Les Sermons de Saint Antoine de Padoue

Antoine de padoue

PROLOGUE

De l’or très pur fut fourni par David, pour qu’on en fit une représentation du quadrige des Chérubins, qui étendent leurs ailes et abritent l’Arche d’alliance (Paral. XXVIII, 18).

…Ainsi, à l’honneur de Dieu, pour l’édification des âmes, pour la consolation du lecteur et de l’auditeur, la méditation de la Sainte Ecriture, en des textes pris à l’un et à l’autre Testament, nous a fourni la matière d’un quadrige, où l’âme pourra prendre place avec Elie (4 Rois, II, 11), pour s’élever au dessus des choses temporelles, se laisser emporter vers le ciel, mener une vie digne du ciel.

Un quadrige a quatre roues. Ainsi le présent ouvrage touche à quatre objets : l’évangile du dimanche, l’histoire de l’Ancien Testament qui se lit à l’office, l’introït et l’épître de la messe dominicale. J’ai essayé de lier et d’accorder ensemble ces quatre objets, autant que la grâce divine me l’a permis et que la maigre veine de ma modeste science a répondu. Avec Ruth la Mohabite, dans le champ de Booz, derrière les moissonneurs, j’ai glané, timide et honteux. (Ruth, II, 3). Un ouvrage tel qu’il le faudrait est au dessus de mes forces. Seules les prières et la charité de mes frères, qui me poussaient, ont eu raison de moi.

L’esprit du lecteur pourrait être dérouté et se perdre, tant la matière est abondante, et diverse la concordance des textes. C’est pourquoi, suivant ce que Dieu nous a inspiré, nous avons divisé les évangiles en sections ; à chaque section nous avons rattaché les passages correspondants de l’Ancien Testament et des épîtres. Nous avons expliqué assez longuement les évangiles et l’Ancien Testament, plus sommairement et en abrégé l’introït et l’épître ; car des développements exagérés fatiguent. Mais il est très difficile d’enfermer dans un discours bref et utile une matière si étendue.

L’insipide sagesse des lecteurs et des auditeurs de notre temps en est venue à ce point qu’il leur faut trouver et entendre des phrases soignées, du nouveau qui fasse du bruit ; sinon ils se dégoûtent de lire, ils ne prennent pas la peine d’écouter. Nous n’avons pas voulu que la parole de Dieu, au péril de leurs âmes, leur fût un objet de dégoût ou de mépris. C’est pourquoi au début de chaque évangile nous avons placé un prologue en accord avec le texte. Pour la même raison nous avons inséré dans notre ouvrage certaines observations sur les propriétés des choses et des animaux, ainsi que les étymologies des noms, avec des applications morales.

…A toi, Jésus-Christ, Fils bien-aimé de Dieu le Père ; à toi, qui opères tout le bien qui est en nous ; à toi toute louange, toute gloire, tout honneur, tout respect ; à toi qui es A et O, principe et fin ; à toi qui dans ta bonté et par ta grâce, m’a accordé de parvenir à la fin, longtemps souhaitée, de cet ouvrage.

Très chers frères, moi le plus petit de vous tous, moi votre frère et votre serviteur, pour votre consolation, pour l’édification des fidèles, pour la rémission de mes péchés, j’ai composé de mon mieux ce travail sur les évangiles de l’année. Je vous en prie et vous en supplie, quand vous lirez quelques passages de ce livre, offrez un souvenir pour moi, votre frère, au Fils de Dieu, Dieu lui-même, qui s’est offert à son Père sur le gibet de la croix. Je vous le demande aussi : quand vous trouverez dans cet ouvrage, quelque chose d’édifiant, de consolant, de bien dit, ou de bien composé, n’en reportez toute louange, toute gloire et tout honneur qu’à Jésus-Christ, le bienheureux et béni Fils de Dieu ; mais ce que vous trouverez de mal ordonné, d’insipide, de mal dit, imputez le à ma misère, à mon aveuglement, à mon ignorance. Enfin, tous les endroits de ce volume qui appellent suppression ou correction, je les soumets aux savants de notre Ordre, afin que, selon leur discrétion, ils les éclaircissent et les corrigent.
 
 
 

PREMIER DIMANCHE DE L’AVENT

LES SIGNES DE LA LUNE

ET LE SECOND AVENEMENT
 
 

Il y aura des signes dans la lune… Saint Jean dit dans l’apocalypse (VI, 12) : la lune devint toute de sang. Et Joël (II, 31) : la lune se changera en sang.

Dieu fit deux luminaires, un grand et un petit (Gen., I, 16). Ces deux luminaires représentent les deux créatures raisonnables : le grand luminaire est l’esprit angélique, le petit luminaire est l’âme humaine…, créée pour goûter les choses du ciel, pour louer le créateur parmi les esprits bienheureux, pour tressaillir de joie avec les fils de Dieu. Mais au voisinage de la terre où elle vit, l’âme s’est obscurcie, elle a perdu de son éclat. Si elle veut recouvrer cet éclat, il faut que d’abord elle se change toute en sang.

Le sang, c’est la contribution du cœur. L’Apôtre dit aux Hébreux ( IX, 19-22) : Moïse prit le sang avec de l’eau, de la laine pourpre et de l’hysope ; il en aspergea le livre et tout le peuple en disant : C’est le sang du testament que Dieu nous a donné. Il aspergea de même le tabernacle et tous les vases sacrés. Tout est purifié dans le sang, et sans effusion de sang il n’y a pas de pardon. Voilà comment la lune se change en sang. Voyons ce que signifient moralement Moïse, le sang, l’eau, la laine pourpre, l’hysope, le livre, le peuple, le tabernacle et les vases.

Quand Jésus-Christ, qui est miséricorde et pitié (Ps. CX, 4), vient dans l’âme du pécheur, alors Moïse prend le sang… Moïse est le pécheur converti sauvé des eaux de l’Egypte. Le pécheur doit prendre le sang de la contrition douloureuse ; l’eau de la confession baignée de larmes ; la laine de l’innocence, mais empourprée par la charité fraternelle ; enfin, l’hysope de la véritable humilité. Il doit asperger le livre, le secret de son coeur ; tout le peuple de ses pensées ; le tabernacle qui est son cœur ; les vases du tabernacle qui sont ses cinq sens. Dans le sang de la contrition, tout est purifié, tout est pardonné, si toutefois on a la volonté de se confesser. Sans la contrition, il n’y a pas de rémission du pécher.

Donc il y aura des signes dans la lune. Les signes intérieurs de la contrition sont manifestés par les signes extérieurs de la pénitence. Quand la chasteté resplendit dans le corps, l’humilité dans les actions, l’abstinence dans la nourriture, la pauvreté dans le vêtement, alors s’annonce la sanctification intérieure… Ces quatre vertus ornent le sanctuaire du seigneur (Is., LX, 13), L’âme du pénitent, en laquelle Dieu se repose. " Nous viendrons à lui, dit il, et nous ferons en lui notre demeure. " (Jean, XIV, 23).

C’est le second avènement du Seigneur. Il en est aussi question dans la seconde partie de l’épître de ce dimanche : la nuit est passée, le jour est venu. Comme le dit Isaïe (XXVI, 3), l’erreur ancienne s’en est allée ; tu nous garderas la paix : la paix, car en toi, Seigneur, nous espérons. La nuit et l’erreur signifient l’aveuglement du péché ; le jour et la paix signifient l’illumination de la grâce. Le mot " paix " est répété, pour marquer le repos intérieur et extérieur que possède l’homme, quand Dieu siège sur son trône haut et élevé (Is., VI, 1).

Rejetons donc les œuvres des ténèbres. Dans le même sens, Isaïe nous dit (II, 20) : en ce jour, l’homme rejettera les idoles d’or et d’argent, qu’il s’était faites quand il adorait les taupes et les chauves-souris.

L’argent c’est l’éloquence ; l’or, la sagesse ; les taupes, l’avarice ; les chauves souris, la vaine gloire. La taupe, aveugle, creuse la terre. La chauve souris ne voit pas en plein jour, car son œil manque de l’humeur cristalline ; elle a les ailes liées aux pieds. L’homme charnel, qui a le goût de la terre, se fait des idoles de l’argent et de l’or, de son éloquence et de sa sagesse. Ces idoles sont les taupes et les chauves souris, l’avarice et la vaine gloire. Telles sont les œuvres des ténèbres. L’avarice en effet, n’a pas la lumière de la sainte pauvreté ; elle creuse la terre, elle aime les biens terrestres. La vaine gloire, qui se complaît dans le jour humain, ne voit pas le jour divin ; elle a les ailes qui pourraient l’emporter vers le ciel, mais ces ailes sont liées aux pieds, aux affections charnelles ; elle n’a d’autre désir que d’être vue, et louée par les hommes… Mais au jour où la grâce l’éclaire, au jour qui est arrivé, l’homme rejette taupes et chauves souris, ces animaux qui ne voient pas les œuvres des ténèbres.

Alors on en vient à ce que dit l’Apôtre ensuite : Revêtez vous des armes de la lumière ; et à ce que dit Isaïe (LII, 1) : lève-toi, lève-toi ; revêts-toi de ta force, ô Sion ; prends les vêtements de ta gloire, ô Jérusalem, cité du Saint ! Sion et Jérusalem signifient l’âme : quand elle pêche, elle est captive du diable ; quand elle fait pénitence, elle se redresse et se lève. Levez-vous par la contrition ; levez-vous par la confession ; revêtez-vous de force par la persévérance ; prenez vos vêtements de gloire, la double charité ; alors vous serez la cité du Saint Esprit.
 
 
 
 

DEUXIEME DIMANCHE DE L’AVENT

" LES AVEUGLES VOIENT "

Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés. Voyons le sens moral de ces mots. Les aveugles, ce sont les orgueilleux ; les boiteux, les hypocrites ; les lépreux, les luxurieux ; les sourds, les avares ; les morts, les gourmands ; les pauvres, les humbles.

Les aveugles voient. Ainsi parle Isaïe (XIX, 18) : Délivrés des ténèbres et de l’obscurité, les yeux des aveugles verront la lumière. Et ailleurs (IIL, 19,20) : Qui est aveugle sinon celui qui été vendu ? Qui est aveugle sinon le serviteur du seigneur ? Toi qui vois beaucoup de choses, n’observeras tu pas ? De nos jours, aveugles et orgueilleux sont ceux qui sont appelés serviteurs du seigneur, ceux qui paraissent servir le seigneur. Orgueilleux, ils voient beaucoup de choses dans les saintes écritures, ils enseignent et prêchent beaucoup de choses ; mais ils n’observent pas les commandements qu’ils prêchent. Ils voient beaucoup pour les autres, rien pour eux. Pourquoi, dit Isaïe (XXII, 1, 2) es tu montée sur les toits, pleine de clameurs, ville remplie de peuple, cité exultante ? On supporterait, veut-il nous dire, que les séculiers aient de l’ambition ; mais vous, qui êtes religieux et instruits, vous qui voyez beaucoup de choses, qu’avez-vous donc vu, pour vouloir vous élever, pour monter sur les toits ? La ville est pleine de clameurs ; car l’orgueil aime les cris. Malheur, dit Isaïe (XXII, 1, 2), à la multitude des peuples nombreux, bruyante comme la mer. De l’humble, au contraire, il nous dit (XIIL, 2) : Il ne criera point, on n’entendra point sa voix au dehors. Il dit ailleurs (XXXII, 13 ; XXXIII, 20), au sujet de la ville remplie de peuple, de la cité orgueilleuse : Sur la terre de mon peuple – c'est-à-dire sur l’âme des humbles, – monteront les épines et les ronces, - c'est-à-dire les tribulations et les peines : - combien d’avantage sur toutes les maisons joyeuses de la cité orgueilleuse, - c'est-à-dire sur l’orgueil, qui aveugle les yeux de l’âme, et l’empêche de voir la cité de l’éternelle joie ! Regarde ô Sion, la ville de notre solennité : tes yeux verrons Jérusalem, la demeure opulente. Pour la voir, oins tes yeux du collyre de l’humilité. Alors Jésus te dira : regarde, ton humilité t’a éclairé…

Les boiteux marchent… L’hypocrite marche difficilement sur la route de la vie. Car celui qui fait le mal hait la lumière et craint que ses œuvres soient condamnées par la lumière (Jean, III, 20). Malheur à vous qui dans le fond de votre cœur cachez votre iniquité, pour que le seigneur ne voit pas vos desseins ; vos œuvres se font dans les ténèbres et vous dites : qui nous verra, qui nous connaîtra ? (Is., XXIX, 15). L’hypocrite cloche d’un pied : il a un pied en l’air et l’autre sur le sol. Le pied en l’air, c’est la pauvreté qui paraît en son vêtement, l’humilité dans sa voix, la pâleur sur son visage. Mais par là il cherche la louange, il veut paraître saint : c’est l’autre pied posé sur le sol. Il y a une autre explication tirée du second livre des rois (IV, 4) : Méphiboseth clochait des deux pieds… Ces deux pieds sont le désir et l’action. Ceux qui clochent ainsi sont dignes de l’éternelle confusion : car tel est le sens du nom de Méphiboseth… Pour échapper à cette confusion, il faut marcher droit, par la bonne volonté dans le désir, et par l’humilité dans l’action. Alors les boiteux marcheront.

Les lépreux sont purifiés. On voit, au quatrième livre des Rois (V, 1) que Naaman était un homme puissant et riche, mais lépreux. Car là où se trouvent les richesses et l’abondance des délices, là règne la lèpre de la luxure. Isaïe, après avoir dit (II, 7) : leur terre est remplie d’argent et d’or et de trésors sans fin, ajoute aussitôt : et leur terre est remplie de chevaux, c'est-à-dire de luxurieux. On voit dans l’Exode que l’or servit à fabriquer le veau de la luxure déchaînée… Job dit de la luxure (XXXI, 12) : c’est un feu qui consume tout et extermine les rejetons. O lépreux, lavez vous, soyez purs ; éloignez des regards du seigneur le mal de vos pensées impures ; cessez de faire le mal (Is., I, 16) dans vos corps afin que l’on puisse dire : les lépreux sont purifiés.

Les sourds entendent. En ce jour dit Isaïe (XXIX, 18), les sourds entendrons les paroles du livre. Les sourds sont les avares et les usuriers, qui ont les oreilles bouchées par l’amas de leur vilain argent. Ils sont, dit le psaume (LVII, 5), comme des serpents irrités, qui se bouchent les oreilles. On dit que le serpent, pour ne pas entendre la voix du charmeur, applique contre le sol une de ses oreilles et ferme l’autre avec sa queue. L’avare, ( à suivre juin 2002)

 édition numérique par Cyril Fontaine et www.JesusMarie.com

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