Sermon de préparation à la Pentecôte

Jeantauler

Jean Tauler (1300-1361)

Soyez sages et sobres en vue de la prière (1 P 4, 7).

1. Saint Pierre dit dans son épître : " Soyez prudents et veillez dans la prière. "

Nous voici arrivés à la veille de l’aimable fête du Saint-Esprit, que chacun doit, de toutes ses forces, se préparer à recevoir. Pour cela, ainsi que nous l’avions dit hier, l’homme doit toujours chercher uniquement Dieu. Il doit, en outre, examiner, à la lumière de sa vertu de discrétion, toute sa manière d’agir et toute sa vie, pour voir s’il n’y demeure rien qui ne soit pas Dieu. Nous avions dit de plus que cette préparation se composait de quatre éléments que nous avons énumérés : le détachement, la passivité, l’esprit intérieur et l’unification. Il faut ensuite que l’homme extérieur soit arrivé à faire régner en lui la tranquillité, qu’il se soit exercé aux vertus naturelles, qu’il ait muni ses facultés inférieures des vertus morales, et que le Saint-Esprit donne aux facultés supérieures l’ornement des vertus théologales. Nous avons dit enfin comment chacun devait, avec la vertu de discrétion, diriger et ordonner chaque chose à la place qui lui convient, dans tout son agir, dans toute sa vie, examinant si tout est orienté, oui ou non, vers Dieu et redressant ce qu’il trouverait dans son action, qui ne tende pas purement à Dieu.

2. Il doit se comporter absolument comme le paysan qui a des greffes à faire en mars. Quand il voit que le soleil commence à monter, il taille et émonde ses arbres, il arrache les mauvaises herbes, retourne sa terre et la fouille avec beaucoup de soin. Ainsi l’homme doit-il mettre une grande application à se creuser lui-même, à regarder dans ce fond, à retourner ce qui en lui s’est détourné, à tailler ses arbres, c’est-à-dire ses sens extérieurs et ses facultés inférieures et à extirper toute mauvaise herbe.

Il doit tout d’abord arracher et extirper à fond et avec vigueur les sept péchés capitaux, tout orgueil intérieur ou extérieur, toute avarice, toute colère, haine, jalousie et toute jouissance impure de corps, de cœur, de pensée, sous quelque forme qu’elle se présente dans la nature et même dans l’esprit. Il doit examiner s’il n’y a pas quelque part, à l’intérieur ou à l’extérieur, quelque chose à laquelle on reste attaché, s’il ne se cache nulle part quelque indolence. Tout cela et tout désordre de ce genre doit être absolument retranché et extirpé.

3. Mais tout est encore aride et dur. Le soleil monte, il n’a cependant pas encore fait pénétrer sa clarté ; mais il se rapproche rapidement, voici que l’été vient à grands pas. Le soleil divin commence bientôt à darder ses rayons sur le champ bien préparé. Quand l’homme extérieur et les facultés inférieures et supérieures, et par conséquent tout l’homme intérieur et extérieur ont été taillés et préparés, vient le doux soleil de Dieu et il commence à briller dans le fond, à illuminer de sa clarté le noble champ. C’est alors un joyeux été, une véritable floraison de mai, au sens propre du mot, comme nous le voyons maintenant au-dehors. L’éternel Dieu d’amour accorde alors à l’esprit de verdir, de fleurir et de produire les fruits les plus délicieux dont aucune langue ne saurait parler et dont nul cœur ne peut se faire une idée, tant est grande la joie qui s’éveille alors dans l’esprit. Quand le Saint-Esprit peut, sans intermédiaire et par sa présence, répandre dans le fond son joyeux éclat de sa divine clarté, et quand peut se produire la douce infusion de l’Esprit qui s’appelle et qui est le vrai Consolateur, oh ! quelle douce jouissance naît de là ! C’est vraiment une fête : la cuisine sent si bon, et les mets précieux et succulents qu’on y prépare ont un fumet si extraordinairement délicieux et si merveilleusement appétissant ! C’est vraiment le mois de mai en pleine floraison ! Ah ! comme le parfum des morceaux friands pénètre dans la pauvre nature ! On en reçoit d’exquises jouissances, que le Saint-Esprit prépare alors en grande abondance et qu’il envoie et donne à l’âme bien préparée pour en jouir. Ah ! sentir et savourer une seule goutte de ces jouissances-là, une seule goutte de ces délices, surpasse et fait s’évanouir toute la suavité et toute la douceur que toutes les créatures peuvent procurer, de toutes les façons qu’on peut réaliser ou imaginer.

4. Mais, quand ils ressentent et éprouvent, en eux-mêmes, cette grande et extraordinaires consolation et cette suavité, certains sont tentés de s’y plonger, de s’y endormir, de s’y reposer et de demeurer en cette jouissance. C’est ainsi que saint Pierre, pour avoir reçu une goutte de ces délices, aurait bien voulu dresser trois tentes pour y demeurer. Mais, en vérité, Notre Seigneur ne le voulut pas ; c’était bien loin du but auquel Notre Seigneur voulait l’amener et l’élever. Tout comme saint Pierre disait : " Il nous est bon de rester ici " , ainsi veulent faire certaines gens. Aussitôt qu’elles ont éprouvé cette douceur, elles pensent avoir reçu le soleil dans sa plénitude et elles voudraient se reposer là et s’y coucher. Ceux qui font cela, restent complètement en arrière et, de telles gens, il n’y a rien à attendre ; ils ne vont pas plus loin.

L’arrêt de quelques-uns présente ce caractère particulier, qu’en cette douceur, ils tombent dans une fausse liberté. En cet état de jouissance et de pieuses impressions, la nature se replie sur elle-même avec satisfaction, s’arrête alors à elle-même - c’est chez l’homme une inclination première -, et s’abandonne à ces pieuses impressions. Or, cela me rappelle ce que j’ai entendu dire des médicaments : en prendre trop, peut faire du tort. Quand la nature se sent aidée, elle s’abandonne à ce secours, s’endort, se repose et, pensant que le secours lui suffit, elle n’est pas aussi active qu’elle l’aurait été sans cela ; tandis que si elle n’est sûre d’aucun secours, elle agit, travaille et s’aide elle-même.

Voyez, mes très chères enfants, comme cette nature empoisonnée, repliée sur elle-même, s’insinue adroitement partout et cherche en toutes choses son repos et ses aises, dans les choses spirituelles mille fois plus encore qu’ailleurs. Lorsque, en effet, l’homme éprouve en lui-même cette jouissance et ce bien-être particulier et extraordinaire, il s’y repose tout entier et, se croyant beaucoup plus en sécurité, il ne travaille pas avec autant d’application et de persévérance, il devient bientôt très délicat et très friand, et s’imagine qu’il ne peut plus souffrir et travailler comme auparavant et qu’il doit se tenir tout à fait en repos. Quand l’Ennemi voit alors que l’homme se repose de la sorte, il vient et répand en son âme une fausse douceur, pour l’établir et le maintenir dans ce repos nuisible.

5. Que devons-nous donc faire ? Devons -nous fuir cette douceur et la repousser ? Non, en aucune façon. Nous devons l’accepter avec grande reconnaissance et puis la reporter à Dieu ave humilité, le remercier ardemment et le louer grandement pour ce don, nous en reconnaissant tout à fait indignes. Nous devons faire comme un jeune gaillard, mais pas riche, qui aurait faim et soif et aurait du chemin à faire, et à qui l’on vient dire que s’il veut faire quatre milles il trouvera si abondamment à manger, que son estomac sera bien garni. Il deviendrait aussitôt si joyeux, si leste et si dispos, qu’il courrait tout aussi bien dix milles. C’est ainsi que doit faire l’homme que Dieu réconforte et qu’il nourrit de ses divines consolations et jouissances. Il doit en faire beaucoup plus qu’il n’en faisait auparavant, aimer davantage, remercier davantage, louer davantage et vivre d’une vie beaucoup plus intense. Il doit exciter beaucoup plus encore le désir de son cœur et la flamme de son amour. Il doit consumer tant, qu’on lui donne encore plus de dons, plus de consolations, plus de réjouissances spirituelles. Nous devons faire ce que ferait un homme qui irait voir le pape, pour lui offrir un denier d’or ; et le pape, allant à sa rencontre, lui donnerait en retour cent mille livres d’or, et cela à plusieurs reprises, aussi souvent que le pèlerin lui offrirait un denier. Voilà précisément ce qui arrive à l’homme : aussi souvent qu’il se tourne vers Dieu avec reconnaissance, aussi souvent qu’il s’offre à Dieu avec amour et gratitude, Dieu vient au-devant de lui, à chaque instant, avec cent mille fois plus de dons, de grâces et de consolations. Et de la sorte la douceur spirituelle nous devient un secours qui nous conduit à Dieu et vers un plus grand bien. Nous devons en user, mais non pas en jouir. C’est comme quelqu’un qui voyage en voiture : il n’en use pas pour son plaisir, il en use pour son utilité et n’y met pas sa pleine satisfaction ; ainsi doit-on chercher son profit dans les dons de Dieu, mais ne mettre sa pleine jouissance qu’en Dieu.

Saint Pierre nous met en garde contre cette erreur, quand il nous dit que nous devons être sobres et veiller, et nous avertit que nous ne devons pas nous endormir dans le sentiment de cette douceur : celui qui dort, en effet, est comme à moitié mort, n’ayant plus de véritable activité. Nous devons donc nous éveiller, être vigilants et sobres. L’homme sobre fait son travail avec entrain, vigilance et intelligence. C’est pourquoi saint Pierre dit : " Frères, soyez sobres et veillez, car votre adversaire, l’Ennemi, rôde autour de vous comme un lion rugissant et cherche à vous dévorer, c’est pourquoi résistez-lui fortement dans la foi ". Enfants bien-aimés, ne soyez pas ainsi somnolents et indolents, ne vous reposez en rien qui ne soit pas purement Dieu ; mais examinez-vous soigneusement, à la lumière de la vertu de discrétion, et restez attentifs à vous-mêmes et à Dieu en vous, dans un désir plein d’amour.

6. Les disciples aimants de Notre Seigneur, eux-mêmes, n’ont pas pu garder la présence délectable de Notre Seigneur, car autrement le Saint-Esprit n’aurait pu leur être donné. " Si je ne m’en vais pas, dit Jésus, le Saint-Esprit ne vous sera pas accordé, le Saint-Esprit, le Consolateur ". Les saints disciples étaient si bien possédés intérieurement et extérieurement par [la joie de] la présence de Notre Seigneur Jésus Christ, elle remplissait tellement tous les recoins de leur être, leur cœur, leur âme, leurs sens, leurs facultés intérieures et extérieures, que cette possession devait leur être arrachée et enlevée, pour qu’ils parvinssent à la vraie consolation spirituelle et intérieure. Il fallait que cela leur fût retranché, si dure et si amère que dût leur être cette privation, pour qu’ils pussent aller de l’avant. Autrement ils seraient dans les régions inférieures de la sensibilité. Or, quand on s’élève au-dessus des sens, on passe d’abord aux facultés supérieures, à la faculté de la raison et là le Saint-Esprit est reçu de façon beaucoup plus noble et plus délicieuse. Puis on arrive au fond intérieur, au fond mystérieux de l’esprit, et c’est ici seulement que cette douceur a sa véritable et propre place ; c’est ici que l’Esprit Saint est reçu en vérité et en réalité, ici seulement, en cette sobriété, que l’homme s’éveille.

7. Saint Pierre disait donc : " Vous devez être vigilants dans la prière, car votre adversaire, l’Ennemi, rôde autour de vous, comme un lion rugissant. "

De quelle prière saint Pierre veut-il parler ? De la prière vocale que certains - tels ceux qui récitent un grand nombre de psautiers - appellent prière ? Non, ce n’est pas cela qu’il a en vue, mais la prière que Notre Seigneur a indiquée comme la vraie prière, en disant que " les vrais adorateurs priaient en esprit et en vérité ". Les saints et les docteurs disent que la prière est une élévation de l’esprit vers Dieu. La lecture et la prière vocale servent parfois à cette ascension et, comme telles, il peut être louable de s’en servir. Comme ma chape et mes vêtements, sans être moi-même, me sont utiles, ainsi toute prière vocale sert à la vraie prière, sans pourtant l’être ; ce sont l’esprit et le cœur qui doivent aller à Dieu sans intermédiaire. C’est uniquement cela, et rien autre chose, qui est l’essence de la vraie prière. L’ascension de l’esprit en Dieu par l’amour, le désir intérieur et l’humble soumission à Dieu, voilà seulement la vraie prière, exception faite pour les gens d’Église, réguliers ou prébendes qui sont obligés, eux, à leurs Heures et à la prière vocale. Mais aucune prière extérieure n’est aussi pleine de pieuse dévotion, aussi aimable que la sainte prière du Notre Père que notre souverain Maître, le Christ, nous a enseignée et que lui-même a dite. C’est celle qui sert le plus à la vraie, à l’essentielle prière. C’est une prière du ciel. C’est elle qu’on médite vraiment au ciel sans interruption. La véritable prière, qui est une véritable ascension en Dieu, élève si bien le cœur que Dieu peut entrer dans le fond le plus pur, le plus intime, le plus noble, le plus intérieur où est la véritable unité, et dont saint Augustin dit qu’il y a dans l’âme un abîme mystérieux, qui n’a rien à voir avec le temps et avec tout le monde d’ici-bas et qui est de beaucoup supérieur à la partie de l’âme dont le corps reçoit la vie et le mouvement. C’est ici, dans ce noble et délicieux abîme, dans le royaume mystérieux 16 que s’infuse la douceur dont nous avons parlé ; c’est ici qu’est éternellement sa place. Ici l’homme n’est plus troublé par rien ; il est recueilli et calme et véritablement lui-même, toujours de plus en plus dégagé, intériorisé, élevé dans une plus grande pureté, une plus grande passivité, toujours plus abandonné en toutes choses, car Dieu lui-même est venu s’établir dans ce noble royaume, et c’est là qu’il opère, là qu’il habite, là qu’il règne. Ce nouvel état d’âme n’est plus comparable au précédent, car l’homme a gagné une vie toute divine. L’esprit se fond ici tout entier [en Dieu], il s’abîme en Lui, [en se détachant] de soi-même ; il est entraîné dans le feu ardent de la charité qui est essentiellement et par nature, Dieu lui-même.

De cet état, ces hommes privilégiés s’abaissent ensuite de nouveau vers tous les besoins de la sainte chrétienté et ils s’emploient alors, avec une sainte prière et un saint désir, à demander tout ce que Dieu veut qu’on lui demande ; ils s’occupent de leurs amis, des pécheurs, des âmes du purgatoire, ils pourvoient en toute charité aux besoins de chaque homme en toute la sainte chrétienté, non pas en priant individuellement pour dame Mathilde ou Cunégonde, mais d’une manière toute simplifiée et essentielle. De même que d’un seul regard, je vous contemple tous ici, assis devant moi, ainsi embrassent-ils tout d’un seul regard, comme le font les contemplatifs. Puis ils reportent leurs regards dans l’abîme de l’amour, dans la fournaise d’amour, et s’y reposent. Alors cette ardente flamme d’amour retombe comme une rosée, sur tous ceux qui, dans la sainte chrétienté, sont dans le besoin, pour, de là, retourner bientôt dans l’abîme divin, à l’aimable repos des silencieuses ténèbres.

C’est ainsi qu’ils entrent et sortent et demeurent cependant toujours dans l’aimable et silencieux abîme où est leur être, leur vie, où est aussi tout leur agir et tout leur mouvement. Où qu’on les rencontre, on ne trouve jamais en eux qu’une vie divine. Leur conduite, leurs opérations, leurs manières sont tout à fait divines. Ce sont de nobles hommes, utiles à toute la chrétienté ; ils servent à l’amélioration de tous les hommes, à la gloire de Dieu, à la consolation de tous. lis habitent en Dieu et Dieu habite en eux. Partout où on les rencontre, il faut les louer.

Puissions-nous tous arriver à ce degré. Qu’à cela Dieu nous aide ! Amen.

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Date de dernière mise à jour : 2017-02-27