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Passioniste de Polynésie

SUR LES VICES ET SUR LES VERTUS

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1.Des passions de l'âme

C'est en présence de ta Majesté, Jésus Christ, mon Sauveur, que je veux dérouler le tableau des amertumes de mon âme, sa malice et sa folie. Mais je publierai en même temps la bonté, la douceur que Tu as fait éclater en moi, Dieu plein de clémence, qui aimes l'homme. Dès le sein de ma mère, j'ai semé la discorde, j'ai allumé la haine : contempteur malheureux de ta Grâce, je me suis traîné péniblement et avec lenteur dans la route du bien. Mais Toi, Seigneur, en fouillant dans le trésor de tes Miséricordes, Tu n'y as trouvé, Fils de Dieu, que du mépris pour mes outrages. Ta grâce, Seigneur, me fait lever la tête, que chaque jour le poids de mes péchés abaisse vers la terre. C'est ta grâce encore qui me sollicite et m'appelle à la vie éternelle, mais je cours à la mort d'un pas précipité. Je cède, sans combattre, à la détestable habitude de la paresse qui m'entraîne. Oui, l'habitude des passions est chose cruelle et funeste; car elle presse l'esprit de liens presque indissolubles, et ces liens, je les aime, je leur tends les mains, parce que je me plais à m'en charger. L'habitude me les rend aimables, et je tressaille de joie dans mes chaînes. Plongé dans l'abîme d'iniquité, la joie me sourit encore. L'ennemi renouvelle tous les jours mes fers, car il voit que leur variété me charme. Mais le fourbe se garde bien de m'attacher avec ceux qui me déplaisent; c'est toujours avec ceux que j'aime qu'il m'enchaîne. Il connaît, en effet, toute l'impétuosité de mes désirs, toute la vivacité de mes passions, et, plus rapide que le regard, sa main me jette les liens qu'il veut.

Alors je soupire, je pleure, je gémis! O honte! ô confusion! ces fers qui me pressent, c'est ma propre volonté qui les a rivés. Je pourrais les rompre, je pourrais, en un moment, m'arracher à leurs étreintes, je ne le veux pas; la lâcheté, qui a brisé en moi toute énergie, me retient sous le joug des passions que l'habitude me rend naturelles et volontaires. Mais ce qu'il y a de plus fâcheux, de plus insupportable, ce qui ajoute à ma honte et à ma douleur, c'est que je prête à mon ennemi le concours de ma volonté. Les chaînes qui me lient, c'est de lui que je les ai reçues; ces passions qui me tuent font sa joie et son plaisir. Je pourrais m'affranchir de cette servitude, et je ne le veux pas; il m'est facile de reconquérir ma liberté, et je n'y mets aucun empressement. Où trouver une affliction plus amère ? Y eut-il jamais rien de plus honteux, de flétrissure plus grande ? Oui, je l'affirme, de toutes les conditions, la plus déplorable, la plus avilissante, c'est celle d'un homme forcé d'accomplir la volonté de son ennemi. En effet, je connais mes liens, je les sens; et cependant à chaque heure je travaille à en dérober le spectacle aux yeux des autres, en le cachant sous le manteau de la piété; mais ma conscience m'accuse et me reproche tous les jours ma faiblesse : "Malheureux! pourquoi n'es-tu ni sobre ni vigilant ? Ignores-tu que le jour terrible du Jugement est proche; qu'il est venu enfin ce moment redoutable où tous les voiles doivent tomber ? Lève-toi dans ta force, brise tes chaînes; tu as en toi le pouvoir de lier et de délier."

Malgré ces cris de ma conscience, malgré ces reproches, je ne veux pourtant pas m'arracher à mon esclavage en rompant de honteuses entraves. Chaque jour, je les baigne de mes pleurs, chaque jour des sanglots sortent de ma poitrine, et chaque jour me retrouve sous l'empire des mêmes passions et agité des mêmes troubles. Malheureux et lâche tout à la fois, je ne fais rien pour le salut de mon âme, et je ne crains pas de tomber dans les filets de la mort. Je jette sur mon corps un beau vêtement de religion et de piété, et mon âme est flétrie par des honteuses pensées qui l'enchaînent. Au dehors, sous les yeux des autres hommes, j'affecte un zèle ardent pour la vertu; au dedans, une bête féroce semble rugir, triste image de mes désordres. J'ai sur mes lèvres des paroles affectueuses et douces, et cependant il n'y a dans ma volonté qu'aigreur, amertume et perversité. Que ferai-je toutefois, quand, au jour du Jugement, Dieu, fouillant dans toutes ces turpitudes, les étalera devant son tribunal ? Je le sais, les plus grands supplices m'attendent, si mes larmes ici-bas ne désarment pas le souverain Juge. Toujours miséricordieux, Il suspend son arrêt, parce qu'Il attend que je revienne à Lui. Désirant en effet que tous les hommes entrent dans la vie éternelle, Il ne veut voir personne brûler dans les flammes. Eh bien donc, Seigneur, Fils seul-engendré de Dieu, plein de confiance dans ta Bonté généreuse, me voici suppliant à tes Pieds, daigne, je T'en conjure humblement, tourner les yeux sur moi. Délivre mon âme de sa prison d'iniquité, fais briller dans mon coeur un rayon de la céleste lumière, avant que je paraisse devant le Tribunal redoutable qui m'attend, où le repentir ne pourra plus se faire entendre, où le regret sera impuissant. Deux pensées m'assiègent tour à tour : m'affranchir des liens du corps ou ne plus pécher. Mais soudain, malheureux que je suis! la crainte me saisit et m'arrête : comment, sans y être préparé, me soustraire à l'arrêt de mon Juge, moi qui suis sans vertu ?

Déchiré par de mortelles angoisses, je crains de demeurer dans la chair, je crains d'en sortir, et j'ignore lequel de ces deux partis je dois adopter; car, je le vois, je suis lent à me porter au bien. C'est pourquoi je tremble à l'idée de demeurer dans cette chair de péché. Je marche tous les jours environné de pièges, et j'offre l'image d'un marchand sans énergie et sans courage, qui, à toute heure, voit se perdre le fond de son argent et l'intérêt. C'est ainsi que m'échappent les trésors célestes, embarrassé que je suis dans les affaires de la vie, qui m'entraînent au mal. En effet, je sens en moi-même qu'à chaque instant du jour je suis le jouet des illusions qui m'abusent, et que je me laisse prendre, malgré moi, aux choses que je hais. Je suis en extase devant la perpétuelle beauté des créatures, et je frémis, au milieu de ce merveilleux spectacle, de la difformité, de la laideur de mon âme; je frémis de cette volonté perverse qui me pousse au mal, et de ces inclinations honteuses qui sans cesse me jettent dans le péché, même au sein de l'affliction; je frémis de la pénitence que je m'impose tous les jours, quand je vois qu'elle n'a pas de fondement solide; car ce fondement, je le pose tous les jours, et tous les jours je le renverse de mes propres mains.

Non, la pénitence n'a point encore jeté en moi de profondes racines; il y a encore dans mon coeur une pernicieuse mollesse; je suis esclave de ma lâcheté, et, docile à la volonté de mon ennemi, je m'empresse d'accomplir tout ce qui peut lui plaire. "Qui fera de ma tête une source intarissable d'eau, de mes yeux une fontaine de larmes" (Jr 9,1), qui coule sans cesse, pour que je pleure devant le Dieu de miséricorde, et qu'en répandant sur moi les bienfaits de sa Grâce, Il m'arrache à cette mer furieuse dont les flots bouleversent mon âme, et à ces tempêtes de péché qui grondent à toute heure sur ma tête ? Le mal triomphe de mes efforts, mes passions victorieuses le rendent incurable. L'espoir de la pénitence, voilà mon attente; mais trompé par ses vaines promesses, à quel degré d'abaissement ne suis-je pas descendu ? Toujours retenu par cette illusion décevante, j'ai le mot de pénitence sur les lèvres, mais jamais je n'en atteins la vertu; à m'entendre on croirait qu'elle m'exerce par les plus pénibles travaux, tandis que mes oeuvres m'en éloignent sans cesse. La fortune vient-elle me sourire ? tout succède-t-il au gré de mes désirs ? je m'oublie promptement moi-même; mais que le malheur me frappe, soudain je me répands en murmures. Trésors de sainteté, consacrés à jamais au Seigneur, nos pères ont eu à soutenir les rudes épreuves de la douleur et de la tentation, et la main de Dieu a tressé sur leurs fronts la couronne immortelle. Après avoir conquis par la souffrance un renom glorieux, ils sont devenus pour les âges suivants des modèles parfaits et révérés. Souvent, en considérant, parmi les patriarches et les saints, le chaste Joseph, cet homme tout brûlant d'amour pour le Très-Haut, doué de charmes tout célestes, et dans lequel la modestie s'alliait aux grâces du corps, j'admire la sublime patience dont il s'était armé contre les tentations. Ni la sombre jalousie de ses frères, ni l'envie ne purent altérer la pureté de son âme, et ce serpent plein de ruses et de malices, ne put, du fond de son repaire, terne l'éclat de sa beauté. Il tenait ses yeux attachés sur lui pour le souiller de l'odieux venin de sa malignité. La prison et les chaînes ne peuvent non plus ébranler son courage, ni flétrir, en sa brillante fleur, la jeunesse de cet enfant qui dès lors s'était dévoué à son Dieu. Et moi, infortuné que je suis! sans avoir eu à lutter contre la tentation, je pèche cependant, et j'irrite la colère de mon Dieu, après avoir éprouvé mille fois les heureux effets de sa Miséricorde ineffable; je viens encore te supplier, mon Dieu! j'implore à genoux ton immense Bonté! Puisse ta grâce, comme une source inépuisable, baigner mon coeur de son eau salutaire! puissent mon coeur et ma bouche devenir le temple saint, le pur sanctuaire où descende le Roi du ciel! puissent les mauvaises pensées, les désirs coupables en être à jamais bannis, et qu'ils ne soient plus une caverne de scélérats et de voleurs! que ma langue résonne, comme une lyre, sous ton Doigt divin, qu'elle chante tes Louanges et ta Gloire; que pendant tout le cours de ma vie, je ne cesse de T'offrir, de coeur et de bouche, l'hommage respectueux du plus sincère amour. L'homme qui tarde, Seigneur, à célébrer ton Nom, et qui ne le fait qu'avec indifférence et tiédeur, est exclu de la vie future.

Jésus-Christ, mon Sauveur, exauce ma prière; oui, que ma langue, lyre aux sons mélodieux, fasse retentir partout la puissance de ta grâce, afin que je puisse expliquer à la terre, dans mes écrits tout imparfaits qu'ils sont, ton saint Évangile, et que, sous l'abri de ta Main, je mérite d'être sauvé encore une fois, quand la majesté de ta Gloire remplira d'effroi toutes les créatures. Seigneur, Fils seul-engendré de Dieu, reçois, comme un don, la prière de ton serviteur. Je suis un pécheur, mais un pécheur sauvé par ta Grâce. Gloire soit rendue à Celui qui sauve le pécheur dans sa Miséricorde!

2. Que les chrétiens doivent s'abstenir des divertissements mondains; de l'amour des pauvres.

Nous savons tous, mes frères, que les chrétiens ne doivent point perdre leur temps à des divertissements mondains. C'est ce que nous enseigne l'Écriture et surtout l'Évangile, dans ces paroles menaçantes du Seigneur : "Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous pleurerez et vous gémirez!" (Lc 6,25). Et dans un autre passage : "Ne vous abandonnez point aux folles dissipations que recherchent les gens de ce monde!" (Lc 12,29-30). Le prophète Isaïe dit, ou plutôt Dieu dit par la bouche de ce prophète : "Malheur à ceux qui boivent le vin au bruit des tambours, au son des flûtes et des harpes!" (Is 5,11-12). Le saint roi David, qui regarde l'orgueil comme une abomination et qui se glorifie toujours dans le Seigneur, disait : "Seigneur, mon coeur ne s'est jamais enflé, et mes yeux ne se sont jamais levés avec orgueil" (Ps 130,1). "Pleurez et gémissez, dit saint Jacques, le frère du Seigneur, car votre rire se changerait en cris douloureux et votre joie en amertume" (Jc 4,9). Le bienheureux apôtre Paul va même jusqu'à appeler idolâtres ceux qui se livrent à des jeux frivoles : "Ne devenez point des idolâtres comme il est écrit" (1 Co 10,7). Puis il ajoute : "Que nul mauvais discours ne sorte de votre bouche; mais qu'il n'en sorte que de bons discours." (Ep 4, 29). "Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quelque chose que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu" (1 Co 10,31). Et plus loin : "Mes frères, soyez les imitateurs de Dieu et marchez dans la charité. Qu'on n'entende parler parmi vous ni de fornication, ni d'impureté, ni d'avarice; qu'on n'entende parmi vous ni parole infâme, ni raillerie, ni bouffonnerie, ni rien de semblable; mais qu'on y entende plutôt des paroles d'actions de grâces" (Ep 5, 1-4). Le même précepte se trouve dans une foule d'autres passages de l'Écriture; mais personne ne sait la comprendre. Et c'est ainsi que s'accomplit en nous la parole du Seigneur : "Vous êtes dans l'erreur, parce que vous ignorez les Écritures" (Mt 22,29). Et c'est encore ainsi que s'accomplit cette prophétie de saint Paul : "Un jour viendra qu'ils ne pourront plus supporter la saine doctrine; dans leur curiosité effrénée ils rassembleront autour d'eux des maîtres dont les paroles sonnent agréablement aux oreilles, et ils fermeront leurs oreilles à la vérité, et ils se détourneront pour chercher le mensonge" (2 Tm 4, 3-4). C'est ce qui nous arrive, mes frères, et nous voyons ces paroles se réaliser en nous-mêmes.

Or, qui pratique aujourd'hui les saintes Écritures ? Qui se montre docile aux préceptes de Jésus Christ ? "Qui aura la sagesse et qui gardera les commandements du Seigneur ?" (Ps 106,43) dit le psalmiste. Qui nous montrera que nous ne sommes pas des prévaricateurs ? Il y a beaucoup de puissants, beaucoup de sages selon la chair; il y a beaucoup de nobles, beaucoup de savants, beaucoup de scribes, de légistes et de docteurs, beaucoup de riches et de pauvres, beaucoup d'esclaves et d'hommes libres, beaucoup de solitaires et de vierges, beaucoup de gens du monde, beaucoup de vieillards et d'enfants; mais y en a-t-il un seul parmi eux qui puisse nous montrer qu'il convienne à des chrétiens de pincer la harpe, de danser, de jouer des cymbales ou de la flûte, d'exprimer sa joie par de bruyants applaudissements, de recourir à la divination, de fabriquer des talismans mystérieux et de les porter partout avec soi, de consulter les démons, de s'enivrer, ou enfin de tolérer ceux qui se livrent à ces impiétés ? Or quels sont les maîtres qui vous ont appris que de si coupables occupations conviennent à des chrétiens ? Les prophètes ? l'évangile ? les livres des apôtres ? Si de telles occupations conviennent à des chrétiens, la loi de Moïse, les prophètes, les Évangiles, les livres des apôtres ne renferment plus que d'erreurs et mensonges. Mais s'ils nous transmettent réellement la parole de Dieu, si leurs doctrines sont des inspirations d'en-haut, comme nous n'en devons pas douter, c'est un crime à des chrétiens de se livrer à des oeuvres que les livres saints condamnent. En effet, de l'Orient à l'Occident, d'une extrémité du monde à l'autre, dans les églises et partout, dans la loi, dans les prophètes, les livres des apôtres, on lit cette défense faite par le Seigneur de l'univers et tous les pères théophores, et l'on ne voit nulle part que ces divertissements profanes soient permis aux chrétiens; mais on y trouve écrit que quiconque erre dans la vraie voie et transgresse les commandements du Seigneur est un prévaricateur, un imposteur, un homme qui n'a point de Dieu, puisqu'il déshonore le Seigneur en prévariquant à sa loi. Et ne vous récriez pas à ce mot : "qui n'a pas de Dieu"; ce mot n'est pas de moi, il est de saint Jean, qui s'exprime en ces termes : "Quiconque ne demeure pas dans la doctrine de Dieu, mais s'en écarte, n'a pas de Dieu" (2 Jn 9). Or n'est-ce pas le plus grand des malheurs que de mépriser les enseignements et les ordres que Dieu nous donne par sa loi, par ses prophètes, par ses apôtres ? Et un homme coupable de cette abomination n'est-il pas sous le poids de l'anathème lancé au nom du Seigneur par son prophète ? "Malheur à ceux qui font blasphémer mon Nom parmi les nations!" (Is 52,5 et Rm 2,24).

Je vous en conjure, mes frères, ne perdons pas des jours destinés à la pénitence; mais prêtons l'oreille aux cris et aux exhortations du roi-prophète. "Venez, réjouissons-nous dans le Seigneur", dit-il d'abord; mais aussitôt il s'empresse d'ajouter : "Prévenons le courroux du Seigneur en Lui confessant nos fautes" (Ps 94,1-2). Ainsi prévenons le courroux du Seigneur avant la fin de la solennité. Prévenons le courroux du Seigneur avant qu'Il ne vienne ouvertement, de peur qu'Il ne nous trouve engourdis du sommeil de l'oisiveté; n'attendons pas que retentisse ce cri : "Voici l'Époux" (Mt 25,6). Alors ceux qui seront prêts se réjouiront; ceux qui auront été miséricordieux tressailliront d'allégresse. Les pécheurs seront dans l'abattement et la consternation; mais les justes ressentiront les douceurs ineffables d'une joie céleste. Encore une fois, mes frères, prévenons le courroux du Seigneur lorsqu'il en est temps; accourons avant que les trônes ne s'élèvent, avant que ne commence la séparation des boucs et des brebis. "Prévenons le courroux du Seigneur, et faisons retentir le chant des psaumes en son honneur." Le chant des psaumes, comme dit le psalmiste, et non des airs profanes; le chant des psaumes et non le chant des démons. "Venez, s'écrie-t-il, adorons le Seigneur, prosternons-nous devant Lui et pleurons" (Ps 94,6). Ne jouons pas des cymbales; ne pinçons pas de la harpe, mais pleurons, comme David, au chant des psaumes et des hymnes.

Le chant des psaumes met les démons en fuite; c'est une arme dans les terreurs nocturnes et un allégement à nos travaux journaliers. Le chant des psaumes est la sauve-garde de l'enfance, une consolation pour la vieillesse, une parure décente pour les femmes. Le chant des psaumes embellit une fête; il remplit aussi l'âme d'une tristesse agréable au Seigneur, car il n'y a pas de pécheur si endurci auquel il n'arrache des larmes. Le chant des psaumes est la plus douce occupation des anges et des bienheureux; c'est une espèce de parfum spirituel. Le chant des psaumes éclaire le coeur, l'introduit, pour ainsi dire, au ciel; il fait admettre les hommes dans l'entretien et dans l'intimité de Dieu; il réjouit l'âme, il bannit les conversations inutiles et les rires immodérés, nous avertit de l'heure du jugement, et il réconcilie les pécheurs; Dieu et les anges assistent au milieu de ceux qui chantent les psaumes dans la componction de leurs coeurs, au lieu que les chants impies soulèvent la colère de Dieu, et que sa malédiction devient la récompense des joies mondaines. Où l'on entend la lecture des livres saints, là les justes sont pleins de joie, les enfants de Dieu pleins de célestes espérances, et le démon plein de rage et de confusion. Où l'on entend le bruit des harpes, le chant des choeurs profanes, des applaudissements bruyants, là les hommes croupissent dans les ténèbres de l'ignorance, les femmes ont perdu la pudeur, et les anges sont remplis de douleur, car le démon préside à ces fêtes.

Ô perfides machinations de l'ennemi du salut! Par quelle ruse trompe-t-il et abuse-t-il les chrétiens au point de leur faire abandonner les bonnes oeuvres pour les mauvaises ? Aujourd'hui dociles au préceptes divins, ils font retentir à nos oreilles le chant des psaumes; demain, plus dociles encore aux insinuations de Satan, ils laisseront éclater un fol enthousiasme à des concerts impies, et se livreront avec fureur à des danses criminelles. Aujourd'hui il renoncent à Satan; demain ils embrasseront derechef son parti. Aujourd'hui ils font alliance avec Jésus Christ, demain ils Le renieront et déshonoreront son Nom. Aujourd'hui chrétiens et demain païens; aujourd'hui pieux et demain sans religion; aujourd'hui fidèles serviteurs de Jésus Christ, et demain apostats et ennemis de Dieu. Sortez de votre erreur, mes frères, sortez de votre erreur. Nul ne peut servir deux maîtres, comme dit Jésus Christ; "parce que nul ne peut servir Dieu et l'argent" (Mt 6,24), et courir aux fêtes licencieuses du démon. Nous sommes faits à l'image de Dieu; n'avilissons pas cette image sacrée. Nous sommes les soldats du Christ; nous devons Le suivre et Le servir uniquement. Qu'on ne vous voie pas aujourd'hui vous mêler au choeur des anges, et demain bondir aux bacchanales de l'esprit infernal. Aujourd'hui disciple chéri de Jésus Christ et occupé de saintes lectures, n'allez pas demain vous passionner pour le son des harpes, comme un prévaricateur et un ennemi du Christ. Après avoir fait aujourd'hui pénitence de vos fautes, n'allez pas demain chercher votre perdition au milieu de danses criminelles. Après avoir jeûné aujourd'hui et donné l'exemple de la tempérance, prenez garde demain de chanceler, agités par les fumées du vin, et de devenir un objet de scandale et de dérision. Je vous en conjure, mes frères, ne perdons pas un temps que Dieu ne nous a donné que pour la pénitence et pour le salut. Rappelons-nous ces menaces du Seigneur : "Malheur à vous qui riez, parce qu'un jour vous pleurerez" (Lc 6,15). Et cette autre parole : Bienheureux les affligés" (Mt 5,5). Ne vous laissez séduire par personne, mes frères, vous les disciples chéris du Christ. La doctrine du monde n'est pas celle des apôtres qui nous disent : "Si quelqu'un vous enseigne autre chose que ce que nous vous avons enseigné, qu'il soit anathème" (Ga 1,9). Ainsi les divertissements du monde ne conviennent nullement aux chrétiens; ils ne conviennent qu'aux infidèles qui n'obéissent point à l'Évangile; et comme dit le Seigneur : "Toutes ces oeuvres sont les oeuvres des nations" (Lc 12,30) qui n'ont aucune espérance du salut.

Vous savez, mes frères, que, tous, tant que nous sommes, qui avons été baptisés, nous avons été revêtus de Jésus Christ. Pourquoi donc voulez-vous vous dépouiller de Jésus Christ, pour servir l'Antichrist (Ga 3) ? Nous avons reçu de l'Apôtre le précepte de prier sans cesse et de tout faire pour la gloire de Dieu (Ep 6 et 1 Co 10) : pourquoi vous montrer indociles à ces préceptes ? pourquoi fermer vos oreilles et vos yeux ? Les nouveautés vous seront amères comme de l'absinthe, et douloureuses comme une épée à deux tranchants. Je vous le répète, enfants chéris du Christ, les plaisirs sensuels ne conviennent nullement aux chrétiens, ils ne conviennent qu'aux nations qui n'ont pas de Dieu. N'oublions pas que l'homme est misère et vanité, que ses jours passent en un instant (Ps 143,4), comme la fleur des champs, et que toutes choses retomberont dans le néant. Ô homme, pourquoi t'agiter ainsi ? un accès de fièvre viendra mettre un terme à toutes tes danses et à tes folâtres divertissements; une heure suffira pour te séparer à jamais des compagnons de tes plaisirs; une nuit s'écoulera et ta chair se flétrira, tes pieds, si légers à courir au mal, te refuseront leur service, tes mains tomberont sans force, tes yeux s'éteindront, ta langue s'arrêtera tout-à- coup, et ne bégaiera plus que des sons inarticulés. Alors tu te répandras en gémissements et en larmes inutiles; toutes tes pensées périront, tu n'auras de secours à attendre d'aucune créature, et, de même que tu auras méprisé et déshonoré Dieu, de même les autres se retireront de toi et te laisseront pour uniques compagnons les démons invisibles dont tu t'es fait l'esclave. Chargé de l'exécution des vengeances du Seigneur, l'ange des ténèbres, à la face hideuse et sombre, debout au loin et comme en sentinelle, n'attendra que le signal du souverain Juge pour se saisir de ton âme et pour la précipiter dans ces abîmes profonds où l'impie moissonne ce qu'il a semé; demeure affreuse où la colère divine a réuni et amoncelé les pleurs, les tribulations, les angoisses, le grincements de dents et les malédictions.

Malheureux, pourquoi te donner tant de mouvements! Là les yeux de ces heureux convives ne brilleront plus de joie; là le visage de ces légers danseurs sera couvert d'une effrayante pâleur; là les douleurs aiguës et la faim dévorante tourmenteront ceux qui boivent maintenant le vin au son de la harpe et des flûtes; là pleureront, en proie à d'atroces douleurs, là grinceront des dents, là se frapperont le visage les fornicateurs, les adultères, les voleurs, les homicides, les devins, les sorciers, les enchanteurs, et ceux qui corrompent l'enfance, et ceux qui se livrent à d'horribles voluptés, et les ravisseurs des biens d'autrui, et tous les hommes de sang : tous ces pécheurs et tous ceux qui leur ressemblent, tous ceux qui mourront dans l'impénitence finale, tous ceux qui marchent dans la voie large et spacieuse de la perdition, seront éternellement renfermés dans ces épouvantables demeures. On ne peut partager ici-bas les fêtes des démons et participer au paradis au bonheur des anges; car le Seigneur a dit : "Malheur à vous qui riez maintenant, un jour vous pleurerez et vous gémirez" (Lc 6,25). Non, mes frères, nous ne pouvons être tantôt chrétiens, tantôt païens. Et jamais, je vous le répète, les divertissements du siècle n'ont été autorisés parmi les chrétiens. Notre Seigneur n'est-Il pas venu en ce monde pour tout changer, et, comme on l'a dit, pour tout détruire, c'est-à-dire, pour détruire la doctrine de Satan, qui a corrompu l'homme, qui lui a fait transgresser les ordres de son Dieu, qui l'a fait bannir du paradis terrestre, et qui a attiré sur lui ce déluge de maux dont le monde est inondé ? Le Seigneur n'est-Il pas venu, comme nous l'avons dit, pour tout changer et pour tout détruire, et par Lui-même et par ses disciples, auxquels Il a dit : "Allez, instruisez les nations, baptisez-les et enseignez-leur à observer toutes les choses que Je vous ai commandées" (Mt 28,19). Or, si notre Seigneur a dit à ses disciples : "Dites-leur de faire pénitence, car le Royaume des cieux est proche", Il ne leur a pas dit : "Livrez-vous à la bonne chère et aux danses profanes"; mais : "Faites pénitence, pleurez et veillez; priez et soyez toujours prêts, parce que le jour de l'arrivée du Seigneur approche, et que le Royaume de Dieu est à votre porte". Alors, soyons prêts, soyons justes, afin que le Seigneur, quand Il viendra, nous trouve purifiés par la pénitence, qu'Il ne condamne aucun de nous, mais qu'Il nous fasse les héritiers de son Royaume; parce qu'à Lui appartient la gloire dans les siècles des siècles. Amen.

3. De la vertu

Préface

J'ai cru nécessaire, mon bien-aimé, de joindre à ce traité de la vertu quelques instructions qui s'y rapportent, afin qu'en le lisant tu pries le Seigneur pour moi, pauvre pécheur que ses mauvaises oeuvres couvrent de confusion, et que tu Le supplies de me remettre mes péchés et de me faire porter des fruits qui Lui soient agréables, avant le redoutable arrêt de la séparation de mon âme et de mon corps, avant ce jour où s'évanouissent pour jamais les pompes et l'éclat fastueux du monde. Malheur alors à celui qui aura offensé le Seigneur notre Dieu, et qui n'aura pas fait pénitence; c'est en vain qu'il voudra retrouver le temps perdu et réparer ses négligences. Pleurons donc en présence de notre Dieu pour obtenir ses miséricordes, et puisqu'il en est encore temps, travaillons à notre salut, efforçons-nous d'apaiser la colère du Seigneur. Ce que nous risquons, ce n'est pas de l'argent, dont la perte peut être facilement réparée; c'est notre âme qui est en danger : si nous la perdons, c'est pour toujours, suivant cette parole de l'Écriture : "Que servira à un homme de gagner tout le monde et de perdre son âme ? que donnera-t-il en échange de son âme ? Le Fils de l'homme viendra dans sa Gloire, et alors Il rendra à chacun selon ses oeuvres" (Mt 16,26-27). S'Il rend donc à chacun selon ses oeuvres, et si aucune d'elles ne peut être cachée à Dieu, pourquoi ne faisons-nous pas le bien dans l'espérance de recevoir le bien en échange ? Pourquoi ne nous abstenons-nous pas du mal, pour ne pas devenir la proie du démon, ainsi qu'il a été écrit : "Éloigne-toi du mal et tu ne craindras pas, et la frayeur n'approchera point de toi" (Is 54,14). J'ai honte de le dire, et je ne puis pas me taire, tant a été grande ma négligence et celle des hommes qui me ressemblent! Les soldats, pour un misérable salaire qu'ils reçoivent du prince, n'hésitent point à s'exposer pour lui à toutes sortes de périls, et courent avec joie au-devant de la mort. Avec combien plus d'empressement, nous à qui de riches promesses ont été faites, ne devons-nous pas, par des oeuvres de justice multipliées, prévenir les terribles effets du jugement éternel! Ne traitons pas en ennemie notre âme qui appartient à Dieu. Considérons la peine avec laquelle nous supportons l'ardeur du soleil et la violence de la fièvre, et demandons-nous pourquoi nous semblons ne pas redouter ce feu qui ne s'éteindra jamais ? Que Dieu dispose donc de nous suivant sa Volonté, et que la force de son Bras nous protège dans les siècles des siècles.

Heureuse la ville gouvernée par des gens de bien; heureux le navire conduit par d'habiles pilotes; heureux aussi le monastère régi par des supérieurs sobres et continents. Mais malheur à la ville gouvernée par des méchants; malheur au vaisseau dirigé par des mains inexpérimentées; malheur au monastère tombé aux mains d'hommes intempérants (Qo 10, 16-17)! La ville sera envahie par les barbares, en punition de la perversité de ses magistrats; le vaisseau se brisera contre les écueils par l'impéritie de ceux qui le gouvernent, et la corruption des supérieurs ne fera du monastère qu'un lieu de désolation et d'effroi.

Quand, placé sous l'autorité de tes pères spirituels, tu es l'objet de leurs soins vigilants et qu'un mot flatteur t'est adressé en récompense de ta bonne conduite, ce n'est pas alors que peuvent éclater la force et la fermeté de ta foi; mais c'est lorsque tu as à supporter le mépris et la correction : l'animal le plus féroce s'apprivoise sous la main qui le caresse. Étouffe tout ressentiment de haine contre celui qui t'instruit et te corrige, si tu veux devenir un vase d'élection. Sache ce qu'il te faut d'obéissance et d'humilité pour marcher dans la voie du Seigneur, et n'oublie pas l'honneur qui t'en reviendra si tu y es fidèle. Les saints, mon cher frère, y ont trouvé toute la gloire de leur vie. Moïse, serviteur de Dieu, qui avait puisé dans les sciences de l'Égypte des connaissances profondes, se soumit néanmoins à servir Jéthro, étranger à toute espèce d'étude (Ex 3,1); Josué, fils de Navé, mérita par sa parfaite obéissance d'être le successeur de Moïse (Deu 34,9 et Jos 1,16). L'obéissance au grand prêtre Héli rendit Samuel digne d'entendre la voix de Dieu (1 R 3,4-14). C'est encore par l'effet de cette grande vertu qu'Élisée reçut le manteau de son maître et les grâces qui y étaient attachées (4 R 2,13). Mais pourquoi parler d'hommes semblables à nous et sujets aux mêmes misères ? Le Verbe Lui-même qui S'est incarné a vécu dans l'obéissance et dans l'humilité, comme nous l'apprend l'évangéliste par ces paroles : "Et Il leur était soumis" (Lc 2,51). L'Apôtre dit encore : "Et Il S'est rabaissé Lui-même, Il a été obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix" (Ph 2,8). Combien ne voyons-nous pas d'enfants qui s'exposent à de graves dangers, parce qu'ils ne veulent pas se conformer à la règle de vie que leur tracent leurs parents ? Dans les villes, la plupart des peines qu'infligent les magistrats n'ont d'autre source que la désobéissance, l'obstination et la raideur de caractère. Les jeunes filles qui se refusent à régler leur conduite sur les bons avis qu'on leur donne, foulant aux pieds tout sentiment de honte et de pudeur, usent une vie infâme dans la débauche sur les places et les rues. Celles, au contraire, qui sont attentives au travail, gardent le silence et observent les lois de la pudeur, sont honorées des hommes, et un jour elles seront couronnées par les Mains du Seigneur. Ton oeuvre est bien commencée, sois persévérant, afin d'être honoré dans le royaume des cieux avec ceux qui sont doux et humbles de coeur.

Si ton frère tombe malade au milieu de son travail, qu'il ait besoin de ton secours, remplis sa tâche avec amour, patience et humilité; mais lorsqu'il aura recouvré la santé, ne lui prends rien de son travail, tu attirerais sur toi la condamnation de Dieu et des hommes. Peut-être as-tu eu cette pensée : c'est la divine Providence qui a permis que mon frère tombât malade, pour que pendant ce temps je puisse profiter de son ouvrage. Mais pourquoi n'as-tu pas eu plutôt cette bonne pensée : cela s'est fait ainsi avec la permission de Dieu qui a voulu faire éclater ta bonne volonté, et montrer si c'est toi ou ton frère que tu aimes ? Si ton frère, après sa guérison refuse lui-même le salaire de son travail, reçois-le avec confiance, mais d'après l'avis de ton supérieur, afin que les étrangers rendent de toi bon témoignage (1 Tm 3,7); la piété ne suffit pas sans la justice. Il est écrit de saint Siméon qui prit le Seigneur entre ses bras, "qu'il était juste et pieux" (Lc 2,25 et 28).

Mon bien-aimé, que ton coeur soit ferme et constant : la tiédeur est ennemie de la vertu. Lorsque nous sentons s'éteindre le feu qui nous animait, ne nous laissons point aller à l'abattement ni à la pusillanimité, mais reprenons courage à l'exemple de ce voyageur intrépide qui, sentant ses forces s'affaiblir et lui manquer dans le chemin, ne laisse point abattre son esprit, ne se détourne point de son but à cause de la longueur de son voyage, mais se console lui-même en disant : "Il n'y a plus qu'un peu de chemin pour arriver à l'hôtellerie et tu t'y reposeras." Et le Seigneur, voyant son courage, lui donne de nouvelles forces, lui aplanit le chemin et le lui rend plus doux. A la suite de la nonchalance et de la paresse marchent l'indigence des dons spirituels et la privation des choses nécessaires à la vie matérielle.

Si tu entres avant les autres dans l'enceinte où l'on célèbre les mystères divins, et que tu y demeures jusqu'à ce que tout soit consommé, que ton esprit ne s'enorgueillisse pas : pense que les ouvriers emploient beaucoup de soins et d'attention à leur ouvrage. Ne te mets pas seulement de corps en présence du Seigneur, recueille aussi tes pensées et humilie-toi devant Lui. L'orgueil est-il autre chose que la caverne où le dragon se tient caché pour tuer ceux qui s'en approchent ? Parler de l'ivresse ou des plaisirs charnels me semble superflu avec un homme que la piété éclaire, parce qu'il est évident pour tout le monde qu'il y a en cela antipathie formelle avec la vertu. Il faut, en ce point, se tenir sur ses gardes et se préserver des attaques du démon; mais ce qu'il faut éviter aussi, ce sont les conversations licencieuses avec les hommes, car elles corrompent l'âme et l'entraînent à sa perte. Ce n'est pas parce que la femme est un mal en elle-même qu'il faut fuir sa conversation; mais parce qu'il est facile à l'ennemi de se faire contre nous des armes de l'entretien et des discours des femmes et de nous faire transgresser la loi divine. Aussi devons-nous considérer tous les côtés par lesquels les traits du démon peuvent arriver jusqu'à nous, et mettre notre confiance dans la solidité de l'armure que nous avons reçue du saint Esprit. Celui qui ferme une porte à l'ennemi et lui en ouvre deux, croyant s'être mis ainsi en sûreté, se trompe certainement. Il faut donc nous fortifier de toutes parts et ne fournir aucun moyen d'attaque à ceux qui les recherchent. "On ne se moque pas de Dieu" (Ga 6,7), et "c'est une chose terrible que de tomber entre les Mains du Dieu vivant" (He 10,31). A Lui soient la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen.

Un religieux qui était sous l'autorité des pères spirituels alla trouver un de ses frères, et lui dit : "Je désire quitter mes pères spirituels et vivre tranquillement par moi-même. Le frère lui répondit en ces termes : "Un homme avait un fils qu'il confia aux soins d'un artisan chargé de lui apprendre sa profession. Mais le jeune homme était distrait et peu attentif à son travail. Quelques jours après, il alla trouver son père et lui dit : "Mon père, fais-moi sortir de chez mon maître, j'apprendrai bien mieux ce métier par moi-même." "Si tu n'as rien fait, lui répondit son père, quand d'autres t'instruisaient et te guidaient, que pourras-tu faire par toi-même, mon fils ? toi qui n'as su ni apprendre ni obéir comme tu le devais ? Je vois, mon fils, que tu as du dégoût pour la profession à laquelle je t'ai destiné, et je crains fort que je ne me sois donné pour toi une peine inutile. Applique-toi donc comme il convient à ton travail, afin que, devenu habile dans cette profession, tu trouves le calme et le repos : la mort, voilà le partage de ceux qui, dans leur ignorance, refusent de se soumettre au joug de la discipline." Et nous aussi, mon frère, gardons-nous de briser le frein de l'obéissance en Jésus Christ, dans la crainte de déplaire à Dieu et de n'avoir personne qui vienne nous secourir, quand nous tomberons dans quelque tentation. Lorsque Agar, servante de Sara, fuyait les regards de sa maîtresse, l'ange de Dieu vint à elle et lui dit : "Retourne vers ta maîtresse, et humilie-toi sous sa main" (Gn 16,9). Elle fit ce qui lui avait été ordonné; mais lorsque son temps fut venu, Abraham lui donna des vivres et la renvoya paisiblement avec son fils : et comme elle errait dans le désert, et qu'elle et son fils Ismaël étaient sur le point de mourir de soif, Dieu ne les abandonna pas (Gn 21,17 et ss.). Nous devons donc souffrir avec courage les afflictions, en nous souvenant que c'est le Seigneur que nous servons et non les hommes. Aussi, puisque nous sommes sous la puissance des autres, nous devons nous garder de rien faire par esprit de révolte, dans la crainte d'avoir à souffrir comme Giési, serviteur du prophète Élisée (4 R 5,27). Travaillons plutôt, par une pieuse et religieuse obéissance, à offrir des fruits parfaits à notre Seigneur Jésus Christ, à qui soient la gloire et le règne dans tous les siècles. Amen.

Si quelqu'un vient te trouver en secret et te dire : "Unissons-nous ensemble; et lions-nous d'une si étroite amitié que, quand je te dirai quelque chose, tu m'écoutes sans me contredire." Puis si, après avoir reçu ton serment, il veut te détourner de la bonne voie et te porter au péché, ne respecte point ses conseils, bien qu'il ait recours à de magnifiques paroles et qu'il se prosterne à tes pieds jusqu'à terre, dans l'intention coupable de te faire transgresser les préceptes du Seigneur. "Ne fais point d'acception de personnes, lorsqu'il s'agit de ton âme" (Si 4,27). Ce n'est pas seulement ainsi que le démon travaille à la corruption; il sait aussi employer à son gré des citations de l'Écriture, alléguer la faiblesse de la chair et imaginer mille artifices pour rendre l'homme prévaricateur et se glorifier de sa défaite. Mais nous qui connaissons son activité et les vains efforts dans lesquels il s'épuise, nous devons être fermes dans notre piété et inébranlables dans les résolutions que nous avons prises. Ceux qui veulent faire leur propre volonté, ou plutôt celle du démon qui agit en eux, se donnent tant de peines et de soins pour atteindre au but qu'ils se sont proposé! Quelle adresse et quelle vigilance doivent donc déployer ceux qui font profession de la vie spirituelle, de peur que l'ange des ténèbres ne parvienne enfin à les vaincre! Mais, suivant les préceptes du Seigneur notre Dieu, il ne fallait pas se lier par un serment (Mt 5,34); car te voilà pris par tes propres paroles. Ne dis pas que c'est peu de chose; la complaisance que tu as eue pour ton ami t'a fait tomber entre les mains des malins esprits. "Ne laisse point aller tes yeux au sommeil, et que tes paupières ne se ferment point; sauve-toi comme un daim qui échappe au piège et comme l'oiseau qui se tire du filet" (Pr 6,4-5). Que le découragement et la confusion ne s'emparent pas de ton esprit. Tu peux changer de vie, si d'ailleurs tu as toujours le Seigneur devant les yeux. Veille sur toi-même; ton serment est nul et tu peux encore renoncer a mal. Celui qui, par amour pour les hommes, a prêché l'évangile dans le monde, le Seigneur enfin, a ordonné aux hommes de faire pénitence et de s'abstenir de tout péché (Mt 3,2). Il faut donc prendre garde que, dans le désir de satisfaire nos passions, le serment ne soit qu'un vain prétexte de ne point nous dégager du réseau empesté de notre ennemi (1 Th 5). "On ne se moque pas de Dieu" (Ga 6,7). Il tend la main à ceux qui veulent être sauvés. "Évite le mal et fais le bien" (Ps 33,15). C'est ainsi que tu garderas ta parole selon le psalmiste :"Je retire mes pas de toute mauvaise voie, afin d'accomplir tes Ordonnances" (Ps 118,101).

Veux-tu que je te prouve d'une manière complète et invincible que tu n'es pas lié par ta parole ? Fuis le mal, fais le bien et sépare-toi de toute personne qui marche dans la voie du désordre (2 Th 3,6). Écoute cette parabole ou plutôt cet exemple : Un père avait un fils qui l'entourait de ses respects, qui, toujours docile à ses ordres, se plaisait à lui obéir en toute choses. Quelqu'un, jaloux de la sagesse et de la perfection de ce jeune homme, vint lui dire en secret : "Jure-moi que tu feras à l'égard de ton père tout ce que je te dirai, et que tu ne m'opposeras jamais la moindre résistance." Le fils eut l'imprudence de le lui jurer; et aussitôt après il lui dit : "Va outrager ton père, frappe-le, ne respecte plus sa présence, et fais tout ce qu'il t'aura défendu de faire; j'ai reçu ta promesse, et tu ne peux te refuser à m'obéir. "Ce fils serait-il assez insensé, ou plutôt assez impie, pour ne pas mépriser cet abominable conseil ? Et le respect et la vénération qu'il a pour son père ne seront-ils pas plus puissants ? Certes, il lui répondra : "Je vois que tu es un homme qui foules aux pieds la vérité et la justice, qui es l'ennemi de mon père et qui ne cherches qu'à perdre mon âme. Mais tu ne me tromperas pas comme le serpent séduisit Eve (Gn 3). Ta fourberie et ta méchanceté ne me feront pas commettre une impiété aussi grande. Je ne veux pas que mon père puisse m'accuser ou me reprocher d'avoir obéi à un homme aussi pervers. Je méprise ton conseil par respect pour mon père et pour le salut de mon âme. Que le signe de la croix ferme mes oreilles à tes paroles empoisonnées, qui ne pourront y entrer désormais; je fuirai tout rapport avec toi, parce que tu es plein de ruse et de dissimulation."

L'Apôtre nous avertit aussi de nous séparer de tous ceux d'entre nos frères qui mènent une vie déréglée (2 Th 3,6). On n'honore point Dieu par de mauvaises actions. Mon bien-aimé, ne te laisse pas entraîner par des hommes pervers, dans la crainte d'offenser ton Père qui est dans les cieux; si tu fais des choses contraires à ses Commandements, tu n'auras pas d'excuse au jour du Jugement. Tu irrites ton Dieu en transgressant les préceptes du saint évangile. Veille sur toi-même et profite du sublime enseignement du prophète lorsqu'il dit : "J'ai juré et j'ai résolu", non pas de violer tes Préceptes et tes Commandements, mais "j'ai juré et j'ai résolu de garder tes Préceptes et d'accomplir tout ce qu'ordonnera ta Justice" (Ps 118,106). Et il ajoute : "Je hais l'iniquité et je l'ai en abomination, mais je chéris ta Loi"(Ps 118,163). Avec ces préceptes et la miséricorde de Dieu, tu éviteras bien des tentations et bien des dangers, et ce qui est écrit s'accomplir : "Le mal qu'il méditait retournera contre lui, et ses iniquités retomberont sur sa tête" (Ps 7,17). Travaille donc à acquérir la charité et la paix, non pas celle que peuvent donner les serments, les flatteries et tout ce qui est défendu, mais celle qui est selon Dieu et qui émane directement de l'amour que ton âme a pour Lui : alors il ne s'y glissera rien d'injuste, rien de forcé, et la grâce de notre Seigneur Jésus Christ sera avec toi. A Lui la gloire et la puissance dans les siècles. Amen.

Fuis la compagnie des hérétiques et des libertins; leurs entretiens sont contraires à la foi, et semblables à des flèches, ils font au coeur de profondes blessures. Combien de gens empoisonnent les âmes du venin de leurs discours; ce sont peut-être ceux-là que l'Écriture désigne par l'expression symbolique d'hommes couverts de la lèpre (Lv 15,22) et dévorés de maladies honteuses. Ces derniers, selon le témoignage de la loi, rendent impurs tous les meubles sur lesquels ils se reposent et tout ce que touche leur salive. Ainsi les hérétiques et les débauchés, par leurs discours empestés, rendent abominables tous ceux qui reçoivent les émanations de leur âme impure et corrompue, et, comme je l'ai déjà dit, la dépravation de leur esprit peut être comparée à la lèpre. Une foule de saints se sont serré les reins avec une ceinture qui révélait toute l'austérité de leur vie. Ils étaient couverts de l'armure du saint Esprit, dont la vertu les défendait de toutes parts. Mais les hérétiques sont privés, par leur négligence personnelle, de ce don précieux. Leurs appétits charnels ne sont pas contenus par la barrière de chastes pensées : leurs moeurs sont dissolues, leurs actions et leurs paroles, tout en eux est corrompu. Les uns, dont la foi est faible et chancelante, disent : "Quel mal y a-t-il à se lier avec un homme quelconque, qu'il pense bien ou mal, pourvu que nous conservions l'intégrité de notre foi ?" D'autres, esclaves des plaisirs sensuels, se demandent : "Quel inconvénient y a-t-il à manger, à boire, à vivre dans les délices ?" La concupiscence de la chair est un mal; c'est un mal de désirer le bien d'autrui ou de le dérober. Cependant, si on leur en fait un reproche, ils répondent : "J'y ai été contraint par la nécessité; si j'ai volé, c'était pour satisfaire la faim qui me pressait." Est-il rien de plus impie que ce langage ? Rien de plus honteux et de plus ignominieux qu'une semblable lèpre ? Dieu ne veut pas que tu laisses ces abominables pensées infecter les tentes de ton âme. La loi ne permet pas à ceux qu ont eu des relations avec des lépreux de dresser leurs tentes au milieu des enfants d'Israël. Celui qui ouvre dans son coeur un sanctuaire aux saintes et sublimes pensées ne peut pas, sans crime, y laisser pénétrer l'impureté et le péché. L'Écriture fait assez connaître la corruption et la dissolution des moeurs de ces hommes pervers, le but honteux qu'ils se proposaient, leur conduite que rien ne saurait excuser, lorsqu'elle dit : "Tout homme affecté de la lèpre aura ses vêtements déchirés, la tête nue, le visage couvert, et il sera déclaré impur pendant tout le temps de sa maladie; et, à cause de son impureté et de ses souillures, il sera séparé du peuple et demeurera hors du camp" (Lv 13). Certains d'entre eux ne rougissent pas de dire : "Mangeons et buvons; nous mourrons peut-être demain" (Nb 12). Ce sont là des discours de gens qui ont fait divorce avec la vérité; c'est aussi le sentiment des hérétiques.

Pour donner une base à leurs erreurs, les hérétiques s'efforcent d'emprunter aux divines Écritures des passages et des citations à l'aide desquels ils pervertissent le coeur de ceux qui ont la faiblesse de les écouter. Un de nos saints leur adresse ces admirables paroles, qui renferment une excellente leçon : "Les raisons sur lesquelles ils s'appuient ne peuvent avoir pour fondement ni les prédictions des prophètes, ni les enseignements du Seigneur, ni la tradition des apôtres. Mais, pour qu'on ne dise pas que le travail de leur imagination ne repose sur aucune autorité, ils prétendent connaître les saintes Écritures bien mieux que tous les autres, et ils y voient ce qui ne s'y trouve pas; ils bâtissent sur le sable, comme on dit, en tâchant d'ajuster des vérités dignes de foi, ou les paraboles du Seigneur, ou des discours des prophètes et des apôtres, aux principes erronés qu'ils mettent en avant; ils passent sur toutes les règles prescrites pour expliquer les saintes Écritures, ils en corrompent le sens et morcellent, autant qu'ils peuvent la vérité même. Ils transposent les passages, les retournent, les mêlent ensemble et les confondent; enfin, ils dénaturent les paroles du Seigneur pour les adapter à l'imperfection de leur doctrine; ils ressemblent à un fou qui, prenant la statue d'un roi faite par un artiste habile et enrichie de pierres précieuses, les retirerait une à une, lui ferait perdre la forme humaine, pour ne reproduire que l'image d'un chien ou d'un renard, et qui soutiendrait ensuite et ferait croire, en montrant les pierres précieuses dont l'éclat séduirait peut-être les sots qui n'ont aucune idée exacte de la vérité, que cette statue ainsi défigurée est le véritable chef-d'oeuvre de l'artisan habile qui voulut dignement représenter le prince. Ainsi les hérétiques, assemblant avec effort des contes et des fables absurdes, s'emparent des passages, des citations et des paroles éloquentes de Dieu pour les adapter à leurs folles rêveries" (st Irénée : 1 Contre les hérétiques,1). Suffisamment instruits par ces exemples, fuyons les hérétiques et leurs conversations perverses. Gardons-nous d'imiter ces hommes qui vivent dans le luxe et dans la débauche, tout en invoquant l'autorité de l'Écriture. Conservons-nous dans la pureté de la foi et des bonnes oeuvres, afin d'offrir des fruits excellents et parfaits à notre Seigneur Jésus Christ, à qui soit la gloire dans les siècles. Amen.

Considère l'habit dont tu es revêtu, humble moine; vois combien il diffère de celui des gens du monde, et examine avec soin les devoirs dont il est l'emblème et le signe. Il te montre et il t'apprend le mépris que tu dois faire des moeurs et des choses du siècle, en même temps qu'il vous rappelle que tes oeuvres doivent toutes être spirituelles. Ne néglige donc point la vertu, mais réunis toutes tes forces pour travailler à ta purification; c'est pour cela que tu as quitté le monde. Applique-toi à conquérir la chasteté et l'Esprit saint demeurera en toi. Écoute cet avis dans le Seigneur, ô mon bien-aimé, ne l'oublie jamais, et tu trouveras le repos en toi-même; loin de toi toute vaine complaisance, toute exécrable pensée de concupiscence. Garde-toi de l'appât des paroles trompeuses, ne porte point envie à ceux qui vivent dans l'iniquité et ne fais point attention aux fautes de ton prochain. Conserve-toi dans la pureté, et si l'ardeur du péché t'excite et t'embrase, que tes larmes en éteignent les flammes impures. Le Seigneur sauve ceux qui ont recours à Lui; demande-Lui donc ses grâces, car Il aime ceux qui Le servent saintement. La pureté est un précieux trésor, lorsqu'on y joint des pensées droites; si tu l'aimes, le Seigneur te glorifiera et tu prospéreras en toutes choses. Suis mes conseils, repousse le démon lorsqu'il veut étendre sur les yeux de ton esprit le voile de mauvaises pensées. Il ne viendra pas à ton secours, quand les mauvais anges t'entraîneront, lui qui ne peut se secourir lui-même; c'est pour lui et ses anges que l'enfer a été préparé (Mt 25,41); mais pour toi toutes les délices du paradis, si tu renonces à ses oeuvres. Le démon est dans la joie quand tu mènes une vie criminelle; il s'afflige, au contraire, quand il te voit avancer par de bonnes oeuvres dans la route de la vertu. Ne te rebute pas dans la carrière du bien que je t'ai tracée; la pratique est aisée et facile, et si tu crois fermement, bientôt tu en recueilleras des fruits; mais si tu es indocile à ma voix, tu t'en repentiras bientôt, et lorsque tu auras consumé tes forces, tu diras : "Pourquoi ai-je rejeté les saintes règles de la discipline ? Pourquoi mon coeur a-t-il été rebelle a toutes les remontrances ? Pourquoi n'ai-je point écouté la voix qui m'instruisait, ni prêté l'oreille aux leçons de mon maître ? J'ai été presque plongé dans toutes sortes de maux, au milieu de l'église et de l'assemblée" (Pr 5,12-14). Ne négligeons donc pas notre salut, mon bien-aimé, et n'imitons point ceux qui vivent sans crainte dans l'ivresse de l'orgueil et de la volupté. Ceux qui haïssent le Seigneur seront couverts de honte et de confusion. Nos jours passent vite, notre fin approche : pleurons devant le Seigneur notre Dieu, avant que nous ne soyons enveloppés dans les ténèbres extérieures. Comment pourrons-nous nous préparer à ce temps, en versant d'abondantes larmes, si nous l'employons à opérer l'iniquité, ou si nous ne faisons aucun progrès dans la vertu ? "Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant les jours de salut" (2 Co 6,2). Heureux ceux qui sont sobres et vigilants, ils seront couronnés de gloire au milieu des tressaillements de joie; heureux ceux qui pleurent maintenant, ils seront consolés avec les élus de Dieu (Mt 5,5 et Lc 6,21); heureux ceux qui souffrent dans le Seigneur, les délices du paradis les attendent. Puissions-nous en jouir par l'intercession de tous ceux qui se sont rendus agréables à notre Seigneur Jésus Christ, à qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.

Dévouons-nous, mon cher frère, à la vie spirituelle, unissons les oeuvres à la foi, afin que, par leur coopération mutuelle, l'homme en nous arrive à la perfection. Nous ne serons propres à étudier la science de Dieu que du moment où nous aurons réprimé nos passions, chassé loin de nous toute affection charnelle et dégagé notre esprit de toute sollicitude pour les choses du siècle. La grâce du saint Esprit pouvant alors se reposer en nous, nous aurons par elle le don d'intelligence, elle éclairera nos coeurs et les rendra si resplendissants qu'ils seront comme des lampes bien garnies, d'où le feu jaillit aussitôt qu'on l'en approche, et qui répandent partout une éclatante lumière. Mais si nous sommes encore tourmentés par nos passions et dominés par elles, si, tout couverts de leur fange immonde, nous recherchons les honneurs et les dignités, nous courons les plus grands dangers et nous sommes semblables à une lampe qui, faute d'huile, ne peut conserver la lumière ni même la recevoir, quand on veut la lui communiquer. Il faut donc, avant tout, nous préparer à recevoir la lumière de l'intelligence, afin de nous rendre dignes des dons spirituels et de la grâce, et pour que l'âme soumise à l'Esprit saint soit purifiée par sa divine Puissance et que notre corps le soit en même temps, demandons tous les jours au Seigneur les larmes de la componction, pleurons nos fautes et notre âme sortira de la corruption du péché et reprendra une vigueur nouvelle. Ne négligeons point notre âme; c'est un champ qu'il faut cultiver et engraisser, afin qu'amollie et réchauffée, la terre rapporte de bons fruits pour le Seigneur. Elle s'amollira sous la double influence de l'Ancien et du Nouveau Testament; le feu du saint Esprit la réchauffera et la rendra féconde. Abandonnons-leur le soin de notre âme, arrosons-la de nos larmes, afin qu'étant ainsi cultivée et arrosée, elle porte des fruits de justice, et de peur que par notre négligence, au jour de la séparation, nous ne disions avec crainte et en tremblant comme le roi des Amalécite : "La mort est-elle donc si amère ?" (1 R 15,32). Ézéchias, qui n'avait pas négligé les oeuvres de justice pendant qu'il était en santé, trouva de la consolation auprès du Seigneur au milieu des souffrances et à l'approche de la mort. Le prophète lui ayant annoncé sa dernière heure de la part du Très-Haut, il tourna son visage vers la muraille et pria ainsi le Seigneur "Souviens-Toi, Seigneur, de quelle manière j'ai marché devant Toi dans la vérité et dans la pureté du coeur, et que j'ai fait ce qui T''était agréable" (4 R 20,3). Ézéchias versa aussi une grande abondance de larmes. Que lui répondit alors le Seigneur plein de miséricorde ? Il lui fit dire aussitôt par son prophète : "J'ai entendu ta prière et J'ai vu tes larmes, J'ajouterai encore quinze années au cours de ta vie, et Je te délivrerai des mains du roi des Assyriens" (4 R 5,6).

Tu le vois, il est bon de ne pas vivre dans l'indifférence de ses devoirs, et d'avoir toujours devant les yeux la crainte du Seigneur. Un violent orage gronde sur nos têtes. Eh bien, appliquons-nous à faire de bonnes oeuvres, afin qu'au temps de la persécution et du malheur, nous trouvions un appui et un soutien dans le Seigneur. O mon bien-aimé, que ces instructions ne sortent jamais de ta mémoire, veille sur toi-même et garde soigneusement ton âme, dans la crainte de ne pas trouver la perle que tu cherches. Chéris la piété et la tempérance, et tu feras de grands progrès dans la vertu. Mais si tu te relâches dans ta conduite, si tu t'abandonnes à l'ivresse et aux excès, tu périras avec ceux qui se nourrissent de mets délicats et recherchés. Et d'abord, tu éloigneras de toi la grâce de Dieu; puis ceux qui verront la dissolution de tes moeurs et ton intempérance te blâmeront et te condamneront. Le travail de tes mains ne pourra pas suffire à de si grandes dépenses; enfin, de là naîtront la dissipation, la curiosité, le mensonge, l'insolence, l'erreur et la folie, les flatteries et les complaisances pour les grands et pour les personnes élevées en dignité, et tant d'autres vices semblables. Que la piété et la tempérance sont de grands biens! L'avidité et l'excès des aliments corrompt les moeurs, la tempérance édifie. Ces deux manières de vivre sont opposées l'une à l'autre et s'excluent mutuellement. Si tu aimes sincèrement la piété et la tempérance, ton esprit planera au-dessus de toutes choses. La piété te fera aimer à vivre dans la solitude et à ne pas rester longtemps absent de ta cellule, et à éviter avec soin les conversations inutiles. Ne te mets point en peine d'avoir des habits somptueux : que cela ne t'occupe même pas. N'use pas à la fois un grand nombre de vêtements, tu n'en seras que plus tranquille. Si tu vis avec tempérance, satisfait du présent, tu n'auras pas à t'inquiéter de dépenses fastueuses. Tu satisferas à tous tes besoins avec trois, quatre ou cinq petits pains cuits sous la cendre, un peu de lentilles ou d'autres légumes ou herbages : si tu vis ainsi, le Seigneur te viendra en aide, Il fortifiera ton âme qu'Il nourrira des plus riches espérances. L'existence de ceux qui s'abandonnent à leurs honteux désirs est pleine d'inquiétude et de tourments; et ce qui est le pire de tous les maux, c'est qu'ils oublient Dieu Lui-même, jusqu'à n'en point garder le souvenir. Les misérables passions de l'âme se dissipent à la seule pensée de Dieu, comme les malfaiteurs à l'approche du magistrat; cette pensée suffit aussi pour nous purifier et faire de nous un temple où l'Esprit saint se plaît à habiter. Mais dès que le souvenir de Dieu s'efface, le règne des ténèbres et de la corruption commence, et la carrière est ouverte à toute espèce de mal. Au reste, je pense qu'il y a différents degrés qui conduisent à la vie charnelle ou à la vie spirituelle et religieuse, embellie du cortège de toutes les vertus.

Le démon, auteur du mal, ce malin esprit qui se réjouit de notre perte, s'efforce d'attirer notre âme hors de la bonne voie, pour qu'elle s'abaisse jusqu'aux choses charnelles : c'est ainsi qu'il entraîne peu à peu, qu'il pousse et qu'il précipite ceux qui ne veillent pas attentivement sur eux jusqu'à ce qu'il les ait jetés dans les profonds abîmes des enfers et qu'ils soient complètement exclus et chassés du royaume des cieux. Aussi l'Apôtre, comptant, pour ainsi dire, les degrés qui conduisent à l'enfer, s'exprime ainsi : "Il est aisé de connaître les oeuvres de la chair, qui sont la fornication, l'impureté, l'impudicité, l'idolâtrie, les empoisonnements, les inimitiés, les jalousies, les rivalités, les querelles, les dissensions, les hérésies, l'envie, les meurtres, l'ivrognerie, les débauches et autres crimes semblables" (Ga 5,19-21). Et il déclare très positivement quelle en sera la fin, en disant : "Je vous déclare, encore une fois, que ceux qui agissent ainsi ne posséderont pas le royaume de Dieu" (Ibid.). Il est donc nécessaire d'élever notre esprit et nos pensées vers le ciel, et de ne point les laisser courir vers tout ce qui est défendu.

Si l'ennemi nous renverse par terre, relevons-nous au plus tôt, de peur qu'il ne nous entraîne encore au mal, et que, nous enveloppant peu à peu, de chute en chute il ne nous porte au comble du désespoir et à notre perte éternelle. Quelle que soit donc la défense qu'il nous fasse transgresser, gardons-nous de persévérer dans notre faute, et ne désespérons point de nous-mêmes, puisque la pénitence peut nous soustraire à toutes ces horreurs, et nous conduire au sanctuaire de la piété. Voyant notre changement de vie et notre sincère pénitence, voyant en même temps que c'est Lui seul que nous désirons de tout notre coeur et que nous faisons ce qui Lui plaît et Lui est agréable, le Seigneur ne nous parlera plus comme à des serviteurs, mais, nous regardant comme ses véritables amis, Il nous exhortera aux vertus les plus parfaites et les plus sublimes, en nous disant : "Mon ami, monte plus haut!" (Lc 14,10), c'est-à-dire : élève-toi à cette hauteur, où s'ouvrira pour toi la porte des cieux, et dont les degrés sont la foi, l'espérance, la charité et les autres fruits du saint Esprit. Devenus citoyens de la Jérusalem céleste, nous aurons notre coeur dans la joie que nul ne saurait lui ravir (Jn 16,22). Puisse le Seigneur Dieu tout-puissant nous conduire Lui-même par sa Sagesse et nous protéger par la puissance de son Bras. Malheur, malheur à l'homme que Dieu n'assiste pas! Il n'y a pas d'autre Dieu que le Dieu vivant : Il est le Seigneur du ciel et de la terre, et Il a fait tout ce qu'Il a voulu dans le ciel et sur le terre, dans la mer et dans les abîmes (Ps 134,6), et personne ne peut résister à sa Volonté. C'est à Lui qu'appartiennent la gloire, la puissance et la grandeur dans les siècles des siècles. Amen.

 

Date de dernière mise à jour : 2021-07-04

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