Homme intérieur, prière de l'Esprit / Tauler

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Le surveillant intérieur.

L’intérieur surveille de très près l’extérieur, comme un maître de chantier qui fait travailler sous ses ordres beaucoup d’apprentis et de manœuvres, et qui ne travaille pas lui-même. Il ne vient que rarement sur le chantier. Rapidement il esquisse le plan et l’ordonnance de l’œuvre. Ensuite chacun exécute la tâche fixée. Cette direction et cette maîtrise suffisent à le faire considérer comme l’auteur de tout ce qu’ont fait les ouvriers. Cette œuvre lui est attribuée à raison de ses ordres et de ses indications. Elle lui est plus personnelle qu’aux ouvriers qui l’ont exécutée. Voilà précisément ce que fait l’homme intérieur et transfiguré. Intérieurement il est à sa jouissance contemplative. Pourtant, grâce à la lumière de sa prudence, d’un coup d’œil il surveille les facultés extérieures et leur indique à chacune la tâche à accomplir. Mais il reste intérieurement plongé et comme noyé dans la jouissance de son attachement à Dieu, sans que la liberté de cette jouissance soit aucunement gênée par ses œuvres. Toutes les œuvres extérieures servent à cette jouissance contemplative, de telle sorte qu’il n’en est point de si petite qui ne concoure en quelque chose à celle-ci.

Trois degrés.

Le premier degré d’une vie intérieure et vertueuse, celui qui nous conduit directement dans la plus grande proximité avec Dieu, consiste en ce que l’homme se tourne vers les actions merveilleuses et les merveilleuses révélations qui coulent comme des dons indicibles hors de la mystérieuse bonté de Dieu. De là naît un état d’âme qui s’appelle ‘jubilation’. Le second degré est une pauvreté de l’esprit et un étrange éloignement de Dieu, laissant l’esprit dans un douloureux dépouillement. Le troisième nous élève à un être déiforme, dans l’union de l’esprit créé avec l’esprit subsistant de Dieu. C’est ce qu’on peut appeler un véritable retournement. Il n’est pas croyable que ceux qui parviennent vraiment à ce point puissent jamais se séparer de Dieu.

Premier degré: la ‘jubilation’.

On arrive au premier degré, à la ‘jubilation’, en considérant attentivement les délicieux témoignages d’amour que Dieu nous a donnés dans les merveilles du ciel et de la terre. La merveilleuse abondance de bienfaits qu’il nous a prodigués, à nous et à toutes les créatures: comment tout verdoie et fleurit; comment tout est plein de Dieu; comment l’inconcevable libéralité de Dieu a répandu ses richesses sur toute créature; comment Dieu a inventé, porté et comblé l’homme; comment il l’a invité et appelé; comment il l’attend avec une telle longanimité; comment, par amour pour l’homme, il s’est fait homme lui-même, a souffert, a offert pour nous sa vie, son âme et tout lui-même; à quelle ineffable intimité avec lui il nous a invités; avec quelle longanimité la très sainte Trinité attend cet homme pour se donner à lui en éternelle jouissance... L’homme dont l’amoureux regard pénètre toutes ces choses sent naître en lui une grande et vive joie. La claire vision d’amour de ces merveilles fait déborder son cœur de tels délices que son faible corps ne peut contenir cette joie et qu’elle éclate en manifestations toutes spéciales. Sans ce trop-plein, le sang lui sortirait peut-être par la bouche, comme cela est souvent arrivé. Ou bien cet homme se sentirait écrasé sous une lourde oppression. Notre Seigneur le comble ainsi de grandes douceurs. Dans son embrassement intime, il se l’unit d’une façon très sentie. C’est ainsi que Dieu séduit l’homme, l’attire à soi en le sortant hors de lui-même et hors de toute ’différence’. Qu’il soit interdit à tout homme de s’occuper de ces enfants de Dieu, de leur créer des obstacles et de les jeter dans la multiplicité, en les surchargeant de grossières pratiques ou œuvres extérieures.

Deuxième degré: le chemin sauvage.

Voici maintenant le second degré. Quand Dieu a entraîné l’homme bien loin de toutes choses créées et qu’il n’est plus un enfant, quand il l’a fortifié en le désaltérant de sa douceur, alors, en vérité, il donne du pain de seigle bien dur à celui qui est maintenant devenu homme et parvenu à l’âge de la maturité. A un homme de cet âge, une nourriture solide et forte est bonne et utile. Il n’a plus besoin de lait et de pain blanc. Alors se présente à lui un chemin bien sauvage, tout à fait sombre et désert. C’est là qu’il est conduit. Sur ce chemin Dieu lui reprend tout ce qu’il lui avait jamais donné. L’homme est alors si complètement abandonné à lui-même qu’il ne sait plus rien, absolument plus rien de Dieu. Il en arrive à une telle angoisse qu’il ne sait plus s’il a jamais été dans le droit chemin, s’il y a un Dieu pour lui ou s’il n’y en a pas, s’il existe ou non. Il se sent étrangement mal, si mal que ce vaste monde lui paraît trop étroit. Il n’a plus aucun sentiment de son Dieu. Il ne sait plus rien de lui, et tout le reste le dégoûte. C’est comme s’il se trouvait coincé entre deux murs et qu’il y eût une épée derrière lui et une lance acérée devant lui. Que lui reste-t-il à faire ? Il ne peut ni reculer ni avancer. Qu’il s’asseye donc et qu’il dise: "Que Dieu te bénisse, amère amertume, pleine de toutes grâces." En comparaison d’un enfer qui existerait en cette vie, cet état lui semble pire: aimer et être privé du bien qu’on aime ! Tout ce qu’on peut dire alors à cet homme le console autant qu’une pierre. Moins que tout autre chose, il ne veut entendre parler des créatures. Plus sa conscience et son sentiment de Dieu avaient été profonds, plus grandes et plus insupportables sont l’amertume et la désolation de ce dépouillement.

Troisième degré: l’homme divinisé.

Quand notre Seigneur a ainsi bien préparé l’homme par cette insupportable oppression, alors le Seigneur vient et porte cette âme au troisième degré. Là il lui enlève le voile qui lui couvrait les yeux et il lui découvre la vérité. A ce moment se lève dans son éclat le soleil resplendissant qui le tire complètement de toute sa peine. C’est, pour l’homme, comme s’il passait de la mort à la vie. Ici le Seigneur arrache vraiment l’homme à soi-même pour l’attirer en lui. Là il prend la revanche sur toute sa misère. Il est guéri de toutes ses blessures. Dieu fait alors passer l’homme d’un mode de vie encore humain à un mode tout divin. De la détresse la plus complète à une sécurité divine. A ce degré, l’homme est tellement divinisé que tout ce qu’il est et opère, c’est Dieu qui l’est et opère en lui. Il est si élevé au-dessus du mode d’être naturel, qu’il devient réellement par grâce ce que Dieu est essentiellement par nature. Ici l’homme a l’impression et le sentiment qu’il est comme perdu. Il ne sait, il n’éprouve, il ne sent plus rien de lui-même. Il n’a plus conscience que d’un être tout simple. Mes enfants, en être arrivé là, en vérité, c’est avoir atteint les dernières profondeurs du véritable abaissement et de l’anéantissement, qui en vérité dépasse les sens et l’intelligence. Car c’est ici qu’on a la connaissance la plus vraie de son propre néant. C’est ici qu’on se plonge le plus profondément dans le fond de l’humilité. Car plus on va profond, plus haut on s’élève. Hauteur et profondeur sont ici une seule et même chose. S’il arrivait alors que l’homme, d’une façon ou d’une autre, retombât de cette hauteur sur lui-même, dans un sentiment d’appropriation, ou sur ce qui est sien, par quelque usurpation du bien divin, ce serait vraiment la chute de Lucifer

La prière dans l’esprit.

La prière qui se fait dans l’esprit dépasse sans mesure toutes les prières extérieures. Car le Père veut des hommes qui le prient ainsi. Et toutes les autres prières ne servent qu’à celle-ci. Ce qui n’y aide pas, laisse-le hardiment.

La vraie prière en esprit.

Tout est au service de cette prière. Voyez ceux qui travaillent à la construction de la cathédrale. On y exécute des travaux de différentes sortes. Il y a peut-être là plus de cent ouvriers occupés à cette construction ou y contribuant de différentes façons. Les uns portent des pierres, les autres du mortier. Chacun a sa tâche particulière. Mais tout cela sert à une seule et même œuvre, à savoir que la cathédrale soit complètement achevée. Tout cela se fait pour qu’elle devienne une maison de prière. Toute cette merveille de travail n’a qu’une fin: la prière. Tous ces travaux de différentes sortes sont au service de la prière. Et si la prière intérieure, la vraie prière en esprit, se fait, alors tout ce qui l’a préparée n’est pas perdu mais a pleinement atteint son but.

Laissez de côté ce qui vous empêche de prier dans votre ‘gemüt’ (intérieur, profondeur du coeur)

Et ne vous imaginez pas qu’il y ait vraiment prière à marmotter beaucoup extérieurement avec la bouche, à réciter nombre de psautiers et de vigiles, à égrener son chapelet, pendant que le cœur court de côté et d’autre. Retenez ceci en vérité: toutes les formules de prière et toutes les œuvres qui vous empêchent de prier dans votre ‘gemüt’, laissez-les hardiment de côté, quelles que soient ces pratiques de piété, de quelques nom que vous les appeliez, si grandes et si bonnes qu’elles vous paraissent, à moins qu’il ne s’agisse des ‘heures’ auxquelles vous êtes tenu par les lois de la sainte Eglise. A part ce cas, laisse hardiment tout ce qui peut être pour toi un obstacle à la réelle et véritable prière.

La prière intérieure.

Cette prière intérieure s’élève bien au-dessus de la prière extérieure. A moins que l’homme ne soit si bien exercé qu’il puisse unir sans difficulté la prière extérieure et la prière intérieure. Ce serait alors l’union de la jouissance contemplative et de l’action. C’est bien le propre d’un homme parfait, bien intériorisé et transfiguré, que l’action et la jouissance contemplative aillent de pair, et que l’une n’empêche pas l’autre, tout comme en Dieu.

Prière.

Qu’est-ce donc que la prière ? La prière est essentiellement une ascension du ’gemüt’ en Dieu.

L’orientation du ‘gemüt’.

Tout homme de bien, quand il veut prier, doit recueillir en lui-même ses sens extérieurs, regarder en son ’gemüt’ pour s’assurer qu’il est bien tourné vers Dieu.

Agapè.

Que saint Paul ait eu un ravissement, c’est que Dieu le voulait pour lui et non pas pour moi. Mais si je goûte la volonté de Dieu, ce ravissement m’est plus cher en saint Paul qu’en moi-même. Et une fois que je l’aime vraiment en lui, ce ravissement et tout ce que Dieu a fait à l’apôtre est aussi vraiment mien que sien, dès lors que je l’aime en lui aussi bien que s’il était en moi. Je dois avoir les mêmes dispositions vis-à-vis de quelqu’un qui serait au-delà des mers, fût-il mon ennemi. Telle est la solidarité qui convient au Corps spirituel. C’est ainsi que je puis devenir riche de tout le bien qui se trouve dans tous les amis de Dieu, au ciel et sur terre.

Tauler  Sermon I pour le cinquième dimanche après la Trinité

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