Le « cas sérieux » des homélies

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ROME, mercredi 18 juillet 2012 (ZENIT.org) – « Transmettre la foi » : c’est le titre de la troisième partie de l’Instrument de travail devant préparer à  la prochaine Assemblée générale du synode des évêques d’octobre prochain sur « La Nouvelle évangélisation pour la transmission de la Foi chrétienne ».

Le paragraphe 91 de ce document préparatoire indique: « On ne peut pas transmettre ce à quoi on ne croît pas et ce que l'on ne vit pas. On ne peut pas transmettre l'Évangile sans avoir comme base une vie qui est modelée par cet Évangile, qui dans cet Évangile trouve son sens, sa vérité, son avenir ».

C’est dans cette perspective précisément que nous voulons affronter le « cas sérieux » des  homélies : un authentique défi et une énorme responsabilité pour le ministre ordonné, dans les communautés chrétiennes d’aujourd’hui.

Cela paraît presque en contradiction avec ce que je viens de dire concernant l’ « aujourd’hui »; néanmoins, pour moi, qui étudie les Pères de l’Eglise, il me semble que celle parcourue par certains prédicateurs illustres des premiers siècles chrétiens soit le meilleur chemin à suivre pour creuser cette question des homélies.

En effet, dans le ministère de la prédication, comme dans tant d’autres domaines, nos Pères ont marqué de manière irréversible l’histoire du christianisme, au point que chaque annonce et magistère successif, si l’on veut être authentique, doit se confronter à leur annonce et leur magistère. Ainsi, un prédicateur qui ne se confronte pas aux Pères n’est pas un vrai prédicateur de l’Eglise.

Je pars d’une approche introductive qui contemple deux « cas » intéressants : celui du Pseudo-Clément et celui de saint Ambroise.

* Commençons par le Pseudo-Clément, ou mieux par la dite Seconde Lettre de Clément, connue comme la plus ancienne des homélies patristiques arrivées jusqu’à nous. Il s’agit en réalité d’un texte attribué faussement à Clément, évêque de Rome vers la fin du premier siècle. On ignore encore aujourd’hui – en plus de la réelle paternité – la date précise et l’endroit de la composition de ce texte qui reste néanmoins un texte tout à fait respectable, et dont on pourrait faire remonter les origines à la moitié du deuxième siècle. Par ailleurs, dans cette Seconde Lettre attribuée à Clément on trouve, pour la première fois dans la littérature patristique, le terme katechéo, dont le sens étymologique est « enseigner à haute voix », mais où l’enseignement n’est autre que l' « écho » (et le substantif « écho » apparaît dans le mot katechéo) d’une Parole  qui a déjà été dite : celle de Dieu.

Pour nos Pères, l’homélie est donc: un  « écho » de la Parole de Dieu, qui vient d’être prononcée dans l’assemblée liturgique.

* Toujours à ce propos, nous trouvons une autre référence éloquente à la tradition qui vient cette fois-ci d’Ambroise, évêque de Milan entre 374 et 397. Il y a un épisode de sa vie, relaté par Paul le Diacre qui revêt une grande valeur symbolique.

Paul raconte qu’il y avait à Milan un hérétique, un arien, « si subtil dans la dispute, dur, qu’on  pouvait le convertir à la foi catholique » : « Un jour, celui-ci se trouvait à l’église pendant que l’évêque prêchait, et il vit (comme il le rapporta lui-même) un ange qui parlait à l’oreille de l’évêque, tandis que celui-ci prêchait. On aurait vraiment dit qu’Ambroise répétait au peuple les paroles de l’ange. Converti par cette vision, cet homme se mit à défendre lui-même la foi qu’il persécutait » (Vie 17).

Je le redis : cet épisode revêt une grande valeur symbolique. Il nous illustre la méthode d’Ambroise et celle de nos Pères en général, dans leur manière de prêcher. Ceux-ci ne prêchaient pas eux-mêmes, mais les paroles qui leur étaient inspirées; non de vaines doctrines mais la Parole de Dieu, elle seule capable de convertir le cœur de l’homme. Ainsi l’homélie devenait « catéchèse » dans le sens étymologique du terme : un « écho » de la Parole de Dieu.

Des Pères de l’Eglise au Magistère actuel

Certes, presque deux mille ans de prédication chrétienne séparent notre ère de celle des Pères de l’Eglise. Et c’est dans le sillon même de cette tradition que se situent  les ministres ordonnés, auxquels a été confiée la « terrible et merveilleuse » mission de prêcher la Parole de Dieu: une mission que résume un célèbre passage de la Constitution Dei Verbum, qui cite à son tour un Sermon de saint Augustin (ainsi, d’Augustin au Concile Vatican II, nous remontons un bon nombre de siècles de prédication).

« Tous les clercs, en premier lieu les prêtres du Christ, et tous ceux qui s’adonnent légitimement, comme diacres ou catéchistes, au ministère de la parole, doivent, par une lecture sacrée assidue et par une étude approfondie, s’attacher aux Écritures, de peur que l’un d’eux ne devienne - et c’est ici que nous trouvons la citation d’Augustin -  « un vain prédicateur de la Parole de Dieu au-dehors, lui qui ne l’écouterait pas au-dedans de lui », met en garde la Constitution.

L’important message des Pères, dont on parlait, revient: aujourd’hui comme hier, il est indispensable que les homélies soient prononcées en lien avec les Ecritures, afin qu’elle fassent retentir de manière efficace la Parole de Dieu proclamée dans l’assemblée liturgique.

Ces réflexions, faites sur le fil de l’histoire, offrent une juste vision qui permet de comprendre les plus récentes  indications du Magistère sur l’homélie.

La référence au n. 59 (« L’importance de l’homélie ») de l’Exhortation apostolique post synodale Verbum Domini, signée par Benoît XVI le 30 septembre 2010, vaut pour toutes. On y lit entre autres: « L’homélie est une actualisation du message scripturaire, de telle sorte que les fidèles soient amenés à découvrir la présence et l’efficacité de la Parole de Dieu dans l’aujourd’hui de leur vie. Elle doit aider à la compréhension du mystère qui est célébré, inviter à la mission, en préparant l’assemblée à la profession de foi, à la prière universelle et à la liturgie eucharistique … On doit donc éviter les homélies vagues et abstraites, qui occultent la simplicité de la Parole de Dieu, comme aussi les divagations inutiles qui risquent d’attirer l’attention plus sur le prédicateur que sur la substance du message évangélique. Il doit être clair pour les fidèles que ce qui tient au cœur du prédicateur, c’est de montrer le Christ, sur lequel l’homélie est centrée … L’Assemblée synodale a exhorté à considérer les questions suivantes : « Que disent les lectures proclamées ? Que me disent-elles à moi personnellement ? Que dois-je dire à la communauté, en tenant compte de sa situation concrète ? » .

Mais pourquoi tant d’attachement aux homélies ?

La réponse est bien connue. Pour une bonne partie du peuple de Dieu, celle-ci est restée l’unique occasion de « catéchèse » (dans le sens que nos Pères nous ont enseigné), et  plus généralement, une occasion de « formation religieuse », à part la prière et la célébration des sacrements.

En effet, l’homélie représente un espace particulier de communication qui touche au spirituel et à l’humain : une communication qui permet d’atteindre chaque dimanche un nombre si élevé de personne qu’aucune autre « agence » n’est en mesure de l’égaler.

D’où le « défi » et la « responsabilité » que cela implique.

* Considérons tout d’abord le terme employé, c’est-à-dire le mot « homélie ». Parmi les divers substantifs utilisés par les Pères de l’Eglise pour définir cette forme particulière de communication religieuse – comme surtout l’homélie et le sermon – la réforme liturgique avancée par le Concile Vatican II a préféré précisément celui  de l’homélie, qui renvoie directement à l’épisode relaté par Luc, à la fin du troisième Evangile, sur la rencontre entre Jésus et les disciples d’Emmaüs. Alors que ces derniers « conversaient » entre eux (en to homiléin), Jésus lui-même s’approcha d’eux, pour expliquer ce qui, dans toutes les Ecritures, se rapportait à lui (cf. Luc 24,13ss.: les versets 14 e 15 emploient deux fois le verbe omiléo, mot grec qui veut dire « converser »).

Jésus se révèle ainsi comme le premier dispensateur d’homélie, comme il s’était déjà manifesté dans la synagogue de Nazareth (cf. Luc 4,14-21).

* Mais dans les deux épisodes relatés par Luc, Jésus Christ enseigne aussi la méthode fondamentale de l’homélie, celle que nos Pères ont largement utilisée et élaborée de multiples façons. C’est en substance la méthode qui règle la traditionnelle lectio divina.

Théorisée et systématisée au XIIème siècle, en milieu monastique (que le nom de Gigues II, prieur de la Grande Chartreuse soit valable pour tous), la lectio divina remonte en réalité à une époque bien plus lointaine, et non postérieure à la Bible, précisément parce qu’on la trouve déjà à l’intérieur de la Bible. Substantiellement, la lectio prévoit un double mouvement. Le premier mouvement est comme un « voyage aller », durant lequel la Parole de Dieu est lue et méditée, pour qu’elle descende au fond des cœurs; puis du cœur part le second mouvement, qui est come un « voyage retour », où la Parole se met à convertir la vie des croyants.

Mais il nous faut préciser que dans le cas de l’homélie, les deux mouvements – à l’aller comme au retour – impliquent une Parole insérée dans le contexte de  l’année liturgique. En effet, l’homélie se trouve vitalement insérée dans la liturgie eucharistique. Donc les deux mouvements ne renvoient pas à une Parole isolée, mais à une Parole qui est proposée par l’Eglise en relation étroite avec l’événement liturgique célébré.

Dans le cadre de l’Eglise de Rite romain on trouve le projet d’annonce dans les divers Lectionnaires, alors que la description théologique est présentée dans l’Introduction générale au Lectionnaire.

De là une conséquence concrète très importante. Il faut que celui qui prononce l’homélie soit extrêmement attentif aux thèmes offerts par les Lectionnaires pour chaque célébration. L'homélie n’est pas l’endroit pour parler de tout et de rien, mais le moment pour opérer une formation religieuse à partir des conseils suggérés dans le Lectionnaire. Si la méthodologie du Lectionnaire, avec les titres proposés à chaque lecture, n’est pas un patrimoine connaturel à celui qui prononce l’homélie, les fidèles ne pourront pas saisir le projet d’annonce qui est soumis à la célébration liturgique.

A partir de la Bible et des Pères de l'Eglise

La première recommandation est de veiller à ce qu’il y ait un bon équilibre entre le « voyage aller » et « le voyage retour ». On se heurte souvent à des homélies « déséquilibrées » : soit trop repliées sur l’exégèse des textes, où l’on fait étalage d’une information biblique et liturgique érudite ; soit, au contraire, trop déséquilibrées sur le plan de l’actualisation, où le risque extrême est de transformer l’homélie en meeting.

 Dans le premier cas le fidèle n’est pas accompagné dans l’interprétation de la Parole pro nobis, hic et nunc; dans le second cas, la Parole risque de devenir pur prétexte  pour dire ce qui parait bien au prédicateur à ce moment-là. Il convient de rappeler que ce voyage de retour, soit l’actualisation, sera d’autant plus fécond que le voyage aller aura été soigneusement préparé.

Entre alors ici en ligne de compte une deuxième recommandation, liée elle aussi au magistère de nos Pères : faire des homélies qui mettent le cœur en valeur. Car le cœur est le centre des deux mouvements de la lectio divina: la Parole, lue et méditée, descend  au fond des cœurs, puis de là repart pour la confrontation par la prière et dans la vie.

Tant d’homélies pèchent d’intellectualisme, alors qu’au contraire, l’homélie doit parler au cœur des fidèles, dans le sens biblique et patristique du terme. Pour la Bible et les Pères, le cœur est l’intimité de l’homme. C’est là que nous tenons notre destin en main, où se jouent les grandes décisions, où toutes nos facultés sont en quelque sorte appelées à faire corps ensemble. C’est en ce sens que le prédicateur doit parler « de cœur à cœur »: cor ad cor loquitur.

La tradition chrétienne reconnait dans le cœur le chemin qui conduit à des rencontres vraies et authentiques.  « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route, et qu'il nous faisait comprendre les Écritures? », se demandent étonnés les disciples d’ Emmaüs.

En ce sens, le prédicateur a pour icone la très sainte Vierge Marie. Dans l’Evangile de l’enfance Luc répète par deux fois que Marie « retenait tous ces événements dans son cœur » (2,19.51). L’évangéliste entend dire par là que dans l’écrin précieux de son cœur la Vierge Marie « conservait avec grand soin »  (sunetérei) chaque relique du mystère de Jésus. Mais à une des deux fois Luc ajoute: «  Et elle les méditait... » (2,19). Ici est utilisé un autre verbe très significatif: le verbe grec symbállein, auquel se rattache le mot symbole. On veut dire par là que Marie non seulement veillait jalousement dans son cœur sur le Verbe de Dieu, mais elle cherchait en plus à confronter les paroles de la révélation à sa propre vie, pour apparemment « les mettre en pratique ».

Repartons maintenant de la Bible et des Pères, pour illustrer cette place centrale que le cœur doit avoir dans la méthode de l’homélie.

A son ami Théodore, médecin de l’empereur, Grégoire le Grand recommandait : « Apprends à connaitre le cœur de Dieu dans les paroles de Dieu ».

Mais pour que cela puisse vraiment se vérifier, il faut que la Parole soit « digérée » dans le cœur de l’homme. Cette image de la digestion ‘est peut-être pas très attirante  (Bernard exhortait même ses moines à être animalia munda et ruminantia), mais elle a le mérite de  rappeler de manière incisive que la Parole de Dieu est la vraie nourriture de notre cœur.

A cet égard la tradition des Pères est très riche. Je me limite à un seul exemple.

On lit sur le bienheureux Aelred di Rievaulx, disciple et biographe de saint Bernard qu’il parlait ex biblioteca sui cordis. Le cœur d’Aelred (et à plus forte raison celui de Bernard, son maître) était devenu comme un écrin, c’est-à-dire une précieuse étagère où s’alignaient bien ordre tà biblía, soit les saintes Ecritures, les « livres » par excellence.

Ceci est le meilleur compliment que l’on puisse faire à quelqu’un qui dit une homélie: quand il parle, il parle de la bibliothèque de son cœur. C'est-à-dire qu’il sent vraiment que son travail visant à « actualiser » la Parole vient d’un cœur imprégné de cette Parole, en parfait équilibre avec elle.

Les homélies qui ont eu le plus influencé la vie des fidèles viennent de personnes qui ont été les témoins de cette union intime avec le mystère de Dieu.

Pensons – pour quelque exemple – à saint François d’Assise. Il a été dit que ses écrits étaient si « parfumés d’Evangile » (comme l’étaient ses homélies, dit-on)  que si l’on enlevait l’Evangile il ne resterait plus rien.

Ou bien pensons à saint Charles Borromée, et à sa célèbre Homélie 45, dans laquelle l’évêque s’adresse directement au crucifix: « Pourquoi as-tu voulu naitre en d’aussi basses conditions, vivre toujours en elles et mourir parmi les ignominies? Pourquoi as-tu souffert tant de peines, tant d’offenses, tant d’outrages, tant de douleurs et tant de plaies, et à la fin d’une mort aussi cruelle, versant ton sang jusqu’à la dernière goutte ?... ». Et saint Charles conclut son homélie en proclamant « heureux vraiment ceux qui ont imprimé dans leur cœur le Christ crucifié, et ne s’évanouit jamais ».

Pensons aussi au saint curé d’Ars qui, au moment le plus beau, interrompait son homélie pour, dans une ineffable intensité, s’adresser au Tabernacle, disant simplement: « Mais qu’importe tout ceci? Il est là!... ».

Mais l’exemple probablement le plus impressionnant est l’homélie de saint Louis M. Grignion de Montfort. Du haut de son pupitre, le moment venu, le prédicateur prend son crucifix, et sans un mot se met à le contempler longuement puis se met à pleurer. Le peuple, à son tour, ne parvient pas à retenir ses larmes, quand le prédicateur descend et présente à chacun le crucifix pour un baiser. « La prédication a été courte”, commente le biographe, « mais il ne faut pas moins de toute la vie d’un saint pour la préparer ».

Comment bien préparer son homélie ?

Nous avons fait allusion – outre à la méthode de l’homélie –  à « l’arrière fond spirituel » du prédicateur:  celui-ci doit être profondément nourri de science et de foi, afin qu’il ne lui arrive pas d’être – selon l’avertissement de saint Augustin – « un vain prédicateur de la Parole » : un « beau parleur », dirions-nous aujourd’hui.

Mais l’exemple de nos Pères nous enseigne aussi qu’au-delà de « l’arrière-fond spirituel » et d’une « préparation en amont », il faut aussi veiller à la « préparation suivante » qui est celle de l’homélie.

* Il a été dit – et à juste titre – que les meilleures homélies sont celles qui ont été le plus longuement préparées, et tant de vaillants pasteurs sont d’accord pour dire qu’ils commencent à préparer leur homélie le lundi pour le dimanche. Mais cela est normal, si on pense à la méthode des homélies, que nous avons illustrée en nous fondant sur l’exemples de nos Pères: si l’homélie doit parler au cœur des fidèles, elle doit partir d’un cœur qui est déjà façonné – à une certaine échelle– par la Parole de Dieu; et ce n’est certainement pas en ramassant quatre idées, au dernier moment, en sacristie, que l’on y arrive...

* Il y en a qui demandent: Convient-il de  lire, ou pas? Faut-il avoir avant tout un texte écrit, entièrement écrit, ou alors juste un schéma avec les quelques passages fondamentaux, ou rien du tout?

Là on touche de près  à la personnalité unique de chacun, et dans l’histoire des homélies, depuis l’époque de nos Pères, nous trouvons divers exemples très différents: des prédicateurs qui apparemment improvisent mais qui, en réalité, avaient tout écrit, et  tout appris par cœur, ce qu’ils comptaient dire ; et des prédicateurs qui apparemment lisaient, mais qui en réalité dictaient leurs prédications,  et revoyaient ensuite souvent le texte des notes prises par des  tachygraphes ou des fidèles, pour l’arranger définitivement et le conserver. Saint Augustin, par exemple, soignait personnellement le recueil de ses homélies dans les archives d’Hippone.

 Il m’est arrivé d’avoir dans les mains quelque note de la prédication de saint Charles Borromée. Saint Charles dessinait ses homélies comme un arbre : le tronc était l’idée centrale, qu’il voulait transmettre aux fidèles, les branches étaient par contre les divers développements de sa pensée, à partir de cette unique idée centrale. Ceci nous rappelle au moins que nos homélies ne doivent pas être trop chargées de concepts et de messages. Si de nos homélies les gens rapportent chez eux une idée centrale, valable et concrète pour toute la semaine,  ça sera déjà beaucoup...

Donc je ne crois pas qu’il y ait une réponse univoque devant la question « l’homélie doit-elle être écrite ou pas, doit-elle être lue ou pas? ». Certes, uniquement lire n’aide pas l’attention des fidèles. Toutefois, au moins pour celui qui commence à prêcher, je recommanderais d’écrire en entier le texte de son homélie, et de l’avoir sous les yeux, de manière à vaincre plus facilement le trac des débuts.  Je dirais par contre que tous les prédicateurs doivent avoir bien à l’esprit, gravé dans leur cœur, l’itinéraire complet de leur homélie, dans ses points fondamentaux de « aller » et du « retour ».

De ce point de vue-là, nos Pères, qui avaient étudié l’éloquence classique, avaient bien à l’esprit la « règle » de l’orateur latin: Rem tene, verba sequentur! En particulier, l’introduction et la conclusion, sont très importantes pour le caractère incisif de la communication: celles-ci doivent aider l’assemblée à percevoir l’homélie comme il se doit, c'est-à-dire dans le vif contexte de la célébration liturgique.

* Il n’y a pas non plus de règles de fer à donner concernant la longueur de l’homélie. Il est certain qu’une homélie bien préparée va à l’essentiel, et résulte plus concise. Saint Augustin, encore une fois, le savait bien, quand il se plaignait parce qu’au dernier moment on lui changeait les lectures... Déjà Origène (mais qui, dans de nombreux, contredira par la suite largement cette norme) affirmait: Brevitatem auditores ecclesiae diligunt. E Pietro Crisologo parla della brevitas amica sermonis.

En réalité dans la prédication patristique les signes de lassitude de la part du public ne manquent pas. En tous les cas il me semble que le contexte historique, culturel, environnemental... a tellement changé que, concernant l’élément spécifique de la brièveté ou de la longueur de l’homélie, le renvoi à la prédication des Pères n’est pas très éclairante. En ce qui nous concerne, d’habitude le dimanche, il faudrait s’en tenir à dix minutes d’homélie environ, pour pouvoir la mettre en valeur sans empressement, à travers tous les autres éléments de la célébration eucharistique.

Le prédicateur doit apprendre à « relativiser »

Avant tout, ce qui relativise positivement le travail de celui qui prononce l’homélie est le fait qu’en dernière instance c’est Dieu, uniquement Dieu, qui parle vraiment au cœur de l’homme. Voire plus encore, selon nos Pères, Dieu ouvre son cœur à ceux qui écoutent la Parole: « Disce cor Dei in verbis Dei », ne se lassait pas de répéter Grégoire le Grand.

Pour sa part, le prédicateur tachera de garantir qu’il ya ait les meilleures conditions pour que cette rencontre entre le cœur de Dieu et le cœur de l’homme se réalise efficacement.

* Un autre contexte qui conditionne et relativise l’homélie c’est la vie même du prédicateur. Nous en avons déjà un peu parler, mais il convient de le souligner encore, partant de la définition même du  « Père » de l’Eglise: Un « Père », selon la Tradition de l’Eglise, n’est pas seulement quelqu’un qui parle et écrit bien. Un Père c’est un saint. S’il n’est pas un saint, il n’est pas « Père ». L’efficacité du mot est étroitement liée au témoignage de sa vie.

Il est bien connu que la magistère de Paul VI et de Jean Paul II a élaboré, peut-on dire, une vraie « théologie du témoignage », à partir de cette célèbre affirmation d’Evangelii Nuntiandi, selon laquelle le monde d’aujourd’hui a plus besoin de « témoins » que de « docteurs ».

C’est donc, en quelque sorte, la vie du ministre qui  donne de la valeur à la prédication. Cette affirmation n’est pas exagérée, sinon nous devrions tous nous taire. En tous cas, celui qui dit l’homélie doit être une personne compacte et forte dans le témoignage: une personne où les paroles et les faits sont interchangeables.

Vient à l’esprit le témoignage de Gandhi. Sir Stanley Jones, qui l’avait approché, lui  avait demandé de délivrer un message pour le monde. Le Mahatma l’avait regardé et, troublé, lui avait répondu: « Je n’ai pas une parole à dire, ma vie est mon message... ». Eh bien, pour nous, les choses se passent différemment.

Nous la Parole, nous l’avons : nous avons l’heureux message du Christ, nous avons le Credo des apôtres et de l’Église, nous avons la foi à transmettre. Mais cet Evangile ne saurait passer sans le témoignage de la vie: « Eritis mihi testes » [« Vous serez mes témoins »].

* Enfin, l’homélie s’inscrit dans la vie de la communauté chrétienne – normalement dans celle de la paroisse – où l’on célèbre. L’efficacité d’une homélie dépend aussi du témoignage de cette communauté chrétienne, de son engagement dans la vie ecclésiale, de sa participation dans la foi, l’espérance et la charité.

De ce point de vue-là nous avons le témoignage significatif des Confessions de saint Augustin. Ce ne sont pas les belles homélies de l’évêque Ambroise, que celui-ci appréciait pourtant, qui l’incitèrent d’abord à se convertir puis à se faire baptiser, mais plutôt le témoignage de l’Eglise milanaise qui priait et chantait, compacte comme un seul corps; une Eglise capable de résister au joug de l’empereur Valentinien et de sa mère Justine, qui, aux tous premiers jours de l’an 386, étaient revenus prétendre la réquisition d’une église pour des cérémonies ariennes. Dans l’église qui devait être réquisitionnée, raconte Augustin, « le peuple fidèle veillait, prêt à mourir avec son évêque. Nous aussi », et ce témoignage des Confessions est précieux, car il signale que quelque chose était en train de bouger au plus profond d’Augustin : « Nous-mêmes, encore froids à la chaleur de votre Esprit, nous étions frappés de ce trouble, de cette consternation de toute une ville » (Confessions 9,7).

On comprend à partir de là combien les « contre témoignages » personnels et communautaires peuvent influer négativement sur ce que nous disons; et saisir toute l’importance que Jean Paul II attribuait au fait de savoir demander pardon en tant que communauté, en tant qu’Eglise; l’importance d’éduquer nos assemblées aux liturgies de la pénitence et de la réconciliation.

6. Pour ne pas conclure...

L'homélie est vraiment un défi et une responsabilité, peut-être plus aujourd’hui qu’hier.

J’ai tenté de faire partager quelque réflexion et conseil, dictés en référence aux Pères, à l’expérience personnelle et aux diverses études et lectures.

A ce propos, concernant l’étude et les lectures, je recommande un outil précieux et très accessible. Il s’agit du Dictionnaire Homilétique (écrit par Manlio Sodi et Achille M. Triacca pour les Editions Elle Di Ci e Velar, Leumann - Gorle 2002), contenant une bibliographie pratiquement exhaustive accompagnant chaque entrée de mot. A l’exception du terme général « Prédication » (dans l’Eglise ancienne), écrit par le bénédictin Alexandre Olivar, on y trouve une belle « galerie » de Pères, d’authentiques modèles de prédications  dans l’Eglise d’aujourd’hui.

A en croire leur magistère, le « cas sérieux » des homélies s’inscrit sur le versant du témoignage de vie (le voilà l’engagement pénitentiel, de conversion) plutôt que sur celui de la méthodologie et des techniques (sans bien entendu sous évaluer ce second versant).

Mais le prédicateur peut se servir aussi de ce que Benoît XVI, quand il était le  cardinal Joseph Ratzinger, écrivait en introduction au christianisme à propos du théologien. Le prédicateur ne peut risquer d’apparaître une sorte de clown, qui récite son morceau « par métier ». Il doit plutôt – pour utiliser une image chère à Origène – apparaitre comme un disciple amoureux, qui a posé sa tête sur le cœur de son Maître, et qui de là a tiré sa manière de penser, de parler et d’agir.

A la fin de tout, le disciple amoureux est celui qui annonce l’Evangile en utilisant la manière la plus crédible et la plus efficace.

Mgr Enrico Dal Covolo

Traduction d’Océane Le Gall

Sources : Zenit

 

 

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