble de délices supérieures à touts les autres contentements. En voici la cause. L'âme reçoit une substance déjà toute comprise, dégagée de tout accident et de toute image; elle pénètre dans l'intellect que les philosophes appellent passif, ou possible, car il reçoit passivement, sans rien faire de sa part. C'est là pour l'âme la plus haute jouissance, parce qu'elle a lieu dans l'entendement, siège de la fruition, comme disent les théologiens, qui consiste à voir Dieu. Parce que ce murmure signifie cette connaissance dont nous parlons, reçue substantiellement, quelques théologiens ont pensé que notre père saint Élie a vu Dieu dans ce murmure délicat du zéphire qu'il sentit à l'entrée de sa grotte sur le mont Horeb (III Rois, XIX, 12). L'Écriture l'appelle murmure délicat du zéphire, car c'est de cette communication subtile et délicate que son entendement recevait la connaissance. Et ici l'âme l'appelle le murmure des zéphires pleins d'amour parce que c'est de la communication amoureuse des vertus du Bien-Aimé qu'il rejaillit dans l'entendement.

            Ce murmure divin qui pénètre par l'ouïe de l'âme est non seulement, comme nous l'avons dit, une substance toute comprise, mais encore une vue de vérités nouvelles qui lui est donnée sur la Divinité, ou une révélation de ses secrets les plus intimes. D'ordinaire en effet, toutes les fois que la Sainte Écriture raconte que quelque communication de Dieu a été faite à l'âme par l'intermédiaire de l'ouïe, il s'agit d'une manifestation de ces vérités toutes pures à l'entendement ou de la révélation des secrets de Dieu. Ce sont des révélations ou visions purement spirituelles qui sont données exclusivement à l'âme, sans le secours ou l'aide des sens. Voilà pourquoi les connaissances que Dieu communique à l'âme par l'ouïe intérieure sont très élevées et très certaines. Aussi saint Paul, pour nous faire comprendre la sublimité de la révélation qu'il avait reçue, n'a pas dit: Vidi arcana verba, et moins encore gustavi arcana verba, mais audivi arcana verba quae non licet homini loqui: « J'ai entendu des secrets qu'il n'est pas permis à l'homme de raconter (II Cor. XII, 4). » On pense qu'il a vu Dieu alors, comme notre père saint Élie l'avait vu dans le murmure léger du zéphire. Car de même que la foi, ainsi que l'enseigne saint Paul, nous parvient par l'oreille du corps, de même aussi ce que nous dit la foi, ou la substance elle-même aussi ce que nous dit la foi, ou la substance elle-même de la vérité toute comprise nous est donnée par l'ouïe spirituelle. C'est là ce que nous fait comprendre le saint homme Job quand, s'adressant à Dieu après la révélation qu'il en avait reçue, il dit: Auditu auris audivi te; nunc autem oculus meus videt te: « Je vous ai entendu de mon oreille, et maintenant mon oeil vous voit (Job, XLII, 5). » Ces paroles montrent clairement qu'entendre Dieu avec l'ouïe de l'âme, c'est le voir avec l'oeil de l'intellect passif dont nous avons parlé. Voilà pourquoi il ne dit pas: je vous ai entendu par l'ouïe de mes oreilles, mais de mon oreille; je ne vous ai pas vu avec mes yeux, mais avec mon oeil, c'est-à-dire mon intellect; par conséquent entendre par l'ouïe de mon oreille est la même chose que voir avec l'oeil de mon intellect.

            Il ne faut pas croire néanmoins que si l'âme reçoit cette connaissance substantielle dont nous avons parlé dépouillée de tout accident, elle possède par le fait même la jouissance de Dieu claire et parfaite comme au ciel. Bien que dégagée de tous ses accidents, elle n'en est pas plus claire, mais plutôt obscure, car c'est une contemplation, et la contemplation ici-bas, dit saint Denis, est un rayon de ténèbres. Aussi nous pouvons dire qu'elle est un rayon ou une image de la jouissance en tant qu'elle est dans l'entendement; car c'est en lui qu'a lieu la jouissance.

            Cette connaissance reçue substantiellement et que l'âme appelle ici le murmure des zéphires rappelle les yeux si désirés du Bien-Aimé. Or l'âme les eut à peine vus que, ses sens ne les pouvant supporter, elle s'écria:

Détournez-les, vos yeux, mon Bien-Aimé.

            Il me semble très à propos d'apporter ici un texte de Job qui confirme en grande partie ce que nous avons dit de ce ravissement et de ces fiançailles spirituelles. Je veux le citer, bien que cela nous arrête un peu plus; je donnerai d'abord tout le texte en latin puis en langue vulgaire; cela fait, j'en expliquerai en peu de mots les parties qui se rapportent à notre sujet, et alors je continuerai l'explication des vers de la strophe suivante.

            C'est Éliphaz de Théman qui s'adresse à Job en ces termes: Porro ad me dictum est verbum absconditum, et quasi furtive suscepit auris mea venas susurri ejus. In horrore visionis nocturnae, quando solet sopor occupare homines, pavor tenuit me, et tremor, et omnia ossa mea perterrita sunt; et cum spiritus, me praesente, transiret, inhorruerunt pili carnis meae; stetit quidam, cujus non agnoscebam vultum, imago coram oculis meis, et vocem quasi aurae lenis audivi. Ce qui veut dire en langue vulgaire: « En vérité, une parole cachée m'a été dite, et c'est comme à la dérobée que mon oreille a saisi la substance de son murmure. Dans l'horreur d'une vision nocturne, et lorsque les hommes sont dans le sommeil, la frayeur me saisit, je tremblai, et tous mes os furent secoués. Comme l'esprit passait devant moi, tous les poils de ma chair se hérissèrent. Quelqu'un dont je ne connaissais pas le visage se présenta; c'était comme une image devant mes yeux, et j'entendis une voix semblable à un léger zéphire (Job, IV, 12-16). » Ce texte renferme presque tout ce que nous avons dit du ravissement depuis ce vers de la douzième strophe qui dit: Détournez-les, vos yeux, mon Bien-Aimé. Quand, en effet, Éliphaz de Théman raconte qu'on lui a adressé la parole cachée, cela évoque cette autre parole cachée dont l'âme n'a pu supporter la puissance et qui l'obligea à s'écrier: Détournez vos yeux, mon Bien-Aimé. Quand il ajoute que son oreille a perçu comme à la dérobée la veine de son murmure, il signifie la connaissance pure et substantielle dont nous avons parlé, qui est reçue dans l'entendement. Les veines signifient une substance intérieure, tandis que le murmure indique la communication et la touche des vertus divines d'où procède pour l'entendement cette connaissance toute acquise dont nous avons parlé. Le murmure indique que cette connaissance est donnée avec la plus grande suavité. Dans l'un et l'autre cas l'âme dit qu'il s'agit d'un murmure de zéphires pleins d'amour, parce qu'il se communique avec amour. On ajoute qu'on l'a perçu comme à la dérobée; car de même que ce qui est volé appartient à autrui, de même, pour parler au point de vue naturel, ce secret est étranger à l'homme, car naturellement l'homme n'y a aucun droit; il ne lui est donc pas permis d'en user. Saint Paul, non plus, ne devait pas le révéler. Aussi un autre prophète a dit à deux reprises: « Mon secret est pour moi (Is. XXIV, 16). » Quand on parle de l'horreur de cette vision nocturne qui eut lieu à l'heure où les hommes prennent leur sommeil, et qu'on dit: « la crainte et le tremblement s'emparèrent de moi », on signifie cette crainte et ce tremblement qui se produisent naturellement dans l'âme quand elle reçoit dans l'extase cette connaissance dont nous avons parlé, vu que sa nature est incapable de supporter cette communication de l'esprit de Dieu. Le prophète donne ici à comprendre que, de même que c'est au moment où les hommes vont prendre leur sommeil qu'ils sont ordinairement opprimés et effrayés par une vision que l'on appelle cauchemar qui leur arrive entre le sommeil et la veille, c'est-à-dire au moment où commence le sommeil, de même au moment de ce passage spirituel entre le sommeil de l'ignorance naturelle et la veille de la connaissance surnaturelle, c'est-à-dire au commencement du ravissement ou de l'extase, la vision sprituelle les fait craindre et trembler.

            Il ajoute encore que tous ses os se sont épouvantés et agités, ce qui veut dire qu'ils furent secoués et déboîtés; par là il fait comprendre la pénible dislocation des os dont on souffre alors, comme nous l'avons dit.

            C'est là ce que nous explique parfaitement Daniel quand il s'écria à la vue de l'Ange: Domine, in visione tua dissolutae sunt compages meae: « Seigneur, ç votre vue se sont brisées les jointures de mes os (Dan. X, 16). »

            Éliphaz continue aussitôt et dit: « Lorsque l'esprit passait devant moi », c'est-à-dire lorsqu'il transportait mon esprit hors de ses limites et de ses voies naturelles pour le mettre dans le ravissement dont nous avons parlé, « tous les poils de ma chair se sont hérissés »; il nous fait comprendre ce que nous avons dit du corps, à savoir que dans cette extase il demeure glacé et raide comme s'il était mort.

            Il dit encore: « Quelqu'un se présenta dont le visage m'était inconnu; son image était devant mes yeux. » Or celui-là qui se présenta, c'était Dieu lui-même qui se communiquait de la manière dont nous avons parlé.

            Il dit qu'il ne connaissait pas son visage, pour nous faire comprendre que dans cette communication ou vision, bien que très élevée, on ne connaît pas, on ne voit pas le visage ni l'essence de Dieu.

            Mais il dit que cette image était devant ses yeux, parce que, comme nous l'avons dit, cette connaissance d'une parole caché était très profonde comme l'image et la face de Dieu; ce n'était pas toutefois la vue de l'essence de Dieu.

            Enfin il conclut en ces termes: « J'ai entendu la voix d'un léger zéphire »: par là on signifie ce murmure des zéphires pleins d'amour, c'est-à-dire le Bien-Aimé dont l'âme parle ici. Il ne faut pas croire toutefois que ces visites engendrent  toujours des craintes et des défaillances naturelles. Comme on l'a déjà dit, cela arrive à ceux qui commencent à entrer dans l'état d'illumination et de perfection, et dans ce genre de communication, car dans d'autres cela se passe plutôt avec la plus grande suavité. Expliquons maintenant

Comme la nuit tranquille.

            Durant ce sommeil spirituel dont l'âme jouit sur le sein de son Bien-Aimé, elle possède et elle goûte complètement le repos, le calme et la quiétude d'une nuit paisible. Elle reçoit en même temps une connaissance extrêmement profonde mais obscure de la divinité, ce qui lui fait dire: mon Bien-Aimé est comme une nuit tranquille.

Lorsque commence le lever de l'aurore.

            Cette nuit tranquille, nous est-il dit, n'est plus comme la nuit obscure, mais comme la nuit au moment où elle s'approche déjà du lever du matin. Car ce repos et ce calme en Dieu ne sont plus pour l'âme complètement obscurs, comme la nuit sombre; c'est un repos et une quiétude dans la lumière divine, dans une connaissance de Dieu nouvelle; l'esprit goûte la tranquillité la plus suave parce qu'il est élevé à la lumière divine. C'est à juste titre qu'il donne ce nom à ce lever de l'aurore ou aux approches du jour. De même que les approches du matin chassent l'obscurité de la nuit et annoncent la lumière du jour, de même l'esprit qui jouit du calme et du repos en Dieu est élevé des ténèbres de la connaissance naturelle à la lumière matinale de la connaissance surnaturelle de Dieu. Et cette connaissance, nous l'avons dit, n'est pas encore la connaissance claire de Dieu, ce n'en est qu'une connaissance obscure; elle est semblable à cette partie de la nuit qu'on appelle le lever de l'aurore; ce n'est plus la nuit, mais ce n'est pas encore le jour; c'est quelque chose qui tient des deux à la fois. Ainsi en est-il de l'âme dans cette solitude et ce repos qu'elle trouve en Dieu; elle ne jouit pas de toute la clarté divine, mais elle ne laisse pas d'en recevoir quelque participation.

            Dans ce repos de l'entendement se voit élevé, à sa grande surprise, au-dessus de tous les modes naturels de comprendre et arrivé à la lumière divine. Il ressemble à celui qui vient de faire un profond sommeil et ouvre tout à coup les yeux à la lumière qu'il n'attendait pas. Telle est, à mon avis, la connaissance que David a voulu nous donner quand il a dit: Vigilavi, et factus sum sicut passer solidarius in tecto. Traduisons: « Je me suis éveillé, et j'étais comme le passereau solitaire sur le toit (Ps. CI, 8). » En d'autres termes: J'ai ouvert les yeux de mon entendement, et je me suis trouvé au-dessus de toutes les intelligences naturelles, j'étais solitaire, et sans elles; j'étais comme sur un toit dominant toutes les choses d'ici-bas. Il se dit semblable au passereau solitaire, parce que, dans la contemplation dont nous parlons, l'esprit possède les cinq propriétés que l'on trouve chez cet oiseau.

            Tout d'abord le passereau recherche d'ordinaire le lieu le plus élevé; ainsi fait l'esprit dans cet état: il monte jusqu'à la plus sublime contemplation. Secondement, le passereau a toujours le bec tourné du côté d'où vient le vent; ainsi fait l'esprit: il a toujours ses affections dirigées du côté d'où lui vient l'esprit d'amour qui est Dieu. Troisièmement, le passereau est ordinairement seul: il n'aime pas voir les autres oiseaux s'approcher de lui, sans quoi il s'en va aussitôt; de même l'esprit qui est dans cette contemplation dont nous parlons se trouve dans la solitude par rapport à toutes les choses de la terre, il en est complètement dégagé: et il n'aime que sa solitude en Dieu. Quatrièmement, le passereau chante d'une manière très suave; ainsi fait l'esprit en cet état: les louanges qu'il adresse à Dieu respirent l'amour le plus suave; elle sont extrêmement savoureuses pour lui et précieuses pour Dieu. Cinquièmement, le passereau n'a pas de couleur déterminée; ainsi en est-il de l'esprit dans l'état d'extase: non seulement il n'a aucune couleur d'affection sensuelle ou d'amour-propre; il ne fait même pas de considérations particulières sur les choses supérieures ou inférieures; et il ne pourrait rien dire de leur mode ou manière d'être, car, ainsi que nous l'avons dit, la connaissance de Dieu qu'il possède est tout un abîme.

Comme la musique silencieuse.

            Une fois dans le calme et le silence de cette nuit dont nous avons parlé, ainsi que dans cette connaissance de la lumière divine, l'âme voit enfin les convenances et les dispositions admirables de la Sagesse infinie qui brillent dans la variété de toutes les créatures et de toutes les oeuvres de Dieu. Toutes en général, comme chacune d'elles en particulier, manifestent leur dépendance de Dieu; chacune d'elles chante à sa manière ce que Dieu est en elle; aussi l'âme semble entendre une harmonie incomparable qui surpasse tous les concerts et toutes les mélodies d'ici-bas. Elle dit que cette musique est silencieuse, car c'est, avons-nous dit, une connaissance paisible, tranquille, où l'on n'entend me bruit d'aucune voix; voilà pourquoi l'âme y goûte la suavité de la musique et la quiétude du silence. Son Bien-Aimé, dit-elle, est cette musique silencieuse, car c'est en lui qu'elle connaît et goûte cette harmonie de musique spirituelle. Il y a plus; elle dit encore qu'il est

Comme la solitude harmonieuse.

            Ce qui diffère peu de « la musique silencieuse »; car si pareille musique est silencieuse pour les sens extérieurs et les facultés naturelles, elle est néanmoins une « solitude harmonieuse » pour les facultés spirituelles. Celles-ci, en effet, étant seules et dégagées de toutes les formes et connaissances naturelles,  sont très disposées à percevoir ce concert spirituel qui retentit en elles de la manière la plus sonore pour leur chanter combien Dieu est grand en lui-même et dans ses créatures. C'est, avons-nous dit, ce dont saint Jean nous parle au livre de l'Apocalypse. Il raconte qu'il a entendu la voix d'une foule de harpistes qui jouaient de leurs instruments (Apoc. XIV, 2). Or ce fut là un concert spirituel; il ne s'agit donc point de harpes matérielles. C'était là une certaine connaissance des louanges que chacun des Bienheureux d'après son degré de gloire ne cesse de faire monter vers Dieu. C'est donc là une sorte de concert. Comme chacun possède des dons différents des autres, ainsi chacun chante d'une manière différente les louanges du  Créateur; et quand tous s'unissent dans l'amour, ils font entendre le plus harmonieux des concerts. Ainsi en est-il de l'âme; elle voit cette divine Sagesse resplendir dans toutes les créatures de l'ordre supérieur ou de l'ordre inférieur; et chacune d'elles, selon les dons qu'elle a reçus de Dieu, redit à sa manière ce qu'il est et célèbre ses grandeurs; et toutes leurs voix réunies font un concert admirable où se trouvent exaltées les grandeurs de Dieu sa sagesse et sa science. C'est là ce que l'Esprit-Saint nous dit en ces termes au livre de la Sagesse: Spiritus Dimini replevit orbem terrarum, et hoc quod continet omnia, scientiam habet vocis: « L'Esprit du Seigneur a rempli toute la terre, et l'univers qui renferme toutes les créatures, a la science de la voix (Sag. I, 7). » Telle est la solitude sonore que l'âme, avons-nous dit, connaît dans ce ravissement; c'est le témoignage que toutes les créatures donnent par elles-mêmes de Dieu. Or comme l'âme n'entend pas ce concert harmonieux sans être dans la solitude et dégagée de toutes les choses extérieures, elle l'appelle une musique silencieuse, une solitude harmonieuse. Et son Bien-Aimé, dit-elle, est tout cela pour elle. Mais le Bien-Aimé est encore

Comme le festin qui charme et remplit d'amour.

            Le festin produit chez ceux qui s'aiment, récréation, rassasiement et amour. Comme ces trois effets sont produits par le Bien-Aimé dans cette communication pleine de suavité, l'âme l'appelle ici le festin qui charme et remplit d'amour. Or il faut savoir que dans la Sainte Écriture ce nom de festin signifie la vision divine. Car de même que le festin est la fin du travail du jour et le commencement du repos de la nuit, de même cette connaissance tranquille qui est communiquée à l'âme, comme nous l'avons dit, lui fait sentir que ses maux sont en quelque sorte finis et qu'elle est en possession de biens où elle s'embrase plus que précédemment de l'amour de Dieu. Aussi est-ce pour elle un festin qui la charme, parce qu'il termine ses maux et la remplit d'amour en la mettant en possession de tous les biens.

STROPHE QUINZIÈME

Notre lit est tout fleuri,

Entouré de cavernes de lions,

Tendu de pourpre,

Établi dans la paix,

Couronné de mille boucliers d'or.

EXPLICATION

            Dans les deux strophes précédentes l'Épouse a chanté les grâces et les grandeurs de son Bien-Aimé. Dans celle-ci elle chante l'état heureux et élevé où elle a été placée, ainsi que la sécurité dont elle y jouit, comme la richesse des dons et des vertus dont elle est dotée et parée dans le lit nuptial de son Époux; car elle déclare qu'elle ne fait déjà plus qu'un avec le Bien-Aimé, qu'elle possède les vertus dans toute leur force, la charité parfaite et une  paix souveraine; elle ajoute qu'elle est enrichie de dons et ornée de beauté dans toute la mesure où l'on peut les posséder et en jouir ici-bas. Elle dit donc:

Notre lit est tout fleuri.

            Ce lit fleuri c'est le sein et l'amour du Bien-Aimé. C'est là que l'âme, devenue son épouse, lui est déjà unie; il est déjà fleuri pour elle, à cause de l'union ou jonction qui existe déjà entre eux deux et qui lui communique les vertus, les grâces et les dons du Bien-Aimé. Ces faveurs la comblent de tant de beauté, de richesses et de délices, qu'il lui semble se trouver sur un lit de toutes sortes de fleurs les plus suaves, dont le toucher la ravit et les parfums la fortifient; aussi nomme-t-elle cette union un lit fleuri. Ainsi s'exprime l'Épouse des Cantiques: elle dit à l'Époux: « Notre lit est fleuri (Cant. I, 5). » Elle l'appelle « notre », parce que les mêmes vertus et le même amour que le Bien-Aimé sont à l'un et à l'autre; la même jouissance est aux deux , selon cette parole du Saint-Esprit dans les Proverbes: « Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes (Pro. VIII, 31). » L'âme dit encore que ce lit est « fleuri », parce que dans cet état l'âme possède déjà les vertus parfaites; elle accomplit des oeuvres parfaites et héroïques, ce qu'elle n'avait pu réaliser jusqu'à ce que ce lit fût fleuri par son union parfaite avec Dieu. Aussi elle dit:

Entouré de cavernes de lions.

            Revêtue de la force et de la puissance redoutable du lion, l'âme compare ici les vertus dont elle est déjà en possession dans cet état aux cavernes des lions qui sont très sûres et à l'abri des incursions de tous les autres animaux. Car ceux-ci redoutent la force et l'audace du lion qui s'y trouve; non seulement ils n'osent pas y entrer, mais ils se gardent bien de rester dans le voisinage. Il en est de même de chaque vertu: quand l'âme la possède à l'état parfait, elle est comme une caverne de lion, où demeure et réside l'Époux qui est fort comme un lion et qui lui est uni par cette vertu et par chacune des autres vertus. L'âme de son côté, qui lui est unie par ces mêmes vertus, est forte comme un lion, parce qu'elle participe alors aux perfections de son Bien-Aimé. L'âme est alors si bien fortifiée par chaque vertu et si bien protégée par toutes les vertus réunies que, dans cette union divine qu'elle appelle un lit tout fleuri, non seulement le démon n'ose pas l'attaquer, mais qu'il craint même de se tenir en sa présence, tant il redoute son pouvoir; il la voit en effet tellement élevée et fortifiée par les vertus parfaites qu'elle a trouvées dans le lit du Bien-Aimé, depuis qu'elle est unie à Dieu par la transformation de l'amour, qu'il la redoute comme Dieu lui-même et n'ose même pas la regarder. Il a une crainte extrême de l'âme vraiment parfaite.

            Ce lit de l'âme est tout entouré de vertus; car ces vertus sont tellement liées entre elles qu'elles se fortifient mutuellement et se trouvent unies dans la plus haute perfection. Aussi le démon n'a aucune prise sur une âme de cette sorte. De même aucune chose de ce monde, ni d'en haut ni d'en bas, ne saurait l'inquiéter ou l'émouvoir, tant elle est protégée. Elle est déjà affranchie de toute la servitude des passions naturelles, étrangère aux tempêtes d'ici-bas et dégagée des vicissitudes de toutes les choses temporelles. Elle jouit en toute sécurité de la participation aux perfections divines. C'est là ce que désirait l'Épouse des Cantiques, quand elle disait: Quis det te mihi fratrem meum sugentem ubera matris meae, ut inveniam te solum fortis, et deosculer te, et jam me nemo despiciat: « Que n'es-tu mon frère? Que n'as-tu sucé les mamelles de ma mère? Que ne puis-je te trouver seul dehors? Je t'embrasserais, et personne n'oserait me mépriser (Cant. VIII, 1). » Ce baiser c'est l'union dont nous parlons, et qui rend l'âme semblable à Dieu par l'amour. C'est ce qu'elle désire quand elle demande que le Bien-Aimé soit son frère, paroles qui signifient et produisent l'égalité; qu'il suce les mamelles de sa mère, pour consumer toutes les imperfections et tendances naturelles qu'elle tient d'Ève sa mère; qu'elle le trouve seul dehors, c'est-à-dire s'unisse à lui seul, sans rien de créé et quand sa volonté et ses tendances seront complètement dégagées de toutes choses d'ici-bas. Et alors personne ne la méprisera, c'est-à-dire que ni le monde, ni la chair, ni le démon, n'oseront plus l'attaquer. L'âme étant libre, purifiée de tout et unie à Dieu, rien ne pourra lui nuire. De là vient qu'elle est désormais dans un état où elle goûte ordinairement une suavité et une paix qu'elle ne perdra jamais et qui ne peut lui manquer.

            Mais il y a une autre faveur que ce bonheur et cette paix dont elle jouit d'une manière habituelle: car les fleurs des vertus du jardin susdit ont coutume de s'ouvrir si bien et de répandre de tels parfums qu'elle se voit, comme c'est la vérité, toute remplie des délices de Dieu. J'ai dit que les fleurs des vertus qui sont en l'âme ont coutume de s'ouvrir; car, bien qu'elle soit remplie de vertus parfaites, elle n'en jouit pas toujours actuellement; je le répète, d'ordinaire elle jouit seulement de la paix et de la tranquillité qui en découlent; mais, nous pouvons le dire, ces vertus ici-bas sont en elle comme des fleurs dans leurs boutons qui sont renfermés dans leur jardin mystérieux: c'est une chose admirable que de les voir parfois s'épanouir toutes, sous l'action de l'Esprit-Saint, et répandre une foule d'arômes et de parfums délicieux. En effet, l'âme voit en elle les fleurs des montagnes dont nous avons parlé, c'est-à-dire l'opulence, la grandeur et la beauté de Dieu; parmi elles son regard découvre ici et là les muguets des vallées boisées, c'est-à-dire le repos, le rafraîchissement et la sécurité; ou encore les roses odoriférantes et des îles étrangères, c'est-à-dire, avons-nous dit, les connaissances extraordinaires de Dieu qui lui sont données; de plus, elle est toute pénétrée du parfum des lis des fleuves aux eaux bruyantes qui, nous l'avons dit, sont la majesté de Dieu dont elle est remplie toute entière; elle jouit encore en cet état du parfum que répand çà et là le jasmin sous le murmure des zéphires pleins d'amour dont nous avons également parlé; en un mot, elle jouit de toutes les autres vertus de toutes les faveurs dont il a été question et qui sont figurées par la connaissance tranquille, la musique silencieuse, la solitude harmonieuse et le festin qui charme et remplit d'amour. La jouissance et l'impression que produisent toutes ces fleurs réunies sont telles parfois que l'âme peut dire en toute vérité: Notre lit est tout fleuri, entouré de cavernes de lion. Heureuse l'âme qui a mérité de jouir parfois dès cette vie du parfum de ces fleurs divines.

            Elle dit ensuite que ce lit

Est tendu de pourpre.

            La pourpre figure la charité dans la Sainte Écriture, mais elle est aussi destinée aux vêtements et à l'usage des rois. L'âme dit ici que ce lit plein de fleurs est tendu de pourpre, parce que toutes ses vertus, ses richesses et ses biens ne se soutiennent, ne fleurissent et ne sont objet de jouissance que par la charité et l'amour du Roi du ciel. Sans cet amour, il serait impossible à l'âme de jouir de ce lit et de ses fleurs. Et ainsi toutes ces vertus sont en quelque sorte tendues sur l'amour de Dieu, comme sur un fond où elles se conservent admirablement. Elles sont comme baignées dans l'amour; toutes et chacune ne cessent d'embraser l'âme d'amour pour Dieu; partout et toujours l'amour qui les anime les porte à un amour plus vif. Voilà ce que signifie cette expression « tendu de pourpre ».

Établi dans la paix.

            Chaque vertu est par elle-même paisible, douce et forte; par conséquent elle produit dans l'âme qui la possède ces trois effets: la paix, la douceur et la force. Or ce lit étant tout fleuri, couvert, avons-nous dit, des fleurs des vertus, et toutes ces vertus étant paisibles, douces et fortes, il en résulte que ce lit est établi dans la paix. L'âme elle-même est donc paisible, douce et forte; aussi elle ne redoute aucune guerre, ni du monde, ni du démon, ni de la chair. Les vertus l'ont placée dans une telle paix et une telle sécurité qu'il lui semble être tout entière édifiée dans la paix.

Couronné de mille boucliers d'or.

            L'âme appelle boucliers les vertus et les dons qui l'enrichissent; ces boucliers couronnent son lit de délices, car les vertus et les dons ne sont pas seulement une couronne et une récompense pour celui qui les a acquis, mais encore comme autant de boucliers contre les vices qu'il a domptés; aussi le lit tout fleuri en est-il couronné en récompense et protégé par les boucliers.

            L'âme ajoute que ces boucliers sont d'or, et par là elle désigne la haute valeur des vertus. Les vertus sont donc sa couronne et sa défense. C'est ce que l'Épouse du livre des Cantiques nous dit en ces termes: En lectulum Salomonis sexaginta fortes ambiunt ex fortissimis Israel, uniuscujusque ensis super femur suum propter timores nocturnos: « Considérez qu'il y a soixante forts d'Israël qui entourent le lit de Salomon; chacun d'eux porte l'épée sur la hanche pour le protéger contre les terreurs de la nuit (Cant. III, 7). »

STROPHE SEIZIÈME

Sur la trace de vos pas

Les vierges courent le chemin;

Le choc de l'étincelle,

Le vin apprêté

Leur fait exhaler un baume divin.

EXPLICATION

            Dans cette strophe l'Épouse loue le Bien-Aimé pour les trois faveurs qu'il accorde aux âmes dévotes, afin de les encourager et les porter à un plus haut amour de Dieu. Comme elle connaît par expérience cet état où elle est élevée, elle veut en faire mention ici.

            La première faveur, dit-elle, est une suavité de lui-même qu'il donne à l'âme; or cette suavité est tellement efficace qu'elle fait courir l'âme avec une extrême rapidité dans le chemin de la perfection. La seconde est une visite d'amour à l'aide de laquelle il embrase subitement l'âme d'amour. La troisième est une abondance de charité qui est infusée dans l'âme et l'enivre de telle sorte que dans cette ivresse, comme dans la visite d'amour, son esprit est élevé pour chanter les louanges de Dieu et lui exprimer les plus suaves sentiments d'amour. L'âme parle donc ainsi:

Sur la trace de vos pas.

            La trace est une empreinte laissée par celui qui marche; elle sert à le chercher et à le trouver. Or la suavité et la connaissance que Dieu donne de lui-même à l'âme qui le cherche sont une trace ou une piste par où on reconnaît et cherche Dieu. Voilà pourquoi l'âme dit au Verbe, son Époux: Sur la trace de vos pas; ce qui veut dire: aux traces de suavité de vous-même, que vous imprimez et répandez dans l'âme ainsi qu'aux parfums qui s'exhalent de vous-même.

Les vierges courent le chemin.

            Il s'agit des âmes dévotes qui sont dans toute la force de la jeunesse; elles sont toutes pénétrées de la suavité de vos traces. Elles courent çà et là, à des buts différents et par des voies différentes, chacune selon l'esprit qu'elle a reçu de Dieu ou l'état de vie dans lequel elle se trouve; il y a une grande différence entre leurs exercices de piété comme aussi entre leurs oeuvres spirituelles; mais toutes suivent le chemin de la vie éternelle, c'est-à-dire la perfection évangélique; c'est ainsi qu'après avoir pratiqué le dénuement spirituel et le détachement de tout le créé, elles rencontrent enfin le Bien-Aimé et s'unissent à lui dans l'amour. Cette suavité ou cette trace que Dieu laisse de lui-même dans l'âme lui confère une extrême agilité pour qu'elle coure sur ses pas. L'âme n'éprouve presque aucune fatigue, ou même n'en éprouve plus pour suivre ce chemin; au contraire, elle est attirée et entraînée par cette trace de Dieu, non seulement pour suivre ce chemin, mais pour y courir, et cela de bien des manières, comme nous l'avons dit. Voilà pourquoi nous lisons au livre des Cantiques que l'Épouse a demandé à l'Époux cette divine attraction en ces termes: Trahe me, post te curremus in odorem unguentorum tuorum: « Attirez-moi à vous, et nous courrons à l'odeur de vos parfums (Cant. I, 3). » Or, après avoir reçu ce divin parfum, elle ajoute: In odorem unguentorum tuorum currimus; adolescentulae dilexerunt te nimis: « Nous avons couru à l'odeur de vos parfums; les vierges vous ont beaucoup aimé. » David, de son côté, a dit: « J'ai couru dans la voie de vos commandements quand vous avez dilaté mon coeur (Ps. CXVIII, 32) ».

                                               Le choc de l'étincelle,

                                               Le vin apprêté

                                               Leur fait exhaler un baume divin.

            L'explication des deux premiers vers de la strophe nous a montré que les âmes qui marchent sur les traces des pas divins courent rapidement dans la voie en s'exerçant à des pratiques de piété et à des oeuvres extérieures. Dans les trois derniers versets que nous venons de rapporter, l'Épouse nous fait comprendre les exercices intérieurs que ces âmes accomplissent sous l'impulsion de deux autres faveurs ou visites intimes du Bien-Aimé. Elle les appelle ici des chocs d'étincelles et un vin apprêté; quant aux exercices intérieurs de la volonté qui proviennent et résultent de ces deux visites, elle les appelle un baume divin. Et tout d'abord, le choc d'étincelle dont on parle ici est une touche très subtile que le Bien-Aimé fait parfois à l'âme, alors même qu'elle est très distraite; cette touche allume dans son coeur un tel feu d'amour, qu'on dirait une étincelle de feu qui a jailli et l'a embrasé. Alors, avec célérité, la volonté s'embrase comme quelqu'un qui revient tout à coup à lui-même et elle éclate en actes d'amour, de désirs, de louanges, de reconnaissance, de respect, d'adoration, de prière, et s'adresse à Dieu avec saveur d'amour: tous ces actes, elle les appelle les produits d'un baume divin, qui correspondent  au choc de l'étincelle, ou baume qui fortifie l'âme et la guérit par son parfum et sa substance. C'est de cette touche divine que parle l'Épouse quand elle dit au livre des Cantiques: Dilectus meus misit manum suam per foramen, et venter meus intremuit ad tactum ejus: « Mon Bien-Aimé a passé la main par le trou de la serrure, et il a fait tressaillir mes entrailles (Cant. V, 4). » La touche du Bien-Aimé figure la touche d'amour qu'il fiat à l'âme; la main symbolise la faveur dont il l'enrichit. La serrure par laquelle est passée sa main indique l'état, le genre et le degré de perfection où l'âme est élevée; selon lui la touche est plus ou moins forte; elle a tel mode ou telle qualité spirituelle. Par entrailles qui ont tressailli, on désigne la volonté qui a reçu la touche divine; le tressaillement signifie les facultés et les affections de l'âme qui s'élèvent vers Dieu pour produire les actes de désir, d'amour, de louanges et les autres dont nous avons parlé, c'est-à-dire les exhalaisons du baume qui proviennent de cette touche divine.

Le vin apprêté.

            Ce vin apprêté est une autre faveur beaucoup plus élevée que Dieu accorde parfois aux âmes avancées dans la voie de la perfection. L'Esprit-Saint les enivre d'un vin d'amour qui est suave, délicieux, fortifiant, et qui pour ce motif est appelé vin apprêté. Car de même que ce vin est préparé avec une foule d'épices qui lui donnent de la force et du parfum, de même cet amour que Dieu accorde à ceux qui déjà sont parfaits est préparé, mis en eux et ajusté aux vertus particulières que chacun d'eux a acquises. Ce vin confère une telle force et une ivresse si complète et si suave à l'âme dans les visites qu'elle reçoit de Dieu, que c'est avec force et une efficacité très grande qu'elle lui en adresse les parfums et les arômes pour le louer, l'aimer, l'adorer, etc., faire ces actes dont nous avons parlé et lui exprimer les admirables désirs qu'elle a de travailler à sa gloire et de souffrir pour lui.

            Il est bon de remarquer que cette faveur de la douce ivresse ne passe pas aussi rapidement que l'étincelle; elle dure plus longtemps. L'étincelle touche l'âme et passe, tandis que son effet dure un peu et quelquefois longtemps; mais le vin préparé dure d'ordinaire longtemps, ainsi que l'effet qu'il produit et qui est, je le répète, un amour plein de suavité dans l'âme; il dure parfois un jour ou deux ou même très longtemps; il n'a pas toujours le même degré d'intensité; mais il diminue ou grandit, sans que l'âme y puisse rien. Parfois également, sans qu'elle y contribue en rien, elle sent dans le plus intime d'elle-même que son esprit s'enivre délicieusement et s'enflamme de ce vin tout céleste, selon cette parole de David: Concaluit cor meum intra me, et in meditatione mea exardescet ignis: « Mon coeur s'est échauffé au dedans de moi, et le feu s'allumera dans ma méditation (Ps. XXXVIII, 4). » Les élans de cette ivresse d'amour durent parfois tout le temps qu'elle dure elle-même. D'autres fois, bien qu'elle existe dans l'âme, elle n'émet pas ces ardeurs qui ont d'ailleurs plus ou moins d'intensité, selon que l'ivresse est plus ou moins forte. Mais les exhalaisons ou effets de l'étincelle durent ordinairement plus longtemps que l'étincelle; elle les laisse dans l'âme et elles sont plus ardentes que celles de l'ivresse. Parfois même cette divine étincelle laisse l'âme s'embrasant et se consumant d'amour.

            Mais puisque nous parlons d'un vin préparé, il est bon de remarquer ici rapidement quelle différence il y a entre ce vin préparé que l'on appelle vin vieux et le vin nouveau. Comme c'est la même qu'il y a entre l'amour des parfaits et celui des commençants, elle nous servira à expliquer la doctrine concernant les spirituels. Le vin nouveau n'a pas encore éliminé et déposé la lie; il bout extérieurement et on ne peut connaître sa qualité et son prix, tant qu'il n'a pas cessé de bouillir et déposé la lie; jusqu'alors il court grand risque de se gâter; il est dur et âpre au palais; en boire beaucoup pourrait faire mal. Sa force vient surtout de la lie. Le vin vieux, au contraire, a déjà éliminé et déposé la lie; aussi il n'a plus la fermentation extérieure du vin nouveau; il montre déjà quelle sera sa qualité, et on est assuré qu'il ne se gâtera pas, parce qu'il n'a plus la fermentation et le bouillonnement de la lie qui pouvaient le gâter. Ainsi en est-il du vin bien préparé. Car ce serait vraiment extraordinaire qu'il vînt à se perdre. Son goût est agréable; mais sa vigueur réside dans la substance même du vin, et non plus dans le goût; aussi quand on le boit, il est agréable et donne des forces.

            Ceux qui commencent à aimer ou à servir Dieu sont comparés au vin nouveau. La ferveur du vin de leur amour se manifeste beaucoup au dehors dans les sens; ils n'ont pas encore éliminé la lie de leurs sens faibles et imparfaits; la force de leur amour vient de la ferveur sensible; c'est elle qui ordinairement les fait agir; c'est par elle qu'ils se meuvent. Aussi ne doivent-ils pas se fier à cet amour sensible, tant qu'ils n'auront fait cesser cette ferveur et ces goûts grossiers des sens. Sans doute, cette ferveur et la chaleur du sentiment peuvent les porter à un amour excellent et parfait; elles peuvent, en outre, leur servir de précieux moyen pour éliminer complètement la lie de leurs imperfections. Néanmoins c'est chose très facile que dans ces débuts et vu la nouveauté des goûts le vin de l'amour vienne à manquer et à se perdre, si la ferveur et la saveur sensible du nouveau disparaît. Ces débutants dans l'amour éprouvent toujours des angoisses et des peines d'amour sensible; ils doivent les modérer, car s'ils agissent beaucoup sous l'influence de cette ferveur sensible, il en arrivent à nuire à leur santé. Ces angoisses et ces peines d'amour signifient la saveur du vin nouveau qui, comme nous l'avons dit, est âpre, dur, et n'a pas encore la saveur que doit lui donner une épuration complète; car alors se terminent ces angoisses d'amour, comme nous le verrons bientôt.

            Telle est la comparaison dont le Sage se sert dans l'Ecclésiastique, quand il dit: Vinum novum amicus meus, et cum suavitate bibes illud: « Un nouvel ami est comme un vin nouveau; il vieillira et vous le boirez avec plaisir (Eccl. IX, 15). » Aussi ceux qui sont avancés dans l'amour  et ont été éprouvés au service de l'Époux sont comme le vin vieux qui a déposé toute la lie. Ils n'ont plus ces ferveurs sensibles, ni ces impétuosités ou élans extérieurs; ils goûtent la suavité du vin d'amour dans sa substance; ils le trouvent bien préparé et rassis au centre le plus intime de l'âme. Ce n'est pas la saveur sensible des commençants; c'est la saveur qui vient de la substance, c'est une saveur spirituelle, une saveur véritable qui se manifeste par des oeuvres. Ils ne se laisseront pas aller à des goûts ni à des ferveurs sensibles; ils ne veulent même pas les éprouver; d'ailleurs quiconque se laisse aller au plaisir des sens ne manquera pas d'éprouver très souvent et nécessairement les peines et les amertumes qui proviennent des sens.

            Or ceux qui sont avancés dans l'amour ne se laissent plus aller au plaisir qui a sa racine dans le sens; ils n'ont plus d'anxiétés ni de peines d'amour dans le sens ni dans l'âme; aussi serait-ce extraordinaire que ces vieux amis viennent à manquer à Dieu; ils sont désormais au-dessus de ce qui devait les faire tomber, c'est-à-dire au-dessus des sens inférieurs; ils possèdent le vin de l'amour, et ce vin non seulement est bien préparé et purifié de la lie, mais il est encore mélangé à ces épices merveilleuses dont nous avons parlé, c'est-à-dire aux vertus parfaites, qui l'empêchent de se gâter comme le vin nouveau. Aussi l'Ecclésiastique a-t-il dit: Amicum antiquum ne deseras; novus enim non erit similis illi: « N'abandonnez pas un vieil ami, car le nouveau ne lui sera pas semblable (Eccl. IX, 14). »

            Tel est donc le vin bien préparé et parfumé que le Bien-Aimé donne à l'âme pour produire en elle l'ivresse divine dont nous avons parlé. C'est lui qui fait monter vers Dieu les exhalaisons les plus suaves. Le sens des trois derniers vers de la strophe est donc le suivant: Par le choc de l'étincelle vous réveillez mon âme; par le vin aromatisé dont vous l'enivrez avec amour, elle fait remonter vers vous les parfums d'un baume tout divin, c'est-à-dire les élans et les actes d'amour que vous causez en elle.

STROPHE DIX-SEPTIÈME

Dans le cellier intérieur

De mon Bien-Aimé j'ai bu; et quand j'en sortis,

Dans toute cette plaine

Je ne connaissais plus rien,

Et je perdis le troupeau que je suivais précédemment.

EXPLICATION

            L'âme chante dans cette strophe la souveraine faveur que Dieu lui a faite en l'accueillant au plus intime de son amour qui est l'union et la transformation d'amour en Dieu. Elle parle de deux avantages qui découlent de cette faveur, à savoir l'oubli et le détachement de toutes les choses de ce monde, ainsi que la mortification de toutes ses tendances et de tous ses goûts.

Dans le cellier intérieur.

            Pour donner quelque idée de ce cellier et expliquer ce que l'âme ici veut laisser entendre, il faudrait que le Saint-Esprit daignât me prendre la main et diriger ma plume. Ce cellier (dont parle l'âme) est le degré le plus élevé et le plus intime d'amour qu'elle puisse atteindre en cette vie; voilà pourquoi elle l'appelle cellier intérieur, c'est-à-dire  le plus intérieur de tous. Il s'ensuit qu'il en est d'autres qui ne sont pas aussi intérieurs: tels sont les degrés d'amour par lesquels on monte pour arriver jusqu'à cet ultime. Nous pouvons dire que ces degrés d'amour, ou celliers d'amour, sont au nombre de sept; et on les possède tous quand on a les sept dons du Saint-Esprit à un degré parfait dans la mesure correspondante à la capacité de l'âme.

            Ainsi par exemple, quand l'âme arrive à posséder l'esprit de crainte dans sa perfection, elle possède aussi dans sa perfection l'esprit d'amour; car cette crainte, qui est le dernier des sept dons, est une crainte filiale; or la crainte parfaite du Fils provient de l'amour parfait du Père. Aussi quand la Sainte Écriture veut nous représenter quelque personnage comme ayant la charité dans toute sa perfection, elle dit qu'il craint Dieu. Voilà pourquoi Isaïe a dit pour prophétiser la perfection du Christ: Replevit eum spiritus timoris Domini: « Il l'a rempli de l'esprit de crainte du Seigneur (Is. XI, 3). » Saint Luc, parlant de la crainte du vieillard Siméon, a dit: Erat vir justus et timoratus (Luc, II, 25). On pourrait citer beaucoup d'autres exemples.

            Remarquons qu'un grand nombre d'âmes arrivent aux premiers celliers et y pénètrent, chacune selon le degré d'amour où elle est parvenue. Mais dans ce dernier, qui est le plus intérieur, très peu pénètrent, car l'union parfaite avec Dieu, appelée mariage spirituel est déjà accomplie, et c'est cette union que l'âme vise ici. Ce que Dieu communique à l'âme en cette étroite union est totalement ineffable; on n'en peut rien dire, comme on ne peut dire de Dieu quelque chose qui corresponde à la réalité. C'est Dieu qui se communique à l'âme dans une gloire admirable et la transforme en lui, Dieu et l'âme ne font plus qu'un, comme le cristal et le rayon de soleil qui le pénètre, comme le charbon et le feu, comme la lumière des étoiles et celle du soleil. Cette union toutefois n'est pas aussi essentielle ni aussi complète que dans l'autre vie. Pour donner une idée de ce qu'elle reçoit de Dieu dans ce divin cellier de l'union, l'âme se contente de dire ces paroles: (et je ne vois pas qu'elle pût mieux dire pour en exprimer quelque chose).

De mon Bien-Aimé j'ai bu.

            Car de même que le vin que l'on boit se répand et pénètre dans tous les membres et dans toutes les veines du corps, de même cette communication de Dieu se répand dans toute l'âme, ou plutôt l'âme se transforme en Dieu plus ou moins, selon que s'y abreuvent sa substance, et ses facultés spirituelles. Son entendement s'abreuve de sagesse et de science; sa volonté, de l'amour le plus suave, et sa mémoire, de joie et de délices quand elle se représente le souvenir et le sentiment de la gloire.

            Quant à la première faveur que l'âme reçoit et dont elle est substantiellement abreuvée, l'Épouse en parle en ces termes au livre des Cantiques: Anima mea liquefacta est, ut sponsus locutus est: « Mon âme s'est liquéfiée dès que l'Époux a parlé (Cant. V, 6). » La parole de l'Époux est ici le don qu'il fait de soi à l'âme.

            En second lieu, que l'entendement s'abreuve de sagesse, l'Épouse le dit dans le même livre où, brûlant du désir d'arriver enfin au baiser de l'union avec l'Époux, et le conjurant de lui accorder cette faveur, elle ajoute: Ibi me docebis, et dabo tibi poculum ex vino condito: « Là vous m'enseignerez », c'est-à-dire vous me donnerez la sagesse et la science de votre amour, « et je vous donnerai à boire un vin bien apprêté (Cant. VIII, 2) », c'est-à-dire mon amour apprêté avec le vôtre, transformé dans le vôtre.

            Le troisième point, que la volonté s'abreuve alors d'amour, l'Épouse du livre des Cantiques le signale en ces termes: Introduxit me Rex in cellam vinariam, ordinavit in me caritatem: « Le Roi m'a introduite dans le cellier secret et a réglé en moi la charité (Cant. II, 4). » Cela veut dire: en me plongeant dans son amour il m'en a abreuvée ou pour parler plus exactement, il a réglé en moi sa charité en me conformant à elle et en me l'appropriant. Ainsi l'âme s'abreuve de l'amour même du Bien-Aimé, puisque c'est le Bien-Aimé lui-même qui l'infuse en elle. Cela nous fait connaître une chose. S'il est vrai, comme le prétendent quelques-uns, que la volonté ne peut aimer que ce que l'entendement connaît tout d'abord, cela doit s'entendre au point de vue naturel, car par la voie naturelle il est impossible d'aimer si l'on ne connaît pas d'abord ce que l'on aime, mais il n'en est pas de même au point de vue surnaturel. Dieu peut très bien infuser son amour et l'augmenter sans infuser ni augmenter les connaissances spéciales de l'entendement, comme nous le fait comprendre le texte cité. C'est là, du reste, ce que l'expérience a montré à beaucoup de personnes spirituelles. Elles se voient bien souvent embrasées d'amour de Dieu, sans avoir cependant plus de lumières spéciales qu'auparavant. Elles peuvent même connaître peu de chose et aimer beaucoup; comme aussi on peut avoir beaucoup de connaissances et posséder peu d'amour. Bien plus, d'ordinaire, ces spirituels, qui n'ont pas de connaissances très élevées sur Dieu, se trouvent avoir leur volonté très avantagée: la foi infuse leur suffit et tient lieu de science de l'esprit; moyennant cette vertu, Dieu leur infuse la charité, l'augmente et la porte à agir, c'est-à-dire à aimer davantage, bien que, nous le répétons, leurs connaissances ne soient pas accrues. Ainsi donc la volonté peut s'abreuver d'amour, sans que l'entendement s'abreuve de lumières nouvelles. Néanmoins dans la circonstance dont nous nous occupons, et au sujet de laquelle l'âme dit qu'elle a bu de son Bien-Aimé, il n'en est pas de même. Il s'agit de son union avec lui dans son cellier intérieur; or cette union, nous le répétons, se fait dans les trois puissances de l'âme; ces trois puissances s'abreuvent donc en même temps.

            Quatrièmement, il est clair également que la mémoire s'abreuve alors elle aussi de son Bien-Aimé. L'âme, en effet, est éclairée des lumières de l'entendement qui lui rappelle les biens dont elle se voit enrichie et dont elle jouit dans l'union avec son Bien-Aimé. Ce divin breuvage l'a tellement divinisée, exaltée, abreuvée de Dieu qu'elle dit:

Et quand j'en sortis.

            C'est-à-dire lorsque cette faveur fut passée. Il faut dire toutefois que l'âme reste toujours dans cet état sublime de mariage spirituel où Dieu l'a élevée. Elle y reste selon sa substance, bien que ses puissances ne soient pas toujours dans l'union actuelle avec Dieu; les puissances pourtant s'unissent très fréquemment à l'âme dans cette union substantielle, et vont s'abreuver, elles aussi, à ce divin cellier; l'entendement alors acquiert de nouvelles connaissances, et la volonté grandit en amour... Voilà pourquoi, lorsque l'âme dit ceci: Et quand j'en sortis, elle ne parle pas de l'union essentielle ou substantielle qu'elle possède et qui constitue cet état de mariage spirituel dont nous avons parlé, mais de l'union actuelle de ses puissances, union qui n'est pas continue sur la terre, et ne saurait l'être. Donc quand l'âme sortant de là,

Dans toute cette plaine,

            C'est-à-dire dans toute l'étendue de ce monde,

Je ne connaissais plus rien.

            L'âme, après avoir bu dans le cellier intérieur le vin mystérieux de la plus haute sagesse de Dieu, a oublié toutes les choses de ce monde. Les connaissances d'autrefois, et même toutes les sciences humaines, lui semblent n'être qu'une pure ignorance en comparaison de cette science qu'elle vient d'acquérir. La voilà divinisée, son esprit est élevé en Dieu; elle est comme ravie, enivrée d'amour, toute transformée en Dieu; toutes ces faveurs ne lui permettent pas de s'occuper de quoi que ce soit de ce monde; voilà pourquoi elle peut dire en toute vérité: Je ne connaissais plus rien. Car elle est détachée non seulement de tout, mais encore d'elle-même. Elle est morte à tout, et s'est transformée dans l'amour; en un mot, elle est passée d'elle-même dans le Bien-Aimé. Cette ignorance où elle est, l'Épouse du livre des Cantiques nous la fait comprendre quand, après avoir parlé de son union avec le Bien-Aimé, elle ajoute ce mot: Nescivi: « Je n'ai rien su; j'ai tout ignoré (Cant. VI, 11). » Une âme de cette sorte se mêlera peu des choses étrangères, dès lors qu'elle ne se souvient même pas de ce qui la concerne en particulier. L'esprit de Dieu a précisément ceci de particulier, c'est qu'il porte l'âme où il habite à ne rien connaître des choses qui ne la concernent pas et à les ignorer complètement, surtout si elles n'ont pas pour but son progrès spirituel; car l'esprit de Dieu dans l'âme est un esprit de recueillement, qui ne s'occupe point de choses étrangères au salut; aussi l'âme dont nous parlons demeure dans une sainte ignorance de tout.

            N'allons pas imaginer cependant que l'âme perd alors les connaissances qu'elle possédait habituellement et qu'elle avait déjà acquises (Mais [Ici commence un fragment mis en page par le Saint] ces connaissances n'ont plus d'empire sur l'âme, car elles s'unissent à une sagesse supérieure, qui agit par elle-même, comme il arrive quand une lumière faible s'unit à une lumière puissante: c'est cette dernière qui domine et qui brille. Ainsi l'âme en cet état dont nous parlons n'avait plus les connaissances qu'elle possédait auparavant. Pour moi, je crois qu'il en sera de même au ciel de cette science que nous aurons acquise ici-bas; elle importera bien peu aux bienheureux dès lors qu'ils posséderont une science de beaucoup supérieure dans la Sagesse divine [Fin du fragment ajouté par le Saint]).

            Ainsi donc l'âme n'a plus les connaissances qu'elle avait antérieurement; elle les perd de vue, elle n'en a plus le souvenir quand elle est dans le ravissement d'amour dont nous parlons; et cela pour deux raisons. La première, c'est qu'elle est actuellement ravie et enivrée de ce breuvage d'amour et qu'il lui est impossible actuellement de s'occuper d'autre chose. La seconde, c'est que cette transformation en Dieu lui donne une telle ressemblance avec la simplicité et la pureté de Dieu, qu'elle reste pure, limpide, dégagée de toutes les formes et de toutes les figures qu'elle avait précédemment; car l'acte de transformation est toujours accompagné d'effets de cette sorte (Ce dernier membre de phrase est ajouté entre les lignes par le Saint). C'est ainsi que fait le soleil sur le cristal; il le pénètre, le rend lumineux et empêche de voir les taches qu'on y apercevait; mais le soleil vient-il à se retirer, on y voit de nouveau les taches comme auparavant. Quant à l'effet produit par l'acte d'amour, il dure encore, et par conséquent l'âme elle-même continue à perdre de vue les connaissances naturelles qu'elle possédait d'une manière habituelle.

 (Le Saint a fait ici une correction qui se trouve entre les lignes et à la marge de la page 226 de l'édition du P. Silverio. Malheureusement, le relieur du manuscrit ayant rogné plusieurs mots mis en marge, la correction n'est pas facile à restituer. Le P. Gerardo (t. II, p. 554) a lu ce qui suit: « ya por aquellos habitos naturales, sino por los actos de sciencia (aun los?) naturales de el habito superior infuso proceden cuando los ejercita, segun habemos dicho, quedando todo resuelto en aquella transformation. » Le P. Silverio, page 226, a lu au contraire ce qui suit: « ya por aquellos habitos naturales sino por les actos de (scien)cia aun-(que) a natur... de el hab(ito) superior (in)fuso pro(ce)den qua(nto) (a) los exerc(icio) quedando resuelto en aquella transformation en la qual. » Dans ce dernier membre de phrase le P. Silverio a omis après quedando le mot todo qui est très clair dans la partie photographiée. Comme le texte fourni par ces deux éditeurs est différent et loin d'être clair chez l'un et l'autre, nous nous dispensons d'en donner une traduction, d'autant plus que ni l'un ni l'autre ne nous présentent un sens obvie.)

La transformation qu'elle a subie l'a comme enflammée et changée en amour; elle y a détruit tout ce qui n'était pas amour, et l'a laissée sans autre science que celle d'aimer. C'est ce que dit David dans le texte déjà cité: Quia inflammatum est cor meum, et renes mei commutati sunt, et ego ad nihilum redactus sum et nescivi: « Mon coeur s'est enflammé et mes reins se sont changés; aussi j'ai été réduit à rien et je n'ai plus rien su (Ps. LXXII, 21). » Ce changement  des reins produit par l'embrasement du coeur signifie que l'âme ainsi que toutes ses puissances ont été transformées en Dieu, et que ses anciennes habitudes sont maintenant détruites et ont fait place à des nouvelles. Quand le prophète ajoute dans ce texte qu'il a été réduit à rien et qu'il n'a plus rien su, il indique les deux effets dont nous avons parlé, et qui provenaient du vin merveilleux dont l'âme s'enivre dans ce cellier divin. Non seulement ses connaissances antérieures sont réduites à néant, et ne lui semblent que néant en comparaison des connaissances souveraines qu'elle acquiert alors, mais toute sa vie ancienne et ses imperfections sont également réduites à néant; le vieil homme est devenu un homme nouveau. De ce second effet, l'âme parle dans le dernier vers:

Et je perdis le troupeau que je suivais précédemment.

            Remarquons-le bien, tant que l'âme n'est pas arrivée à cet état de perfection dont nous parlons, et quelque élevée qu'elle soit dans la spiritualité, elle conserve toujours quelque petit troupeau à la suite duquel elle marche. Ce sont des désirs, des goûts ou autres imperfections naturelles ou spirituelles; elle les suit, elle cherche à les entretenir et à les satisfaire. L'entendement se laisse aller habituellement à certaines imperfections dans le désir de savoir. La volonté se laisse entraîner par quelques petits attraits et sentiments d'amour-propre. Dans l'ordre temporel elle désire posséder certaines petites choses; elle s'attache plus à un objet qu'à un autre; elle tombe dans certaines présomptions, dans l'estime d'elle-même, dans les petits points d'honneur auxquels elle est très sensible, et dans une foule de bagatelles qui rappellent l'esprit et le goût du monde. Dans l'ordre naturel, elle se préoccupe du manger et du boire, elle préfère une chose à une autre; elle choisit et elle veut ce qu'il y a de meilleur. Dans l'ordre spirituel, elle recherche les consolations de Dieu et toutes ces autres imperfections que l'on ne finirait plus d'énumérer et qui se trouvent d'ordinaire chez les spirituels, tant qu'ils ne sont pas encore parfaits. Quant à la mémoire, elle est envahie par une foule de vicissitudes et de préoccupations comme aussi par toutes sortes de désirs inutiles qui entraînent l'âme à leur suite.

            Il en est de même des quatre passions de l'âme. Ce sont parfois une foule d'espérances, de joies, de douleurs et de craintes inutiles, auxquelles elle se laisse aller.

            Tout le troupeau d'imperfections retient plus ou moins les âmes spirituelles, tant qu'elles ne sont pas entrées dans la partie intérieure du divin cellier où elles s'enivrent d'un vin mystérieux; car alors elles laissent toutes leurs imperfections; elles deviennent, nous le répétons, toutes transformées en amour; et le troupeau de toutes leurs imperfections se consume plus facilement que la rouille des métaux dans la fournaise. L'âme se sent désormais affranchie de tous ces enfantillages, de toutes ces bagatelles, de toutes ces mesquineries et petites misères où elle tombait. Aussi elle peut dire à bon droit:

Et je perdis le troupeau que je suivais précédemment.

STROPHE DIX-HUITIÈME

Là il me donna son coeur

Là il m'enseigna une science pleine de suavité,

Et moi je lui donnai en réalité

Tout ce qui est à moi, sans me rien réserver,

Là je lui promis d'être son Épouse.

EXPLICATION

            Dans cette strophe l'Épouse raconte comment les deux partis, c'est-à-dire Dieu et elle, se sont données mutuellement dans ce mariage spirituel. Elle raconte que dans ce cellier intérieur d'amour il y eut union par échange: Dieu s'est livré à elle en lui donnant désormais librement les trésors de son amour, et en lui enseignant sa sagesse et ses secrets; de son côté, elle s'est livrée à lui, en se donnant désormais en fait et tout entière, sans se rien réserver ni pour elle-même ni pour autrui, en proclamant qu'elle est sienne à jamais. Elle dit donc ce vers:

Là il me donna son coeur.

            Donner à quelqu'un son coeur, c'est lui donner son amour et son amitié; c'est, en outre, lui découvrir ses secrets comme à un ami. Par ces paroles: « Là il me donna son coeur », l'âme déclare que Dieu lui a donné son amour et communiqué ses secrets, car c'est là ce que Dieu fait à l'âme en cet état. Mais le Seigneur fait encore ce que l'âme dit dans le vers suivant:

Là il m'enseigna une science pleine de suavité.

            La science pleine de suavité qui lui a été enseignée, comme elle le dit, est la théologie mystique, ou science secrète de Dieu; les personnes spirituelles l'appellent contemplation; elle est pleine de suavité, car c'est une science qui se fait par l'amour: lui seul est le maître de l'âme et rend tout savoureux. Dès lors que Dieu communique à l'âme cette science et cette connaissance dans l'amour par lequel lui-même se communique à l'âme, elle est pleine de suavité pour l'entendement, étant une science et, pour ce motif, de son ressort; elle est aussi pleine de suavité pour la volonté, puisqu'elle s'opère dans l'amour, lequel relève de la volonté. Voilà pourquoi elle ajoute:

Et moi je lui donnai en réalité

Tout ce qui est à moi, sans me rien réserver.

            Grâce à ce délicieux breuvage du ciel, l'âme, nous l'avons dit, s'est enivrée de la divinité d'une manière très libre, elle s'est donnée à Dieu tout entière avec la plus grande suavité. Son désir a été de lui appartenir complètement, et de ne jamais souffrir en elle quelque chose qui lui déplaise. Dans cette union Dieu a opéré en elle cette pureté et cette perfection qui étaient nécessaires pour cette fin. En la transformant en lui-même, il l'a faite sienne complètement et il l'a purifiée de tout ce qui déplaisait à son regard. Voilà pourquoi ce n'est plus seulement par ses désirs, mais encore par ses oeuvres, que l'âme se donne en fait tout entière à Dieu, sans réserve aucune, comme Dieu s'est donné librement à elle. De la sorte ces deux volontés, celle de Dieu et celle de l'âme, se sont payées mutuellement de retour; elles se sont données réciproquement; elles sont satisfaites l'une de l'autre; aussi elles ne manqueront pas à la fidélité et au serment des divines épousailles. Ce qui fait dire encore à l'âme:

Là je lui promis d'être son Épouse.

            L'Épouse ne dirige son amour, sa sollicitude et ses oeuvres que vers son Époux. Ainsi en est-il de l'âme en cet état. Les affections de sa volonté, les pensées de son entendement, sa sollicitude, ses oeuvres, ses facultés, tout en un mot chez elle est dirigé vers Dieu, parce qu'elle est comme toute divinisée; aussi elle n'a même plus de premiers mouvements contre ce qu'elle croit être la volonté de Dieu. Une âme imparfaite se sent très ordinairement portée au mal ou à une imperfection, du moins dans ses premiers mouvements, par l'entendement, la volonté, la mémoire et ses puissances. Au contraire, l'âme élevée à cet état dont nous parlons est tellement aidée par les secours du ciel, tellement ferme dans le bien, et si parfaitement orientée dans la voie parfaite, que d'une façon ordinaire ces mêmes facultés la portent et l'inclinent naturellement vers Dieu. Voilà ce que David nous fait comprendre très bien, quand, parlant de l'âme en cet état, il dit: « Est-ce que par hasard mon âme ne sera pas soumise à Dieu? Si, car c'est de lui que j'attends le salut; il est mon Dieu et mon Sauveur; il est mon refuge; je ne serai plus ébranlé (Pl. LXI, 2). » Quand il appelle Dieu son refuge, il signifie que son âme, étant établie en Dieu et unie à lui, comme nous venons de l'exposer, n'a plus à craindre désormais le moindre mouvement de ses facultés contre Dieu.

STROPHE DIX-NEUVIÈME

Mon âme s'est employée

Ainsi que toutes mes richesses à son service;

Désormais je ne garde plus de troupeau,

Et je n'ai plus d'autre office:

Ma seule occupation est d'aimer.

EXPLICATION

            Dans la strophe précédente, l'âme ou plutôt l'Épouse a dit qu'elle s'est donnée à l'Époux tout entière sans se rien réserver; dans la strophe présente, elle montre de quelle manière elle tient sa promesse. Désormais son corps et son âme, toutes ses facultés et toute son habileté, s'emploient non plus à ce qui la concerne elle-même, mais à ce qui regarde la gloire de son Époux. Elle ne recherche donc plus son propre gain, ni ses goûts personnels; elle ne s'occupe plus d'autre chose que de Dieu; elle n'a plus de rapports avec ce qui est étranger ou opposé à Dieu. Même dans ses rapports avec Dieu, tout se réduit à l'exercice de l'amour. Elle a complètement changé son ancienne méthode; elle ne s'occupe plus qu'à aimer, comme nous allons le dire maintenant.

Mon âme s'est employée.

            Par cette expression l'âme rappelle le don qu'elle a fait d'elle-même au Bien-Aimé dans cette union d'amour. C'est là qu'elle s'est dédiée et consacrée avec toutes ses facultés, c'est-à-dire son entendement, sa volonté et sa mémoire, au service du Bien-Aimé; elle emploie son entendement à connaître ce qui importe le plus à la gloire de Dieu et à l'accomplir; elle applique sa volonté à aimer tout ce qui plaît à Dieu et à se servir de tout pour lui témoigner son amour. Enfin elle ne se sert de sa mémoire que pour rechercher ce qui contribue à la gloire de Dieu et ce qui lui sera le plus agréable. C'est le sens de ce qu'elle dit:

Ainsi que toutes mes richesses à son service.

            Par cette expression l'âme entend tout ce qui appartient à la partie sensitive, et la déclare consacrée également au service de Dieu comme la partie raisonnable ou spirituelle dont nous avons parlé dans le vers précédent. Par là elle désigne le corps avec tous ses sens et ses puissances intérieures et extérieures. Elle désigne, en outre, comme nous l'avons dit, sa capacité naturelle et raisonnable, à savoir les quatre passions, les facultés naturelles et spirituelles, ainsi que tous les autres biens que l'âme a déjà consacrés au service de l'Époux. Car le corps ne s'occupe déjà plus que des choses de Dieu; les sens intérieurs et extérieurs, l'âme les régit et les gouverne selon Dieu et fait converger leurs actions vers lui. Quant à ses quatre passions, elles sont également occupées de Dieu. L'âme n'a plus de joie ni d'espérance qu'en lui; elle n'a de craintes que de lui, elle ne s'attriste que selon lui. Tous ses désirs et toutes ses préoccupations ne tendent qu'à lui. Toutes ses facultés, en un mot, sont tellement appliquées à lui, que même les premiers mouvements de chacune d'elle se portent à agir en Dieu et pour Dieu; l'entendement, la volonté et la mémoire se dirigent immédiatement vers lui; les affections, les sens, les désirs, les facultés, l'espérance, la joie, s'inclinent d'instinct vers lui, bien que l'âme, je le répète, ne remarque pas qu'elle agit pour lui. Aussi cette âme agit très souvent pour Dieu, s'occupe de Dieu et de sa gloire sans y penser et sans s'en souvenir; elle en a tellement l'habitude qu'elle n'a plus besoin de cette attention et de cette diligence ou de ces actes fervents dont elle faisait précéder autrefois ses actions. Toutes ses richesses sont donc employées au service de Dieu de la manière que nous avons exposée, elle jouit nécessairement aussi de la faveur signalée par le vers suivant:

Désormais je ne garde plus le troupeau.

            Ces paroles signifient: Je ne vais plus à la suite de mes goûts ni de mes désirs. Je les ai fixés en Dieu et je les lui ai consacrés; mon âme ne les nourrit plus et ne les garde plus pour elle-même. Non contente de dire qu'elle ne garde plus le troupeau, elle ajoute encore:

Et je n'ai plus d'autre office.

            L'âme remplit beaucoup d'offices inutiles avant d'arriver à faire la donation complète d'elle-même et de toutes ses richesses au Bien-Aimé. Car, on peut bien le dire, toutes les habitudes imparfaites qu'elle avait, étaient comme autant d'offices qu'elle remplissait, et qui concernaient ses paroles, ses pensées ou ses oeuvres; elle était accoutumée à s'en servir d'une façon qui n'était pas conforme à la perfection. L'âme, en effet, a toujours quelque tendance vicieuse qu'elle n'achève jamais de surmonter tant qu'elle n'emploie pas toutes ses facultés au service de Dieu; car alors, nous le répétons, toutes ses paroles, pensées et oeuvres sont de Dieu; elle ne murmure plus, son langage est irréprochable et il n'y a plus d'imperfections dans ses facultés. Elle dit donc: Je ne m'occupe plus, je ne m'entretiens plus des passe-temps ni de toutes les vanités du monde;

Ma seule occupation est d'aimer.

            Voici la signification de ces paroles: Désormais toutes les puissances et toute l'habileté des facultés de mon âme et de mon corps, que je consacrais précédemment quelque peu à des choses inutiles, je les emploie à l'exercice de l'amour. (C'est ici que dit David: Fortitudinem meam ad te custodiam [ce memebre de phrase est une addition du Saint au manuscrit de Sanlucar de Barrameda. Cf. t. II, p.7, de l'édition du P. Silverio, Burgos, 1928]: « Je conserverai ma force pour vous [Ps. LVIII, 10] »), c'est-à-dire: toutes les facultés de mon âme et de mon corps se meuvent par amour; tout ce que je fais, je le fais par amour; tout ce que je souffre, je le souffre par amour.

            Remarquons-le quand l'âme est arrivée à cet état, tout ce qu'elle accomplit par sa partie spirituelle ou sa partie sensitive, ses actions comme ses souffrances de quelque façon que ce soit, tout en un mot cause sans cesse en elle plus d'amour pour Dieu et plus de délices pour lui. L'exercice même de l'oraison et des rapports avec Dieu, durant lesquels elle se livrait ordinairement à diverses considérations ou méthodes, est maintenant tout entier un exercice d'amour. Aussi qu'elle s'occupe du temporel ou du spirituel, elle peut toujours dire que désormais son unique occupation est d'aimer.

            Heureuse vie et heureux état! Heureuse l'âme qui y parvient! Là tout est désormais substance d'amour, joie et délice du divin Mariage. L'Épouse peut en toute vérité adresser à l'Époux divin ces paroles de pur amour qu'elle exprime en ces termes au livre des Cantiques: Omnia poma nova et vetera servavi tibi: « Tous les fruits nouveaux et anciens, je les ai gardés pour vous (Cant. VII, 13). » En d'autres termes, ô mon Bien-Aimé, tout ce qui est amer et pénible je l'accepte par amour pour vous, et tout ce qui est suave et savoureux, je le veux pour vous. Le sens de ce vers serait donc celui-ci: L'âme en cet état de Mariage spirituel vit d'une manière ordinaire d'une union d'amour avec Dieu; sa volonté est pour ainsi dire constamment sous l'influence de l'amour de Dieu.

STROPHE VINGTIÈME

Si donc sur la place publique

Je ne suis à partir de ce jour ni vue ni rencontrée,

Vous direz que je me suis perdue,

Que marchant comblée d'amour,

Je me suis constituée perdue, et j'ai été gagnée.

EXPLICATION

            Dans cette strophe l'âme répond à un reproche tacite que les partisans du monde font d'ordinaire à ceux qui se consacrent véritablement à Dieu. On les accuse d'être exagérés et de se singulariser; on leur reproche leur séparation du monde et leur manière d'agir; on les traite d'inutiles pour les affaires d'importance et ne comptant plus pour tout ce que le monde estime et apprécie. A ces reproches l'âme répond d'une excellente manière; elle se montre courageuse et intrépide devant cette accusation et envisage de même tout ce que le monde pourrait lui imputer. Elle est arrivée à posséder au vif l'amour de Dieu; tout le reste lui importe peu. D'ailleurs elle le proclame elle-même dans cette strophe; elle se fait un honneur et une gloire d'avoir renoncé à tout ce que le monde estime et à elle-même par amour pour son Bien-Aimé. L'âme prévient donc les mondains: s'ils ne la voient plus continuer avec eux ses rapports d'autrefois, ou se livrer à leurs passe-temps, ils peuvent dire et croire qu'elle est perdue pour eux et qu'elle n'est plus qu'une étrangère à leur égard. Elle y voit même un tel bien qu'elle a voulu elle-même se perdre ainsi pour aller à la recherche de son Bien-Aimé pour lequel elle est embrasée d'amour. Aussi, afin de leur montrer le gain qu'elle retire de ce qu'ils appellent sa perte, et qu'on ne la taxe pas de folie ou d'illusion, elle ajoute que cette perte est devenue son gain et que c'est à dessein qu'elle a voulu cette perte.

Si donc sur la place publique

Je ne suis à partir de ce jour ni vue ni rencontrée.

            On appelle généralement place publique un terrain commun où le peuple a coutume de se réunir pour se reposer et se récréer, et où les bergers font paître les troupeaux. Or l'âme par ce mot signifie l'univers, où les mondains ont leurs passe-temps et leurs relations qui sont une pâture pour le troupeau de leurs passions. L'âme dit donc aux mondains que s'ils ne la voient plus et ne la trouvent plus sur cette place qu'elle fréquentait d'ordinaire avant d'être toute à Dieu, qu'ils la regardent comme perdue sous ce rapport et qu'on se le dise. D'ailleurs elle s'en réjouit elle-même, et son désir est qu'on le publie, car elle ajoute:

Vous direz que je me suis perdue.

            Celui qui aime Dieu ne rougit pas devant les hommes des oeuvres qu'il fait pour lui; il ne les cache pas comme s'il était confus de les accomplir, alors même que le monde tout entier devrait les condamner. Car si quelqu'un rougit de confesser le Fils de Dieu devant les hommes par l'accomplissement des bonnes oeuvres, le même Fils de Dieu, comme le dit dans saint Luc, rougira de lui devant son Père (Luc, IX, 26). Aussi l'âme, pleine de ce courage que lui donne l'amour, se glorifie de ce que l'on voie ses actions pour son Bien-Aimé et qu'elle est perdue pour tout ce qui est ici-bas. D'où ces paroles: Vous direz que je me suis perdue.

            Il y a peu de spirituels à montrer tant de hardiesse et de générosité dans les oeuvres. Sans doute quelques-uns s'imaginent suivre cette ligne de conduite: ils se croient même du nombre de ceux qui y sont très avancés, et cependant ils n'arrivent jamais à se perdre en certains points qui concernent le monde ou leur propre nature; ils n'accomplissent pas pour le Christ des oeuvres qui soient parfaites et qui annoncent le détachement absolu, ils sont encore retenus par le qu'en dira-t-on et le respect humain. Aussi ils ne pourront prononcer ces paroles: Vous direz que je me suis perdue; car ils ne sont pas perdus à eux-mêmes dans leurs oeuvres; ils rougissent encore de confesser le Christ par leurs oeuvres devant les hommes; ils sont esclaves du respect humain; ils ne vivent pas vraiment de la vie du Christ.

Que marchant comblée d'amour.

            C'est-à-dire que, tout embrasée d'amour, je pratique toutes les vertues.

Je me suis constituée perdue et j'ai été gagnée.

            L'âme qui est vraiment embrasée d'amour de Dieu se laisse perdre aussitôt à tout le créé pour se retrouver avec plus de gain dans celui qu'elle aime. C'est pour cela qu'elle s'est perdue elle-même. Elle l'a fait de deux manières.

            D'abord, elle s'est perdue elle-même, sans faire cas d'elle, en rien; elle ne songeait qu'au Bien-Aimé, elle s'est consacrée à lui de bon gré sans rechercher le moindre intérêt personnel, ni le moindre gain. En second lieu, elle s'est perdue à toutes les choses créées; elle n'en a fait aucun cas, et n'a estimé que celles qui concernent le Bien-Aimé. Voilà ce qui s'appelle se perdre, c'est-à-dire manifester le désir d'être gagnée. Ainsi en est-il de celui qui est embrasé de l'amour de Dieu. Il ne recherche ni salaire ni récompense. Il n'a d'autre but que de tout perdre et de se perdre lui-même en Dieu; voilà ce qu'il regarde comme son gain. Et c'est l'exacte vérité, car saint Paul a dit: Mori lucrum: « Mourir » spirituellement pour le Christ à toutes les choses d'ici-bas et à moi-même, « voilà mon gain ». C'est pour ce motif que l'âme dit: J'ai été gagnée, parce que celui qui ne sait pas se perdre ainsi ne sait pas se gagner; il se perd plutôt, comme le dit Notre-Seigneur dans l'Évangile: « Celui qui voudra gagner pour lui-même son âme la perdra; celui qui la perdra par amour pour moi la trouvera (Mat. XVI, 25) ».

            Mais si nous voulons entendre ce vers dans un sens plus spirituel et plus en rapport avec notre sujet, il faut savoir ceci: quand l'âme progressant dans la voie spirituelle en est arrivée au point d'être perdue à toutes les méthodes et à tous les moyens naturels dont elle se servait dans ses rapports avec Dieu; que désormais elle ne le recherche plus par des considérations, des formes, des sentiments ou autres moyens que lui fournissent la créature et les sens; quand passant au-dessus de tout cela, elle s'élève au-dessus de ses propres méthodes et manières d'agir pour traiter avec Dieu et jouir de lui par la foi et par l'amour, alors on dit qu'elle a vraiment gagné son Dieu. Car elle s'est vraiment perdue à tout ce qui n'est pas Dieu et à tout ce qu'elle est en elle-même. (Ce dernier membre de phrase: y a lo que es en si, est ajouté par le Saint. Cf. t. II, p. 5, édition du P. Silverio).

STROPHE VINGT-ET-UNIÈME

De fleurs et d'émeraudes

Cueillies dans les fraîches matinées,

Nous ferons des guirlandes

Fleuries dans votre amour

Et tressées par un seul de mes cheveux.

EXPLICATION

            Dans cette strophe l'Épouse s'adresse de nouveau à l'Époux pour lui parler d'amour et s'y complaire. Elle lui parle de la consolation et des délices dont elle et le Fils de Dieu jouissent à posséder en commun le trésor des vertus et des dons qui leur appartiennent. Elle lui parle également de l'usage qu'ils font de ce trésor en se communiquant mutuellement leur amour. C'est le sens de ce vers: Nous ferons des guirlandes riches de dons et de vertus, qui auront été acquises et méritées dans un temps propice et favorable. Ces guirlandes auront la beauté et la grâce que le Bien-Aimé leur donnera selon l'amour qu'il porte à son Épouse et celle-ci leur donnera la fermeté et la durée selon l'amour qu'elle porte au Bien-Aimé. Voilà pourquoi jouir de ces vertus signifie dans son langage en tresser des guirlandes, parce que toutes réunies sont comme autant de fleurs mises en guirlandes dont l'Époux et l'Épouse jouissent dans l'amour mutuel qu'ils se portent.

De fleurs et d'émeraudes.

            Les fleurs sont les vertus de l'âme, et les émeraudes sont les dons qu'elle a reçus de Dieu. Or ces fleurs et ces émeraudes elle les a

Cueillies dans les fraîches matinées.

            Cela veut dire: gagnées et acquises au temps de la jeunesse, représentée par les fraîches matinées de la vie. L'âme dit les avoir cueillies, car les vertus qui s'acquièrent au temps de la jeunesse sont précieuses et très agréables à Dieu. C'est l'époque, en effet, où les vices opposent le plus d'obstacles à leur acquisition et où la nature éprouve le plus d'inclinaison et de facilité pour les perdre. Pratiquées alors, les vertus sont beaucoup plus parfaites et précieuses.

            Les années de la jeunesse sont appelées de fraîches matinées; car de même qu'au printemps la fraîcheur du matin est plus agréable que les autres moments du jour, de même les vertus de la jeunesse sont plus agréables aux yeux de Dieu que celles des autres périodes de la vie. On peut entendre encore par ces mots les actes d'amour qui servent à l'acquisition des vertus, et qui ont plus de charme pour Dieu que les fraîches matinées n'en ont pour les enfants des hommes. En outre, les oeuvres accomplies dans le temps de la sécheresse ou de l'aridité spirituelle sont symbolisées par la fraîcheur des matinées de l'hiver; ces oeuvres exécutées pour Dieu sont très méritoires à ses yeux. L'âme est alors admirablement disposée pour acquérir les vertus et les dons. Les vertus acquises au milieu de ces difficultés et de ces épreuves sont d'ordinaire plus précieuses, plus achevées et plus solides que celles qui ne s'acquièrent qu'au milieu des jouissances et des consolations spirituelles; car en effet la vertu prend racine dans l'âme, au temps de la sécheresse, des difficultés, des épreuves ou des tentations. Dieu nous l'affirme par l'organe de saint Paul: Virtus in infirmitate perficitur: « La vertu se perfectionne dans l'infirmité (II Cor. XII, 9). » Aussi pour rehausser l'excellence des vertus qui sont destinées à tresser des guirlandes pour le Bien-Aimé, est-il dit fort à propos qu'elles ont été

Cueillies dans les fraîches matinées.

            Car ce qui plaît beaucoup au Bien-Aimé, ce ne sont pas les vertus imparfaites, mais seulement les fleurs et les émeraudes, vrais symboles des vertus comme aussi des dons choisis et parfaits. Voilà pourquoi l'âme, Épouse du Fils de Dieu, déclare pour lui:

Nous ferons des guirlandes.

            Pour comprendre ce vers, il faut savoir que toutes les vertus et tous les dons que l'âme possède en elle-même conjointement avec Dieu sont en elle comme une guirlande de fleurs variées qui lui confère une beauté admirable, comme ferait un vêtement de splendide variété.

            Le vers se comprendra mieux encore par une comparaison: Voyez les fleurs naturelles, on les cueille les unes après les autres, et au fur et à mesure on en forme une guirlande. Aussi en est-il des fleurs spirituelles des vertus et des dons; elles s'acquièrent peu à peu; mais au fur et à mesure elles se fixent dans l'âme. Une fois leur acquisition terminée, la guirlande de perfection est achevée. L'âme et l'Époux se réjouissent de la beauté et de l'éclat qu'elle leur a procurés; c'est alors l'état de perfection. Telles sont, dit-elle, les guirlandes que l'âme doit tresser avec l'Époux. Elle doit s'envelopper et se ceindre de cette variété de fleurs et d'émeraudes, c'est-à-dire de vertus et de dons à l'état parfait, afin que, revêtue de ces beaux et précieux ornements, elle soit digne de paraître devant le Roi, mérite qu'il la traite comme son égale, et la place à sa droite comme une reine. Ce qui lui a valu cet honneur, c'est l'éclat incomparable de sa parure. Aussi David, s'adressant au Christ dans un cas semblable, a dit: Astitit regina a dextris tuis in vestitu deaurato, circumdata varietate: « La reine s'est assise à votre droite, toute couverte d'or et resplendissante de beauté (Ps. XLIV, 10). » En d'autres termes: Elle s'est placée à votre droite, revêtue d'un amour parfait et toute resplendissante de dons et de vertus à l'état parfait. Elle ne dit pas: Je serai seule à faire les guirlandes, et mon Époux ne sera pas non plus seul à les tresser; mais: Nous les tresserons tous les deux ensemble. L'âme, en effet, ne peut pas, à elle seule et sans le secours de Dieu, pratiquer et acquérir; de même Dieu ne les produit pas seul en elle et sans son concours. Saint Jacques a dit, il est vrai, que « tout don excellent, tout don parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières (Jac. I, 17) »; néanmoins, pour recevoir ces grâces, l'âme doit s'y préparer et apporter sa coopération. Aussi l'Épouse dit-elle à l'Époux au livre des Cantiques: Trahe me post te; curremus in odorem: « Attirez-moi à votre suite, et nous courrons (Cant. I, 3). » Cela signifie que le mouvement vers le bien doit venir de Dieu seul, comme on le donne à entendre ici; mais, dit l'Épouse, l'action de courir vient ni de lui seul, ni d'elle seule; elle est commune à tous les deux; elle est l'oeuvre de Dieu et l'oeuvre de l'âme tout à la fois.

            Ce petit vers s'applique d'une manière très appropriée à l'Église et au Christ. L'Église, son Épouse, s'adresse à lui et lui dit: Nous ferons des guirlandes. Par ce mot elle entend toutes les âmes saintes que le Christ doit engendrer dans l'Église; car chaque âme est comme une guirlande tout ornée de fleurs, c'est-à-dire de vertus et de dons; de plus, toutes ces âmes réunies sont à leur tour une guirlande qui orne la tête du Christ son Époux.

            Ces magnifiques guirlandes peuvent encore signifier ce qu'on appelle les auréoles qui sont formées par le Christ et son Église et qui sont de trois sortes. La première est composée de belles et blanches fleurs de toutes les Vierges, chacune avec son auréole de virginité; toutes ensemble réunies ne font qu'une auréole qui ornera la tête du Christ leur Époux. La seconde est celle des resplendissantes fleurs des saints Docteurs; chacun d'eux aura son auréole particulière, et tous réunis formeront une auréole qui ornera le front du Christ au-dessus de l'auréole des vierges. Enfin la troisième est celle des oeillets empourprés des Martyrs; chacun d'eux aura son auréole spéciale, et tous ensemble donneront la dernière perfection à l'auréole du Christ, leur Époux. Orné de ces trois auréoles, le Christ-Époux apparaîtra si éclatant de beauté et de grâce que tous les habitants du ciel s'écrieront, comme l'Épouse du livre des Cantiques: « Sortez, fille de Sion, venez voir le roi Salomon portant le diadème dont sa mère l'a couronné le jour de ses noces, le jour qui a été rempli d'allégresse pour son coeur. » C'est là ce que dit l'âme dans le vers: Nous ferons des guirlandes

Fleuries dans votre amour.

            La fleur des bonnes oeuvres et des vertus, c'est la grâce et la vigueur qu'elles reçoivent de l'amour de Dieu. Sans lui non seulement elles ne donneraient pas de fleurs; mais elles seraient sèches et sans valeur devant Dieu, alors même qu'elles seraient parfaites au point de vue humain. Mais dès que Dieu communique sa grâce et son amour, les oeuvres fleurissent en son amour.

Et tressées par un seul de mes cheveux.

            Ce cheveu signifie la volonté de l'âme et l'amour qu'elle porte au Bien-Aimé; cet amour remplit dans l'ordre surnaturel le même office que le fil dans une guirlande; de même que le fil enlace et retient les fleurs d'une guirlande, ainsi l'amour de l'âme enlace, fixe en elle les vertus et les y soutient. Saint Paul, en effet, nous dit: « La charité est le lien de la perfection (Col. III, 14). » Les vertus et les dons surnaturels sont dans une dépendance tellement nécessaire de l'amour, que si cet amour vient à manquer par suite de quelque offense contre Dieu, toutes les vertus se séparent de l'âme aussitôt et disparaissent, comme les fleurs de la guirlande tombent dès que le fil qui les retenait est rompu. Il ne suffit donc pas que Dieu nous aime pour nous donner des vertus; il faut que nous l'aimions de notre côté, pour les recevoir et les conserver.

            L'âme parle d'un seul de ses cheveux et non pas de plusieurs. Elle veut nous faire comprendre que sa volonté est uniquement pour le Bien-Aimé, et qu'elle est détachée de tous les autres cheveux, c'est-à-dire de tous les amours étrangers et opposés à Dieu. Elle rehausse ainsi la valeur et le prix de ces guirlandes de vertus dont elle parle; lorsque l'amour en effet se porte uniquement et tout entier vers Dieu, comme elle le déclare ici, les vertus, de leur côté, sont parfaites, achevées et toutes fleuries sous l'influence de l'amour divin; car Dieu arme alors l'âme d'un amour inestimable, comme elle le proclame dans la strophe suivante.

STROPHE VINGT-DEUXIÈME

Ce seul cheveu

Que vous avez vu voler sur mon cou,

Que vous avez considéré sur mon cou,

Vous a retenu prisonnier,

Et un seul de mes yeux vous a blessé.

EXPLICATION

            L'âme veut nous apprendre trois choses dans cette strophe: Tout d'abord que l'amour qui enlace les vertus n'est autre que l'amour fort; car en vérité il doit être tel pour les conserver. En second lieu, elle nous dit que Dieu a la plus haute estime pour ce cheveu qui symbolise un amour unique et fort. Troisièmement, l'ardent amour dont Dieu s'est épris pour elle naît de la vue de la pureté et de la fermeté de sa foi.

Ce seul cheveu

Que vous avez vu voler sur mon cou.

            Le cou est le symbole de la force. C'est là, dit l'âme, que volait le cheveu de l'amour, qui est un amour fort servant à tresser les vertus entre elles. Il ne suffit pas que cet amour serve uniquement à conserver les vertus; il faut encore qu'il soit fort afin qu'aucun vice contraire ne puisse porter la moindre atteinte à la guirlande de ses perfections, car les vertus sont si bien reliées entre elles par ce cheveu de l'amour, que si l'une d'elles vient à se détacher, toutes les autres disparaissent immédiatement, comme nous l'avons dit. Les vertus, en effet, ont cela de particulier que là où l'une d'elles existe, se trouvent également toutes les autres, et par contre, là où il en manque une, toutes les autres manqueront également.

            L'âme dit donc que le cheveu volait sur son cou; car, grâce à cette vigueur (symbolisée par le cou) cet amour vole vers Dieu avec grande force et agilité, sans se fixer à rien de créé. De même que le vent fait mouvoir le cheveu sur le cou et l'agite, de même le souffle de l'Esprit-Saint meut et agite l'amour fort pour qu'il prenne son essor vers Dieu; car sans ce divin souffle qui excite les puissances de l'âme à l'exercice de l'amour divin, les vertus, tout en étant dans l'âme, n'agissent pas et ne produisent aucun effet.

            En ajoutant que le Bien-Aimé a considéré ce cheveu qui volait sur son cou, l'âme , l'âme montre quelle estime Dieu fait de l'amour fort; car le mot « considéré » signifie regarder d'une manière toute particulière, avec attention et estime, ce que l'on a sous les yeux. Or l'amour fort attire puissamment le regard de Dieu. (Quand il est faible, Dieu ne considère pas le cou [cette dernière phrase est ajoutée en marge par le saint, t. II, p. 30: cuando està flaco el amour, no le mira a el cuello]). L'âme continue:

Que vous avez considéré sur mon cou.

            D'après ces paroles Dieu non seulement apprécie et estime cet amour, mais il l'aime, parce qu'il l'a trouvé fort; car lorsque Dieu regarde, c'est, comme nous l'avons dit, qu'il apprécie ce qu'il regarde. L'âme répète dans ce vers le mot cou et dit en parlant du cheveu. Vous l'avez regardé sur mon cou; car, ainsi qu'on l'a dit, c'est là le motif pour lequel le Bien-Aimé a porté l'amour le plus vif à cet amour symbolisé par le cheveu. Il a vu que c'était un amour fort. L'âme semble donc dire: Vous avez aimé cet amour en le voyant (le Saint a ajouté entre les lignes: viendole, en le voyant) fort, exempt de pusillanimité et de crainte; il était détaché de tout autre amour, son essor enfin était agile et plein de ferveur. Aussi l'âme ajoute:

Et il vous a retenu prisonnier.

            O  merveille digne d'exciter notre admiration et notre joie! Un dieu retenu prisonnier par un cheveu! Le motif pour lequel il a été fait si heureusement prisonnier, c'est, avons-nous dit, qu'il s'est arrêté à regarder, ce qui équivaut à dire qu'il a aimé la bassesse de notre nature; car si dans sa grande miséricorde, il ne nous regardait pas et ne nous aimait pas le premier (I Jean, IV, 10), dit saint Jean, et ne s'abaissait pas, le vol du cheveu de notre misérable amour n'aurait aucune prise sur lui; il ne s'élèverait pas assez haut pour captiver cet Oiseau divin qui prend ses ébats dans les hauteurs. Mais comme il s'est abaissé pour nous regarder, provoquer notre vol, et le faire plus élevé en rendant notre amour plus fort, il s'est pris lui-même au vol de notre amour; il y a mis son contentement et sa joie, et il est demeuré prisonnier. Voilà ce que l'âme veut dire par ces paroles: Vous l'avez vu voler sur mon cou, et il vous a retenu prisonnier.

            Ainsi pouvons-nous croire que l'oiseau au vol bas puisse faire prisonnier l'aigle royal au vol sublime qui descend vers lui pour se faire prendre.

Et un seul de mes yeux vous a blessé.

            Par oeil, l'âme entend la foi. Elle nous parle d'un seul de ses yeux et ajoute qu'il a blessé le Bien-Aimé; car si la foi et la fidélité de l'âme à l'égard de Dieu n'était pas simple, mais se mêlait à quelque respect humain ou à quelque considération terrestre, elle n'arriverait pas à faire à Dieu une blessure d'amour. Il ne doit donc y avoir qu'un seul oeil pour blesser d'amour le Bien-Aimé, comme un seul cheveu pour le faire prisonnier. Or l'amour que le Bien-Aimé porte à l'Épouse est très fort quand il voit en elle cette fidélité unique, et il est épris d'elle en voyant un seul cheveu de son amour, mais c'est par le seul oeil de sa foi qu'il en devient le captif; vu la tendresse pleine d'affection qu'il lui porte et qui l'incline vers elle, il se sent alors blessé d'amour, et voilà pourquoi il l'introduit plus profondément dans les abîmes de sa charité.

            Cette comparaison du cheveu et de l'oeil nous est donnée par l'Époux du livre des Cantiques, lorsqu'il dit en s'adressant à l'Épouse: « Vous avez blessé mon coeur, ma soeur, vous avez blessé mon coeur par un seul de vos yeux, par un seul cheveu de votre cou (Cant. IV, 9) ». Par deux fois il dit que son coeur a été blessé, d'abord par un de ses yeux et ensuite par un de ses cheveux. Voilà pourquoi l'âme parle de l'un et de l'autre dans la strophe, comme pour remercier le Bien-Aimé et lui rendre grâces d'une si haute faveur. Elle le fait aussi pour montrer quelle joie et quelle jubilation lui cause le bonheur d'avoir plu à son Bien-Aimé. Voilà pourquoi elle lui en attribue toute la gloire dans la strophe suivante quand elle dit:

STROPHE VINGT-TROISIÈME

Quand vous me regardiez,

Vos yeux imprimaient en moi votre grâce:

Aussi vous m'aimiez avec tendresse,

Et les miens méritaient par là

D'adorer ce qu'ils voyaient en vous.

EXPLICATION

            L'amour parfait a pour propriété de ne vouloir rien accepter ou prendre pour soi-même, et de ne rien s'attribuer; il rapporte tout à celui qu'il aime. Telle est la loi de l'amour humain; à plus forte raison doit-il en être ainsi de l'amour de Dieu, puisque la simple raison nous en fait tant d'obligation.

            Dans les deux strophes précédentes, l'Épouse semblait s'attribuer quelque mérite. Elle disait, par exemple, qu'elle tresserait des guirlandes conjointement avec l'Époux; que ces guirlandes se tresseraient avec un de ses cheveux, (oeuvre qui n'est pas de peu d'importance et de valeur); elle se glorifiait ensuite de ce que l'Époux avait été retenu captif par un de ses cheveux, et avait été blessé par un de ses yeux; en se servant d'un tel langage, elle semblait s'attribuer à elle-même un grand mérite. Elle veut maintenant dans la présente strophe manifester quelles ont été les intentions et détruire l'interprétation erronée que l'on pourrait faire de ces paroles: Elle est inquiète et craint qu'on ne lui attribue à elle quelque force et mérite et que, pour ce motif, on ne rende pas à Dieu toute la gloire qui lui est due et qu'elle lui désire. Elle rapporte à Dieu tout l'honneur des faveurs dont elle a été l'objet et lui en exprime sa gratitude. Si un seul de ses cheveux l'a retenu captif, et l'oeil de sa foi l'a blessé, c'est qu'il a daigné d'abord la regarder avec amour, la rendant gracieuse et agréable. C'est donc par la grâce et la valeur qu'elle tient de lui qu'elle a mérité d'en être aimée, et depuis lors elle possède en elle-même assez de vertu pour l'adorer d'une manière qui lui soit agréable et accomplir des oeuvres vraiment dignes de ses faveurs et de son amour. Voici le vers:

Quand vous me regardiez.

            C'est-à-dire avec une tendresse d'amour, car, nous l'avons déjà dit, dans le sujet que nous traitons le regard de Dieu signifie son amour.

Vos yeux imprimaient en moi votre grâce.

            Les yeux de l'Époux désignent ici sa Divinité miséricordieuse. Quand il s'incline vers l'âme, il imprime et infuse en elle son amour et sa grâce; l'âme devient alors tellement belle et élevée qu'elle entre en participation de la Divinité elle-même. A la vue de cette dignité et de cette élévation à laquelle Dieu l'appelle, elle s'écrie donc:

Aussi vous m'aimiez avec tendresse.

            Aimer avec tendresse, c'est plus qu'aimer, c'est aimer beaucoup, c'est pour ainsi dire aimer doublement, c'est-à-dire pour deux titres et deux motifs. Voilà pourquoi ce vers donne à entendre les deux raisons de l'amour que l'Époux porte à l'âme: non seulement il l'a aimée quand il s'est laissé prendre par un de ses cheveux mais surtout quand il s'est senti blessé d'amour par un de ses yeux. Le motif pour lequel il lui a porté un amour si intime, elle l'expose dans ce vers: Dieu a daigné la regarder et ce regard l'a remplie de grâces, et l'a rendue digne de ses complaisances. Il lui a conféré l'amour par le moyen de ce cheveu mystérieux et a informé de charité la foi figurée par son oeil. Aussi elle déclare: C'est pour cela que vous m'aimiez avec tendresse.

            Quand Dieu, en effet, accorde sa grâce à l'âme, il la rend digne et capable de son amour. Cela équivaut à dire: Dès lors que vous aviez déposé en moi votre grâce, c'est-à-dire des gages dignes de votre amour, par cela même vous m'aimiez et vous me donniez encore plus d'amour. C'est ce que saint Jean atteste: Dat gratiam pro gratia: « Il donne grâce pour grâce (Jean, I, 16) »;  ce qui signifie qu'il ajoute de nouvelles grâces aux premières, car sans la grâce on ne peut mériter la grâce. Pour avoir l'intelligence de cette vérité, il faut remarquer que Dieu n'aime rien de ce qui est en dehors de lui-même; il n'a pas, non plus, pour une créature quelconque, un amour qui soit au-dessous de lui-même; il aime tout pour lui, et cet amour est la fin de toutes ses oeuvres; ainsi donc il n'aime pas les créatures pour ce qu'elles sont en elles-mêmes. Voilà pourquoi quand Dieu aime une âme, il la met en quelque sorte en lui-même, la rend d'une certaine manière son égale; et alors l'âme l'aime en lui, avec lui, et du même amour dont il s'aime; de plus, chacune  de ses oeuvres mérite alors l'amour de Dieu et Dieu lui-même, une fois qu'elle est enrichie de cette grâce et élevée à cette faveur éminente. Elle ajoute donc:

Et les miens méritaient par là...

 

            Par cette faveur et par cette grâce que les yeux de votre miséricorde m'ont faite de m'élever jusqu'à votre amour, les miens ont eu la force et le mérite

D'adorer ce qu'ils voyaient en vous.

            Ce qui veut dire: O mon Époux, les puissances de mon âme ont mérité d'être élevées jusqu'à pouvoir vous regarder, alors que précédemment elles n'accomplissaient que des oeuvres viles et misérables et que leur nature même était déchue et avilie. Pouvoir contempler c'est pour l'âme agir avec la grâce de Dieu; les yeux de l'âme méritaient déjà de l'adorer parce qu'ils adoraient avec la grâce de leur Dieu. Illuminés et élevés par sa grâce et ses faveurs, ils adoraient ce qu'ils voyaient en lui, ce qui auparavant leur était invisible, vu leur aveuglement et leur bassesse. Que voyaient-ils donc? Ils voyaient en Dieu la grandeur de ses vertus, l'abondance de sa suavité, l'immensité de sa bonté, de son amour et de sa miséricorde, les bienfaits sans nombre qu'ils en avaient reçus, soit depuis que l'âme est en état de grâce, soit précédemment. Tout cela, les yeux de l'âme méritaient déjà de l'adorer et de s'élever encore en perfection, car ils étaient agréables à l'Époux. Précédemment, au contraire, ils ne pouvaient ni l'adorer ni le voir, ni même regarder quoi que ce soit de ses perfections, tant il y a de grossièreté et d'aveuglement dans l'âme dépouillée de la grâce.

STROPHE VINGT-QUATRIÈME

Daignez donc ne pas me mépriser,

Parce que vous m'avez trouvé le teint noir

Vous pouvez bien désormais me regarder,

Car depuis que vous yeux se sont fixés sur moi,

Vous avez laissé en moi la grâce et la beauté.

EXPLICATION

            L'Épouse donc s'encourage et conçoit de l'estime d'elle-même à la vue des gages d'amour et des trésors qu'elle a reçus de son Bien-Aimé; tout en reconnaissant son peu de valeur par elle-même et qu'elle ne mérite aucune estime, cependant à cause des bienfaits reçus du Bien-Aimé, elle s'enhardit et lui dit: Daignez donc ne plus faire peu de cas de moi à l'avenir et ne plus me mépriser; car si précédemment la laideur de ses péchés et la bassesse de sa nature ne méritaient pas autre chose, il n'en est plus de même maintenant. Puisque le Bien-Aimé l'a regardée une fois, qu'il lui a donné les arrhes de sa grâce et l'a revêtue de sa beauté, il peut bien la regarder de nouveau et même la regarder sans cesse, il augmentera ainsi toujours plus en elle la grâce et la beauté; car désormais ce sera toujours avec une raison nouvelle qu'il le fera, dès lors qu'il a déjà jeté son regard sur elle quand elle ne le méritait pas et n'y avait aucun droit.

Daignez donc ne pas me mépriser.

            C'est comme si elle disait: Puisqu'il en est de la sorte, veuillez ne pas faire peu de cas de moi.

Parce que vous m'avez trouvé le teint noir.

            Car si, avant de jeter sur moi votre regard, vous avez vu la laideur de mes fautes et de mes imperfections, ainsi que la bassesse de ma nature,

Vous pouvez bien désormais me regarder

Depuis que vos yeux se sont fixés sur moi.

            Depuis que vous avez jeté sur moi votre regard, vous m'avez enlevé ce teint noir et repoussant qui me rendait indigne d'être vue. Vous pouvez bien me regarder souvent; en effet, non seulement par votre premier regard vous m'avez enlevé mon teint noir, mais vous m'avez rendue plus digne d'être vue, car par ce regard d'amour

Vous avez laissé en moi la grâce et la beauté.

            Dieu se complaît souverainement dans l'âme à qui il a donné sa grâce, il demeure en elle et y met ses délices; ce qu'il ne faisait pas avant de lui donner sa grâce. L'âme se trouve donc élevée et honorée par lui; elle en est aimée d'une manière ineffable, et il communique toujours plus d'amour à ses affections et à ses oeuvres; élevée dans l'amour de Dieu et honorée par lui, elle monte toujours plus dans son amour et dans l'honneur qu'il lui rend. C'est là, nous le répétons, ce que dit saint Jean: Dat gratiam pro gratia (Jean, I, 16). C'est ainsi que Dieu nous le donne à entendre, quand s'adressant à son ami Jacob, par l'organe d'Isaïe, il nous dit: Ex quo honorabilis factus es in oculis meis et gloriosus, ego dilexi te: « Depuis que tu es devenu digne d'honneur et de gloire à mes yeux, je t'ai aimé (Is. XLIII, 4). » Cela signifie: Depuis que mes yeux ont répandu sur toi ma grâce, en te regardant la première fois, et t'ont rendu digne d'honneur et de gloire devant moi, tu as mérité de nouvelles grâces et par suite des récompenses. C'est ce que l'Épouse donne à entendre aux filles de Jérusalem, lorsqu'elle leur dit dans les divins Cantiques: Nigra sum, sed formosa, filiae Jerusalem, ideo dilexit me Rex et introduxit me in cubiculum suum: « Je suis noire, ô filles de Jérusalem, mais je suis belle; aussi le Roi m'a aimée et m'a introduite dans sa chambre (Cant. I, 2). » C'est comme s'il disait: Ne vous étonnez pas, ô fille de Jérusalem, si le Roi du ciel m'a accordé de si hautes faveurs quand il m'a introduite dans ses appartements. Bien que je sois noire  par moi-même et que pour ce motif je ne méritais point ces grâces, j'ai été revêtue de sa beauté, parce qu'il a jeté sur moi son regard, et voilà pourquoi il m'a aimée. On donne à quiconque possède (Le Saint a ajouté ici en marge: omni habenti dubitur).

            Vous pouvez bien désormais, ô mon Dieu, regarder et estimer à un haut prix l'âme sur laquelle vous avez jeté une fois les yeux; car, dès que vous l'avez regardée la première fois, vous lui avez donné des gages d'amour tels qu'elle mérite, non pas une fois seulement, mais fréquemment, d'être encore l'objet de vos regards divins, comme nous le dit le livre d'Esther: Hoc honore condignus est quemcumque rex voluerit honorare (Esth. VI, 11).

STROPHE VINGT-CINQUIÈME

Faites la chasse aux renards,

Car déjà notre vigne est en fleur,

Durant ce temps nous prendrons des roses

Pour en faire un bouquet en forme de pomme de pin,

Mais que personne ne paraisse sur la montagne.

EXPLICATION

            L'âme voit donc ses vertus arrivées à leur point de perfection. Elle en goûte désormais les délices, la suavité et les parfums, comme on se réjouit de la vue et des parfums des plantes qui sont en pleine fleuraison. Dans son désir de conserver cette suavité, sans que rien n'y mette obstacle, elle demande dans cette strophe aux anges et aux ministres de Dieu de s'occuper à éloigner d'elle tout ce qui pourrait faire tomber ou ternir ces fleurs et supprimer le parfum de ses vertus, c'est-à-dire les troubles, les tentations, les inquiétudes, les tendances au mal s'il y en a encore (le Saint ajoute cette incise: si algunos quedan), les imaginations, ou autres mouvements naturels et spirituels. Toutes ces choses qui sont désignées ici par le mot « renard » empêchent d'ordinaire l'âme de posséder la fleur de la paix, de la quiétude et de la suavité, au moment où l'âme jouit plus à son goût de ses vertus en compagnie du Bien-Aimé; car elle voit parfois dans son esprit toutes les vertus que Dieu lui a données et qu'il éclaire de sa lumière. Inondée alors des admirables délices et suavités de l'amour, elle les réunit toutes et les offre au Bien-Aimé comme un bouquet en forme de pomme de pin. Et plus son amour est ardent, plus aussi s'accroît ce bouquet. Or le Bien-Aimé, de cette offrande reçoit une grande gloire, car l'âme s'offre à lui avec toutes ses vertus, et c'est là le plus grand honneur qu'elle puisse lui faire. Mais c'est aussi l'une des joies les plus intimes qu'elle éprouve habituellement dans ses rapports avec Dieu, quand elle est comblée en retour du don qu'elle a fait au Bien-Aimé. Son désir est donc que rien ne vienne empêcher ces délices intimes symbolisées par la vigne en fleur: elle souhaite que l'on enlève non seulement les obstacles dont nous avons parlé, mais encore elle aspire à être dans une solitude profonde par rapport à tout le créé, de telle sorte qu'il n'y ait dans toutes ses puissances et tendances tant intérieures qu'extérieures, ni forme , ni image ni autre chose qui apparaisse devant elle et le Bien-Aimé; car c'est dans la solitude et l'union mutuelle qu'ils font ce bouquet et qu'ils en jouissent.

Faites la chasse aux renards,

Car déjà notre vigne est en fleur.

            La vigne signifie le plant de toutes les vertus qui sont dans l'âme et lui donnent un vin de la plus douce suavité. Cette vigne de l'âme est en fleur quand l'Épouse est unie par sa volonté à l'Époux, qu'elle s'applique à mettre sa jouissance en lui et ses délices dans toutes ses vertus réunies. C'est alors que se présentent parfois à la mémoire et imagination une foule de représentations et pensées diverses, tandis que la partie sensitive est agitée de beaucoup de mouvements et d'attraits divers, qui, nous le répétons, viennent par leur subtilité et leur vivacité molester l'âme et troubler la suavité et la quiétude intérieure dont elle jouit. Par ailleurs, les démons, qui sont jaloux de sa paix et de son recueillement intérieur, représentent à son esprit des horreurs, des troubles et des craintes, toutes choses qu'elle appelle des renards; car de même que ces petits animaux agiles et rusés endommagent et détruisent d'ordinaire par leurs bonds les fleurs de la vigne à l'époque de la floraison, de même les démons pleins de ruse et de malice causent les troubles et agitations dont nous avons parlé et par leurs assauts nuisent à la dévotion des âmes saintes.

            L'Épouse au livre des Cantiques adresse la même supplique: Capite nobis vulpes parvulas, quae demoliuntur vineas; nam vinea nostra floruit: « Faites la chasse aux petits renards qui détruisent les vignes, parce que notre vigne est en fleur (Cant. II, 15). » Il y a encore un autre motif pour lequel elle veut qu'on leur fasse la chasse, car elle parle de la fleur et non du fruit de la vigne (ce dernier membre de phrase est ajouté en marge par le Saint [t. II, p. 51]: porque dice la flor de la nina y no el fru[to]); elle veut en effet pouvoir accomplir ce qu'elle exprime dans les deux vers suivants:

Durant ce temps nous prendrons des roses

Pour en faire un bouquet en forme de pomme de pin.

            L'âme, en effet, jouit des fleurs de cette vigne et elle prend ses délices sur le sein du Bien-Aimé. Il arrive alors que les vertus de l'âme se présentent toutes avec clarté, comme nous l'avons dit, et en un instant; elles se montrent à elle pour la combler de suavités et de délices ineffables. L'âme a l'impression que ces vertus sont en elle-même et en Dieu; elles lui paraissent comme une vigne tout en fleur où elle et le Bien-Aimé trouvent leur joie, leur nourriture et leurs délices. Elle prend alors toutes ces vertus; elle produit les actes les plus savoureux d'amour avec chacune d'elles en particulier et avec toutes réunies; une fois qu'elle les a réunies, elle les offre au Bien-Aimé avec la plus grande tendresse d'amour et de suavité. Elle y est aidée par le Bien-Aimé lui-même, car sans son secours et son aide elle ne pourrait ni les réunir ni les lui offrir, elle dit donc : Faisons un bouquet en forme de pomme de pin, c'est-à-dire le Bien-Aimé et moi.

            Elle appelle « pomme de pin » ce bouquet de vertus; parce que comme la pomme de pin est un corps dur, formé d'une foule d'écailles dures, fortement enchâssées les unes dans les autres qu'on appelle pignons, de même ce bouquet de vertus que l'âme prépare pour le Bien-Aimé est comme un seul tout qui représente sa perfection. Il embrasse en effet et renferme d'une manière forte et bien ordonnée une foule de perfections ou vertus très solides et des dons très précieux: toutes les perfections ou les vertus s'ordonnent et constituent ensemble une seule et solide perfection de l'âme. Or, tandis que ce bouquet se forme peu à peu par l'exercice des vertus, et qu'une fois terminé, l'âme l'offre au Bien-Aimé avec cet esprit d'amour dont nous parlons, il convient de faire la chasse aux « renards » pour qu'ils n'empêchent pas les communications intimes de l'un et de l'autre. Et non seulement l'Épouse fait cette demande dans la strophe dont nous nous occupons, afin de pouvoir bien réussir ce bouquet en forme de pomme de pin, mais elle veut encore ce qui est exprimé par le vers suivant, à savoir,

Que personne ne paraisse sur la montagne.

            Car, pour ce divin exercice intérieur, il faut encore nécessairement la solitude et la séparation de toutes les choses qui pourraient troubler l'âme. Or l'âme peut être troublée soit par sa partie inférieure qui est la partie sensitive de l'homme, soit par sa partie supérieure ou raisonnable. Ces deux parties renferment en elles-mêmes toute l'harmonie des puissances et des sens de l'homme; et cette harmonie, l'âme lui donne ici le nom de montagne. Que personne ne paraisse sur cette montagne, cela veut dire qu'elle ne peut y voir aucun objet concernant  l'une des puissances ou l'un des sens dont nous avons parlé; que dans toutes les puissances spirituelles, entendements, mémoire et volonté, il n'y ait pas d'autres considérations, affections ou digressions; et que dans tous les sens et dans toutes les puissances corporelles, qu'on appelle imagination ou fantaisie, il en soit de même; quand aux cinq sens externes, qu'ils ne représentent pas d'autres formes, images ou représentations d'un objet quelconque ou  d'actes naturels quels qu'ils soient. Voilà ce que dit l'âme; durant le temps de cette communication intime avec Dieu, il convient que tous les sens, tant intérieurs qu'extérieurs, soient dans le repos et interrompent leurs opérations personnelles, car plus ils agissent à ce moment-là, et plus ils portent le trouble. Dès que l'âme, en effet, arrive à l'union intime avec Dieu, ses puissances spirituelles n'ont plus à agir, et à plus forte raison ses puissances corporelles; l'union à Dieu par l'amour étant accomplie, le travail des puissances est terminé: l'âme est arrivée au terme et n'a plus besoin de ces intermédiaires pour y parvenir. Aussi ce qu'elle fait alors avec le Bien-Aimé, c'est de rester dans cet exercice plein de suavité auquel elle est élevée, et de continuer à aimer et à aimer encore pour continuer cette union. C'est pourquoi elle demande que personne ne paraisse sur la montagne; de la sorte la volonté seule se tiendra près du Bien-Aimé, et elle se donnera à lui avec toutes ses vertus de la manière qui a été exposée.

STROPHE VINGT-SIXIÈME

Arrête-toi, Aquilon sans vie;

Viens, vent du Sud qui réveilles les amours,

Souffle à travers mon jardin

Afin que ses parfums se répandent,

Et le Bien-Aimé se rassasiera au milieu des fleurs.

EXPLICATION

            En plus des effets précédents, la sécheresse spirituelle pourrait également nuire à l'âme et l'empêcher de goûter les douceurs et les suavités intérieures dont il a été parlé. Comme elle la redoute, elle exprime deux pensées dans la présente strophe: La première est de fermer la porte à la sécheresse spirituelle, et, pour ne pas la laisser entrer, l'Épouse veille bien à ne pas perdre la dévotion. La seconde consiste à invoquer l'Esprit-Saint par une prière persévérante, afin que non seulement la sécheresse spirituelle ne l'envahisse pas, mais serve de cause augmentant sa dévotion. De la sorte l'âme s'applique à l'exercice intérieur des vertus, afin que son Bien-Aimé y trouve plus de joie et de complaisance.

Arrête-toi, Aquilon sans vie.

            L'Aquilon est un vent froid et sec qui flétrit les fleurs. Comme la sécheresse spirituelle produit le même résultat dans l'âme, l'Épouse l'appelle « Aquilon sans vie », parce qu'elle enlève la suavité et le contentement de l'esprit: de l'effet qu'elle produit vient le nom d'Aquilon sans vie.

            (La cause de cette sécheresse c'est que l'âme ne peut plus rien avec le secours de ses puissances, jusqu'à ce que le Bien-Aimé les mette lui-même en action et les fasse agit actuellement. [Cette dernière phrase est ajoutée en marge par le Saint: La causa dest(a) sequed(a) es no poder ya (el) alma c(on) sus pote(n)cias ha(s)ta que la(s) muev(e) el am(a)do pun(i)endola(s) en exe(r)cicio actual].)

            l'Épouse désire donc se maintenir dans la suavité de l'amour du Bien-Aimé et commande à la sécheresse spirituelle de s'arrêter. Cela indique la diligence qu'elle apporte par ses oeuvres à empêcher la sécheresse d'avancer, en se tenant bien à l'abri des occasions dangereuses.

Viens, vent du Sud qui réveilles les amours.

            Le vend du Sud est tout différent; on l'appelle vulgairement le vent d'autan; son souffle est doux; il apporte la pluie et fait germer les herbes et les plantes, il épanouit les fleurs et répand leur parfum. Ce sont là autant d'effets complètement opposés à ceux de l'Aquilon. Aussi ce vent du midi est pour l'âme le symbole de l'Esprit-Saint. Il réveille les amours, dit-elle, car lorsque son divin souffle pénètre l'âme, il agit de telle sorte qu'il enflamme l'âme tout entière, il réjouit, vivifie et réveille la volonté, porte à l'amour de Dieu ses affections qui étaient tombées et endormies; elle peut donc bien dire qu'il réveille ses amours et ceux du Bien-Aimé.

Souffle à travers mon jardin.

            Nous l'avons déjà dit, l'âme de l'Épouse est la vigne fleurie de vertus; ici on l'appelle un jardin où sont plantées les perfections et les vertus énumérées déjà et signifiées par les fleurs. Mais remarquons-le bien, l'Épouse ne dit pas: Soufflez « dans » mon jardin, mais: Soufflez « à travers » mon jardin; il y a une très grande différence entre le souffle de Dieu dans l'âme: c'est l'infusion de la grâce, des dons et des vertus, mais son souffle à travers l'âme est une touche qu'il donne aux vertus et aux perfections qu'elle possède déjà; et cette touche les renouvelle et les meut de telle sorte qu'elles répandent les parfums les plus rares et les plus suaves, comme font les substances aromatiques que l'on remue.

            Si l'on touche ces vertus, elles exhalent avec abondance leur parfum qui précédemment n'était pas tel et ne se manifestait pas au même degré; car les vertus acquises, l'âme ne les sent pas et n'en jouit pas toujours actuellement; nous le répétons, elles sont, durant le cours de cette vie, contenues dans l'âme comme la fleur est renfermée dans le bouton, ou comme les substances aromatiques contenues dans le bocal qui n'exhalent leurs parfums que quand on les met à l'air et qu'on les remue. Parfois le Seigneur accorde de telles faveurs à l'âme son Épouse, que son Esprit, en soufflant par ce jardin fleuri de l'âme, fait éclore tous les boutons où sont renfermées les vertus; il découvre toutes ces substances aromatiques des dons, des perfections et des richesses de l'âme, il en manifeste le trésor et l'abondance et en déploie toute la beauté. Aussi n'y a-t-il rien de plus admirable ni de plus doux pour elle que de contempler toute la richesse des dons qu'elle découvre en elle, et la beauté des fleurs des vertus qui sont enfin dans tout leur éclat et dont chacune exhale l'arôme de suavité qui lui est particulier. C'est là ce qu'elle appelle répandre ses parfums, comme elle le dit dans le vers suivant:

Afin que ses parfums se répandent.

            Ces parfums sont parfois si abondants que l'âme se croit tout investie de délices et baignée dans une gloire inestimable. L'impression en est si puissante que non seulement elle est éprouvée à l'intérieur de l'âme, mais qu'elle rejaillit à l'extérieur; et ceux qui en ont l'expérience le reconnaissent fort bien. Il leur semble que cette âme est comme un jardin merveilleux, tout rempli des délices et des richesses de Dieu. Et non seulement lorsque les fleurs de ses vertus sont épanouies, cette âme sainte donne un tel spectacle, mais d'une manière ordinaire elle porte en elle un je ne sais quoi de grandeur et de dignité qui inspire aux autres la réserve et le respect. C'est un effet surnaturel qui se répand dans toute sa personne par suite de ses communications intimes et familières avec Dieu. Le livre de l'Exode nous en donne un exemple. Il nous raconte de Moïse qu'on ne pouvait soutenir l'éclat de son visage (Ex. XXXIV, 30), tant étaient grandes la gloire et la majesté de sa personne, depuis qu'il avait traité face à face avec Dieu.

            L'Époux, qui n'est autre que le Fils de Dieu se sert de ce souffle de l'Esprit-Saint à travers l'âme: visite pleine d'amour qu'il lui fait, et il se communique à elle d'une manière très élevée. C'est dans ce but qu'il lui envoie tout d'abord son Esprit, comme il le fit pour les Apôtres. Et l'Esprit-Saint, son intendant, lui prépare une demeure dans l'âme, son Épouse; il la comble de délices; il dispose à son gré son jardin, il y fait épanouir les fleurs et resplendir ses dons; il la revêt de la parure de ses grâces et la comble de ses trésors. Aussi est-ce avec le plus ardent désir que l'âme choisie pour Épouse souhaite ces faveurs: et que l'Aquilon s'en aille et que le vent du Midi arrive et souffle par son jardin. Par là l'âme acquiert une foule de biens réunis. Elle y gagne la faveur de jouir de ses vertus qui sont parvenues au point de s'exercer à la suavité de l'amour, comme nous l'avons dit. Elle y gagne de voir le Bien-Aimé se réjouir au milieu de ces vertus, puisque c'est par leur intermédiaire, comme nous venons de le dire, qu'il se communique à l'âme d'une manière plus élevée et lui accorde des faveurs plus particulières que précédemment. Elle y gagne de voir le Bien-Aimé prendre beaucoup plus ses délices en elle, parce qu'elle s'exerce à la pratique des vertus, et c'est là ce qui la réjouit le plus, car elle ne veut que ce qui plaît au Bien-Aimé. Elle y gagne également la faveur de voir durer et persévérer cette saveur et cette suavité des vertus; car elle persévère dans l'âme tout le temps que le Bien-Aimé y séjourne de cette sorte. Il donne en effet à l'Épouse la faveur de goûter la suavité de ses vertus. C'est ce que dit l'Épouse du livre des Cantiques en ces termes: Dum esset rex in accubitu suo, nardus mea dedit odorem suavitatis: « Tandis que le roi reposait sur sa couche », c'est-à-dire était dans son âme, « mon nard odoriférant a répandu un parfum suave (Cant. I, 11). » Cet arbuste odoriférant qui porte beaucoup de fleurs c'est ce plant des nombreuses vertus qui, avons-nous dit, se trouvent dans l'âme. L'âme l'a nommé aussi « vigne en fleur » ou « bouquet de fleurs » en forme de pomme de pin. Ainsi donc cet arbuste donne la suavité de ses parfums à Dieu et à l'âme, tout le temps que Dieu demeure dans l'âme par sa communication substantielle. En conséquence il est souverainement à désirer que chaque âme demande au souffle de l'Esprit-Saint de passer par son jardin pour que ses parfums divins se répandent. Or comme cette faveur est si nécessaire, que par ailleurs elle apporte tant de biens et tant de gloire à l'âme, l'Épouse du livre des Cantiques l'a désirée et demandée en ces termes: Surge, Aquilo, et veni, Auster; perfo hortum meum, et fluant aromata illius. C'est là tout ce que nous avons dit dans cette strophe jusqu'ici: « Lève-toi, Aquilon, et va-t'en, et toi, vent du Sud, vent suave et fertile, viens, accours, souffle par mon jardin, et les substances odoriférantes et précieuses répandront leurs parfums (Cant. IV, 16). » Or tout cela, l'âme le désire, non pour les délices et la gloire qui lui en reviennent, mais pour les délices qu'elle sait que son Époux y trouvera. C'est, en outre, une disposition et une préparation de sa part pour que son époux Bien-Aimé le Fils de Dieu vienne mettre en elle ses délices. Voilà pourquoi elle dit aussitôt:

Et le Bien-Aimé se rassasiera au milieu des fleurs.

            L'âme donne le nom de repas à ces délices que le Fils de Dieu met alors en elle. Il n'y a rien de mieux pour en donner l'idée, car le repas ou la nourriture est chose qui on seulement nous plaît, mais encore nous nourrit. De même le Fils de Dieu prend ses délices dans les délices mêmes de l'âme; il se sustente en elle, c'est-à-dire qu'il y prolonge sa demeure comme dans un lieu qui lui plaît souverainement, parce que l'âme met en réalité toutes ses délices en lui. Tel est, à mon avis, ce qu'il a voulu lui-même nous donner à entendre par l'intermédiaire de Salomon au livre des Proverbes quand il a dit: « Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes (Pro. VIII, 31) », c'est-à-dire quand leurs délices sont d'être avec moi, qui suis le Fils de Dieu. Il faut néanmoins le remarquer, l'âme ne dit pas que son Époux se rassasiera « des fleurs », mais « parmi les fleurs »; car l'Époux se communique à l'âme et prend ses délices en elle, moyennant l'éclat des vertus qui resplendissent en elle, avons-nous dit déjà. Ce qui fait sa nourriture, c'est l'âme elle-même qu'il a transformée en lui, préparée, embellie et rehaussée par les fleurs de ses vertus et de ses perfections qui sont comme les condiments avec lesquels et au milieu desquels il la nourrit; et ces fleurs, sous le souffle de l'intendant divin dont nous avons parlé, donnent à Dieu et à l'âme saveur et suavité. La condition de l'Époux est, en effet, de nourrir l'âme au milieu du parfum de ces fleurs. L'Épouse des Cantiques, qui connaissait bien la condition de l'Époux, nous l'assure par ces paroles: Dilectus meus descendit in hortum suum ad areolam aromatum, ut pascatur in hortis, et lilia colligat: « Mon Bien-Aimé est descendu dans son jardin au parterre des plantes parfumées, pour s'y nourrir au milieu des jardins et y cueillir des lis. » Elle ajoute aussitôt: « Je suis à mon Bien-Aimé, et mon Bien-Aimé est à moi; il se nourrit au milieu des lis (Cant. VI, 1-2) », c'est-à-dire il prend ses délices en mon âme qui est mon jardin, au milieu des lis de mes vertus, de mes perfections et de mes grâces.

STROPHE VINGT-SEPTIÈME

L'Épouse est donc entrée

Dans le jardin de délices qu'elle désirait,

Et joyeuse elle repose,

Le cou penché

Sur les doux bras du Bien-Aimé.

EXPLICATION

            L'âme a donc mis toute sa diligence à ce que l'on fît la chasse aux renards et à ce que l'Aquilon fût détourné; c'étaient là des obstacles et des inconvénients qui l'empêchaient de jouir complètement des délices de l'état de mariage spirituel. Elle a également demandé et obtenu le souffle de l'Esprit-Saint, comme elle l'a fait dans les deux strophes précédentes. Voilà donc la disposition et l'instrument dont l'âme a besoin pour arriver à la perfection de cet état. Il nous reste à traiter de cet état lui-même dans la présente strophe. L'Époux donnant enfin à l'âme le nom d'Épouse, il dit deux choses: Tout d'abord il montre comment, après avoir remporté la victoire sur tous ses ennemis, elle est parvenue à ce bienheureux état du mariage spirituel qu'ils avaient tant désiré l'un et l'autre. Puis, il expose les privilèges de cet état dont l'âme a désormais la jouissance en sa compagnie, comme ceux de pouvoir reposer à son gré et de tenir son cou penché sur les bras si doux du Bien-Aimé, ainsi que nous allons l'expliquer.

L'Épouse est donc entrée.

            Pour expliquer l'enchaînement de ces strophes d'une manière plus claire et faire comprendre l'ordre que l'âme suit ordinairement pour parvenir à cet état de mariage spirituel, le plus élevé dont nous allons parler avec l'aide de Dieu, il faut remarquer tout d'abord qu'elle s'est exercée dans les épreuves et les amertumes de la mortification, comme aussi dans la méditation (le Saint ajoute en marge cette incise: y en la meditacion, comme aussi dans la méditation) ainsi qu'elle l'a fait depuis la première strophe jusqu'à celle où il est dit: C'est en répandant mille grâces. Après cela, elle est passée par les épreuves et les angoisses de l'amour, qu'elle nous a racontées peu à peu dans les strophes suivantes, jusqu'à celles où elle dit: Détournez-les, mon Bien-Aimé. Ensuite elle a raconté que le Bien-Aimé lui a communiqué de profondes vérités et fait de fréquentes visites, à l'aide desquelles elle se perfectionnait toujours plus et l'aimait d'un amour toujours plus ardent. Aussi elle s'est élevée au-dessus de tout le créé et d'elle-même; c'est alors qu'elle s'est donnée à lui par une union pleine d'amour dans les fiançailles spirituelles, où, en tant qu'épouse, elle a reçu de son divin Époux des richesses et des joyaux incomparables, comme elle l'a chanté depuis la strophe où se sont célébrées ces divines fiançailles et qui commence par ces mots: Détournez-les, mon Bien-Aimé... (Le Saint a fait ici au sommet de la page une addition qui malheureusement est incomplète, parce que le relieur a retranché au moins une ligne. Voici le texte de ce qui reste: ... Desposorio espiritual, de cuyas propiedades ha ido tratando hasta aqui donde el Esposo hace mencion de él, y por eso se trata aqui de sus propiedades en esta.) (fiançailles spirituelles dont elle a exposé les caractères jusqu'ici où l'Époux en fait mention. Aussi en traitera-t-on dans la présente strophe). L'Époux est donc entré dans la demeure où le Bien-Aimé doit parler du mariage spirituel (Le ms. portait hazese el matrimonio espiritual, mais le Saint l'a modifié par ces mots, mis entre les lignes: hazer el esposo mencion del dicho matrimonio espiritual) qui se célèbre entre l'âme et le Fils de Dieu, son Époux. Cette faveur est beaucoup plus élevée que celle des fiançailles. (Aussi je pense que l'âme n'arrive jamais à cet état sans être confirmée en grâce, parce que la fidélité des deux parties se confirme, dès lors que celle de l'Épouse s'affermit en Dieu [Le Saint a ajouté en marge cette phrase dont voici le texte: y asi pienso que este estado nunca es sin confirmacion en gracia, porque se confirma la fée de ambas partes, confirmandose aqui la de elle en Dios.]). C'est, en effet, une transformation totale de l'âme en son Bien-Aimé. Dans cette transformation les deux parties se donnent mutuellement d'une manière complète, par les liens d'un amour aussi parfait qu'il peut l'être en cette vie; l'âme alors devient toute divine et Dieu par participation dans toute la mesure où le permet son état en ce monde; aussi est-ce l'état le plus sublime auquel puisse arriver l'âme ici-bas. De même qu'en vertu du mariage sur la terre les deux époux ne font qu'une seule chair, comme nous le dit la Sainte-Écriture, de même, lorsque ce mariage spirituel est consommé entre Dieu et l'âme, il y a deux natures dans un même esprit et amour de Dieu. Ainsi par exemple, lorsque la lumière d'une étoile et celle d'une lampe viennent à s'unir et à se confondre avec celle du soleil, elles s'éclipsent l'une et l'autre, et le soleil renferme en soi toutes les autres. C'est de cet état que parle l'Époux dans le présent vers: L'Épouse est don entrée. Ces paroles signifient qu'elle s'est élevée au-dessus de tout ce qui est temporel et naturel, au-dessus de toutes ses affections, manières ou formes de spiritualité; elle a laissé de côté et jeté dans l'oubli toutes les tentations, ainsi que tous ses troubles, chagrins, préoccupations et soucis; elle est transformée dans une sublime étreinte. Voilà pourquoi elle ajoute le vers suivant:

Dans le jardin de délices qu'elle désirait.

            C'est dire: elle s'est transformée en son Dieu, qui est celui qu'elle désigne ici sous le nom de « jardin de délices », à cause du repos délicieux et suave qu'elle y trouve. Mais pour arriver à ce jardin où s'opère une transformation complète, qui consiste dans la joie, les délices et la gloire du mariage spirituel, il faut nécessairement qu'il y ait eu tout d'abord les fiançailles ainsi que cet amour loyal qui est ordinaire entre les fiancés. Lorsque l'âme s'est montrée durant quelque temps une fiancée pleine d'un amour absolu et suave pour le Fils de Dieu, Dieu l'appelle et la place dans son jardin fleuri pour y consommer cet état si glorieux du mariage spirituel avec lui; c'est alors que s'accomplit une telle union des deux natures, une telle communication de la nature divine à la nature humaine, que, sans changer leur être, chacune d'elle semble Dieu; et si cette faveur ne peut avoir toute sa perfection ici-bas, elle dépasse néanmoins tout ce qu'on en peut dire et imaginer. C'est ce que l'Époux donne très bien à entendre, au livre des Cantiques, quand il invite à cet état l'âme devenue son Épouse et lui dit: Veni in hortum meum, soror mea Sponsa; messui myrrham meam cum aromatibus meis: « Venez dans mon jardin, ma soeur, mon Épouse; car j'ai moissonné ma myrrhe avec mes aromates (Cant. V, 1). » Il l'appelle sa soeur et son Épouse, parce qu'elle l'était déjà par son amour pour lui et la donation d'elle-même qu'elle lui avait faite, avant qu'il ne l'appelât à cet état de mariage spirituel. Il a déjà moissonné pour elle sa myrrhe parfumée et ses herbes aux arômes les plus suaves, c'est-à-dire les fruits déjà mûrs qu'ont produits les fleurs et qu'il lui a préparés; ces fruits sont les délices et la magnificence qu'il possède en lui-même et qu'il lui communique en cet état. Aussi est-il lui-même pour elle le jardin des délices auquel elle aspirait; ce qu'elle désire dans toutes ses oeuvres, c'est la consommation et la perfection de cet état, car c'est le but qu'elle poursuit avec Dieu; voilà pourquoi elle n'a pas de repos qu'elle n'y arrive. Elle trouve dans cet état une abondance et une plénitude de Dieu beaucoup plus grande, une paix beaucoup plus sûre et durable, une suavité beaucoup plus parfaite que dans les fiançailles spirituelles. Et en effet est-ce qu'elle ne repose pas désormais d'une manière habituelle entre les bras de son Dieu? (Le ms. portait: en los brazos de tal Esposo, entre les bras d'un tel Époux, mais le Saint a mis en marge: ordinario a brazo en Dios, d'une manière habituelle entre les bras de son Dieu). C'est d'elle, en effet, qu'il faut entendre ce que dit saint Paul aux Galates: Vive autem, jam non ego; vivit vero in me Christus: « Je vis; non, ce n'est plus moi qui vis; c'est le Christ qui vit en moi (Gal. II, 20). » Voilà  pourquoi l'âme vivant d'une vie aussi heureuse et fortunée que l'est celle de Dieu, que l'on s'imagine si c'est possible, ce que doit être cette vie de l'âme. Car, si Dieu ne peut éprouver aucun chagrin, l'âme, non plus, n'en saurait éprouver aucun. Au contraire, elle jouit de Dieu, elle goûte ses délices et sa gloire jusque dans sa substance désormais transformée en lui. Aussi

                                               Joyeuse elle repose,

                                               Le cou penché...

            Comme nous l'avons dit plus haut, le cou dénote la force (or c'est grâce à cette force acquise par l'âme que peut s'accomplir cette union souveraine, et seule une âme forte est capable de recevoir un si étroit embrassement [Toute cette phrase est ajoutée en marge par le Saint: porque mediante la fortelza que ya aqui el alma tiene se hace esta union que no se puede recebir tan estrecho abrazo sino por alma fuerte. – Le P. Gerardo, au lieu de « por alma fuerte », a mis « el alma funeste », nous préférons mettre por, comme le P. Silverio]). C'est, en effet, grâce à sa force que l'âme travaille, qu'elle accomplit des actes de vertu et triomphe des vices. Il est donc juste qu'elle se repose et jouisse du fruit de son travail. La voilà donc le cou incliné

Sur les doux bras du Bien-Aimé.

            Incliner le cou sur les bras de Dieu signifie qu'elle unit sa force, ou pour mieux dire, sa faiblesse à la force de Dieu, car les bras de Dieu sont le symbole de sa force, et c'est sur elle que notre faiblesse se repose et se trouve transformée, puisqu'elle possède désormais la force même de Dieu. C'est donc fort à propos que cet état de mariage spirituel est représenté par l'Épouse le cou incliné sur les bras si doux du Bien-Aimé: Dieu est désormais la force et la suavité de l'âme; elle se trouve sous sa protection; elle est à l'abri de tous les maux; elle goûte la suavité de tous les biens. Aussi l'Épouse des Cantiques qui désire parvenir à cet état déclare à l'Époux: Quis det te mihi fratrem meum sugentem ubera matris meae, ut inveniam te solum foris et deosculer te, et jam me nemo despiciat: « Qui me donnera, ô mon frère, une fois que vous aurez sucé les mamelles de ma mère, de vous trouver seul dehors! Je vous donnerai un baiser, et personne ne me méprisera plus (Cant. VIII, 1). » Le nom de « frère » qu'elle lui donne nous fait comprendre l'égalité qu'il y avait dans les fiançailles d'amour entre elle et le Bien-Aimé avant de parvenir à cet état. En disant: « Une fois que vous aurez sucé les mamelles de ma mère », elle veut dire: quand vous aurez séché et apaisé en moi les tendances et les passions qui sont les mamelles et le lait d'Ève, ma mère selon la chair, et qui sont les obstacles à cet état. Cela fait, que ne puis-je te trouver seul dehors, c'est-à-dire que ne puis-je être détachée de tout le créé et de moi-même, dans la solitude et nudité d'esprit! de la sorte mes tendances dont j'ai parlé seraient apaisées, et là je te donnerai un baiser, seule avec toi seul. Que ma nature s'unisse à toi, mais seule et affranchie de toute impureté temporelle, naturelle et spirituelle; qu'elle s'unisse à ta nature seule, sans aucun autre intermédiaire. Cette union ne s'accomplit que dans le mariage spirituel; c'est le baiser de l'âme à Dieu; personne alors ne la méprise, personne d'ailleurs ne l'oserait. Car une fois que l'âme est arrivée à cet état, ni le démon, ni la chair, ni le monde, ni les passions, ne peuvent la troubler. C'est ici que se réalise ce qui est dit encore au livre des Cantiques: Jam enim hiems transiit, imber abiit et recessit, flores apparuerunt...: « Voilà l'hiver passé; les pluies ont cessé et disparu, et les fleurs sont apparues sur notre terre (Cant. II, 11). »

STROPHE VINGT-HUITIÈME

Là, sous le pommier,

Vous me fûtes fiancée,

Là je vous donnai la main,

Et vous fûtes rachetée

Là où votre mère perdit l'innocence.

EXPLICATION

            Quand l'âme est parvenue à ce haut état de mariage spirituel, l'Époux lui découvre très volontiers et très fréquemment ses merveilleux secrets et lui fait connaître les oeuvres de sa puissance; l'amour véritable et parfait n'a rien de caché pour celui qu'il aime. Il lui fait spécialement part des mystères (au lieu du mot materias, que donnait le manuscrit, le Saint a mis mysterios, mystères.) si doux de son Incarnation, des moyens divers qu'il a employés pour la rédemption du genre humain, l'une des oeuvres les plus profondes de sa Divinité, et par suite la plus remplie de suavité. L'Époux fait tout ceci en cette strophe, où il montre comment il découvre au plus intime de l'âme ces mystères avec grande suavité d'amour. Il s'entretient avec elle et lui dit comment grâce à l'arbre de la Croix elle est devenue son Épouse, parce qu'il l'a comblée de sa miséricorde, qu'il a voulu mourir pour elle, qu'il l'a remplie de beauté, car il a tout réparé, et il l'a rachetée elle-même par cet instrument même qui avait perdu la nature humaine au paradis terrestre en la personne d'Ève notre première mère. Voici ses termes:

Là sous le pommier.

            Par le pommier il entend l'arbre de la Croix où le Fils de Dieu a racheté la nature humaine, et du coup l'a prise pour Épouse, ainsi que chaque âme en lui donnant sa grâce et des gages de salut, en vertu des mérites de sa Passion. Aussi il lui dit:

                                                           Vous me fûtes fiancés,

                                                           Là je vous donnai la main.

            C'est-à-dire je vous donnai ma faveur et mon aide vous élevant de l'état misérable et abject où vous étiez jusqu'à celui de vivre en ma compagnie et de m'être unie comme Épouse.

                                                           Et vous fûtes rachetée

                                                           Là ou votre mère perdit l'innocence.

            Votre mère, en effet, c'est-à-dire la nature humaine, a été perdue sous un arbre par vos premiers parents, et vous, vous avez été rachetée sous un arbre, celui de la Croix. De la sorte si votre mère vous a causé la mort au pied d'un arbre, c'est aussi sous un arbre, celui de la Croix, que je vous ai donné la vie. Voilà comment Dieu lui découvre peu à peu les conseils et les desseins de sa Providence; il lui montre de quelle manière sage et admirable il sait tirer le bien du mal et fait converger la cause même de nos maux à un plus grand bien. Le contenu de cette strophe est littéralement ce que l'Époux dit à l'Épouse au livre des Cantiques: Sub arbore malo suscitavi te; ibi corrupta est mater tua; ibi violata est genitrix tua: « C'est sous le pommier que je vous ai relevée; là votre mère a été corrompue, et celle qui vous a engendrée a perdu son innocence (Cant. VIII, 5). »

STROPHES

VINGT-NEUVIÈMES ET TRENTIÈME

O vous, oiseaux légers,

Lions, cerfs, daims bondissants,

Monts, vallées, rivages,

Eaux, vents, ardeurs,

Et vous, craintes qui veillez la nuit,

 

C'est par la suavité des lyres

Et le chant des sirènes que je vous conjure

Que vous colères cessent,

Ne touchez pas le mur

Pour que l'Épouse dorme avec plus de sécurité.

EXPLICATON

            L'Époux continue; il montre dans ces deux strophes comment par la suavité des lyres, symbole de la suavité dont l'âme jouit ordinairement en cet état, ainsi que par le chant des sirènes, figure des délices dont elle est toujours comblée, il achève de mettre fin à toutes ses agitations et à ses passions; précédemment, en effet, il y avait là pour elle un obstacle et un ennui: elle ne pouvait jouir en paix de cette faveur à cause des divagations de son imagination. Aussi l'Époux les conjure de cesser; il met, en outre, à la raison les deux puissances naturelles, l'irascible et la concupiscible, qui précédemment causaient quelque chagrin à l'âme. De même par le moyen de ces lyres et de ce chant il montre comment dans cet état on élève à leur perfection respective, autant que cela est possible en cette vie, les trois puissances de l'âme: l'entendement, la volonté et la mémoire. De plus, les quatre passions, qui sont la douleur, l'espérance, la joie et la crainte, sont modérées et soumises à la raison, grâce à la satisfaction où est l'âme, et qui est signifié par la suavité des lyres et le chant des sirènes, comme nous allons le dire. Tous ces inconvénients, Dieu veut qu'ils cessent, afin que l'âme puisse jouir à son gré, et sans interruption aucune, des délices de la paix et de la suavité de son union avec Dieu.

O vous, oiseaux légers.

            L'Époux donne le nom d'oiseaux légers aux divagations de l'imagination qui, légères et rapides, volitgent en tous sens. Ce sont elles qui, à l'heure où la volonté jouit en paix des suaves communications du Bien-Aimé, ont coutume de lui causer du dégoût et de lui faire perdre sa joie par leurs agitations pleines de subtilité. Mais l'Époux leur commande par les lyres, à l'harmonie si suave, de s'arrêter; car, vu la suavité et les délices dont l'âme jouit désormais et qui sont si abondantes, si fréquentes et si fortes, elles ne pourront plus lui nuire comme précédemment, alors que sa perfection était moins grande; voilà pourquoi elles doivent cesser leurs agitations, cause de son inquiétude, ainsi que leurs assauts et leurs violences. Ce commandement s'applique, en outre, aux autres parties de cette strophe que nous allons expliquer maintenant; commençons par le vers suivant:

Lions, cerfs, daims bondissants.

            Les lions figurent ici les emportements et les vivacités de la puissance irascible: cette puissance agit avec audace et hardiesse comme les lions.

            Les cerfs et les daims bondissants représentent la seconde puissance de l'âme, la concupiscence; son rôle est de se porter vers les objets d'une façon tantôt ardente, tantôt pusillanime. Quand, en effet, les choses ne lui conviennent pas, elle est pusillanime, elle se retire et se concentre en elle-même, elle devient lâche; en cela on la compare aux cerfs: les cerfs, en effet, ayant la puissance concupiscible beaucoup plus développée qu'un grand nombre d'autres animaux, sont aussi plus timides et plus lâches. Mais cette puissance manifeste sa hardiesse quand les choses sont à son gré; elle n'est plus alors ni timide, ni lâche; elle devient audacieuse, elle recherche et poursuit son but avec toute l'ardeur de ses désirs et de ses affections. Aussi la compare-t-on aux daims: ces animaux ont tant de convoitise pour ce qu'ils désirent, qu'ils s'y portent non seulement en courant, mais en sautant, et c'est là le motif pour lequel on dit ici qu'ils sont bondissants.

            Ainsi donc conjurer les lions, c'est mettre un frein aux emportements et aux assauts de la partie irascible; conjurer les cerfs, c'est fortifier la partie concupiscible dans les lâchetés et la pusillanimité où elle était précédemment; et conjurer les daims bondissants, c'est satisfaire et calmer les désirs et les tendances qui lui donnaient de l'inquiétude en sautant, comme les daims, d'un objet à l'autre pour plaire à la partie concupiscible; or celle-ci est désormais satisfaite par la suavité des lyres dont elle jouit et par le chant des sirènes dont les délices sont l'aliment. Mais remarquons-le bien, l'Époux ne conjure ni la partie irascible ni la partie concupiscible: ces deux puissances ne peuvent jamais manquer dans l'âme; il s'adresse à leurs actes ennuyeux et fâcheux qui sont figurés par les lions, les cerfs et les daims bondissants: ce sont leurs actes qui nécessairement ne doivent plus se trouver dans cet état de mariage spirituel.

Monts, vallées, rivages.

            Ces trois noms désignent les actes vicieux et désordonnés des trois puissances de l'âme que l'on appelle la mémoire, l'entendement et la volonté. Ces actes sont désordonnés et vicieux quand ils sont trop hauts, ou quand ils sont trop bas, ou quand encore, sans tomber dans l'un de ces deux extrêmes, ils inclinent vers l'un ou l'autre. Ainsi, les montagnes qui sont très élevées figurent les actes qui dépassent d'une manière désordonnée leurs propre limites; les vallées qui sont très basses figurent les actes de ces trois puissances qui n'atteignent pas la mesure qu'il leur faudrait: les rivages qui ne sont ni très hauts, ni très bas, ne sont pas néanmoins un terrain uni, aussi ils participent quelque peu à l'un ou à l'autre de ces deux extrêmes; ils signifient les actes des puissances quand ils dépassent un peu ou n'atteignent pas tout à fait la ligne du juste milieu. Ces actes, bien qu'ils ne soient pas très désordonnés, ce qui constituerait un péché mortel, le sont cependant dans une certaine mesure; car ce sont ou des péchés véniels, ou des imperfections, minimes évidemment dans l'entendement, la mémoire et la volonté. Or tous ces actes qui sont en dehors du juste milieu, l'Époux les conjure également de cesser au nom des lyres suaves et du chant des sirènes dont nous avons parlé. Ce sont en effet ces lyres et ce chant qui retiennent si bien les trois puissances de l'âme au point voulu qu'elles agissent avec toute la perfection qui leur est propre: non seulement elles ne tombent dans aucun extrême, mais elles n'ont pas la moindre part à l'un d'eux. Voici maintenant les autres vers:

Eaux, vents, ardeurs,

Et vous, craintes qui veillez la nuit.

            Ces quatre mots désignent les affections des quatre passions, qui, avons-nous dit, sont la douleur, l'espérance, la joie et la crainte. Les eaux marquent les affections de douleur qui affligent l'âme et la pénètrent comme l'eau. Aussi David, s'adressant à Dieu, dit à leur sujet: Salvum me fac, Deus, quoniam intraverunt aquae usque ad animam meam: « Sauvez-moi, ô mon Dieu, car les eaux ont pénétré jusqu'à mon âme (Ps. LXVIII, 1). » Les vents indiquent les affections de l'espérance; car ces affections volent comme le vent vers l'objet absent qu'elles convoitent et espèrent; le même David a dit: Os meum aperui, et attraxi spiritum, quia mandata tua desiderabam: « J'ai ouvert la bouche de mon espérance et j'ai attiré à moi le souffle de mon désir, parce que j'espérais et souhaitais vos commandements (Ps. CXVIII, 131). » Les ardeurs marquent les affections de la passion de la joie, qui enflamment le coeur comme le feu. Le même David a dit encore: Concaluit cor meum intra me, et in meditatione mea exardescet ignis: « Mon coeur s'est embrasé au-dedans de moi, et dans ma méditation s'allumera le feu, c'est-à-dire la joie (Ps. XXXVIII, 4). » Les craintes qui tiennent éveillé la nuit sont les affections de l'autre passion, que l'on appelle la crainte. Ces affections, chez les personnes adonnées à la spiritualité qui ne sont pas encore parvenues à cet état de mariage spirituel dont nous parlons, sont ordinairement très vives. Elles viennent parfois de Dieu, au moment où il veut leur accorder certaines faveurs, comme nous l'avons dit plus haut. D'ordinaire l'esprit est en proie à la crainte et à la peur, tandis que la chair et les sens sont émus, parce que leur nature n'est pas encore fortifiée, perfectionnée, ni habituée à de pareilles faveurs. D'autres fois ces craintes viennent du démon; lorsque l'âme est appelée par Dieu à se recueillir en lui et à y goûter sa suavité, le démon est tellement jaloux et vexé du bien et de cette paix dont l'âme possède la jouissance, qu'il cherche à lui inspirer de l'horreur et de la crainte dans l'esprit pour l'empêcher de jouir de cette grâce; il la menace même dans sa partie spirituelle; quand il voit qu'il ne peut pénétrer jusqu'à l'intérieur de l'âme, parce qu'elle est très recueillie et tout unie à Dieu, il cherche du moins à l'attaquer par le dehors dans sa partie sensitive; il lui suggère des distractions, toutes sortes d'angoisses, de douleurs, d'horreur; il voudrait par ce moyen arriver à troubler l'Épouse dans sa chambre nuptiale. Ces craintes sont appelées craintes nocturnes parce qu'elles viennent du démon, et que le démon s'en sert pour répandre ses ténèbres dans l'âme et obscurcir la lumière divine dont elle jouit.

            On appelle encore ces craintes des « veilles », car leur but est de tenir l'âme éveillée et de la tirer du doux sommeil intérieur où elle est; d'autre part le démon, cause de ces craintes, ne cesse de veiller pour les inspirer. Telles sont les craintes intimes que reçoivent passivement de Dieu les personnes vraiment spirituelles, ou qui leur viennent du démon,

 (Le P. Gerardo [t. II, p. 271] fait remarquer à juste titre que le texte de cette phrase est incomplete dans tous les manuscrits; il propose de supprimer un que, ce qui rendrait la phrase complète, ou d'ajouter quelques mots à la fin. – Le P. Silverio ne dit rien de cette phrase [t. II, p. 94]. – Pour nous, au lieu de suivre le P. Gerardo qui mettrait: Estos temores passivamente..., nous proposons ce texte: « Estos son los temores que passivamente... »; dans ce cas, on ne supprime pas le que, mais on ajoute les deux mots; son los, qui nous semblent sous-entendus.)

comme je l'ai dit. Je ne m'occupe pas ici des autres craintes temporelles ou naturelles; les personnes spirituelles dont nous parlons ne les ont pas, mais les craintes spirituelles susdites leur appartiennent.

            Le Bien-Aimé conjure donc ces quatre sortes d'affections, les quatre passions de l'âme; il les faits cesser et il les apaise. Il donne à l'âme parvenue à cet état l'abondance de ses richesses, la force et le bonheur; grâce aux lyres harmonieuses il lui fait goûter sa suavité, et grâce au chant des sirènes il la comble de ses délices. C'est ainsi que ces passions loin de régner en elle, y sont même dans l'impuissance de lui causer tant soi peu de chagrin. La grandeur et la stabilité de l'âme dans cet état sont merveilleuses; précédemment les eaux de la douleur la pénétraient pour un motif quelconque, comme aussi pour les péchés personnels ou ceux d'autrui; et ce sont là surtout les souffrances que ressentent d'ordinaire les personnes spirituelles. Sans doute l'âme sait ce qu'est le péché; mais elle n'en ressent ni douleur ni chagrin; elle n'en a plus de compassion, ou pour mieux dire elle n'a plus le sentiment de la compassion, elle en a les oeuvres, et les oeuvres les plus parfaites. L'âme n'a plus désormais cette faiblesse qu'elle manifestait dans la pratique des vertus; elle en a conservé ce qui est leur force, leur constance et leur perfection. Elle agit à la manière des Anges; ceux-ci se rendent fort bien compte de tout ce qui cause de la douleur, sans cependant en ressentir jamais; ils exercent les oeuvres de miséricorde et de pitié, sans en éprouver le sentiment; ainsi en est-il des âmes parvenues à cette transformation d'amour. Parfois, il est vrai, et dans certaines circonstances, Dieu les laisse à leur sensibilité et permet qu'elles souffrent afin de leur fournir l'occasion de gagner des mérites, comme il le fit pour la Vierge, sa Mère; mais cet état de mariage spirituel est par lui-même incompatible avec la souffrance. J'ajoute qu'il tint la même ligne de conduite avec saint Paul (cette dernière phrase est ajoutée à la fin de la phrase par le Saint: y con san Pablo).

            Les désirs de l'espérance ne lui causent, non plus, aucune peine; car elle est déjà satisfaite autant qu'elle peut l'être en cette vie, depuis qu'elle est unie à Dieu; elle n'a plus rien à espérer du monde, plus rien à désirer du côté spirituel. En réalité, elle se voit et elle se sent comblée des richesses divines; aussi, qu'elle vive ou qu'elle meure, elle est conforme à la volonté de Dieu et en parfait accord avec elle. (Ce qui fait que même si son désir de voir Dieu n'est accompagné d'aucune peine. [Toute cette phrase est ajoutée au manuscrit par le Saint (t. II, p. 97): y asi el deseo que tiene de ver à Dios es sin pena.])

            Il en est de même des affections de joie qu'elle éprouvait précédemment d'une manière plus ou moins vive; elle ne s'aperçoit pas de leur diminution, et leur augmentation ne lui donne pas l'impression de la nouveauté. De fait, la joie dont elle est inondée d'ordinaire est tellement abondante qu'elle ressemble à la mer, qui ne diminue pas par les eaux qui en sortent, et n'augmente pas par les fleuves qui y entrent. Telle est l'âme où se trouve la fontaine, dont les eaux, dit le Christ en saint Jean, rejaillissent jusqu'à la vie éternelle (Jean, IV, 14).

            Enfin les craintes qui troublent les nuits sans sommeil n'arrivent pas jusqu'à elle. Elle est tellement inondée de lumière, tellement fortifiée, tellement établie dans la paix de Dieu, que les démons ne peuvent l'aveugler de leurs ténèbres, l'effrayer de leurs terreurs, ou la maltraiter de leurs assauts. Aussi il n'est rien qui soit capable de lui causer du chagrin. Elle a quitté toutes les créatures, comme nous l'avons dit, et elle est entrée dans le jardin des délices qu'elle désirait. Là elle jouit de toute paix, elle goûte toute suavité; elle est inondée de toutes les délices, autant que le permettent sa condition et son état sur cette terre. C'est de cette âme que parle le Sage quand il dit: Secura mens quasi juge convivium: « L'âme tranquille et pacifique est comme un festin perpétuel (Pro. XV, 15). » Car de même que dans un festin il y a toutes sortes de mets qui sont pleins de saveur pour le goût, et que l'on entend toutes sortes d'harmonies qui flattent l'oreille, de même en est-il de l'âme qui se trouve au festin que le Bien-Aimé lui a préparé sur son sein; elle y jouit de toutes les délices; elle y goûte toutes les suavités.

            Mais que celui qui lira ces lignes ne s'imagine pas que notre exposé a été long. Car en réalité, s'il nous fallait expliquer ce que l'âme éprouve, une fois qu'elle est élevée à ce bienheureux état, les paroles et le temps nous manqueraient et nous n'en dirions qu'une bien minime partie; car si l'âme arrive à posséder la paix de Dieu, cette paix qui « surpasse tout sentiment (Phil. IV, 7) », il est clair que tout sentiment est incapable de l'expliquer et l'on n'a donc qu'à garder le silence. Parlons maintenant du vers suivant:

                        C'est par la suavité des lyres

                        Et le chanté des sirènes que je vous conjure.

            Comme nous l'avons déjà dit, la suavité des lyres est celle dont l'âme est inondée en cet état de mariage spirituel. De même que l'harmonie des lyres remplit l'esprit de suavité et le repose, le ravit et le tient si bien en suspens qu'elle le met à l'abri de toute peine et de tout chagrin, de même cette suavité recueille si bien l'âme en elle-même qu'aucune peine n'est capable d'arriver jusqu'à elle. Aussi l'Époux conjure les puissances et les passions de cesser leurs ennuis à cause de la suavité qu'il communique à l'âme.

            Quant au chant des sirènes, il signifie, comme nous l'avons dit également, les délices dont l'âme est ordinairement inondée. (Telle est la propriété du chant des sirènes. [Phrase ajoutée en marge par le Saint (t. II, p. 100): La propiedad de canto de serenas]) Par là, l'âme est complètement délivrée de tous ses ennemis ainsi que de tous les troubles fatigants dont nous avons parlé (le Saint a mis entre les lignes le mot dichas, que nous traduisons par les mots dont nous avons parlé), et qui sont renfermés dans le vers suivant:

Que vos colères cessent.

            On appelle colères toutes ces actions et affections désordonnées mentionnées déjà. La colère est un certain mouvement impétueux qui dépasse les limites de la raison, quand son acte est vicieux; ainsi en est-il de ces actions et affections dont nous avons parlé: elles dépassent le domaine de la paix et de la tranquillité de l'âme, si elles veulent y régner; voilà pourquoi l'Époux dit:

Ne touchez pas le mur.

            Par mur on entend ici le rempart de la paix, des vertus et des imperfections, apanage de l'âme, et qui lui sert d'abri; c'est le mur de défense du jardin de son Bien-Aimé. Ce qui explique le nom que l'Époux lui donne au livre des Cantiques: Hortus conclusus, soror mea: « Ma soeur est un jardin fermé »; gardez-vous donc de toucher à ce mur.

Pour que l'Épouse dorme avec plus de sécurité.

            C'est-à-dire pour qu'elle jouisse plus à son gré de la quiétude et de la suavité qui font ses délices dans le jardin où elle est entrée, le cou penché sur les bras si doux du Bien-Aimé. (Et ainsi il n'y a plus désormais de porte fermée pour l'âme. [Cette dernière phrase est ajoutée par le Saint à la marge: y asi no ay para el alma ya puerta cerrada]).

STROPHE TRENTE-ET-UNIÈME

O nymphes de Judée,

Tant que sur les fleurs et les rosiers

L'ambre répand son parfum,

Restez dans les faubourgs,

Et veillez à ne pas toucher le seuil de nos portes.

EXPLICATION

            C'est l'Épouse qui parle dans cette strophe. Elle voit sa partie supérieure et spirituelle enrichie des dons les plus précieux et comblée de délices par son Bien-Aimé. Aussi son désir est d'en conserver d'une manière sûre et permanente cette possession que l'Époux lui a concédée, comme nous l'avons vu dans les deux strophes précédentes. Néanmoins la partie inférieure ou la sensualité pourrait empêcher cette faveur, et de fait l'empêche (ce dernier membre de phrase est ajouté entre les lignes par le Saint: y que de hecho impide); elle trouble la possession d'un si grand bien. L'Épouse demande donc aux puissances et aux sens de cette partie inférieure de se calmer et de cesser leurs opérations et leurs agitations, comme aussi de ne pas dépasser leur domaine qui est celui de la sensualité; sans quoi ce serait jeter le trouble et l'inquiétude dans la partie supérieure et spirituelle de l'âme; il ne faut donc pas qu'elles empêchent même par le plus petit mouvement le bien et la suavité dont l'âme jouit. Car si les mouvements de la partie sensitive et les puissances entrent en action quand l'esprit est dans la jouissance, ils le gênent à proportion de leur activité remuante.

            Voici ses paroles:

O nymphes de Judée.

            Elle désigne sous le nom de Judée la partie inférieure ou sensitive de l'âme; elle l'appelle Judée, parce qu'elle est faible, charnelle, et par elle-même aveugle comme l'est la nation juive. Elle donne le nom de nymphes aux imaginations, fantaisies, mouvements et affections de cette partie inférieure; de même, en effet, que les nymphes de la fable attiraient à elles les coeurs par leurs séductions et leurs bonnes grâces, de même ces opérations et ces agitations de la sensualité cherchent d'une manière très suave à s'attirer la volonté de la partie raisonnable, en lui faisant quitter les choses intérieures pour les objets extérieurs qu'elles désirent et recherchent. Elles attirent aussi l'entendement pour qu'il s'unisse à elles et se joigne à leur manière basse et sensible. En un mot leur but est de conformer et de régler la partie raisonnable à la partie sensible. L'âme dit donc: Vous autres, opérations et agitations sensibles,

                                   Tant que sur les fleurs et les rosiers

                                   L'ambre répand son parfum.

            Les fleurs figurent les vertus de l'âme, comme nous l'avons déjà dit, et les rosiers symbolisent les trois puissances de l'âme, à savoir l'entendement, la mémoire et la volonté, qui portent les roses et les fleurs des pensées divines, des actes d'amour et de toutes les vertus. L'ambre représente l'Esprit divin qui demeure dans l'âme; cet Ambre divin « parfume » les fleurs et les rosiers, quand il se communique aux puissances et aux vertus de l'âme, se répand en elles d'une manière très suave, donnant par elles à l'âme ses parfums d'une suavité toute divine. Or, tandis que cet esprit divin comble mon âme de suavité.

Restez dans les faubourgs.

            Dans les faubourgs de la Judée. La Judée, avons-nous dit, est la partie sensitive de l'âme; ces faubourgs sont les sens intérieurs: la fantaisie, l'imagination et la mémoire; dans ces sens se trouvent et se conservent les représentations, les images et les formes des objets; or nous appelons ces dernières des nymphes; pour entrer dans les faubourgs des sens intérieurs elles pénètrent par les portes des sens extérieurs: l'ouïe, la vue, l'odorat, le goût et le toucher; aussi nous pouvons donner le nom de faubourgs aux puissances et aux sens de cette partie sensitive: ce sont les faubourgs hors de la cité; car ce que l'on appelle cité dans l'âme, c'est ce qu'il y a de plus profond en elle, à savoir sa partie raisonnable qui est capable d'entrer en communication avec Dieu et dont les opérations sont opposées à celles de la sensibilité.

            Mais il y a une communication naturelle entre les habitants de ces faubourgs de la partie sensitive que nous avons appelés les nymphes, et les habitants de la partie raisonnable ou de la cité. Il en résulte en conséquence que ce qui se fait dans la partie inférieure de l'âme se sent ordinairement dans la partie raisonnable, et par suite attire son attention et trouble ses rapports spirituels avec Dieu. Voilà pourquoi l'âme dit aux nymphes de Judée de rester dans leurs faubourgs, c'est-à-dire de garder le repos dans leurs sens intérieurs et extérieurs.

Et veillez à ne pas toucher le seuil de nos portes.

            C'est-à-dire qu'il ne vous vienne même pas à l'idée de toucher à la partie supérieure, car les premiers mouvements de l'âme sont l'entrée et le seuil par où on pénètre dans l'âme, et quand ces premiers mouvements arrivent jusqu'à la raison, ils ont déjà franchi le seuil des portes; mais si ces premiers mouvements restent ce qu'ils sont, on dit qu'ils ne font que toucher au seuil ou frapper à la porte. Cela arrive quand la partie sensible attaque la raison par quelque acte désordonné. Or non seulement l'âme désire que ces premiers mouvements ne la touchent pas, mais encore qu'il faut laisser de côté toutes les considérations qui n'ont aucun rapport avec la quiétude et le bonheur dont elle jouit.

            Ainsi donc cette partie sensitive avec toutes ses puissances, ses forces et ses faiblesses, est désormais complètement soumise à l'esprit lorsque l'âme est en cet état. Il mène désormais une vie de béatitude semblable à celle de l'état d'innocence, alors que toute l'harmonie et l'habileté de la partie sensitive de l'homme ne servait qu'à augmenter son bonheur et l'aidait à mieux connaître et aimer Dieu, dans la paix et un accord parfait avec sa partie supérieure. Heureuse l'âme qui arrivera à cet état! « Mais quel est celui-là? Nous le comblerons de louanges, car il a accompli des merveilles dans sa vie! (Eccl., 31, 9) ».

            Nous avons placé ici cette strophe pour montrer quelle paix douce et assurée possède l'âme une fois qu'elle est parvenue à cet état si sublime. On ne doit donc pas croire que si elle manifeste ici le désir de voir les nymphes cesser leurs agitations, c'est qu'elle en est troublée dans cet état. Non, toutes ces agitations se sont déjà calmées, comme nous l'avons déjà dit. Ce désir concerne donc plutôt les âmes qui sont encore dans la voie du progrès que celles qui sont arrivées à la perfection; chez celles-ci, en effet, les passions et les agitations n'ont que peu ou point d'influence.

STROPHE TRENTE-DEUXIÈME

Cachez-vous, Époux Bien-Aimé,

Tournez votre face vers les montagnes,

Et veuillez n'en rien dire,

Mais regardez les compagnes

De celle qui s'en va par les îles étrangères.

EXPLICATION

            Dans les strophes précédentes, l'Époux et l'Épouse ont mis des freins et imposé silence aux passions et aux puissances sensitives et spirituelles qui pouvaient troubler l'âme; l'Épouse dans la strophe présente se met à jouir de son Bien-Aimé dans un recueillement profond. L'Époux lui est uni par amour, et il la comble des délices les plus intimes et les plus merveilleuses. Ce qui se passe alors en elle dans ce recueillement du mariage spirituel avec son Bien-Aimé est tellement profond et rempli de suavité, qu'elle est dans l'impossibilité de l'exprimer et qu'elle ne voudrait même pas en parler; car ce sont là de ces choses dont parle Isaïe: Secretum meum mihi: « Mon secret est pour moi (Is. XXIV, 16) ». Et si elle possède ces choses dans le secret, c'est aussi dans le secret qu'elle les comprend, dans le secret qu'elle en jouit, et elle est heureuse que tout cela soit dans le secret; son désir est que ce soit très caché, très profond et très éloigné de toute communication extérieure. Sous ce rapport elle est comme le marchand de perles précieuses, ou mieux encore, comme celui qui, ayant trouvé un trésor dans un champ, s'en alla plein de joie le cacher, afin de le tenir en sûreté. C'est là ce que l'âme demande maintenant à l'Époux, voilà pourquoi, dans son désir d'être exaucée, elle lui adresse quatre suppliques: La première, qu'il daigne se communiquer à elle dans le fond le plus intime et le plus caché d'elle-même. La seconde, qu'il investisse ses puissances de la gloire et de la magnificence de la Divinité. La troisième, que ces faveurs lui soient accordées d'une manière tellement relevée qu'elle n'ait ni le désir ni la faculté d'en parler, et que sa partie extérieure et sensible soit dans l'impuissance d'y participer. La quatrième enfin, qu'il s'éprenne d'amour à la vue des vertus nombreuses qu'il a déposées en elle, puisqu'elle va vers lui et s'élève par des connaissances très hautes et très sublimes de la Divinité, ainsi que par des transports d'amour plus merveilleux et plus extraordinaires que ceux dont elle est d'ordinaire embrasée.

Cachez-vous, Époux Bien-Aimé.

            Elle veut dire: O mon cher Époux, retirez-vous dans le plus intime de mon âme; communiquez-vous à elle secrètement; manifestez-lui vos merveilles cachées que nul oeil mortel n'a jamais contemplées.

Et tournez votre face vers les montagnes.

            La face de Dieu figure sa Divinité, et les montagnes symbolisent les puissances de l'âme: mémoire, entendement et volonté. Cela veut dire: Revêtez mon entendement de votre Divinité en lui donnant l'intelligence des vérités divines; revêtez-en ma volonté en lui donnant et en lui communiquant le divin amour; revêtez-en ma mémoire, en lui donnant la possession de la gloire divine. De la sorte elle lui demande tout ce qu'elle peut demander. Désormais, elle ne se contente plus d'avoir des connaissances et des lumières de Dieu semblables à celles qui furent accordées à Moïse quand il vit ses épaules (Ex., XXXIII, 22), car ainsi on ne connaît Dieu que par ses effets et par ses oeuvres. Mais elle veut voir la face de Dieu, c'est-à-dire posséder une connaissance essentielle de la Divinité, sans intermédiaire quelconque. Elle s'opère par un certain contact de l'âme avec la Divinité, chose qui est au-dessus de tout sens et de tout accident, dès lors qu'il s'agit d'un contact de substance pure avec une autre substance pure, c'est-à-dire de l'âme avec la Divinité; aussi l'âme dit aussitôt:

Et veuillez n'en rien dire.

            Cela veut dire: Ne le dites pas comme par le passé, lorsque les lumières que vous m'accordiez étaient de telle sorte que vous les faisiez connaître aux sens extérieurs; il s'agissait alors de grâces qui n'étaient ni trop élevées ni trop profondes pour eux. Mais maintenant je demande que ces lumières soient tellement élevées, substantielles et intimes, que vous daigniez n'en rien dire aux sens et qu'ils restent dans l'impossibilité de les connaître. La substance spirituelle ne peut en effet se communiquer aux sens, et ainsi ce que le sens reçoit n'est pas essentiellement Dieu. Or l'âme désirant ici une communication de Dieu essentielle, qui ne tombe point sous les sens, demande donc à l'Époux qu'elle ait lieu d'une manière cachée pour les sens; en d'autres termes, que l'Époux ne se communique pas d'une façon tellement basse et que les sens extérieurs ne puissent la connaître et l'exprimer.

Mais regardez les compagnes.

            Nous l'avons déjà dit, le regard de Dieu signifie son amour. Celles que l'âme appelle ses compagnes sont la multitude des vertus, des dons, des perfections et des richesses spirituelles dont elle est ornée. Elle semble donc dire: Tournez-vous du côté de mon intérieur, ô mon Bien-Aimé. Regardez avec amour les vertus et les perfections que vous avez données comme compagnes à mon âme, afin qu'étant épris d'amour pour moi, vous vous cachiez au milieu de ces vertus et que vous vous établissiez; sans doute ces vertus vous appartiennent, mais depuis que vous les avez données à mon âme, elle sont aussi à elle.

A celle qui s'en va par les îles étrangères.

            C'est-à-dire à mon âme: Elle s'élève vers vous par des lumières extraordinaires sur vous-même, par des manières et des voies qui sont étrangères et inconnues à tous les sens et en dehors du mode ordinaire de connaître. L'Épouse semble donc dire: Puisque je m'élève vers vous par des connaissances merveilleuses et étrangères au sens, daignez vous communiquer aussi à moi d'une manière si intime et si sublime qu'elle soit étrangère à eux tous.

STROPHE TRENTE-TROISIÈME

La blanche colombe

Est rentrée dans l'arche avec le rameau,

Et déjà la tourterelle

A trouvé son compagnon tant désiré

Sur les rives verdoyantes.

EXPLICATION

            C'est l'Époux qui parle dans cette strophe. Il chante la pureté de l'âme en cet état, les richesses et la récompense obtenue pour s'y être disposée et pour avoir souffert afin de parvenir jusqu'à lui. Il chante également le bonheur qu'elle a eu de trouver son Époux dans cette union. Il donne à entendre que ses propres désirs sont accomplis, dès lors que l'âme possède en lui les délices et le rafraîchissement après avoir enduré les souffrances et les angoisses de la vie et du temps passé. Voici ses paroles:

La blanche colombe.

            Il appelle l'âme blanche colombe, à cause de la blancheur et de la pureté qu'elle a reçues de la grâce trouvée en Dieu, et il ajoute qu'elle

 

Est rentrée dans l'arche avec le rameau.

            Il compare ici l'âme à la colombe de l'arche de Noé, symbolisant par ses allées et venues ce qui advint à l'âme: La colombe, après être sortie de l'arche de Noé, y retourna en portant au bec un rameau d'olivier, comme signe que la miséricorde de Dieu faisait enfin cesser les eaux du déluge qui avaient englouti la terre (Gen. VIII, 11). De même l'âme dont nous parlons est sortie de l'arche de la toute-puissance de Dieu le jour où elle fut créée. Puis, après être passée par les eaux du déluge de ses péchés et imperfections, comme aussi des peines et épreuves de cette vie, elle retourne à l'arche du sein de son Créateur; elle porte le rameau d'olivier: image de la clémence et de la miséricorde dont Dieu a usé à son égard en l'élevant à un si haut état de perfection, quand Dieu l'a délivrée des eaux de ses péchés qui inondaient la terre de son âme et l'a rendue victorieuse contre ses ennemis qui dirigeaient toutes leurs batteries contre elle, afin de l'empêcher d'obtenir cette faveur; voilà pourquoi le rameau d'olivier qu'elle porte indique la victoire qu'elle a remportée sur ses ennemis et la récompense due à ses mérites. Ainsi donc la petite colombe non seulement retourne maintenant à l'arche de son Dieu toute blanche et toute pure comme elle en était sortie le jour où elle fut créée, mais de plus elle porte le rameau d'olivier qui figure la récompense qu'elle a acquise et la paix qui est le fruit de sa victoire.

Et déjà la tourterelle

A trouvé son compagnon tant désiré

Sur les rives verdoyantes.

            Ici l'Épouse donne à l'âme un autre nom, celui de tourterelle, parce qu'elle est alors semblable à cet oiseau qui vient de trouver le compagnon qu'elle désirait. Cette comparaison s'entend mieux si l'on sait ce que fait la tourterelle d'après ce que l'on raconte: Tant qu'elle n'a pas trouvé son compagnon, elle ne se pose jamais sur une branche verte; elle ne boit pas d'eau claire ou fraîche, elle ne se met pas à l'ombre; elle ne se joint pas aux autres oiseaux (Ce dernier membre de phrase: ni se junta con otras aves, a été ajouté à la marge [t. II, p. 120] par le Saint); mais quand elle trouve enfin celui auquel elle doit s'associer, elle jouit de toutes ces choses. Il en va de même pour l'âme. Avant de parvenir à l'union spirituelle avec son Bien-Aimé, elle doit vouloir s'abstenir de toutes délices en dehors de lui, ne pas se poser sur le rameau vert des honneurs, de la gloire et des joies de ce monde, ni boire de leur eau limpide et fraîche, ni profiter de leur ombre, ni s'appuyer sur rien de créé, mais gémir dans l'isolement par rapport à toutes les choses d'ici-bas jusqu'à ce qu'elle ait trouvé son Époux. Et comme, avant d'arriver à cet état, l'âme a imité la tourterelle pour rechercher son Bien-Aimé, sans trouver ni vouloir trouver de consolation et de rafraîchissement si ce n'est en lui, cet Époux chante dans cette strophe le terme des épreuves de son Épouse et l'accomplissement de ses désirs, quand il dit:

                                               Et déjà la tourterelle

                                   A trouvé son compagnon tant désiré

                                   Sur les rives verdoyantes.

            Cela signifie que déjà elle se pose sur un rameau vert, lorsqu'elle prend ses délices avec son Bien-Aimé; déjà elle boit l'eau limpide d'une haute contemplation et de la sagesse de Dieu; elle se désaltère avec une eau fraîche qui n'est autre que le rafraîchissement qu'elle trouve en son Bien-Aimé; elle se place, en outre, à l'ombre de sa protection et de sa faveur après laquelle elle a tant soupiré; et là elle est remplie de consolation et transformée d'une manière suave et divine. C'est là ce qu'éprouvait l'Épouse des Cantiques, quand elle dit: Sub umbra illius quem desideraveram, sedi; et fructus ejus dulcis gutturi meo: « Je me suis assise à l'ombre de celui que j'avais désiré, et son fruit est doux à mon palais (Cant. II, 3). »

STROPHE TRENTE-QUATRIÈME

Dans la solitude elle vivait,

Dans la solitude elle a placé son nid,

Dans la solitude la conduisait

Seul son Bien-Aimé

Blessé lui-même d'amour dans la solitude.

EXPLICATION

            L'Époux garde la parole et montre le contentement qu'il éprouve en voyant la solitude où se trouvait l'âme avant cette union, et la solitude où elle se trouve maintenant vis-à-vis des fatigues, des épreuves et des difficultés; ayant établi en son Bien-Aimé une demeure pleine de quiétude et de saveur, elle est étrangère à toutes les créatures et délivrée de leurs tracas. L'Époux montre encore sa joie de ce que cette solitude actuelle de l'âme a été le chemin qu'elle a suivi pour être vraiment guidée et dirigée par le Bien-Aimé. Cela ne pouvait pas se réaliser précédemment, parce qu'elle n'avait pas encore placé son nid dans la solitude, c'est-à-dire qu'elle n'était pas encore habituée à jouir de la solitude d'une manière parfaite, ni à en savourer la quiétude; mais désormais elle y est conduite et dirigée vers les choses surnaturelles par l'Esprit de Dieu. Il déclare que non seulement c'est lui qui la dirige dans cette solitude, mais qu'il est seul à la diriger lui-même et qu'il se communique à elle sans l'intermédiaire des Anges, ou des hommes, d'une vision ou d'une représentation. Il est épris d'amour pour elle, comme elle l'est pour lui. Il est blessé de l'amour qu'elle lui porte dans cette solitude, comme aussi de cette liberté d'esprit que lui procure cette solitude, car il a un profond amour pour la solitude. Aussi il dit:

Dans la solitude elle vivait.

            Notre tourterelle, ou l'âme, vivait donc dans la solitude avant d'arriver à cet état d'union, car l'âme qui soupire après Dieu ne trouve de consolation dans aucune société; toute compagnie lui est plutôt un poids; tout, en un mot, ne fait que lui causer une plus profonde solitude, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé son Bien-Aimé.

Dans la solitude elle a placé son nid.

            La solitude où l'âme vivait naguère consistait à vouloir par amour pour son Époux se priver de tous les biens de ce monde, comme nous l'avons dit de la tourterelle, à travailler à sa perfection, à acquérir cette solitude complète qui conduit à l'union avec le Verbe de Dieu et par conséquent à celui qui est tout rafraîchissement et repos parfait; cette faveur est figurée ici par le nid dont il est parlé, symbole de repos et de quiétude. L'Époux semble donc dire: Cette solitude où l'âme vivait précédemment, et où elle travaillait dans les épreuves et les angoisses, parce qu'elle demeurait imparfaite, est désormais son repos et son rafraîchissement, parce qu'elle en a pleinement fait la conquête en Dieu. Tel est le sens spirituel de la parole de David: Eternim passer invenit sibi domum, et turtur nidum sidi ubi ponat pullos suos: « En vérité le passereau s'est trouvé une demeure, et la tourterelle un nid pour y élever ses petits (Ps. LXXXIII, 4). » L'âme établit sa demeure en Dieu, c'est en lui qu'elle trouve le rassasiement de ses aspirations et de ses puissances.

Dans la solitude la conduisait.

            Voici ce que veut dire l'Époux ici. Dans cette solitude où l'âme est détachée de tout créé et seule avec Dieu, c'est lui qui la guide, la dirige et l'élève aux choses célestes. Il élève aux connaissances divines son entendement, qui est désormais dans la solitude et séparé de toutes les connaissances opposées et étrangères. Il meut d'une manière libre sa volonté à l'amour de Dieu, parce que sa volonté est désormais dans la solitude, elle aussi, et affranchie de toutes les autres affections. Il remplit sa mémoire de connaissances divines, parce qu'elle est également dans la solitude et dégagée de toutes les autres imaginations ou représentations. Dès que l'âme, en effet, a purifié ainsi ses puissances et les a dégagées de tout ce qui lui est inférieur et de toute attache à ce qui lui est supérieur, pour les laisser dans l'isolement complet, Dieu les remplit immédiatement de ce qui est invisible et céleste. C'est Dieu qui est son guide dans cette solitude. C'est là ce que dit saint Paul en parlant de ceux qui sont parfaits: Qui Spiritu Dei aguntur... : « Ils sont guidés par l'Esprit de Dieu... (Rom. VIII, 14). » Ce qui revient à dire: Dans la solitude la conduisait

Seul son Bien-Aimé.

            Il veut dire que non seulement il conduit l'âme au milieu de sa solitude, mais qu'il est lui-même, tout seul, à agir en elle sans le secours d'aucun intermédiaire; la propriété spéciale de cette union de l'âme avec Dieu dans le mariage spirituel, c'est que Dieu agit en elle et se communique à elle par soi seul, sans le secours des Anges comme précédemment ni des facultés naturelles. Les sens extérieurs et intérieurs, toutes les créatures réunies et l'âme elle-même sont bien peu de chose ici pour seconder Dieu quand il accorde les grâces merveilleuses de l'ordre surnaturel qui sont propres à l'état de mariage spirituel. Ces faveurs, en effet, dépassent toute habileté, toute action naturelle, tout effort de l'âme; Dieu seul les produit en elle. La cause en est qu'il la trouve dans la solitude, comme nous l'avons dit; aussi ne veut-il pas lui donner la faculté de profiter d'une autre compagnie que de lui-même, ni la laisser se fier à un autre qu'à lui seul. Il est convenable également, l'âme ayant tout quitté, et étant passé par tous les intermédiaires en s'élevant au-dessus de tout pour arriver à Dieu, que Dieu lui-même soit son guide et le moyen dont elle se sert pour jouir de lui. Lorsque l'âme s'est élevée au-dessus de tout le créé et se trouve dans la solitude toutes les créatures ne lui servent plus de rien et ne lui sont d'aucune utilité pour monter plus haut. Seul le Verbe son Époux peut l'aider. Il est tellement épris d'amour pour elle qu'il veut être seul à la combler de ses faveurs. Voilà pourquoi il dit aussitôt qu'il est

Blessé lui-même d'amour dans la solitude.

            L'âme, toute contente qu'elle soit d'être en compagnie, désire la solitude (ce membre de phrase est ajouté en marge par le Saint (t. II, 1, 128): como, aunque el alma goza en compania, apetece soledad), et quand elle arrive à l'isolement de tout le créé par amour pour son Bien-Aimé celui-ci s'éprend de l'amour le plus profond pour elle dans une telle solitude. Aussi l'Épouse, à son tour, s'est éprise d'amour pour lui; elle y est blessée d'amour pour lui. Voilà pourquoi il ne veut la laisser seule; car il est également blessé d'amour pour elle et, dans la solitude où elle se trouve par amour pour lui, il veut être seul son guide; il se la donne à lui-même et comble tous ses désirs, ce qu'il n'aurait pas fait s'il ne l'avait pas trouvée en solitude. Aussi l'Époux a-t-il dit de l'âme par la voix du prophète Osée: Ducam illam in solitudinem, et loquar ad cor ejus: « Je la guiderai dans la solitude et je parlerai à son coeur (Os. 11, 14). » Quand il dit qu'il parlera à son coeur, il promet de se donner lui-même à elle, car parler au coeur c'est contenter le coeur et le coeur ne peut se satisfaire de rien moins que de Dieu.

STROPHE TRENTE-CINQUIÈME

Jouissons l'un de l'autre, ô mon Bien-Aimé,

Et allons nous voir dans votre beauté

Sur la montagne et sur la colline

D'où coule l'eau limpide,

Pénétrons plus avant dans la profondeur.

EXPLICATION

            La parfaite union d'amour entre l'âme et Dieu est donc accomplie. L'âme veut se livrer à l'amour et s'exercer à tout ce qui est le propre de l'amour. C'est donc elle qui parle dans la strophe présente. Elle s'adresse à l'Époux et lui demande trois grâces réservées à l'amour: la première, de jouir de l'amour et d'en savourer la douceur, comme elle le déclare dans ce vers: Jouissons l'un de l'autre, ô mon Bien-Aimé. La seconde, de devenir semblable au Bien-Aimé, comme elle le manifeste quand elle dit: Et allons nous voir dans dans votre beauté. La troisième, de connaître les trésors et d'approfondir les secrets du Bien-Aimé; et c'est là ce qu'elle exprime quand elle dit: Pénétrons plus avant dans la profondeur des bois. Expliquons le vers:

Jouissons l'un de l'autre, ô mon Bien-Aimé.

            C'est-à-dire, dans la communication des douceurs de l'amour; je parle non seulement de celles que nous possédons déjà d'une manière ordinaire par suite de notre union, mais encore de celles qui ont leur rejaillissement dans les actes d'un amour affectif et actuel, soit intérieurement quand la volonté produit les actes d'amour, soit extérieurement quand on accomplit des oeuvres qui concernent la gloire du Bien-Aimé. Nous l'avons dit, l'amour a ceci de spécial que, là où il a son siège, il cherche toujours à savourer ses joies et ses douceurs, ou à exercer son amour intérieurement et extérieurement. L'âme agit ainsi pour devenir de plus en plus semblable au Bien-Aimé. Elle dit donc aussitôt:

Et allons nous voir dans votre beauté.

            Voici l'explication: Efforçons-nous moyennant cet exercice d'amour dont nous parlons, d'en arriver à nous voir dans votre beauté; en d'autres termes je souhaite que nous soyons semblables en beauté, que votre beauté soit telle qu'en nous regardant mutuellement, je paraisse semblable à vous en votre beauté et me voie en votre beauté. Cela aura lieu quand vous m'aurez transformée en votre beauté. Alors je vous verrai vous-même dans votre beauté, et vous me verrez dans votre beauté; vous vous verrez en moi dans votre beauté; et je me verrai en vous dans votre beauté; et ainsi (le mot ainsi, asi, est ajouté par le Saint [t. II, p. 132]) je paraîtrai vous dans votre beauté, et vous paraîtrez moi dans votre beauté; la mienne sera la vôtre, et la vôtre sera la mienne; en elle je serai vous, et en elle vous serez moi, parce que votre beauté même sera mienne. Telle est l'adoption des enfants de Dieu qui diront en vérité à Dieu ce que le Fils lui-même déclare en saint Jean au Père Éternel: Omnia mea tua sunt, et tua mea sunt: « Père, tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi » (XVII, 10). Il le dit essentiellement comme Fils naturel du Père, et nous par participation en tant que fils d'adoption. Le Fils n'a pas seulement dit ces paroles pour lui qui est le chef, mais encore pour l'Église qui est tout son corps mystique.

Sur la montagne et sur la colline.

            C'est-à-dire allons à cette science que les théologiens appellent la science du matin, ou connaissance de Dieu dans son Verbe, figurée ici par la montagne, car le Verbe est la très haute Sagesse essentielle de Dieu. Allons à la science du soir, ou sagesse de Dieu dans ses créatures, dans ses oeuvres et son admirable providence. Elle est désignée ici par la colline, mains élevée que la montagne. Quand donc l'âme demande: Allons nous voir dans votre beauté sur la montagne, elle veut être semblable à la beauté de la Sagesse divine qui, comme nous le disons, est le Verbe de Dieu, et en être investie; quand elle dit: Allons sur la colline, elle demande également qu'on lui dévoile la sagesse et les mystères de Dieu qui brillent dans ses créatures et dans ses oeuvres; car c'est là une beauté dont elle désire se voir éclairée. Elle ne peut pas se voir dans la beauté de Dieu et lui ressembler tant qu'elle n'est pas transformée dans la Sagesse de Dieu, là où l'on contemple et l'on possède les biens d'en-haut. Aussi l'âme désire aller sur la montage et sur la colline: Vadam ad montem myrrhae et ad collem thuris (Cant. IV, 6. Ce texte latin est ajouté en marge par le Saint [t. II, p. 134]): « J'irai à la montagne de la myrrhe et à la colline de l'encens. »

D'où coule l'eau limpide.

            Cela veut dire, où elle reçoit la connaissance et la sagesse de Dieu, que l'on appelle ici une eau limpide pour l'entendement; cette connaissance est pure et dégagée de tout ce qui est accidentel ou imaginaire; elle est, en outre, très claire et on n'y voit point les ténèbres de l'ignorance. L'âme a toujours le désir de comprendre clairement et dans toute leur pureté les vérités divines. Plus son amour est ardent, plus aussi est vif son désir de les approfondir. Voilà pourquoi elle demande une troisième grâce en ces termes:

Pénétrons plus avant dans la profondeur.

            Pénétrons plus avant dans la connaissance de vos oeuvres merveilleuses et de vos profonds jugements. Leur multitude est si grande et si variée qu'on peut l'appeler une profondeur. On y découvre une sagesse admirable et si riche en mystères que non seulement nous pouvons l'appeler une profondeur, mais encore un ensemble compact de merveilles, selon cette parole de David: Mon Dei, mons pinguis, mons coagulatus, mons pinguis: « La montagne de Dieu est une montagne de grasse, une montagne fertile, une montagne féconde (Rom. XI? 33). » Telle est la profondeur de la sagesse et de la science de Dieu et telle est son immensité, que malgré tout ce que l'âme peut en connaître, elle peut toujours y pénétrer davantage, car la sagesse de Dieu est sans borne et ses richesses sont incompréhensibles. Voilà pourquoi saint Paul s'écriait: « O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu! Combien sont incompréhensibles ses jugements et impénétrables ses voies! (Rom. XI, 33) » Or l'âme a le désir d'entrer dans cette profondeur et incompréhensibilité des jugements et des voies de Dieu; elle se meurt du désir de pénétrer plus avant dans leur connaissance; car les lumières qu'elle y puise lui procurent d'inestimables délices qui surpassent tout sentiment. Ainsi David, parlant de leur suavité, a dit: Judicia Domini vera, justificata in semetipsa, desiderabilia super aurum et lapidem pretiosum multum, et dulciora super mel et favum, nam et servus tuus dilexit ea: « Les jugements du Seigneur sont vrais; ils se justifient par eux-mêmes; ils sont plus dignes d'envie que l'or et les pierres précieuses; ils sont plus doux que le miel et le rayon de miel, et votre serviteur les a aimés et mis en pratique (Ps. XVIII, 11). » Voilà pourquoi l'âme a un désir ardent de s'abîmer dans ces jugements, pour les connaître plus intimement (le Saint a ajouté ici à la marge: fulcite me floribus, soutenez-moi avec des fleurs), et s'il le fallait pour y parvenir, elle accepterait avec la joie et l'allégresse la plus vive toutes les angoisses et tous les travaux du monde, elle irait même au-devant de toutes les difficultés et de toutes les souffrances, pourvu qu'elle fussent un moyen d'arriver à ce terme désiré.

            Ce vers signifie encore la profondeur des épreuves et des tribulations, où l'âme désire entrer quand elle dit: Pénétrons plus avant dans la profondeur, c'est-à-dire dans la profondeur des angoisses et des souffrances, qui donnent de s'enfoncer dans la profondeur de la sagesse de Dieu, source de délices; plus la souffrance est pure, plus aussi elle procure une connaissance pure, et par suite une joie d'autant plus pure et élevée qu'elle est plus intime. Voilà pourquoi elle ne se contente pas d'une souffrance quelconque, et elle dit: Pénétrons plus avant dans la profondeur. Job, embrasé du désir de souffrir, a dit: Quis det ut veniat petitio mea, et quod exspecto tribuat mihi Deus? Et qui coepit ipse me conterat, solvat manum suam, et succidat me; et haec mihi sit consolatio, ut affligens me dolore, non parcat! « Oh! Qui me donnera de voir ma demande exaucée? Plaise au Seigneur de m'accorder ce que j'attends! Que celui qui a commencé à me mettre en pièces achève son oeuvre! Qu'il déploie la force de son bras et en finisse avec moi! Que j'aie cette consolation qu'il ne m'épargne aucune douleur et ne m'accorde aucun soulagement (Job. VI. 8). » Oh! Si l'on finissait enfin par comprendre qu'il est impossible de parvenir à la profondeur de la sagesse et des richesses de Dieu sans pénétrer dans la profondeur de la souffrance de mille manières, l'âme y mettant sa joie et ses désirs (afin de comprendre avec tous les saints quelle en est la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur [ce dernier membre de phrase est ajouté en marge par le Saint: Ut possitis comprehendere cum omnibus sanctis, quae sit longitudo et latidudo, altum et profundum].) L'âme qui désire vraiment la sagesse désire aussi vraiment entrer plus avant dans les profondeurs de la Croix qui est le chemin de la vie: mais peu y entrent . Tous veulent entrer dans les profondeurs de la sagesse, des richesses et des délices de Dieu, mais peu désirent entrer dans la profondeur des souffrances et des douleurs endurées par le Fils de Dieu: on dirait que beaucoup voudraient être déjà parvenus au terme sans prendre le chemin et le moyen qui y conduit.

STROPHE TRENTE-SIXIÈME

Et ensuite nous irons

Jusqu'aux hautes cavernes de la pierre

Qui sont très cachées,

C'est là que nous entrerons

Et nous y goûterons le suc des grenades.

EXPLICATION

            Un des principaux motifs qui portent l'âme à désirer d'entrer dans cette profondeur de la sagesse de Dieu est de connaître pourquoi dans ses insondables jugements il permet la souffrance, c'est, comme nous l'avons dit, qu'elle peut arriver par là à unir son entendement à celui de Dieu et à pénétrer dans la connaissance des profonds mystères de l'Incarnation du Verbe, sagesse la plus haute et la plus remplie de suavité pour elle. Mais on n'arrive à en posséder une connaissance claire qu'à la condition d'entrer tout d'abord dans la profondeur de la sagesse divine dont nous avons parlé et d'avoir l'expérience des épreuves. Aussi l'Épouse dit en cette strophe: après être entrée plus avant dans cette sagesse et ces épreuves, elle ira avec l'Époux connaître les hauts mystères de l'Homme-Dieu qui sont le plus remplis de sagesse et cachés en Dieu, et ils y entreront tous les deux, l'âme s'y plongeant et s'y engloutissant; enfin l'un et l'autre mettront leur joie et leurs délices dans la suavité découlant de la connaissance de ces mystères et de celle des vertus et des attributs que l'on découvre en Dieu, comme la justice, la miséricorde, la sagesse...

Et ensuite nous irons

Jusqu'aux hautes cavernes de la pierre.

            La Pierre dont elle parle ici, c'est le Christ, selon cette parole de saint Paul aux Corinthiens: Petra autem erat Christus (I Cor. X, 4). les hautes cavernes sont les mystères sublimes, élevés et profonds de la sagesse de Dieu qui se manifeste dans le Christ: l'union hypostatique de la nature humaine avec le Verbe de Dieu, la correspondance qu'il y a entre cette union et celle des hommes en Dieu, les harmonies de la justice et la miséricorde de Dieu dans le salut du genre humain, la manifestation de ses jugements, qui, à cause de leur élévation et de leur profondeur sont appelés à bon droit de hautes cavernes; hautes pour la sublimité des mystères; cavernes à cause de la profondeur de leur sagesse; de même que les cavernes sont profondes et renferment maint repli, de même chaque mystère du Christ est très profond en sagesse, et renferme les nombreux replis de ses desseins secrets sur la prédestination et la prescience concernant les enfants des hommes. Aussi l'Épouse ajoute

Qu'elles sont très cachées.

            Elles le sont tellement que, malgré tous les mystères et toutes les merveilles que les saints docteurs ont découverts ou que les saintes âmes ont pu contempler ici-bas, la plus grande partie en reste encore à dire et même à concevoir. Ce qui est dans le Christ est inépuisable! C'est comme une mine abondante remplie d'une infinité de filons avec des richesses sans nombre; on a beau y puiser, on n'en voit jamais le terme; bien plus, chaque repli renferme ici et là de nouveaux filons à richesses nouvelles; ce qui faisait dire à saint Paul du Christ: In quo sunt omnes thesauri sapentiae et scientiae Dei absconditi: « Dans le Christ sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse de Dieu (Col. II, 3). » Mais l'âme ne peut y pénétrer ni les atteindre, si, comme nous l'avons dit, elle ne passe pas d'abord et n'entre pas dans la profondeur des souffrances extérieures et intérieures; il faut de plus, qu'elle ait reçu de Dieu une foule de faveurs intellectuelles et sensibles, et qu'elle se soit exercée longtemps dans la spiritualité; ces faveurs sont en effet d'un ordre inférieur et des dispositions pour arriver aux cavernes élevées de la connaissance des mystères du Christ, la plus haute sagesse à laquelle on puisse parvenir ici-bas. Aussi quand Moïse a demandé à Dieu de lui révéler sa gloire, Dieu lui a répondu qu'il ne pourrait la voir en cette vie, mais qu'il lui en montrerait tout le bien, c'est-à-dire tout ce que l'on peut en voir ici-bas. Il le fit alors entrer dans le creux de la pierre qui est le Christ, comme nous l'avons dit, et lui montra ses épaules, c'est-à-dire qu'il lui donna la connaissance des mystères de ses oeuvres et surtout de l'Incarnation de son Fils (Ex. XXXIII, 19).

            C'est donc dans ces cavernes que l'âme désire entrer bien avant, pour s'y absorber, s'y enivrer, se transformer profondément dans l'amour que lui donnera la connaissance de ces mystères et se cacher dans le sein de son Bien-Aimé. Celui-ci, au livre des Cantiques, la convie à entrer dans ces cavernes et lui dit: Surge, propera, amica mea, speciosa mea, et veni; columba mea in foraminibus petrae, in caverna maceriae: « Levez-vous, ma Bien-Aimée, et pressez-vous, ma belle, et venez. Venez, ô ma colombe, dans les trous de la pierre, dans les cavernes de la muraille (Cant. II, 13). » Ces trous sont les cavernes dont nous parlons et dont l'Épouse dit ensuite:

C'est là que nous entrerons.

            Nous entrerons donc là dans la connaissance des mystères divins. Elle ne dit pas: J'y entrerai seule; mais: Nous entrerons, c'est-à-dire le Bien-Aimé et moi, pour montrer que ce n'est pas elle qui fait cette oeuvre, mais son Époux avec elle. D'ailleurs, comme Dieu et son âme sont étroitement unis dans cet état de mariage spirituel dont nous parlons, l'âme ne fait rien par elle-même sans Dieu. Aussi quand elle dit: C'est là que nous entrerons, elle veut exprimer qu'elle sera transformée par de nouvelles connaissances, de nouvelles oeuvres et communications d'amour. Sans doute, l'âme, en s'exprimant de la sorte, est déjà transformée, du fait de l'état de mariage dont nous avons parlé, (bien que, comme nous l'avons dit, elle ne grandisse pas dans la possession de cette sagesse [Ce membre de phrase, depuis bien que, est ajouté entre les lignes par le Saint (t. II, p. 146): aunque, como avemos dicho, en sba (sabiduria) ni se le anade nada]); néanmoins elle ne cesse pas pour autant d'avoir de nouvelles illuminations et des transformations en des connaissances nouvelles et des lumières divines; bien plus, elle reçoit très fréquemment les illuminations de nouveaux mystères que Dieu procure à l'âme, vu les rapports qui existent toujours entre lui et elle; il les lui communique au plus profond d'elle-même, et elle y entre comme de nouveau d'après la connaissance de ces mystères qu'elle découvre en lui. Grâce à cette connaissance elle est embrasée de nouveau de l'amour le plus intime et le plus élevé; se transformant en lui à proportion de ces connaissances nouvelles; quant aux suavités et aux délices qu'elle en reçoit de nouveau, elles sont totalement ineffables; c'est ce qu'elle exprime dans le vers suivant:

Et nous y goûterons le suc des grenades.

            Les grenades symbolisent les divins mystères du Christ, les profonds jugements de Dieu, ainsi que les vertus et les attributs que la connaissance de ces jugements fait découvrir en lui: si les grenades contiennent une foule de petits grains renfermés dans leur enveloppe circulaire, chaque vertu, attribut, mystère ou jugement de Dieu contient en soi une grande quantité d'effets extraordinaires ou de dispositions merveilleuses de Dieu qui se trouvent dans le sein sphérique ou circulaire de la vertu ou du mystère de qui relèvent de tels effets. Notons ici la forme circulaire ou sphérique de la grenade, et comprenons que chaque grenade figure une vertu ou un attribut de Dieu; cette vertu ou attribut de Dieu, c'est Dieu lui-même, qui est représenté par la forme circulaire ou sphérique de la grenade parce qu'elle n'a ni commencement ni fin. Venter ejus eburneus, distinctus saphiris: « Son sein est tout d'ivoire, et enrichi de saphirs (Cant. V, 14. Ce texte latin est ajouté en marge par le Saint [t. II, p. 148]). » Le suc de ces grenades que, dit elle, l'âme goûte, est la délectation dont elle jouit, (autant qu'elle le peut en cet état), par la connaissance qu'elle en a, ainsi que les délices de l'amour de Dieu qui l'inondent alors. De même que de plusieurs grains de la grenade il ne sort qu'un seul suc, de même il ne sort et jaillit de la connaissance de toutes ces merveilles et grandeurs divines qu'une seule jouissance ou délectation d'amour: l'âme s'empresse de l'offrir à Dieu avec l'amour le plus tendre, comme elle l'avait promis au livre des Cantiques à l'Époux, s'il lui communiquait ces hautes connaissances: Ibi me docebis, et dabo tibi poculum ex vino condito, et mustum malorum granatorum meorum: « Là, vous m'instruirez, et je vous donnerai un breuvage d'un vin préparé et du suc de mes grenades (Cant. VIII, 2). » Si elle appelle siennes ces grenades ou connaissances élevées, bien qu'elles soient de Dieu, c'est que Dieu les lui a données; les considérant comme son propre bien, elle les lui offre à son tour. Voilà ce qu'elle indique par ces paroles: Nous goûterons le suc des grenades: l'Époux le goûte, puis il le lui donne à goûter, et elle à son tour le lui donne à goûter, de telle sorte que tous les deux ensemble en ont la jouissance.

STROPHE TRENTE-SEPTIÈME

Là vous me montreriez

Ce que mon âme désire,

Là vous me donneriez aussitôt,

O vous qui êtes ma vie,

Ce que vous m'avez donné l'autre jour.

EXPLICATION

            Le but pour lequel l'âme désirait entrer dans ces cavernes dont nous avons parlé, c'était, autant que le comporte notre état de vie sur la terre, l'espoir d'arriver au constant objet de ses voeux: à la consommation de cet amour absolu et parfait qui se donne lors d'une si haute faveur, (car la fin de tout est l'amour [ce dernier membre de phrase est ajouté à la marge (t. II, p. 151), par le Saint: porque el fin de todo es el amor]). Elle voulait aussi obtenir d'une manière parfaite dans l'ordre spirituel, les droits et la pureté de l'état de justice originelle. Elle dit donc deux choses dans la strophe présente: la première, que, dans cette transformation de connaissances, il lui montrerait ce qu'elle poursuivait dans tous ses actes et toutes ses oeuvres: la manière d'aimer parfaitement son Époux comme il s'aime lui-même, avec les corollaires qu'elle déclare dans la strophe suivante. La seconde, c'est qu'il lui donnerait cette sainteté et cette pureté qu'il lui avait conférée dans l'état de justice originelle ou au saint baptême; il achèverait ainsi de la purifier de toutes ses imperfections et chasserait toutes les ténèbres de son esprit, comme il le fit alors.

Là vous me montreriez

Ce que mon âme désire.

            Le but de l'âme est d'arriver à l'égalité d'amour qu'elle a toujours désirée naturellement et surnaturellement: l'amant ne peut être satisfait s'il ne sent pas qu'il aime autant qu'il est aimé. Or l'âme voit d'une façon très certaine l'immensité de l'amour que Dieu lui porte; elle ne veut pas l'aimer d'une manière moins élevée et moins parfaite; (s'il est vrai que la gloire consiste dans l'entendement, la fin de l'âme est d'aimer Dieu [cette phrase est ajoutée en marge par le Saint: aunque el verdad que la gloria consiste en el entendimiento, el fin del es amar.]). D'où son désir d'être transformée actuellement en lui, car elle ne peut arriver à cette égalité que par une transformation totale de sa volonté en celle de Dieu; ces volontés alors s'unissent de telle sorte que les deux sont unifiées et ainsi il y a égalité d'amour. En effet la volonté de l'âme, transformée en celle de Dieu, est toute désormais volonté de Dieu; la volonté de l'âme n'est pas détruite pour cela, mais elle est devenue volonté de Dieu. Ainsi donc l'âme aime Dieu avec la volonté de Dieu, qui est aussi sa volonté à elle; de la sorte elle l'aime autant qu'elle en est aimée, puisqu'elle l'aime avec la volonté de Dieu même, c'est-à-dire par le Saint-Esprit, et lui portera un amour égal à celui qu'il a pour elle. Le Saint-Esprit en effet est donné à l'âme, comme le dit l'Apôtre: Gratia Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum Sanctum qui datus est nobis: « La grâce de Dieu a été répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (Rom. V, 5). » (Ainsi donc elle aime Dieu et le Saint-Esprit; toutefois le Saint-Esprit n'est pas un instrument de son amour, mais elle l'aime comme Dieu par suite de la transformation où elle a été élevée et dont on parlera de suite. C'est lui qui supplée ce qui manque en elle, parce qu'elle a été transformée d'amour en lui. Voilà pourquoi elle ne dit pas qu'il lui donnera, mais... [tout ce fragment depuis ainsi donc est ajouté entre les lignes et en marge par le Saint (t. II, p. 153): y asi ama en el Espiritu Sancto a Dios junto con et Spiritu Sancto, no como instrumento sino juntamente con él por razon de la transformacion como luego se declarara, supliendo lo que falta en ella por haberse transformado en amor ella con él con lo qual no dice que la dara sino que la...]).

            Or, notons-le bien, l'âme ne dit pas: là, il me donnera; mais: là, il me montrera. Sans doute il est vrai que Dieu lui donne son amour, mais, pour parler d'une manière plus précise, elle dit qu'il lui montre son amour; ce qui veut dire qu'il lui montre à l'aimer comme il s'aime. Car Dieu en nous aimant le premier nous montre à l'aimer purement et complètement comme il nous aime. Or dans cette transformation où il se communique à elle, il lui montre un amour total, généreux et pur, il se communique à elle tout entier avec une tendresse ineffable, et il la transforme en lui-même; il lui donne donc, comme nous l'avons dit, son amour afin qu'elle s'en serve pour l'aimer; c'est là ce qu'elle appelle, à proprement parler, lui montrer à aimer; Dieu lui met pour ainsi dire l'instrument entre les mains; il lui indique comment elle doit s'en servir, (et il l'aide peu à peu en agissant avec elle [ce dernier membre de phrase est ajouté entre les lignes par le Saint (t. II, p. 154): y irlo haviendo con ella]); voilà pourquoi elle aime Dieu autant qu'elle en est aimée (ici le Saint a mis un signe pour porter l'attention du lecteur au bas de la pae (154), où il a fait l'addition suivante: y no quiero decir que amaro à Dios él se ama, que este no puede ser, sinie quanto del es amada porque asi como ha de conocer à Dios como del es conocida, como dice...).  (Je ne veux pas dire qu'elle aime Dieu autant qu'il s'aime, cela est impossible, mais autant qu'elle en est aimée, de même qu'elle doit connaître Dieu autant qu'elle en est connue); car cet amour, (qui est la Sagesse [ici le Saint a ajouté entre les lignes le mot sabid, et non subid comme le dit l'éditeur (t. II, p.154)]), est commun à eux deux. Par conséquent non seulement elle apprend alors à aimer, mais elle est devenue maîtresse en amour, puisqu'elle est unie au Maître même de l'amour; de ce chef, elle est pleinement satisfaite; jusqu'à ce qu'elle parvienne à cet amour, son coeur ne pouvait l'être. Elle aime donc Dieu d'une manière parfaite et du même amour dont il s'aime. Ceci est un état que l'on ne peut acquérir complètement sur la terre; du moins quand l'âme arrive à cet état de perfection, le Mariage spirituel dont nous parlons, cela est possible d'une certaine manière.

            De ce degré d'amour parfait il s'ensuit immédiatement comme un état de gloire (le Saint a ajouté ici en marge en la fruicion, et non à la fin de la phrase précédente, comme le dit l'éditeur [t. II, p. 155]) où l'âme éprouve une jubilation intime, substantielle, toute divine. Il semble, en effet, et c'est exact, que toute la substance de l'âme est inondée de gloire; elle exalte Dieu et éprouve, comme si elle le possédait, une suavité intime qui la porte à le louer, à lui témoigner son respect, son estime, à l'exalter dans la jubilation la plus vive et la plus embrasée d'amour. Mais ces dispositions ne peuvent exister tant que Dieu n'a pas donné à l'âme en ce même état de transformation une grande pureté pareille à celle de l'état d'innocence ou à celle du baptême. L'âme ajoute donc ici que cette pureté va lui être accordée par l'Épouse dans cette transformation d'amour, disant:

                        Là vous me donneriez aussitôt,

                        O vous qui êtes ma vie,

                        Ce que vous m'avez donné l'autre jour.(*)

 (*) (le Saint a mis en marge les mots la predestinacion [t. II, p. 156]).

            Cet autre jour dont elle parle est ou celui de la justice originelle, – car en ce jour Dieu donna à Adam la grâce et l'innocence, – ou le jour du baptême où l'âme reçut une sainteté et une pureté complète. L'âme, comme elle l'exprime dans ces vers, demande cela dans l'union même de l'amour; c'est là sa pensée dans le dernier vers: Ce que vous m'avez donné l'autre jour, car, nous l'avons déjà dit, c'est jusqu'à cette sainteté et pureté que l'âme arrive dans cet état de perfection.

STROPHE TRENTE-HUITIÈME

L'aspiration de l'air,

Le chant de la douce philomèle,

Le bois avec ses attraits

Dans la nuit sereine

Ainsi que la flamme qui consume sans causer de souffrance.

EXPLICATION

            Dans la strophe précédente, avons-nous dit, l'Épouse demandait deux choses: d'abord, ce qui était l'objet de ses désirs, ensuite, ce que le Bien-Aimé lui avait donné l'autre jour. Il est inutile de nous attarder sur cette seconde dont nous venons de parler. Quant à la première, qui consistait dans l'objet de ses désirs, elle veut en exposer la nature dans la strophe présente. Il s'agit non seulement de l'amour parfait déjà décrit, mais aussi, comme nous l'avons remarqué de tout ce que donne cette strophe nouvelle, de l'amour même et de ce qui est par lui communiqué à l'âme. Elle indique donc maintenant cinq choses qui renferment tous ses désirs: la première, l'aspiration de l'air: l'amour dont nous avons parlé, son principal désir; la seconde, le chant de la philomèle; la jubilation qu'elle éprouve à louer Dieu; la troisième, le bocage avec ses attraits: la connaissance des créatures et de l'harmonie qui règne entre elles; la quatrième, la contemplation pure et sublime; la cinquième, la flamme d'amour qui consume sans causer de souffrance; elle est d'une certaine manière contenue dans la première: c'est une flamme de transformation très suave dans l'amour de Dieu en la possession de toutes ces choses.

L'aspiration de l'air.

            Cette aspiration de l'air est une propriété que l'âme demande ici à l'Esprit-Saint pour aimer Dieu parfaitement. Elle l'appelle aspiration de l'air parce que c'est une touche extrêmement délicate, un sentiment d'amour causé ordinairement dans l'âme en cet état par la communication de l'Esprit-Saint. Cet Esprit par son aspiration divine élève l'âme très haut; il l'informe pour qu'elle produise en Dieu la même aspiration d'amour que le Père produit dans le Fils, et le Fils dans le Père, qui est ce même Esprit-Saint qu'ils aspirent en elle dans cette transformation; la transformation ne serait pas véritable en effet s'il n'y avait pas union et transformation de l'âme dans le Saint-Esprit comme dans les deux autres personnes de la Très Sainte Trinité, bien que ce ne fût pas à un degré clair et évident à cause de la bassesse de notre condition présente. Et ceci est pour l'âme une gloire si haute, une source de délices si profondes, sublimes, qu'aucune langue mortelle ne saurait l'exprimer et qu'aucun entendement humain ne peut par lui-même en avoir une idée. En effet, une fois que l'âme est unie à Dieu, transformée en lui, elle aspire Dieu en Dieu, et cette aspiration est celle même de Dieu, car l'âme étant transformée en lui, il l'aspire elle-même en Soi. C'est là je pense ce que saint Paul a voulu dire par ces mots: Quoniam autem estis filii Dei, misit Deus Spiritum Filii sui in corda vestra clamantem: Abba, Pater: « Puisque vous êtes les enfants de Dieu, Dieu a envoyé dans vos coeurs l'Esprit de son Fils qui crie: Abba, Père (Gal. IV, 6). » Voilà ce qui a lieu chez les parfaits. Ne nous étonnons pas toutefois de savoir l'âme capable de parvenir à une telle élévation. Dès lors en effet que Dieu lui donne la grâce de devenir déiforme  et unie à la Très Sainte Trinité, elle devient Dieu par participation; comment serait-il incroyable qu'elle exerce ses oeuvres d'entendement, de connaissance et d'amour dans la Sainte Trinité avec elle, comme elle, quoique d'une manière participée, Dieu les opérant en elle? Puisqu'il en est ainsi, il est impossible d'atteindre une plus haute sagesse, une plus haute puissance; on peut seulement donner à entendre comment le Fils de Dieu nous a obtenu d'arriver à un état si sublime et nous a mérité cette faveur si précieuse, comme dit saint Jean, de pouvoir être les enfants de Dieu (Jean, I, 12). Aussi, dit encore saint Jean, il a adressé à son Père cette supplique: Pater, quos dedisti mihi, volo ut ubi ego sum, et illi sint mecum, ut videant claritatem meam quam dedisti mihi: « Père, je veux que ceux que vous m'avez donnés soient avec moi là où je suis, afin qu'ils voient la gloire que vous m'avez donnée (Ibid. XVII, 24). » Cela veut dire: Qu'ils accomplissent par leur participation en nous la même oeuvre que j'accomplis par nature, c'est-à-dire qu'ils aspirent le Saint-Esprit.

            Il a dit encore: « Père, je vous demande cela non seulement pour ceux qui sont ici présents, mais pour tous ceux qui, grâce à leur prédication, doivent croire en moi, afin que tous soient un, comme vous, mon Père, vous êtes en moi, et moi en vous, et qu'ainsi ils soient un en nous; la gloire que vous m'avez donnée, je la leur ai donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un; moi en eux et vous en moi, afin qu'ils soient parfaits dans l'unité, pour que le monde sache que vous m'avez envoyé, et que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé. » Il leur communique donc le même amour qu'à son Fils, bien que ce ne soit pas naturellement comme à son Fils, mais, comme nous l'avons dit, par unité et transformation d'amour; de même il ne faut pas croire ici que le Fils veuille dire au Père que les saints soient un par essence et par nature comme le sont le Père et le Fils, mais qu'ils le sont par union d'amour, comme le Père et le Fils le sont par unité d'amour. Les âmes possèdent donc par participation les mêmes biens que lui par nature: d'où elles sont véritablement dieux par participation, égales à Dieu et à ses compagnes. C'est ce que dit saint Pierre par ces paroles: « Que la grâce et la paix croissent en vous de plus en plus par la connaissance de Dieu et de Jésus-Christ Notre-Seigneur; toutes les richesses de sa vertu divine nous ont été données pour notre vie et la piété de notre âme, par la connaissance de celui qui nous a appelés par sa propre gloire et sa propre puissance; il a réalisé en nous les promesses les plus hautes et les plus riches afin de vous rendre participants de la nature divine (II Pier., I, 2-4). » Ces paroles montrent que l'âme participe à la nature de Dieu, en accomplissant en lui et avec lui l'oeuvre de la Très Sainte Trinité, de la manière dont nous avons parlé, à cause de l'union substantielle qu'il y a entre l'âme et Dieu. Ces merveilles, sans doute, ne s'accomplissent d'une manière parfaite que dans l'autre vie. Néanmoins quand l'âme arrive ici-bas à cet état de perfection, elle en voit les grands traits, elle en goûte les prémices selon le mode dont nous parlons, bien que, nous le répétons, il soit impossible de les exprimer.

            Ô âmes créées pour de telles grandeurs! Ô vous qui êtes appelés à les posséder! Que faites-vous? A quoi vous occupez-vous? Vos prétentions ne sont que bassesse, et vos biens ne sont que misère. Ô triste aveuglement! Les yeux de votre âme ne voient plus! En présence d'une lumière si éclatante vous restez aveuglés! Quand des voix si puissantes se font entendre, vous restez sourds! Comment ne voyez-vous pas que si vous recherchez les grandeurs et la gloire de ce monde, vous resterez vils et misérables, ignorants de tous ces trésors du ciel et indignes de les posséder?

            Voici maintenant la seconde demande de l'Épouse:

Le chant de la douce philomèle.

            Ce qui se fait entendre dans l'âme quand elle a aspiré le zéphire divin, c'est le chant de la douce philomèle. Comme le chant de la douce philomèle ou du rossignol se fait entendre au printemps, lorsque les froids et les pluies de l'hiver sont passés, mélodie pour l'ouïe et récréation pour l'esprit, ainsi en est-il dans cette actuelle communication et transformation d'amour. L'Épouse, protégée désormais, libre de tous les troubles et de toutes les vicissitudes du temps, purifiée, dégagée de toutes les imperfections, pénalités, obscurités de la nature, sent un nouveau printemps dans son esprit, où elle entend la douce voix de l'Époux, son aimable philomèle; c'est lui qui donne le rafraîchissement et le renouveau à la substance de l'âme, quand il lui dit: « Levez-vous, hâtez-vous, ma Bien-Aimée, ma colombe, ma toute belle, et venez, parce que l'hiver est passé; les pluies ont cessé et disparu au loin; les fleurs ont paru sur notre terre; le temps de la taille est arrivé, et la voix de la petite tourterelle a été entendue chez nous (Cant. II, 10). » En entendant cette voix de l'Époux qui résonne au plus intime de son âme, l'Épouse comprend que tous ses maux ont fini et qu'elle commence à jouir de tous les biens; elle y trouve le rafraîchissement, le soutien et le sentiment de toutes les délices, et, douce philomèle, elle fait, elle aussi, résonner sa voix et émet un nouveau chant à Dieu, de concert avec celui qui le cause; car si son Bien-Aimé lui donne un chant c'est pour qu'elle célèbre avec lui les louanges du Seigneur. Telle est en effet sa prétention et tel est son désir, comme il l'exprime au livre des Cantiques, par ces paroles: « Lève-toi, hâte-toi, ma Bien-Aimée, ma toute belle; viens, ma colombe, dans les trous de la pierre, dans les cavernes du mur; montre-moi ton visage; que ta voix résonne à mes oreilles, car ta voix est pleine de douceur et ton visage plein de beauté (Cant. II, 13). » L'ouïe de Dieu symbolise ici ses désirs que nous le louisons d'une manière parfaite: la voix qu'il demande à l'Épouse de lui faire entendre est une louange parfaite et pleine de jubilation pour Dieu. Mais pour être parfaite, l'Époux dit qu'elle la donne et la fasse résonner dans les cavernes de la pierre, c'est-à-dire dans ces connaissances merveilleuses des mystères du Christ où, comme nous l'avons exposé plus haut, elle lui était unie. En cette union ineffable elle jubile, et loue Dieu par Dieu lui-même, tout comme elle l'aimait avec lui, aussi sa louange est parfaite: étant en effet dans un état de perfection, elle accomplit des oeuvres parfaites, sa voix est pleine de suavité pour Dieu et pour elle. C'est ce que l'Époux dit ensuite: « Parce que ta voix est douce », non seulement pour toi, mais encore pour moi, dès lors que tu ne fais qu'un avec moi, tu fais entendre avec moi et pour moi ta voix de douce philomèle.

Le bois avec ses attraits.

            La troisième chose que l'Époux doit donner alors à l'âme, c'est, dit-elle, le bois avec ses attraits. Par bois l'âme entend Dieu et toutes les créatures qui sont en lui. De même que tous les arbres et toutes les plantes ont leur vie et leur racine dans le bois, de même toutes les créatures du ciel et de la terre ont en Dieu leur racine et leur vie. C'est là, dit l'âme, qu'on lui montrera Dieu en tant qu'il est la vie et l'être pour toutes les créatures; elle connaîtra en lui le principe et la durée des créatures et les créatures elles-mêmes; car sans lui tout le reste lui importe peu, et elle n'a nul désir de le connaître par voie spirituelle.

            L'âme a encore le plus vif désir de goûter les attraits de ce bois. Ces attraits sont la grâce, la sagesse, les attraits que Dieu tient non seulement en chacune des créatures, mais encore cette harmonie si admirable qui règne entre toutes les créatures supérieures ou inférieures par leur correspondance et leur subordination réciproque. C'est là connaître les créatures par la voie contemplative, et cette connaissance procure les délices les plus pures, parce qu'elle a Dieu pour objet.

            Voici maintenant le quatrième bien:

Dans la nuit sereine.

            Cette nuit où l'âme désire voir ces merveilles est la contemplation; la contemplation est obscure; c'est pour ce motif qu'on lui donne un autre nom, celui de théologie mystique, expression qui signifie sagesse cachée et secrète de Dieu; là, sans bruit de paroles, sans le concours ni l'aide d'un sens corporel ou spirituel, comme dans le silence et la quiétude de la nuit, à l'insu de tout ce qui est sensitif et naturel, Dieu enseigne l'âme d'une manière très cachée et très secrète, sans qu'elle sache comment. Pour quelques auteurs spirituels, c'est: entendre sans entendre. Cette opération n'est pas l'oeuvre de l'entendement que les philosophes appellent actif, qui opère sur des formes, des images et des données venues des objets; mais de l'entendement en tant qu'il est possible ou passif, incapable de telles formes et images, mais qui reçoit d'une manière passive une connaissance substantielle communiquée sans le moindre effort ni travail de sa part. Pour ce motif on appelle cette contemplation non seulement une nuit, mais une nuit sereine, car la nuit se dit sereine quand elle est pure et sans nuage ou vapeurs dans l'air, de même cette nuit de la contemplation est pour le regard de l'entendement, pure, exempte de tous les nuages des formes, des images ou connaissances particulières qui peuvent entrer par les sens; elle est pure encore de toutes les vapeurs des affections ou des tendances de la nature; aussi la contemplation est alors une nuit sereine pour le sens et l'entendement naturel, comme l'enseigne le philosophe quand il dit: « Si le rayon de soleil est obscur et plein de ténèbres pour la chauve-souris, les connaissances les plus profondes et les plus claires de Dieu sont obscures pour notre entendement. »

Ainsi que la flamme qui consume

sans causer de souffrance.

            L'âme nous dit dans ce vers que l'Époux lui accorde tout ce qui précède avec la flamme qui consume sans causer de souffrance. Cette flamme désigne ici l'amour de Dieu devenu enfin parfait dans l'âme, car pour être parfait, l'amour doit avoir ces deux propriétés: Il faut qu'il consume et transforme l'âme en Dieu, et que cette opération s'accomplisse sans souffrance. De la sorte, cette flamme est un amour suave; et quand l'âme est transformée, il y a conformité parfaite et satisfaction des deux partis; elle n'éprouve donc pas de souffrance à ce changement plus ou moins profond, comme cela lui arrivait avant de posséder cet amour parfait. Elle est déjà parvenue au but, elle est déjà transformée en Dieu et toute semblable à lui; de même le charbon embrasé est semblable au feu, il ne donne plus de fumée, comme précédemment, il n'a plus cette noirceur ni tous ces accidents qui lui étaient propres avant de devenir du feu. Or ces propriétés qu'on appelle l'obscurité, la fumée, l'odeur, causent ordinairement quelque peine et fatigue à l'âme qui aime Dieu, tant qu'elle n'est pas arrivée à ce degré de perfection d'amour où elle sera possédée par le feu de l'amour d'une façon pleine, totale et suave; alors elle n'éprouvera plus de peine de la fumée des passions ou des événements de la nature; elle sera toute transformée par cette flamme d'amour suave qui l'a consumée par rapport à toutes les choses d'ici-bas et l'a rendue semblable à Dieu. Aussi toutes ses oeuvres et toutes ses actions sont devenues divines.

            Par cette flamme, l'Épouse veut, comme nous l'avons dit, que l'Époux lui donne toutes les faveurs qu'elle a en vue; elle ne veut ni les posséder, ni les priser, ni en jouir sans être embrasée en même temps de l'amour de Dieu le plus parfait et le plus suave.

STROPHE TRENTE-NEUVIÈME

Personne ne regardait,

Aminadab, non plus, n'a pas paru.

Le siège était levé,

Et la cavalerie

Descendait à la vue des eaux.

EXPLICATION

            Dans cette dernière strophe, l'âme veut manifester la disposition où elle est de recevoir les faveurs dont on jouit dans cet état et qu'elle a demandées à son Époux divin; car sans cette disposition elle ne pourrait ni les recevoir, ni les conserver; voilà pourquoi elle expose au Bien-Aimé quatre dispositions qui sont suffisantes pour atteindre ce but, afin de l'obliger davantage à lui accorder ces faveurs: La première, c'est que son âme est désormais détachée et séparée de tout le créé. La seconde, c'est qu'elle a vaincu le démon et l'a mis en fuite. La troisième, c'est qu'elle a soumis toutes ses passions, ainsi que ses tendances naturelles et surnaturelles. La quatrième, c'est que sa partie sensitive est déjà réformée et purifiée, conformément à sa partie spirituelle, de telle sorte que non seulement elle ne sera pas pour lui un obstacle, mais qu'elle s'unira à l'esprit pour participer à ses biens. C'est là tout ce qu'elle expose dans la présente strophe, disant:

Personne ne regardait.

            Cela signifie: Mon âme est désormais si isolée, si détachée et si éloignée des créatures supérieures ou inférieures; elle est entrée en outre avec vous dans un recueillement si profond, que personne ne la voit, c'est-à-dire que les créatures n'arrivent pas à lui procurer des plaisirs par leur suavité, ni de dégoût ou de l'ennui par leur misère et leur bassesse. Mon âme en est tellement éloignée qu'elle les a perdues de vue depuis longtemps. Ce n'est pas tout, car

Aminadab, non plus, n'a pas paru.

            Aminadab dans la Sainte Écriture représente le démon, l'adversaire de l'âme Épouse; il la combattait sans cesse et la troublait par les traits innombrables de ses tentations et par ses embûches pour l'empêcher d'entrer dans cette forteresse cachée du recueillement intérieur avec son Bien-Aimé. Depuis qu'elle s'y est réfugiée, elle est si forte en vertus, et si victorieuse, que le démon n'ose paraître devant elle. Elle est tellement protégée, en effet, par le bras de Dieu et elle a remporté une telle victoire sur le démon par l'exercice des vertus, qu'elle l'a chassé bien loin d'elle. Voilà pourquoi elle dit à bon droit qu'Aminadab, non plus, n'a pas paru.

Le siège était levé.

            Par ce mot siège elle désigne les passions et les tendances de l'âme, qui, tant qu'elles ne sont pas vaincues et mortifiées, l'entourent et l'attaquent. Voilà pourquoi elle dit que leur siège est levé, et dès lors qu'il en est ainsi, elle supplie le Bien-Aimé de ne pas manquer de lui accorder les biens qu'elle lui a demandés. Comme le siège en effet a été levé, il ne peut plus empêcher la paix intérieure qui est requise, pour recevoir ces biens, les posséder et les conserver. Elle s'exprime de la sorte, parce qu'il est nécessaire que les passions de l'âme élevée à cet état soient apaisées, et que ses tendances ou affections soient mortifiées pour ne plus lui causer aucun ennui et ne plus lui faire la guerre; il faut plutôt que ces assiégeants avec leurs opérations, se conforment à son esprit intérieur et qu'à leur manière ils entrent dans le recueillement pour participer à ses délices; voilà pourquoi elle dit aussitôt:

Et la cavalerie

Descendait à la vue des eaux.

            Les eaux désignent ici les faveurs et les délices spirituelles dont Dieu lui donne la jouissance en cet état. L'Épouse donne le nom de cavalerie aux puissances intérieures et extérieures de la partie sensitive qui dans cet état, dit-elle, descendent à la vue des eaux spirituelles. Sa partie sensitive est alors tellement purifiée et en quelque sorte spiritualisée, qu'elle se recueille avec ses facultés sensitives et ses forces naturelles pour participer à sa manière aux magnificences spirituelles que Dieu communique à l'âme. C'est ce que nous fait entendre David par ces paroles: Cormeum et caro mea exsultaverunt in Deum vivum: « Mon coeur et ma chair ont tressailli d'allégresse dans le Dieu vivant (Ps. LXXXIII, 3). »

            L'Épouse, nous devons le remarquer, ne dit pas ici que la cavalerie descendait pour goûter les eaux, mais qu'elle descendait à la vue des eaux; car cette partie sensitive de l'âme avec ses facultés ne peut pas, à proprement parler, goûter d'une manière essentielle les biens spirituels; elle n'a aucune proportion avec eux ni en ce monde ni en l'autre; mais par suite d'un certain rejaillissement de l'esprit elle en reçoit du plaisir et de la joie; c'est lui qui attire les puissances et les sens du corps au recueillement intérieur où l'âme est enivrée des biens spirituels; or c'est là descendre à la vue des eaux plutôt que les goûter; mais ils participent, comme nous l'avons dit, au rejaillissement de ces biens que l'âme leur communique. L'âme dit ici que la cavalerie descendait; elle choisit ce mot plutôt que tout autre pour faire savoir que toutes ces puissances descendent et quittent leurs opérations naturelles pour entrer dans le recueillement intérieur.

            Plaise au Seigneur Jésus, notre très doux Époux, d'y faire entrer tous ceux qui invoquent son saint Nom! A lui honneur et gloire, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il!

Ajouter un commentaire

Date de dernière mise à jour : 2019-10-12