Sermon pour la veille de l’Epiphanie

JeantaulerJean Tauler (1300-1361)

Prends l’enfant et sa mère et reviens au pays d’Israël (Mt 2, 20).

1. Qu’on relise, qu’on prêche, qu’on médite cent fois les pages ravissantes de la sainte Ecriture dans le saint évangile, on y découvre toujours une nouvelle vérité que jamais personne n’y avait encore trouvée.

" Prends l’enfant et sa mère et reviens au pays d’Israël, car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. "

2. Certaines personnes, dès que s’est éveillé le bon désir d’une nouvelle manière de vie ou de quelque chose de bien, en deviennent aussitôt présomptueuses. La nouveauté de cette naissance les fait se jeter sur ce désir avec un zèle pressé de le réaliser, avant même de savoir et de considérer si leur nature en est capable ou si la grâce qu’elles ont reçue est assez grande pour leur permettre d’aller jusqu’au bout d’une telle œuvre. L’homme, avant de s’adonner à n’importe quelle pratique, devrait en considérer l’aboutissant ; il devrait se réfugier en Dieu, jeter en lui et sur lui le premier élan de son élévation d’âme. Mais ces personnes veulent s’en aller et commencer nombre de nouvelles pratiques. Cette présomption en perd beaucoup, parce qu’elles bâtissent sur leurs propres forces.

3. Quand Joseph était en exil avec l’enfant et la mère, il apprit de l’ange, pendant son sommeil, qu’Hérode était mort ; mais, ayant entendu dire qu’Archelaüs son fils régnait dans le pays, il n’en continua pas moins d’avoir grande crainte que l’enfant ne fût tué. Hérode qui poursuivait l’enfant et voulait le tuer, c’est le monde qui, sans aucun doute, tue l’enfant, le monde qu’il faut nécessairement fuir et qu’on a le devoir de fuir, si toutefois on veut sauver l’enfant. Mais une fois qu’on a fui extérieurement le monde dans des ermitages ou dans des cloîtres, Archelaüs se lève et règne. Il y a encore tout un monde en toi, un monde dont tu ne triompheras pas sans beaucoup d’application et le secours de Dieu, car ce sont trois ennemis nombreux, forts et acharnés que tu as à vaincre en toi et c’est à peine si jamais on en triomphe.

Le monde t’attaque par l’orgueil de l’esprit : tu veux être vu, considéré, écouté ;tu veux plaire par tes vêtements, ta conduite, tes entretiens élevés, tes manières, ta sagesse, tes relations, ta famille, ton bien, ton honneur ou par quelque autre chose de ce genre.

Le second ennemi : c’est ta propre chair qui t’assaille par l’impureté corporelle et spirituelle. Et tous ceux-là sont dans le péché, qui placent leur jouissance dans la sensibilité de quelque manière que ce soit. Que chacun observe donc avec soin par où ce péché l’atteint, dans tous ses sens ou dans les choses sensibles qui le souillent. Qu’il se garde aussi de l’amour de n’importe quelle créature, qu’il porte volontairement jour et nuit dans son cœur ; car de même que la nature corporelle entraîne la matière du corps dans son impureté, ainsi l’impureté intérieure entraîne en vérité l’esprit, et autant l’esprit est plus noble que la chair, autant son impureté est plus dommageable que celle du corps.

Le troisième ennemi est l’Ennemi qui t’attaque en t’inspirant la méchanceté, des pensées amères, des soupçons, des jugements malveillants, de la haine et des désirs de vengeance. " Voici ce qu’on m’a fait, ce qu’on m’a dit ", et tu prends alors un visage sévère, des manières rudes, un langage dur ; tu veux payer de retour en paroles et en actes celui qui t’a offensé. Tout cela, c’est la semence de l’Ennemi et son œuvre, sans aucun doute.

Veux-tu devenir de plus en plus cher à Dieu ? tu dois renoncer complètement à de tels procédés, car cela c’est bien Archelaüs, le méchant. Crains et prends garde, en vérité il veut te tuer l’enfant.

4. Joseph s’informa avec soin s’il n’y avait plus personne qui voulût tuer l’enfant. C’est ainsi en vérité qu’après avoir vaincu les ennemis précités, tu dois savoir qu’il y a encore cependant mille filets à rompre et que discerne seulement celui qui s’est tourné vers lui-même et en lui-même. Ce nom de Joseph ne signifie rien autre chose qu’une croissance intense en la vie de dévotion et dans l’application à progresser. En vérité, c’est ainsi qu’on garde bien l’enfant et aussi la mère.

5. C’est par l’ange que Joseph fut averti et rappelé au pays d’Israël. Israël signifie " terre de vision ". Voici où s’égarent beaucoup de personnes de haute spiritualité : elles veulent, d’elles-mêmes, rompre violemment les multiples mailles du filet, avant que Dieu les en dégage, avant que l’ange les en fasse sortir ou les exhorte ; et cela les fait tomber en de redoutables erreurs. Elles veulent, avant que Dieu les délivre, se délivrer elles-mêmes par la subtilité de leur propre raison, et, avec des discours élevés, contempler et dire des choses sublimes au sujet de la Trinité. Quelle misère et quelles erreurs sont sorties de là et en sortent encore tous les jours ! C’est une désolation pour ceux qui le savent. Ces gens ne veulent pas supporter les liens qui les emprisonnent dans les ténèbres d’Égypte (Égypte veut dire ténèbres). Mais, sache-le bien : aucune des créatures que Dieu a jamais faites ne peut te mettre au large, ni même t’aider à sortir. Dieu seul le peut. Cours, cherche, bats les chemins du monde entier, tu ne trouveras ce secours en personne qu’en Dieu seul. Notre Seigneur veut-il prendre un instrument, un ange ou un homme, pour faire cette œuvre ? il le peut ; mais c’est Lui qui doit le faire et personne d’autre. C’est pourquoi cherche ce secours à l’intérieur, dans le fond ! Cesse tes courses au dehors ; abandonne-toi, soumets-toi et demeure là dans la terre d’Égypte, dans les ténèbres, jusqu’à ce que tu aies été invité par l’ange à en sortir.

6. C’est pendant le sommeil que Joseph fut averti. Celui qui dort ne pèche pas, même s’il vient parfois une mauvaise pensée, à moins qu’on n’y ait donné occasion auparavant. Ainsi l’homme doit-il être dans un vrai sommeil vis-à-vis du monde extérieur, de toutes les souffrances et tentations qui peuvent tomber sur lui. Il ne doit rien faire que se courber humblement, dans une résignation abandonnée, être passif comme dans le sommeil, et ne se soucier de rien. Livre-toi, supporte ton mal - il n’y a pas de meilleure façon d’être délivré - et demeure sans péché. C’est dans le sommeil, c’est seulement dans le véritable abandon, dans la vraie passivité, que tu recevras l’invitation à en sortir ainsi qu’il en advint pour Joseph.

Gardiens comme Joseph, voilà ce que devraient être pour tous les hommes, tant qu’ils sont jeunes, les prélats de la sainte Église : pape et évêques, abbés, prieurs et prieures et aussi tout confesseur. Chaque supérieur devrait garder ses subordonnés, dans toute la mesure où cela leur est utile. Or nous avons beaucoup de gardiens et de supérieurs. Pour ma part, j’ai un prieur, un provincial, un maître général, un pape, un évêque, qui sont tous au-dessus de moi. Supposé qu’ils me veuillent du mal, au point qu’ils deviennent des loups et veuillent me déchirer, alors, en homme vraiment résigné, je me soumettrais et m’abandonnerais humblement. Veulent-ils me faire du bien, être bons envers moi ? Je dois l’accepter. Veulent-ils me déchirer ? Même s’ils étaient cent fois plus nombreux, je dois le supporter et me laisser faire.

7. Joseph continua de craindre, bien que l’ange lui eût dit qu’ils étaient morts, ceux qui cherchaient l’âme de l’enfant, et même alors il eut grand soin de demander qui régnait dans le pays. C’est là l’erreur des gens dont nous avons parlé ; ils veulent perdre toute crainte. Tu ne surmonteras jamais toute crainte, tant que tu vis sur cette terre. " La sainte crainte doit demeurer éternellement " (Ps 19, 10). Même si l’ange te rassurait comme Joseph, tu devrais encore craindre et rechercher avec soin qui règne en toi, si Archelaüs ne commande pas encore quelque part.

Joseph prit la mère et l’enfant. L’enfant symbolise une pureté sans tache. L’homme doit avoir son cœur purifié de tout amour des créatures ; de plus il doit être petit, dans une humble soumission. La mère signifie le véritable amour de Dieu, car l’amour est mère de l’humilité pure et de l’abaissement de soi-même, dans la soumission à la volonté de Dieu, en grande simplicité.

8. Tant que l’homme est jeune, il ne doit pas s’en aller, à volonté, dans la terre de vision. Il peut bien y aller chercher le pardon, puis retourner en Égypte ; mais non, qu’il y demeure tant qu’il est encore jeune et qu’il n’a pas atteint sa pleine croissance, par les armes de Notre Seigneur Jésus Christ. Notre Seigneur nous a si bien enseigné toutes choses par sa vie ; puisque nous ne pouvons entendre sa parole, nous trouvons tout dans sa vie. Or Jésus vint à Jérusalem à l’âge de douze ans, mais il n’y demeura pas, il en est reparti, car il n’avait pas encore achevé de grandir. Il s’en tint donc éloigné jusqu’à ce qu’il fut devenu homme fait. Mais, quand il eut atteint ses trente ans, il vint chaque jour à Jérusalem. Il y grondait, il y réprimandait, y reprochait aux Juifs leurs fautes, leur affirmait en maître la vérité. Il prêchait, enseignait, demeurait dans le pays, s’y comportait en tout liberté, et maîtrise de ses actes, partout où il voulait, à Capharnaüm, en Galilée, à Nazareth, et dans tout le pays de Juda. Il y agissait en maître et y accomplissait des miracles et des prodiges.

C’est ainsi que l’homme devrait agir : il ne doit pas vouloir s’établir à demeure dans les nobles régions, à demeure dans la seigneurie ; il ne doit y faire que des incursions et se retirer de nouveau tant qu’il n’a pas achevé de grandir, tant qu’il est encore jeune et imparfait. Mais dès qu’il est arrivé à la perfection et à la virilité, qu’il vienne dans le pays de Juda. Juda signifie " confession de Dieu " (louange de Dieu). A Jérusalem, dans la vraie paix, tu peux alors enseigner, réprimander. Tu peux alors te rendre en Galilée, qui veut dire " passage ". Ici l’on est au-dessus de toutes choses, on a tout traversé et on arrive alors à Nazareth, " la vraie floraison ", le pays où s’épanouissent des fleurs de la vie éternelle, où l’on est certain de trouver un véritable avant-goût de la vie éternelle, où il y a pleine sécurité, paix inexprimable, joie et repos, où ne parviennent que les abandonnés, les résignés, ceux qui se soumettent jusqu’à ce que Dieu les dégage et qui ne cherchent pas à se libérer eux-mêmes par la violence. Voilà ceux qui arrivent à cette paix, à cette floraison, à Nazareth, et y trouvent ce qui fera leur éternelle joie.

Que ce soit là notre partage à tous, et qu’en cela nous aide notre tout aimable Dieu ! Amen.

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Date de dernière mise à jour : 2017-02-27