Jean Tauler quelques écrits

JeantaulerJean Tauler (v. 1300-1361), dominicain à Strasbourg

Liste des lectures

Que ton règne vienne

Lève-toi… car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant 

Voici que tu devras garder le silence

Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup…, être tué et, le troisième jour, ressusciter 

Devenir une vigne qui porte du fruit

Personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler

Porter de beaux fruits

Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit 

 Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis 

Voici que tu devras garder le silence

Tu lui pardonneras

Il était chaque jour dans le Temple pour enseigner 

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Heureux vos yeux parce qu'ils voient

Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux

 Jésus alla dans un endroit désert, et là il priait

Deux hommes montèrent au Temple pour y prier

Pour aller où je m'en vais, vous savez le chemin 

Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés

Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom

Femme, ta foi est grande

 Ils furent tous remplis du Saint Esprit et ils commencèrent à parler des merveilles de Dieu

Tout ce qu'il fait est admirable : il fait entendre les sourds et parler les muets

Lève-toi, prends ton brancard, et marche 

L'Écriture dit : " Ma maison s'appellera maison de prière pour toutes les nations. " Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits

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La prière authentique

Lève-toi... car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l'enfant 

Combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins, et vous n'avez pas voulu 

 L'homme se leva et le suivit 

Jésus monta à la fête lui aussi..., mais en secret

Zachée, descends vite

Émondés pour porter du fruit 

« Une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante »

« Venez au repas de noce »

Qui veut garder sa vie pour soi la perdra ; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera 

Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour 

C’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je vous donne

 

JeantaulerJean Tauler (v. 1300-1361), dominicain à Strasbourg

« Que ton règne vienne »

      Si on y regardait de près, on serait effrayé de voir comment l'homme cherche son bien personnel en toute chose, aux dépens des autres hommes, dans les paroles, les oeuvres, les dons, les services. Il a toujours en vue son bien personnel : joie, utilité, gloire, services à recevoir, toujours quelque avantage pour lui-même. Voilà ce que nous recherchons et poursuivons dans les créatures et même dans le service de Dieu. L'homme ne voit que les choses terrestres, à la façon de la femme courbée dont nous parle l'évangile, qui était tout inclinée vers la terre et ne pouvait pas regarder en haut (Lc 13,11). Notre Seigneur dit qu'on « ne peut pas servir deux maîtres, Dieu et la richesse », et il continue « cherchez d'abord », c'est-à-dire avant tout et par-dessus tout, « le Royaume de Dieu et sa justice » (Mt 6,24.33).

      Veillez donc aux profondeurs qui sont en vous, et ne cherchez que le Royaume de Dieu et sa justice -- c'est-à-dire ne cherchez que Dieu, qui est le vrai royaume. C'est ce royaume que nous désirons et que nous demandons tous les jours dans le Notre Père. Le Notre Père est une prière bien élevée et bien puissante ; vous ne savez pas ce que vous demandez (Mc 10,38). Dieu est son propre royaume, le royaume de toutes les créatures raisonnables, le terme de leurs mouvements et de leurs inspirations. C'est Dieu qui est le royaume que nous demandons, Dieu lui-même dans toute sa richesse...

      Quand l'homme se tient en ces dispositions, ne recherchant, ne voulant, ne désirant que Dieu, il devient lui-même le royaume de Dieu et Dieu règne en lui. Dans son coeur trône alors magnifiquement le roi éternel qui le commande et le gouverne ; le siège de ce royaume est dans le plus intime du fond de son âme. 

Sermon 62 (trad. Cerf, 1980, p. 66 rev)

separ ecrit biblio« Lève-toi… car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant »

      Quand Joseph était en exil avec l'enfant et la mère, il a appris de l'ange, pendant son sommeil, qu'Hérode était mort ; mais, ayant entendu dire qu'Archelaüs son fils régnait dans le pays, il n'en a pas moins continué d'avoir grande crainte que l'enfant ne soit tué. Hérode, qui poursuivait l'enfant et voulait le tuer, c'est le monde qui, sans aucun doute, tue l'enfant, le monde qu'il faut nécessairement fuir si on veut sauver l'enfant. Mais une fois qu'on a fui le monde extérieurement…, Archelaüs se lève et règne : il y a encore tout un monde en toi, un monde dont tu ne triompheras pas sans beaucoup d'application et le secours de Dieu.

      Car il y a trois ennemis forts et acharnés que tu as à vaincre en toi, et c'est à peine si jamais on en triomphe. Tu seras attaqué par l'orgueil de l'esprit : tu veux être vu, considéré, écouté… Le second ennemi, c'est ta propre chair qui t'assaille par l'impureté corporelle et spirituelle... Le troisième ennemi est celui qui t'attaque en t'inspirant la méchanceté, des pensées amères, des soupçons, des jugements malveillants, de la haine et des désirs de vengeance… Veux-tu devenir de plus en plus cher à Dieu ? Tu dois renoncer complètement à de tels procédés, car tout cela c'est bien Archelaüs, le méchant. Crains et prends garde ; en vérité il veut tuer l'enfant…

      Joseph a été averti par l'ange et rappelé au pays d'Israël. Israël signifie « terre de vision » ; Egypte veut dire « ténèbres »… C’est dans le sommeil, c’est seulement dans le véritable abandon et la vraie passivité que tu recevras l’invitation à en sortir, ainsi qu’il en est advenu pour Joseph… Tu peux alors te rendre en Galilée, qui veut dire « passage ». Ici l'on est au-dessus de toutes choses, on a tout traversé, et on arrive à Nazareth, « la vraie floraison », le pays où s'épanouissent des fleurs de la vie éternelle. Là on est certain de trouver un véritable avant-goût de la vie éternelle ; là il y a pleine sécurité, paix inexprimable, joie et repos ; là ne parviennent que les abandonnés, ceux qui se soumettent à Dieu jusqu'à ce qu’il les dégage et qui ne cherchent pas à se libérer eux-mêmes par la violence. Voilà ceux qui arrivent à cette paix, à cette floraison, à Nazareth, et y trouvent ce qui fera leur joie éternelle. Que ce soit notre partage à tous, et qu'en cela nous aide notre Dieu tout digne d'amour !

Sermon n° 2, pour la veille de l’Epiphanie (trad. Cerf 1991, p. 225)

separ ecrit biblio« Voici que tu devras garder le silence »

      A Noël nous fêtons une triple naissance… La première et la plus sublime naissance est celle du Fils unique engendré par le Père céleste dans l'essence divine, dans la distinction des personnes. La seconde naissance est celle qui s'accomplit par une mère qui dans sa fécondité a gardé la pureté absolue de sa chasteté virginale. La troisième est celle par laquelle Dieu, tous les jours et à toute heure, naît en vérité, spirituellement, par la grâce et l'amour, dans une bonne âme…

      Pour cette troisième naissance, il ne doit rester en nous qu'une recherche simple et pure de Dieu sans plus aucun désir d'avoir rien qui nous soit propre…, avec la seule volonté d'être à lui, de lui faire place de la façon la plus élevée, la plus intime avec lui, pour qu'il puisse accomplir son oeuvre et naître en nous sans que nous y mettions obstacle… C'est pourquoi saint Augustin nous dit : « Vide-toi pour que tu puisses être rempli ; sors afin de pouvoir entrer », et ailleurs : « Ô toi, âme noble, noble créature, pourquoi cherches-tu en dehors de toi ce qui est en toi, tout entier, de la façon la plus vraie et la plus manifeste ? Et puisque tu participes à la nature divine, que t'importent les choses créées et qu'as-tu donc à faire avec elles ? » Si l'homme préparait ainsi la place au fond de lui-même, Dieu, sans aucun doute, serait obligé de le remplir et complètement ; sinon le ciel se romprait plutôt pour remplir le vide. Dieu ne peut pas laisser les choses vides ; ce serait contraire à sa nature, à sa justice.

      C'est pourquoi tu dois te taire ; alors le Verbe de cette naissance pourra être prononcé en toi et tu pourras l'entendre. Mais sois bien sûr que si tu veux parler, lui doit se taire. On ne peut mieux servir le Verbe qu'en se taisant et en écoutant. Si donc tu sors complètement de toi-même, Dieu entrera tout entier ; autant tu sors, autant il entre, ni plus ni moins. 

Sermon pour la fête de Noël (trad. Cerf 1991, p.15s)

separ ecrit biblio« Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup…, être tué et, le troisième jour, ressusciter » (Mt 16,21)

      Notre Seigneur disait que ses disciples étaient heureux à cause de ce qu'ils voyaient (Lc 10,23). A y regarder de près, nous devrions être tout aussi heureux, car nous voyons Notre Seigneur Jésus Christ plus parfaitement que les disciples tels que saint Pierre ou saint Jean. Eux, ils avaient sous les yeux un homme pauvre, faible, souffrant, mortel, alors que grâce à notre foi sainte et précieuse nous connaissons, nous, un Dieu grand, digne d’adoration, puissant, Seigneur du ciel et de la terre et qui de rien a fait toute la création. A bien considérer cela, nos yeux, oui, nos âmes, trouvent leur bonheur éternel.

      Mes chers enfants, les grands théologiens et les docteurs de l'école discutent la question de savoir quel est plus important et plus noble : la connaissance ou l'amour. Mais nous, nous parlerons plus volontiers de ce que disent les maîtres de vie, car quand nous arriverons au ciel, nous verrons bien alors la vérité de toutes choses. Notre Seigneur n'a-t-il pas dit : « Une seule chose est nécessaire » ? Quelle est donc cette chose unique qui est si nécessaire ? Cet unique nécessaire, c'est que tu reconnaisses ta faiblesse et ta misère. Tu ne peux rien revendiquer ; par toi-même tu n’es rien. C'est à cause de cet unique nécessaire-là que Notre Seigneur a subi une angoisse telle qu'il en a sué du sang. C'est parce que nous n’avons pas voulu reconnaître cette seule chose-là, que le Seigneur a crié sur la croix : « O Dieu, mon Dieu, comme tu m'as abandonné ! » (Mt 27,46) Oui, il fallait que le sauveur, notre unique nécessaire, soit complètement abandonné par tous les hommes.

      Cher enfant, laisse tomber tout ce que moi-même et tous les maîtres avons pu enseigner, toute vie active, toute contemplation, toute haute considération, et étudie seulement cette chose unique, de telle sorte qu'elle te soit accordée, et tu auras bien travaillé. C'est pourquoi Notre Seigneur disait : « Marie a choisi la meilleure part », oui, la meilleure de toutes. En vérité, si tu pouvais l'obtenir, tu aurais tout obtenu : non pas une part de bien, mais tout.

Sermon 51 (trad. Cerf 1991, p. 412 rev.)

separ ecrit biblioDevenir une vigne qui porte du fruit

      Les pieds de vigne, on les lie, on les échalasse, on courbe les sarments de haut en bas, on les attache à des pieux solides pour les soutenir. Par là on peut entendre la douce et sainte vie et la passion de Notre Seigneur Jésus Christ qui doit être en tout le soutien de l'homme de bien. L'homme doit être courbé, ce qu'il y a en lui de plus haut doit être abaissé, et il doit s'abîmer dans une véritable et humble soumission, du fond de son âme. Toutes nos facultés, intérieures et extérieures, celles de la sensibilité et de l’avidité aussi bien que nos facultés rationnelles, doivent être liées, chacune à leur place, dans une véritable soumission à la volonté de Dieu.

      Ensuite on retourne la terre autour des pieds de vigne et on sarcle les mauvaises herbes. L'homme doit ainsi se sarcler, profondément attentif à ce qu'il pourrait y avoir encore à arracher du fond de son être, pour que le divin Soleil puisse s'en approcher plus immédiatement et y briller. Si tu laisses alors la force d'en haut faire là son oeuvre, le soleil aspire l'humidité du sol dans la force vitale cachée dans le bois, et les grappes poussent magnifiques. Puis le soleil, par sa chaleur, agit sur les grappes et les fait s'épanouir en fleurs. Et ces fleurs ont un parfum noble et bienfaisant… Alors, le fruit devient indiciblement doux. Que cela nous soit donné à tous. 

Sermon 7 (trad. Cerf 1979, p.31)

separ ecrit biblio « Personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler »

      Il nous est impossible de trouver des termes appropriés pour parler de la glorieuse Trinité, et cependant il faut bien en dire quelque chose... Il est absolument impossible à toute intelligence de comprendre comment la haute et essentielle unité est unité simple quant à l'essence, et triple quant aux Personnes, comment les Personnes se distinguent, comment le Père engendre son Fils, comment le Fils procède du Père et demeure cependant en lui ; et comment, de la connaissance qui sort de lui, jaillit un torrent d'amour inexprimable qui est le Saint Esprit ; comment ces épanchements merveilleux refluent dans l'ineffable complaisance de la Trinité en elle-même et dans la jouissance que la Trinité a d'elle-même et dans une unité essentielle... Mieux vaut sentir tout cela que d'avoir à l'exposer...

      Cette Trinité, nous devons la considérer en nous-mêmes, nous rendre compte comment nous sommes vraiment faits à son image (Gn 1,26), car on trouve dans l'âme, en son état naturel, la propre image de Dieu, image vraie, nette, quoiqu'elle n'ait pas cependant toute la noblesse de l'objet qu'elle représente. Les savants disent qu'elle réside dans les facultés supérieures de l'âme, dans la mémoire, l'intelligence, la volonté... Mais d'autres maîtres disent, et cette opinion est de beaucoup supérieure, que l'image de la Trinité résiderait dans le plus intime, au plus secret, dans le tréfonds de l'âme... C'est sûrement dans ce fond de l'âme que le Père du ciel engendre son Fils unique... Si quelqu'un veut sentir cela, qu'il se tourne vers l'intérieur, bien au-dessus de toute l'activité de ses facultés extérieures et intérieures, au-dessus des images et de tout ce qui lui a jamais été apporté du dehors, et qu'il se plonge et s'écoule dans le fond de son âme. La puissance du Père vient alors, et le Père appelle l'homme en lui-même par son Fils unique, et tout comme le Fils naît du Père et reflue dans le Père, ainsi l'homme lui aussi, dans le Fils, naît du Père et reflue dans le Père avec le Fils, devenant un avec lui. Le Saint Esprit se répand alors dans une charité et une joie inexprimables et débordantes. Il inonde et il pénètre le fond de l'homme avec ses dons aimables. 

Sermon 29 (trad. Cerf 1991, p. 214)

separ ecrit biblioPorter de beaux fruits

      Dans une vigne, on retourne la terre autour des pieds de vigne et on sarcle les mauvaises herbes. L'homme aussi doit se sarcler, profondément attentif à ce qu'il pourrait y avoir encore à arracher dans le fond de son être, pour que le Soleil divin puisse s'en approcher plus immédiatement et y briller. Si tu laisses la force d'en haut faire son oeuvre..., le soleil devient éclatant, il darde ses rayons brûlants sur les fruits et les rend de plus en plus transparents. La douceur s'y fixe toujours davantage, les peaux qui les enveloppent deviennent très minces. Ainsi en va-t-il dans le domaine spirituel. Les obstacles intermédiaires deviennent finalement si ténus qu'on reçoit sans cesse les touches divines de tout près. Aussi souvent et aussitôt qu'on se tourne vers lui, on trouve toujours à l'intérieur le divin Soleil brillant avec beaucoup plus d'éclat que tous les soleils qui ont jamais brillé au firmament. Et ainsi tout dans l'homme est déifié à tel point qu'il ne ressent, ne goûte et ne connaît rien aussi vraiment que Dieu, d'une connaissance foncière, et cette connaissance surpasse de beaucoup le mode de connaissance de notre raison.

      Enfin on arrache les feuilles des sarments pour que le soleil puisse se répandre sur les fruits sans rencontrer aucun obstacle. Il en est de même chez ces hommes : tout intermédiaire tombe et ils reçoivent tout d'une façon immédiate. Voici que tombent prières, représentations des saints, pratiques de dévotion, exercices. Mais que l'homme se garde pourtant de rejeter ces pratiques avant qu'elles ne tombent d'elles-mêmes. A ce degré alors, le fruit devient si indiciblement doux qu'aucun raisonnement ne peut le comprendre... On ne fait plus qu'un avec la douceur divine, si bien que notre être est tout pénétré de l'Etre divin et qu'il s'y perd comme une goutte d'eau dans un grand fût de vin... Ici les bonnes intentions, l'humilité, ne sont plus qu'une simplicité, un mystère si essentiellement paisible qu'on en peut à peine prendre conscience. 

Sermon 7 (trad. Cerf 1991, p. 54)

separ ecrit biblio« Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit »

      Quand l’homme noble sent en lui une inclination à posséder Dieu ou la grâce ou quoi que ce soit, il doit penser très peu au réconfort personnel que cela lui vaudra… Ceux qui rapportent complètement à Dieu ses dons corporels et spirituels, voilà les seuls qui deviennent capables et dignes de recevoir, en tout temps, plus de grâces encore… Mes enfants, il en est de ces hommes comme du bois de la vigne. Extérieurement il est noir, sec et de bien peu de valeur. À celui qui ne le connaîtrait pas, il semblerait n’être bon qu’à être jeté au feu et brûlé. Mais au dedans, au cœur de ce cep, sont cachées les veines pleines de vie et la grande force qui produit le fruit le plus précieux et le plus doux que bois et arbre aient jamais porté. 

      Ainsi en est-il de ces gens, les plus aimables de tous, qui sont fixés en Dieu. À l’extérieur, en apparence, ils sont comme des gens qui dépérissent, ils ressemblent au bois noir et sec, car ils sont humbles et petits au dehors. Ce ne sont pas des gens à grandes phrases, à grandes œuvres et à grandes pratiques ; ils sont sans apparence et, à leur propre avis, ils ne brillent en rien. Mais celui qui connaîtrait la veine pleine de vie qui est dans leur fond où ils renoncent à ce qu’ils sont par leur nature propre, où Dieu est leur partage et leur soutien, quel bonheur cette connaissance lui procurerait !

 Sermon 7, Pour le dimanche de la Septuagésime (trad. Cerf 1991, p. 51 rev.) 

separ ecrit biblio« Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis » 

Mes chères sœurs, sachez-le, en vérité, si je trouvais un homme qui ait réellement les sentiments du publicain, qui se tienne vraiment pour pécheur, pourvu que dans ce sentiment d’humilité il ait le désir d’être bon…, je lui donnerais en bonne conscience tous les deux jours le corps de notre Seigneur… Si l’homme veut continuer à se garder des chutes et des fautes graves, il est grandement nécessaire qu’il soit nourri de cette nourriture noble et forte… C’est pourquoi vous ne devez pas facilement vous abstenir de la communion parce que vous vous savez pécheurs. Au contraire, vous devez d’autant plus vous hâter d’aller à la table sainte, car c’est de là que viennent, c’est là que sont déposées et cachées toute force, toute sainteté, toute aide et toute consolation.

Mais vous ne jugerez pas non plus ceux qui ne le font pas… Vous ne devez porter aucun jugement, afin de ne pas devenir semblable au pharisien qui se glorifiait en lui-même et condamnait celui qui se tenait derrière lui. Gardez-vous de cela comme de la perte de vos âmes…; gardez-vous de ce péché dangereux du blâme…

Quand l’homme arrive au sommet de toute perfection, rien ne lui a jamais été si nécessaire que de se plonger dans les plus basses profondeurs et d’aller jusqu’aux racines de l’humilité. Car de même que la hauteur d’un arbre vient de la profondeur des racines, ainsi l’élévation de cette vie vient de la profondeur de l’humilité. Voilà pourquoi le publicain, qui avait reconnu les dernières profondeurs de sa bassesse au point de ne plus oser lever ses yeux vers le ciel, a été élevé sur la hauteur, car « il retourna dans sa maison ayant été rendu juste ». 

Sermon 48, pour le 11e dimanche après la Trinité (trad. Cerf 1991, p. 390)

separ ecrit biblio« Voici que tu devras garder le silence » 

      À Noël nous fêtons une triple naissance… La première et la plus sublime naissance est celle du Fils unique engendré par le Père céleste dans l'essence divine, dans la distinction des personnes. La seconde naissance est celle qui s'accomplit par une mère qui dans sa fécondité a gardé la pureté absolue de sa chasteté virginale. La troisième est celle par laquelle Dieu, tous les jours et à toute heure, naît en vérité, spirituellement, par la grâce et l'amour, dans une bonne âme… 

      Pour cette troisième naissance, il ne doit rester en nous qu'une recherche simple et pure de Dieu sans plus aucun désir d'avoir quoi que ce soit qui nous soit propre…, avec la seule volonté d'être à lui, de lui faire place de la façon la plus élevée, la plus intime avec lui, pour qu'il puisse accomplir son œuvre et naître en nous sans que nous y mettions d'obstacle… C'est pourquoi saint Augustin nous dit : « Vide-toi pour que tu puisses être rempli ; sors afin de pouvoir entrer », et ailleurs : « Âme noble, noble créature, pourquoi cherches-tu en dehors de toi ce qui est en toi, tout entier, de la façon la plus vraie et la plus manifeste ? Et puisque tu participes à la nature divine, que t'importent les choses créées et qu'as-tu donc à faire avec elles ? » Si l'homme préparait ainsi la place au fond de lui-même, Dieu, sans aucun doute, serait obligé de le remplir et complètement ; sinon, le ciel se romprait plutôt pour remplir ce vide. Dieu ne peut pas laisser les choses vides ; ce serait contraire à sa nature, à sa justice. 

      C'est pourquoi tu dois te taire ; alors le Verbe de cette naissance, la Parole de Dieu, pourra être prononcé en toi et tu pourras l'entendre. Mais comprends bien que si tu veux parler, lui doit se taire. On ne peut mieux servir le Verbe qu'en se taisant et en écoutant. Si donc tu sors complètement de toi-même, Dieu entrera tout entier ; autant tu sors, autant il entre, ni plus ni moins.    

Sermon pour la fête de Noël (trad. Cerf 1991, p.15s)

separ ecrit biblio « Tu lui pardonneras »

      « Bienheureux les miséricordieux : ils trouveront miséricorde » (Mt 5,7). De la miséricorde, on dit qu'en Dieu elle surpasse toutes ses œuvres ; et c'est pourquoi un homme miséricordieux est un homme véritablement divin, car la miséricorde naît de la charité et de la bonté. Et c'est pour cette raison que les vrais amis de Dieu sont très miséricordieux et sont plus accueillants aux pécheurs et à ceux qui souffrent que d'autres qui n'ont pas cette charité. Et comme la miséricorde naît de la charité que nous devons avoir les uns envers les autres..., si nous ne l'exerçons pas, notre Seigneur nous en demandera un compte particulier au jour du jugement...

      Cette miséricorde ne consiste pas seulement en dons, mais elle s'exerce aussi à l'égard de toutes les souffrances qui peuvent fondre sur ton prochain. Celui qui voit cela sans témoigner à ses frères une véritable charité et une réelle sympathie dans toutes ses souffrances et qui ne ferme pas l'œil sur leurs fautes, dans un sentiment de miséricorde, cet homme-là a sujet de craindre que Dieu ne lui refuse sa miséricorde, car « à la mesure dont tu auras mesuré, à la même mesure on te mesurera à ton tour » (Mt 7,2). 

 Sermon 71, pour la Toussaint (trad. Cerf 1991, p. 580 rev.)

separ ecrit biblio

« Il était chaque jour dans le Temple pour enseigner »

      Notre Seigneur nous apprend lui-même ce que nous devons faire pour que notre intérieur devienne une maison de prière, car l'homme est vraiment un temple consacré à Dieu. Nous devons d'abord en chasser les marchands, c'est-à-dire les images et représentations des biens créés, et tout ce qui est satisfaction dans les choses de ce monde et jouissance de volonté propre. Puis il faut laver le temple avec des larmes pour le purifier. Tous les temples ne sont pas saints par le seul fait qu'ils sont des demeures habitables...; c'est Dieu qui les rend saints.

      Le temple dont il est question ici c'est l'aimable temple de Dieu, où Dieu se dit en vérité quand...on y a fait place nette. Comment Dieu pourrait-il élire domicile en l'âme avant qu'elle n'ait eu la moindre pensée de Dieu ? N'est-elle pas souvent encombrée de tant d'autres choses ? 

 Sermon 69 (trad. Cerf 1991, p. 556)

 

JeantaulerJean Tauler (v. 1300-1361), dominicain à Strasbourg

« Heureux vos yeux parce qu'ils voient »

      Notre Seigneur a dit : « Beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous voyez et ne l'ont pas vu ». Par prophètes, il faut entendre les grands esprits subtils et raisonneurs qui s'en tiennent à la subtilité de leur raison naturelle et en tirent vanité. Ces yeux-là ne sont pas heureux. Par rois il faut entendre les hommes à nature de maître, à forte et puissante énergie, qui sont maîtres d'eux-mêmes, de leurs paroles, de leurs œuvres, de leur langue, et qui peuvent faire tout ce qu'ils veulent en fait de jeûnes, veilles et prières. Mais ils en font grand cas, comme si c'était quelque chose d'extraordinaire, et ils méprisent les autres. Ce ne sont pas là non plus des yeux qui voient ce qui les rend heureux.

      Tous ceux-là voulaient voir et n'ont pas vu. Ils voulaient voir et ils s'en sont tenus à leur volonté propre... La volonté propre recouvre les yeux intérieurs comme une membrane ou une pellicule recouvre l'œil extérieur, l'empêchant de voir... Aussi longtemps que tu demeures en ta propre volonté, tu seras privé de la joie de voir par l'œil intérieur. Car tout vrai bonheur vient du véritable abandon, du détachement de la volonté propre. Tout cela naît dans le fond de l'humilité... Plus on est petit et humble, moins on a de volonté propre...

      Quand tout est apaisé, l'âme voit sa propre essence et toutes ses facultés ; elle se reconnaît comme l'image raisonnable de Celui dont elle est sortie. Les yeux...qui plongent leur regard jusque-là peuvent à bon droit être appelés bienheureux, à cause de ce qu'ils voient. C'est la merveille des merveilles qu'on découvre alors, ce qu'il y a de plus pur, de plus sûr ; c'est ce qui peut le moins vous être enlevé... Puissions-nous suivre ce chemin et voir de telle façon que nos yeux soient bienheureux. Qu'à cela Dieu nous aide !      

 Sermon 53, §4-5, 8 (trad. Cerf 1991, p. 431s)

separ ecrit biblio« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux »

      C'est une chose périlleuse et dangereuse qu'un homme en juge un autre ; chacun doit être attentif à se garder de ce péché. Car celui qui est la Vérité a dit : « C'est de la mesure avec laquelle vous avez mesuré que l'on se servira pour vous ». Si tu es grandement miséricordieux, tu trouveras grande miséricorde ; si tu l'es peu, tu n'en trouveras que peu ; si tu es sans miséricorde, tu n'en trouveras pas pour toi-même. On doit éprouver et exercer cette miséricorde intérieurement, dans sa volonté profonde, de telle sorte que l'on ressente une compassion profonde et sincère pour son prochain partout où on le voit souffrir, et que l'on demande à Dieu de tout notre cœur de le consoler.

      Si tu peux le secourir extérieurement, par quelque conseil ou quelque don, par des paroles ou par des actes, tu le feras dans la mesure du possible. Si tu ne peux pas faire beaucoup, fais cependant quelque chose, que ce soit une œuvre de miséricorde intérieure ou extérieure : dis-lui au moins une bonne parole. De cette façon, tu t'acquittes de ce que tu lui dois, et tu trouveras un Dieu miséricordieux. 

Premier Sermon pour le quatrième dimanche après la Trinité, 1 (trad. Cerf 1991, p. 297 rev.)

separ ecrit biblio« Jésus alla dans un endroit désert, et là il priait »

      Quand le Fils de Dieu « leva les yeux au ciel et dit : ' Père, glorifie ton Fils ' » (Jn 17,1), il nous a appris par cette action que nous devons élever bien haut tous nos sens, nos mains, nos facultés, notre âme, et prier en lui, avec lui et par lui. Voilà l'œuvre la plus aimable et la plus sainte que le Fils de Dieu ait faite ici-bas : adorer son Père bien-aimé. Mais ceci dépasse de beaucoup tout raisonnement, et nous ne pouvons en aucune façon y atteindre et le comprendre, si ce n'est dans le Saint Esprit. Saint Augustin et saint Anselme nous disent de la prière qu'elle est « une élévation de l'âme vers Dieu »...

      Moi je ne te dis que ceci : dégage-toi, en vérité, de toi-même et de toutes choses créées, et élève pleinement ton âme à Dieu au-dessus de toutes les créatures, dans l'abîme profond. Là, plonge ton esprit dans l'esprit de Dieu, dans un véritable abandon..., dans une véritable union avec Dieu... Là, demande à Dieu tout ce qu'il veut qu'on lui demande, ce que tu désires et ce que les hommes désirent de toi. Et tiens ceci pour certain : ce qu'une pauvre petite pièce de monnaie est vis-à-vis de cent mille pièces d'or, voilà ce qu'est toute prière extérieure vis-à-vis de cette prière qui est véritable union avec Dieu, cet écoulement et cette fusion de l'esprit créé dans l'esprit incréé de Dieu...

      Si l'on t'a demandé une prière, il est bon que tu la fasses de façon extérieure comme tu en as été prié et comme tu l'as promis. Mais, ce faisant, entraîne ton âme vers les hauteurs et dans le désert intérieur, pousse là tout ton troupeau comme Moïse (Ex  3,1)... « Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité » (Jn 4,23). En cette prière intérieure s'achèvent toutes les pratiques, toutes les formules et toutes les sortes de prière qui depuis Adam jusqu'ici ont été offertes et qui seront encore offertes jusqu'au dernier jour. On mène tout cela à sa perfection en un instant, dans ce recueillement véritable et essentiel. 

Sermon 15, pour la veille des Rameaux (trad. Cerf 1991, p. 110 rev.)

separ ecrit biblio« Deux hommes montèrent au Temple pour y prier »

      Ces deux hommes montèrent au Temple. Le Temple, c'est le très aimable fond intérieur de l'âme, dans lequel la sainte Trinité habite si aimablement, opère si noblement, où elle a déposé si généreusement tout son trésor, où elle prend sa complaisance et sa joie, dans la jouissance de sa noble image et ressemblance (Gn 1,26). Personne ne peut exprimer parfaitement la noblesse et la haute dignité de ce temple ; c'est là qu'on doit entrer pour prier. Et pour que la prière soit bien faite, il doit y avoir deux hommes qui y montent..., l'homme extérieur et l'homme intérieur. La prière que fait l'homme extérieur sans l'homme intérieur ne sert pas à grand-chose, voire à rien du tout. Pour avancer réellement dans la voie de la prière véritable et bien faite, il n'est pas de secours plus grand et plus utile que le précieux corps eucharistique de notre Seigneur Jésus Christ... Mes chers enfants, vous devez être extraordinairement reconnaissants de ce que cette grande grâce vous soit plus souvent accordée qu'auparavant et vous devez en user plus que de tout autre secours...

      Or donc, l'un des deux hommes était un Pharisien, et l'Évangile nous dit ce qui lui est arrivé. L'autre était un publicain, il se tenait éloigné, il n'osait pas lever les yeux vers le ciel et disait : « Seigneur, aie pitié de moi, pauvre pécheur » ; pour celui-ci sa prière s'est terminée heureusement. En vérité, je voudrais agir comme il l'a fait et considérer continuellement mon néant. Ce serait la voie la plus noble et la plus utile qu'on puisse jamais suivre. Ce chemin amène sans cesse et sans intermédiaire Dieu à l'homme, car où Dieu vient avec sa miséricorde, il vient avec tout son être, il vient lui-même.

      Or, il arrive que les sentiments de ce publicain entrent dans l'âme de certaines gens, et alors, dans la conscience de leurs péchés, ils veulent fuir Dieu et le Saint Sacrement, disant qu'ils n'osent pas en approcher. Non, mes chers enfants, vous devez au contraire aller beaucoup plus volontiers à la communion, afin d'être affranchis de vos fautes et dire : « Venez, Seigneur, venez bien vite, avant que mon âme ne périsse dans le péché ; il est nécessaire que vous veniez promptement avant qu'elle ne périsse tout à fait » (cf Jn 4,49). 

Sermon 48, pour le 11ème dimanche après la Trinité (trad. Cerf 1991, p. 388 rev.)

separ ecrit biblio« Pour aller où je m'en vais, vous savez le chemin »

      « Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel »... Les membres du Corps du Christ doivent suivre leur chef, leur tête, qui est monté aujourd'hui. Il nous a précédés, pour nous préparer une place (Jn 14,2), à nous qui le suivons, de sorte que nous puissions dire avec la fiancée du Cantique des Cantiques : « Entraîne-moi après toi » (1,4)...

      Voulons-nous le suivre ? Nous devons aussi considérer le chemin qu'il nous a montré pendant trente-trois ans : chemin de pauvreté, de dénuement, parfois très amers. Il nous faut suivre tout à fait le même chemin si nous voulons parvenir, avec lui, au-dessus de tous les cieux. Quand même tous les maîtres seraient morts et tous les livres brûlés, nous trouverions toujours, en sa sainte vie, un enseignement suffisant, car c'est lui-même qui est la voie et pas un autre (Jn 14,6). Suivons-le donc.

      De même que l'aimant attire le fer, ainsi le Christ aimable attire à lui tous les cœurs qu'il a touchés. Le fer touché par la force de l'aimant est élevé au-dessus de sa manière naturelle, il monte en le suivant, quoique ce soit contraire à sa nature. Il n'a plus de repos jusqu'à ce qu'il se soit élevé au-dessus de lui-même. C'est ainsi que tous ceux qui sont touchés au fond de leur cœur par le Christ ne retiennent plus ni la joie ni la souffrance. Ils sont élevés au-dessus d'eux-mêmes jusqu'à lui...

      Quand on n'est pas touché, il ne faut pas l'imputer à Dieu. Dieu touche, pousse, avertit et désire également tous les hommes, il veut également tous les hommes, mais son action, son avertissement et ses dons sont reçus et acceptés d'une façon bien inégale... Nous aimons et nous recherchons autre chose que lui, voilà pourquoi les dons que Dieu offre sans cesse à chaque homme restent parfois inutiles... Nous ne pouvons sortir de cet état d'âme qu'avec un zèle courageux et décidé et avec une prière bien sincère, intérieure et persévérante. 

Sermon 20, 3ème pour l'Ascension (trad. Cerf, 1991, p. 149 rev.)

separ ecrit biblio« Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés »

      « Voyant les foules, il gravit la montagne...et prenant la parole, il enseignait. » La montagne où Jésus est monté, c'était sa propre félicité et son essence en laquelle il est un avec son Père. Et il était suivi d'une grande foule : c'est là la foule des saints dont on célèbre aujourd'hui la fête ; tous l'ont suivi, chacun selon la vocation où Dieu l'avait appelé. En cela nous devons les imiter, chacun prêtant avant tout attention à sa vocation, pour s'assurer de celle à laquelle Dieu l'appelle et suivre alors cet appel...

      Arrivé sur la montagne, Jésus a ouvert la bouche pour proclamer les huit béatitudes... « Bienheureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux leur appartient. » Il est question en premier lieu de cette vertu de pauvreté spirituelle parce qu'elle est le commencement et la base de toute perfection. Retournez la question sous toutes ses faces, toujours il faudra que le fond de l'homme soit dépouillé, détaché, libre, pauvre et dégagé de toute propriété, si Dieu doit réellement y accomplir son œuvre. Il doit être débarrassé de toute attache propre ; alors seulement Dieu pourra y être chez lui...

      « Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre » dans toute l'éternité. On fait ici un pas de plus en avant, car, par la véritable pauvreté, on se dégage des entraves, mais avec la douceur on pénètre plus dans le tréfonds, on en expulse toute amertume, toute irritabilité et toute imprudence... Pour celui qui est doux rien n'est amer. Que pour ceux qui sont bons, tout soit ainsi bon ; cela vient de leur fond bon et pur... Celui qui est doux possède la terre, en demeurant dans la paix quoi qu'il lui advienne. Mais si tu n'agis pas ainsi, tu perdras cette vertu et ta paix en même temps, et on pourra dire de toi que tu es un grognon et te comparer à un chien hargneux.

      « Bienheureux ceux qui pleurent... » Quels sont donc ces gens qui pleurent ? En un sens, ce sont ceux qui souffrent ; en un autre sens, ceux qui pleurent leurs péchés. Mais les nobles amis de Dieu, qui sous ce rapport sont les plus heureux de tous, ont fini de pleurer leurs péchés...; et cependant ils ne sont pas sans pleurer : ils pleurent les péchés et les fautes de leur prochain... C'est ainsi que les vrais amis de Dieu pleurent à cause de l'aveuglement et de la misère des péchés du monde.

 Sermon 71, pour la Toussaint (trad. Cerf 1991, p. 573 rev.)

separ ecrit biblio« Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom »

      « Je suis la porte des brebis » : notre Seigneur dit qu'il est la porte de la bergerie. Qu'est-ce donc que cette bergerie, cet enclos dont le Christ est la porte ? C'est le cœur du Père dans lequel et duquel le Christ est vraiment une porte digne d'amour, lui qui nous a descellé et ouvert le cœur jusque-là fermé à tous les hommes. Dans ce bercail, tous les saints sont réunis. Le berger est le Verbe éternel ; la porte est l'humanité du Christ ; par les brebis de cette maison, nous entendons les âmes humaines, mais les anges aussi appartiennent à ce bercail...; le portier, c'est le Saint Esprit..., car toute vérité comprise et exprimée vient de lui...

      Avec quel amour et quelle bonté il nous ouvre la porte du cœur du Père et nous donne sans cesse accès au trésor caché, aux demeures secrètes et à la richesse de cette maison ! Personne ne peut imaginer et comprendre combien Dieu est accueillant, prêt à recevoir, désireux, ayant soif de le faire, et comment il vient au-devant de nous à chaque instant et à chaque heure... Oh mes enfants, comme on reste obstinément sourd à cette invitation amoureuse... : on lui refuse si souvent de se rendre à cette invitation. Combien d'invitations et d'appels du Saint Esprit sont repoussés ; on s'y refuse, à cause de toutes sortes de choses d'ici-bas ! Nous voulons si souvent autre chose et non ce lieu où Dieu veut nous avoir. 

Sermon 27, 3ème pour la Pentecôte (trad. Cerf 1991, p. 202 rev.)

separ ecrit biblio« Femme, ta foi est grande »

       « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David ! » C'est un cri d'appel d'une force immense... C'est un gémissement qui vient comme d'une profondeur sans fin. Cela dépasse de beaucoup la nature, et c'est le Saint Esprit qui doit lui-même proférer en nous ce gémissement (Rm 8,26)... Mais Jésus lui dit : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël »... Or qu'a-t-elle fait ainsi pourchassée ? ... Elle a pénétré plus profondément encore dans l'abîme. Tout en s'abaissant et s'humiliant, elle a gardé confiance et a dit : « C'est vrai, Seigneur ; et justement les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. »

      Ah ! si vous aussi vous pouviez réussir à pénétrer ainsi vraiment dans le fond de la vérité, non pas par de savants commentaires, de grands mots, ou bien avec les sens, mais dans le vrai fond de vous-même ! Ni Dieu, ni aucune créature ne pourrait vous fouler, vous anéantir, si vous demeuriez dans la vérité, dans l'humilité confiante. On pourrait vous faire subir affront, mépris et rebuffades, vous resteriez ferme dans la persévérance, vous pousseriez plus à fond encore, animé d'une confiance entière, et vous augmenteriez toujours davantage encore votre zèle. C'est de là que tout dépend, et celui qui parvient à ce point, celui-là réussit. Ces chemins et eux seuls conduisent, en vérité, sans aucune station intermédiaire, jusqu'à Dieu. Mais demeurer ainsi dans cette grande humilité, avec persévérance, avec une assurance entière et véritable, comme cette pauvre femme l'a fait, il en est peu qui y arrivent. 

Sermon 9 (trad. Cerf 1979, t.1, p. 36)

separ ecrit biblio« Ils furent tous remplis du Saint Esprit et ils commencèrent à parler des merveilles de Dieu » (Ac 2,4.11)

      Voici le bel anniversaire du jour où le Saint Esprit a été envoyé aux saints disciples et à tous ceux qui étaient réunis avec eux, du jour où nous a été rendu le beau trésor que la ruse de l'Ennemi et l'infirmité humaine nous avaient fait perdre au Paradis terrestre...

      La façon dont cela est arrivé est déjà merveilleuse extérieurement ; quant au mystère caché et enfermé intérieurement sous ces merveilles, aucune raison, aucune pensée, aucune créature ne sauraient le connaître, le concevoir et le dire. Le Saint Esprit est une immensité d'une grandeur si incompréhensible et si douce que toutes les grandeurs et les immensités que la raison laissée à elle-même peut concevoir...ne sont rien à côté de celle-ci. Vis-à-vis de cela, le ciel et la terre et tout ce qu'on peut y saisir ne sont rien... Voilà pourquoi l'Esprit Saint doit lui-même préparer la place où il doit être reçu, travailler par lui-même à rendre l'homme capable de le recevoir...; c'est l'abîme inexprimable de Dieu qui doit être à lui-même...son lieu et sa capacité de réception.

      « La maison fut tout à fait remplie » (Ac 2,2)... Cette maison symbolise d'abord la sainte Église, qui est la demeure de Dieu, mais elle symbolise en second lieu chaque homme en qui le Saint Esprit habite. De même que dans une maison il y a beaucoup d'appartements, de chambres, ainsi y a-t-il dans l'homme beaucoup de facultés, de sens et d'énergies différentes : le Saint Esprit les visite toutes, de façon spéciale. Dès qu'il arrive, il presse, excite l'homme, éveille en lui certaines inclinations, le travaille et l'éclaire. Cette visite et cette action intérieures, tous les hommes ne le ressentent pas également. Bien que le Saint Esprit soit en tous les braves gens, celui qui veut pouvoir prendre conscience de son opération, sentir et goûter sa présence doit se recueillir en lui-même...dans le calme et le silence... Plus l'homme s'adonne à son mouvement de recueillement, plus il prend conscience de cette manifestation intérieure et toujours croissante du Saint Esprit, qui lui a cependant été donnée complètement dès le début. 

Sermon 26, 2e pour la Pentecôte (trad. Cerf 1991, p. 192 rev.)

separ ecrit biblio« Tout ce qu'il fait est admirable : il fait entendre les sourds et parler les muets »

      Il nous faut examiner de près ce qui rend l'homme sourd. Pour avoir prêté l'oreille aux insinuations de l'Ennemi, pour avoir entendu ses paroles, le premier couple de nos ancêtres sont devenus sourds les premiers. Et nous aussi après eux, en sorte que nous ne pouvons plus ni entendre ni comprendre les inspirations aimables du Verbe éternel. Pourtant nous savons bien que le Verbe éternel est au fond de notre être, si ineffablement près de nous et en nous que notre être même, notre propre nature, nos pensées, tout ce que nous pouvons nommer, dire ou comprendre, tout cela n'est pas si près de nous et ne nous est pas si intimement présent que ne l'est le Verbe éternel. Et ce Verbe parle sans cesse en l'homme. Mais l'homme n'entend pas tout cela à cause de la grande surdité dont il est atteint... Du même coup, il a été tellement atteint dans ses autres facultés qu'il en est aussi devenu muet, et qu'il ne se connaît pas lui-même. S'il voulait parler de son intérieur, il ne pourrait pas le faire, ne sachant pas où il en est et ne connaissant pas sa propre manière d'être...

      Qu'est-ce donc que ce chuchotement nuisible de l'Ennemi ? C'est tout le désordre qu'il te fait voir sous son côté miroitant et qu'il te persuade d'accepter, en se servant de l'amour ou de la recherche des choses créées, de ce monde-ci et de tout ce qui s'y rattache : biens, honneurs, même amis et parents, voire ta propre nature, bref, tout ce que t'apporte le goût des biens de ce monde déchu. C'est de tout cela qu'est fait son chuchotement...

      Vient alors Notre Seigneur : il met son doigt sacré dans l'oreille de l'homme, et de la salive sur sa langue, ce qui fait que l'homme retrouve la parole. 

Sermon 49, 1er pour le 12e dimanche après la Trinité (trad. Cerf 1991, p. 399 rev.)

separ ecrit biblio« Lève-toi, prends ton brancard, et marche »

      Notre Seigneur est venu à la piscine de Bézatha ; il y a trouvé un homme malade depuis trente-huit ans, et il lui a dit : « Veux-tu être guéri ? »... Mes enfants, remarquez bien que ce malade était resté là très longtemps, de longues années. Ce malade était destiné à servir la gloire de Dieu, et non la mort (Jn 11,4). Oh, si l'on voulait s'efforcer de comprendre dans un esprit de vraie patience l'enseignement profond contenu dans le fait que le malade avait attendu trente-huit ans que Dieu le guérisse et lui ordonne de s'en aller !

      Cela s'adresse aux gens qui, ayant à peine commencé une vie un peu à part et ne voyant pas se produire aussitôt les grandes choses attendues, croient tout perdu et se plaignent de Dieu comme s'il les traitait injustement. Comme il y a peu d'hommes qui possèdent cette noble vertu de pouvoir s'abandonner et se résigner, qui se tiennent pour ce qu'ils sont, et supportent leur infirmité, leurs entraves et leurs tentations, jusqu'à ce que le Seigneur lui-même les guérisse... Quelle puissance et quelle maîtrise seraient données à cet homme ! C'est à celui-là qu'il serait dit en vérité : « Lève-toi, tu ne dois plus rester couché, tu dois sortir triomphant de toute captivité, être délié et marcher en toute liberté ; tu porteras ton lit, c'est-à-dire ce qui te portait auparavant, tu dois maintenant l'enlever et le porter avec puissance et force. » Celui que le Seigneur délivrera lui-même, celui-là serait bien délivré, il marcherait plein de joie et, après cette longue attente, il obtiendrait une merveilleuse liberté dont sont privés tous ceux qui croient se délivrer eux-mêmes et brisent leurs liens avant le temps.

Sermon 8 (trad. Cerf 1991, p. 63)

separ ecrit biblio« L'Écriture dit : " Ma maison s'appellera maison de prière pour toutes les nations. " Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits »

      Notre Seigneur est entré dans le Temple et il a mis dehors tous ceux qui achetaient et vendaient, en disant : « Ma maison sera une maison de prière. Mais vous, vous en avez fait un repaire de brigands ». Quel est ce temple devenu une caverne de brigands ? C'est l'âme et le corps de l'homme, qui sont bien plus réellement le temple de Dieu que tous les temples jamais édifiés (1Co 3,17;6,19).

      Quand Notre Seigneur veut venir dans ce temple-là, il le trouve changé en un repaire de brigands et un bazar de marchands. Qu'est-ce qu'un marchand ? Ce sont ceux qui donnent ce qu'ils ont - leur libre arbitre - pour ce qu'ils n'ont pas - les choses de ce monde. Le monde entier est plein de tels marchands ! Il y en a parmi les prêtres et les laïcs, parmi les religieux, les moines et les moniales... Tant de gens si pleins de leur propre volonté...; tant de gens qui cherchent en tout leur propre intérêt. Si seulement, au contraire, ils voulaient faire un marché avec Dieu, en lui donnant leur volonté, quel heureux marché ils feraient !

      L'homme doit vouloir, doit poursuivre, doit chercher Dieu dans tout ce qu'il fait ; et quand il a fait tout cela - boire, dormir, manger, parler, écouter - qu'il laisse alors complètement les images des choses et fasse en sorte que son temple reste vide. Une fois le temple vidé, une fois que tu en auras chassé cette troupe de vendeurs, les imaginations qui l'encombrent, tu pourras être une maison de Dieu (Ep 2,19). Tu auras alors la paix et la joie du cœur, et plus rien ne te troublera, rien de ce qui maintenant t'inquiète et te déprime et te fait souffrir. 

Sermon 46 (trad. Cerf 1980, t. 2, p. 24)

separ ecrit biblio« Qui veut garder sa vie pour soi la perdra ; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera » 

      Réfléchissons sur cette parole de notre Seigneur : qu'il veut « attirer toutes choses à lui » (Jn 12,32 Vulg). Celui qui veut attirer toutes choses les rassemble d'abord et les attire ensuite. Ainsi fait notre Seigneur : il rappelle d'abord l'homme de ses divagations au dehors et de ses dispersions, lui faisant rassembler ses sens, ses facultés, paroles, œuvres, et à l'intérieur ses pensées, son intention, son imagination, ses désirs, ses inclinations, son intelligence, sa volonté et son amour. Quand tout est ainsi bien rassemblé, Dieu attire l'homme à lui, car il faut d'abord te séparer de tout le bien extérieur ou intérieur auquel tu t'es attachée en y mettant pleine satisfaction. Ce détachement est une croix pénible, d'autant plus pénible que l'attachement était plus ferme et plus fort...
      Pourquoi Dieu a-t-il permis que rarement un jour et une nuit ressemblent au jour et à la nuit qui précèdent ? Pourquoi ce qui t'aidait à la dévotion aujourd'hui ne te sera-t-il d'aucun secours demain ? Pourquoi as-tu une foule d'images et de pensées qui n'aboutissent à rien ? Chère enfant, accepte de Dieu cette croix et supporte-la : elle te deviendrait une croix bien aimable, si tu pouvais remettre ces épreuves à Dieu, les accepter de lui, avec un abandon véritable, et en remercier Dieu : « Mon âme exalte Dieu en toutes choses » (cf Lc 1,46). Que Dieu prenne ou donne, le Fils de l'homme doit être élevé sur la croix... Chère enfant, laisse tout cela, applique-toi plutôt à un véritable abandon..., et pense plutôt à accepter de porter la croix de la tentation qu'à rechercher la fleur de la douceur spirituelle... Notre Seigneur a dit : « Que celui qui veut venir après moi prenne sa croix et me suive » (Lc 9,23). 

Sermon 59, 4ème pour l'Exaltation de la croix (trad. Cerf 1991, p. 480)

 

JeantaulerJean Tauler (v. 1300-1361), dominicain à Strasbourg

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La prière authentique

La prière authentique est une véritable ascension en Dieu, qui élève totalement l’esprit, en sorte que Dieu peut en vérité pénétrer dans le fond le plus pur, le plus intime, le plus noble, le plus intérieur, où seul il est une vraie unité, à propos de laquelle Augustin dit que l’âme est en soi un abîme caché qui n’a rien à voir avec le temps et avec toutes les choses de ce monde. Dans cet abîme noble, délicieux, dans ce royaume céleste, là s’immerge la douceur, là est sa place éternellement, et là l’homme devient tellement silencieux, primordial et sage, et toujours plus détaché, plus intériorisé et plus élevé dans une pureté et une passivité plus importantes, toujours plus abandonné en tout, parce que Dieu lui-même est là, présent, en ce noble royaume, il y opère, il y demeure et il y règne. L’homme alors acquiert une vie toute divine, et là l’esprit se fond complètement, s’enflamme en toutes choses et se laisse attirer dans le feu ardent de la charité qui est essentiellement Dieu même par nature. De cet état, les hommes redescendent ensuite vers toutes les nécessités du saint peuple chrétien, ils se tournent par une prière et un saint désir vers tout ce pour quoi Dieu veut être prié, et au bénéfice de leurs amis, ils vont vers les pécheurs et s’emploient en toute charité à trouver remède pour les besoins de tout un chacun

 (Tauler, Sermons 24,7)

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 « Lève-toi... car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l'enfant »

      Quand Joseph était en exil avec l'enfant et la mère, il a appris de l'ange, pendant son sommeil, qu'Hérode était mort ; mais, ayant entendu dire qu'Archelaüs son fils régnait dans le pays, il n'en a pas moins continué d'avoir grande crainte que l'enfant ne soit tué. Hérode, qui poursuivait l'enfant et voulait le tuer, c'est le monde qui, sans aucun doute, tue l'enfant, le monde qu'il faut nécessairement fuir si on veut sauver l'enfant. Mais une fois qu'on a fui le monde extérieurement..., Archelaüs se lève et règne : il y a encore tout un monde en toi, un monde dont tu ne triompheras pas sans beaucoup d'application et le secours de Dieu.

      Car il y a trois ennemis forts et acharnés que tu as à vaincre en toi, et c'est à peine si jamais on en triomphe. Tu seras attaqué par l'orgueil de l'esprit : tu veux être vu, considéré, écouté... Le second ennemi, c'est ta propre chair qui t'assaille par l'impureté corporelle et spirituelle... Le troisième ennemi est celui qui t'attaque en t'inspirant la méchanceté, des pensées amères, des soupçons, des jugements malveillants, de la haine et des désirs de vengeance... Veux-tu devenir de plus en plus cher à Dieu ? Tu dois renoncer complètement à de tels procédés, car tout cela c'est bien Archelaüs, le méchant. Crains et prends garde ; en vérité il veut tuer l'enfant...

      Joseph a été averti par l'ange et rappelé au pays d'Israël. Israël signifie « terre de vision » ; Égypte veut dire « ténèbres »... C'est dans le sommeil, c'est seulement dans le véritable abandon et la vraie passivité que tu recevras l'invitation à en sortir, ainsi qu'il en est advenu pour Joseph... Tu peux alors te rendre en Galilée, qui veut dire « passage ». Ici l'on est au-dessus de toutes choses, on a tout traversé, et on arrive à Nazareth, « la vraie floraison », le pays où s'épanouissent des fleurs de la vie éternelle. Là on est certain de trouver un véritable avant-goût de la vie éternelle ; là il y a pleine sécurité, paix inexprimable, joie et repos ; là ne parviennent que les abandonnés, ceux qui se soumettent à Dieu jusqu'à ce qu'il les dégage et qui ne cherchent pas à se libérer eux-mêmes par la violence. Voilà ceux qui arrivent à cette paix, à cette floraison, à Nazareth, et y trouvent ce qui fera leur joie éternelle. Que ce soit notre partage à tous, et qu'en cela nous aide notre Dieu tout digne d'amour !

Sermon n° 2, pour la veille de l'Epiphanie (trad. Cerf 1991, p. 225)

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« Combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins, et vous n'avez pas voulu »

Jérusalem était une ville de paix, et elle a été aussi une ville de tourment, car Jésus y a immensément souffert et y est mort très douloureusement. C'est dans cette ville que nous devons être ses témoins, et non pas en paroles mais en vérité, par notre vie, en l'imitant autant que nous le pouvons. Beaucoup d'hommes seraient volontiers les témoins de Dieu dans la paix, à condition que tout aille à leur gré. Ils seraient volontiers des saints, à la condition de ne rien trouver d'amer dans les exercices et le travail de la sainteté. Ils voudraient goûter, désirer et connaître les douceurs divines, sans devoir passer par aucune amertume, peine et désolation. Dès que leur arrivent de fortes tentations, des ténèbres, dès qu'ils n'ont plus le sentiment et la conscience de Dieu, dès qu'ils se sentent délaissés intérieurement et extérieurement, alors ils se détournent et ne sont pas ainsi de vrais témoins. 

Tous les hommes cherchent la paix. Partout, dans leurs œuvres et de toute manière, ils cherchent la paix. Ah ! puissions-nous nous affranchir de cette recherche, et puissions-nous chercher, nous, la paix dans le tourment. C'est là seulement que naît la vraie paix, celle qui demeure et qui dure... Cherchons la paix dans le tourment, la joie dans la tristesse, la simplicité dans la multiplicité, la consolation dans l'amertume ; c'est ainsi que nous deviendrons en vérité les témoins de Dieu.

Sermon  21, 4e pour l'Ascension (trad. Cerf, 1991, p. 156) 

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« L'homme se leva et le suivit »

Notre Seigneur a dit à saint Matthieu : « Suis-moi ». Ce saint aimable a été un modèle pour tous les hommes. Il avait tout d'abord été un grand pécheur, comme l'Évangile le dit de lui, et il est devenu plus tard un des grands parmi tous les amis de Dieu. Car notre Seigneur lui a parlé au fond de son être, et alors il a tout abandonné pour suivre le Maître.

Suivre Dieu dans la vérité : en effet tout est là, et pour le faire, il faut vraiment et complètement abandonner toutes les choses qui ne sont pas Dieu, quelles qu'elles soient. Dieu est amoureux des cœurs ; il ne s'intéresse pas à ce qui est extérieur, mais il veut de nous une dévotion intérieure vivante. Cette dévotion a en soi plus de vérité que si je faisais des prières autant que le monde entier, ou que si je chantais si fort que mon chant monte jusqu'au ciel, plus de vérité que tout ce que je pourrais faire extérieurement en jeûnes, veilles et d'autres pratiques.

Sermon 64 (trad. Cerf 1980 rev.)

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« Jésus monta à la fête lui aussi..., mais en secret »

      Jésus disait : « Mon temps n'est pas encore venu, tandis que le vôtre est toujours prêt... Vous, montez à la fête ; moi, je ne monte pas à cette fête, parce que mon temps n'est pas encore accompli » (Jn 7,6-8). Qu'est-ce donc que cette fête à laquelle notre Seigneur nous dit de monter et dont le temps est à tout instant ? La fête la plus élevée et la plus vraie, la fête suprême, est la fête de la vie éternelle, c'est-à-dire la félicité éternelle où nous serons vraiment face à face avec Dieu. Cela, nous ne pouvons pas l'avoir ici-bas, mais la fête que nous pouvons avoir, c'est un avant-goût de celle-là, une expérience de la présence de Dieu dans l'esprit par la jouissance intérieure que nous en donne un sentiment tout intime. Le temps qui est toujours nôtre, c'est celui de chercher Dieu et de poursuivre le sentiment de sa présence dans toutes nos œuvres, notre vie, notre vouloir et notre amour. C'est ainsi que nous devons nous élever au-dessus de nous-mêmes et de tout ce qui n'est pas Dieu, ne voulant et n'aimant que lui seul, en toute pureté, et rien autre chose. Ce temps est de tous les instants. 

      Ce vrai temps de fête de la vie éternelle, tout le monde le désire, d'un désir de nature, car tous les hommes veulent naturellement être heureux. Mais désirer ne suffit pas. C'est pour lui-même que nous devons poursuivre Dieu et le chercher lui-même. L'avant-goût du vrai et grand jour de fête, beaucoup de gens aimeraient bien l'avoir et ils se plaignent qu'il ne leur est pas donné. Quand dans la prière ils ne font pas l'expérience, au fond d'eux-mêmes, d'un jour de fête et ne sentent pas la présence de Dieu, cela les chagrine. Ils prient d'autant moins et le font avec mauvaise humeur, disant qu'ils ne sentent pas Dieu et que c'est pour cela que l'action et la prière les contrarient. Voilà ce que l'homme ne doit jamais faire. Nous ne devons jamais faire aucune œuvre avec un zèle refroidi, car Dieu est toujours là présent, et même si nous ne le sentons pas, il est cependant entré secrètement pour la fête.

Sermon 12, pour le mardi avant les Rameaux (trad. Cerf 1991, p. 44 rev.)

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« Zachée, descends vite »

   On lit dans l'évangile que Zachée aurait voulu voir Notre Seigneur, mais il était trop petit. Que fit-il alors ? Il grimpa sur un figuier desséché. Ainsi fait encore l'homme. Il désire voir celui qui opère des merveilles et cause tout un tumulte en lui ; mais il n'est pas de taille suffisante pour cela, il est trop petit. Que faire alors ? Il doit grimper sur le figuier desséché. Le figuier mort symbolise la mort des sens et de la nature, et la vie de l'homme intérieur sur lequel Dieu est porté.

    Que dit Notre Seigneur à Zachée ? « Descends vite. » Tu dois descendre, tu ne dois pas retenir une seule goutte de consolation de toutes tes impressions dans la prière, mais descendre dans ton pur néant, dans ta pauvreté, dans ton impuissance... S'il te reste encore quelque attache de la nature, dès que la vérité t'a donné quelque lumière, tu ne la possèdes pas encore, elle n'est pas devenue ton bien propre ; nature et grâce travaillent encore ensemble, et tu n'en es pas arrivé à l'abandon parfait... ; ce n'est pas encore la pleine pureté. C'est pourquoi Dieu invite un tel homme à descendre, c'est-à-dire qu'il l'appelle à un plein renoncement, à un plein détachement de la nature, en tout ce en quoi elle possède encore quelque chose en propre. « Car aujourd'hui il me faut  demeurer chez toi ; aujourd'hui le salut est arrivé pour cette maison. » Que nous advienne cet aujourd'hui d'éternité !

Sermon 68 (trad. Cerf 1980, p.84)

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Émondés pour porter du fruit

      Le vigneron s'en ira tailler dans sa vigne les pousses folles. S'il ne le faisait pas et s'il les laissait sur le bon bois, sa vigne ne donnerait qu'un vin aigre et mauvais. Ainsi doit faire l'homme noble : il doit s'émonder lui-même de tout ce qui est désordre, déraciner à fond toutes ses manières d'être et ses inclinations, qu'il s'agisse de joie ou de souffrance, c'est-à-dire tailler les mauvais défauts, et cela ne brise ni la tête, ni le bras, ni la jambe. 

      Mais retiens le couteau jusqu'à ce que tu aies vu ce que tu dois couper. Si le vigneron ne connaissait pas l'art de la taille, il couperait tout, aussi bien le bois noble qui doit bientôt donner du raisin que le mauvais bois, et il ruinerait le vignoble. Ainsi font certaines gens. Ils ne connaissent pas le métier. Ils laissent les vices, les mauvaises inclinations dans le fond de la nature, taillant et rognant la pauvre nature elle-même. La nature en elle-même est bonne et noble : que veux-tu y couper ? Au temps de la venue des fruits, c'est-à-dire de la vie divine, tu n'aurais plus qu'une nature ruinée.

Sermon 7 (trad. Amis de Dieu, Cerf 1979, t.1, p. 30)

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« Une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante »

      Notre Seigneur mentionne quatre sortes de mesures qui seront données à l’homme : une bonne mesure, une mesure comble, une mesure pressée et une mesure débordante… Comprenez d’abord ce qu’est la bonne mesure. Elle consiste en ce que l’homme tourne sa volonté vers Dieu, vive selon les commandements de Dieu et de la sainte Église…, dans la pratique des sacrements et le regret des péchés…, qu’il aime Dieu et son prochain… Voilà une vie vraiment chrétienne…; on peut l’appeler le strict nécessaire… Quand l’homme débute dans la vie spirituelle, il se propose de bonnes pratiques extérieures, telles que prières, prostrations, jeûnes et autres formes particulières de dévotion. Puis, c’est la mesure comble qui lui est donnée, à savoir un exercice intérieur, intime, par lequel l’homme met tout son zèle à chercher Dieu dans son tréfonds, car c’est là qu’est le Royaume de Dieu (Lc 17,21). Mes enfants, cette vie est aussi différente de la première, que courir est différent d’être assis… 

      Vient ensuite la mesure tassée et pressée : c’est l’amour ruisselant. Cet amour tire tout à lui, toutes les bonnes œuvres, toute vie, toute souffrance. Il amène en son vase tout ce qui se fait de bien dans le monde, de la part de tous les hommes, bons ou mauvais…; tout est dans la charité… L’amour absorbe tout le bien qui se trouve au ciel dans les anges et dans les saints, les souffrances des martyrs. Il attire en soi tout ce qu’ont de bon en elles toutes les créatures du ciel et de la terre, dont une si grande part se perd ou du moins semble perdue ; la charité ne le laisse pas perdre… 

      Vient ensuite la mesure débordante. Cette mesure est si pleine, si abondante, si généreuse qu’elle déborde de toute part. Notre Seigneur touche d’un doigt le vase, aussitôt la plénitude de dons monte rapidement au-dessus de tout ce que le vase avait recueilli en lui-même et au-dessus de lui-même… Tout est répandu et tout est perdu en Dieu et devenu un avec lui. Dieu s’aime dans de tels hommes, il opère toutes leurs œuvres en eux… C’est ainsi que la mesure des cœurs débordants se répand sur toute l’Église.

Sermon 39, pour le 4ème dimanche après la Trinité (trad. Cerf 1991, p. 308s) 

separ ecrit biblio« Venez au repas de noce »

      « Appelez ceux qui sont invités à la noce, tout est prêt. » Mais les invités s'excusent : « l'un s'en alla à son champ, l’autre à son commerce »… Cet affairement étonnant et cette agitation continuelle qui remuent le monde, on ne les voit malheureusement que trop dans le monde entier. Ce qu'on a de vêtements, de nourriture, de constructions et de beaucoup de choses est tellement prodigieux que la tête vous en tourne : la moitié suffirait amplement. Cette vie ne devrait être qu’un passage vers l’éternité… De toutes nos forces nous devons nous arracher à cette exubérance d'activité et de multiplicité, à tout ce qui n'est pas besoin absolu, et nous recueillir en nous-mêmes, nous attacher à notre vocation, considérer où, comment, et de quelle manière le Seigneur nous a appelés, l'un à la contemplation intérieure, l'autre à l'action, et un troisième…au repos intérieur, dans le calme silence des ténèbres divines, dans l'unité de l'esprit. 

      Même ces derniers, Dieu les appelle parfois à l’action extérieure, parfois à l’intérieure, selon son bon plaisir, mais l’homme n’est pas attentif à son appel… Si l'homme appelé intérieurement au silence noble et calme voulait à cause de cela s'abstenir continuellement de toute œuvre de charité, ce ne serait pas bien ; et malheureusement, aujourd’hui très rares sont ceux qui veulent faire des œuvres de charité extraordinaires… L'Évangile raconte que le maître a trouvé un de ses hôtes assis au festin sans le vêtement de noce… Le vêtement qui manquait à ce convive, c'est la pure, vraie, et divine charité, cette intention véritable de chercher Dieu qui exclut tout amour de soi et tout ce qui est étranger à Dieu, qui ne veut que Dieu… À ceux qui se cherchent eux-mêmes notre Seigneur dit : « Ami, comment es-tu venu ici sans l'habit de la vraie charité ? » Ils ont recherché les dons de Dieu plutôt que Dieu lui-même. 

Sermon 74, en l’honneur de sainte Cordula (trad. Cerf 1991, p. 603 rev.) 

separ ecrit biblio« Qui veut garder sa vie pour soi la perdra ; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera » 

      Réfléchissons sur cette parole de notre Seigneur : qu'il veut « attirer toutes choses à lui » (Jn 12,32 Vulg). Celui qui veut attirer toutes choses les rassemble d'abord et les attire ensuite. Ainsi fait notre Seigneur : il rappelle d'abord l'homme de ses divagations au dehors et de ses dispersions, lui faisant rassembler ses sens, ses facultés, paroles, œuvres, et à l'intérieur ses pensées, son intention, son imagination, ses désirs, ses inclinations, son intelligence, sa volonté et son amour. Quand tout est ainsi bien rassemblé, Dieu attire l'homme à lui, car il faut d'abord te séparer de tout le bien extérieur ou intérieur auquel tu t'es attachée en y mettant pleine satisfaction. Ce détachement est une croix pénible, d'autant plus pénible que l'attachement était plus ferme et plus fort... 
      Pourquoi Dieu a-t-il permis que rarement un jour et une nuit ressemblent au jour et à la nuit qui précèdent ? Pourquoi ce qui t'aidait à la dévotion aujourd'hui ne te sera-t-il d'aucun secours demain ? Pourquoi as-tu une foule d'images et de pensées qui n'aboutissent à rien ? Chère enfant, accepte de Dieu cette croix et supporte-la : elle te deviendrait une croix bien aimable, si tu pouvais remettre ces épreuves à Dieu, les accepter de lui, avec un abandon véritable, et en remercier Dieu : « Mon âme exalte Dieu en toutes choses » (cf Lc 1,46). Que Dieu prenne ou donne, le Fils de l'homme doit être élevé sur la croix... Chère enfant, laisse tout cela, applique-toi plutôt à un véritable abandon..., et pense plutôt à accepter de porter la croix de la tentation qu'à rechercher la fleur de la douceur spirituelle... Notre Seigneur a dit : « Que celui qui veut venir après moi prenne sa croix et me suive » (Lc 9,23). 

Sermon 59, 4ème pour l'Exaltation de la croix (trad. Cerf 1991, p. 480)

separ ecrit biblio« Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour » (Mt 6,11)

      Nous devons considérer pour quoi et comment nous devons prier. Lorsque l'homme veut se livrer à la prière, il doit avant tout ramener son cœur à l'intérieur, le rappeler du vagabondage et des dissipations où il s'égarait, et alors tomber en grande humilité aux pieds de Dieu, lui demander généreusement aumône, frapper à la porte du cœur du Père et mendier son pain, c'est-à-dire la charité... Nous devons ensuite demander que Dieu nous accorde et nous apprenne à demander ce qui lui plaît le plus dans notre prière et ce qui nous sera le plus utile...

      Tous les hommes ne peuvent pas prier en esprit, mais il en est qui doivent recourir à la prière vocale. En ce cas, tu t'adresseras à notre Seigneur avec les paroles les plus aimables, les plus amicales et les plus affectueuses que tu puisses imaginer, et cela excitera aussi ta charité et ton cœur. Demande au Père céleste que, par son Fils unique, il se donne lui-même à toi comme objet de ta prière, de la façon la plus agréable. Et lorsque tu auras trouvé une forme de prière qui, plus que toute autre, te plaise et excite ta dévotion..., garde cette manière de prier et donne-lui tes préférences... Il faut frapper à la porte avec une diligence persévérante, car « celui qui persévère obtiendra la couronne » (cf Mt 10,22; 2Tm 2,5)... « Si vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui l'en prient ! » 

Sermon 17, pour le lundi avant l'Ascension (trad. Cerf 1991, p. 126)

separ ecrit biblio« C’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je vous donne »

      Dans l'épreuve, l’homme qui ne veut et ne désire sincèrement que Dieu doit se réfugier en lui et attendre en toute patience que le calme soit revenu… Qui sait où et comment il plaira à Dieu de revenir et de le combler de ses dons ? Quant à toi, tiens-toi patiemment à l'abri de la volonté divine ; cela vaut cent fois mieux que les élans d'une vertu brillante... Car les dons de Dieu ne sont pas Dieu lui-même, et on ne doit jouir que de lui, et non de ses dons. Mais notre nature est si avide, si repliée sur elle-même, qu’elle s'insinue partout, s’emparant de ce qui n'est pas à elle, souillant ainsi les dons de Dieu, et empêchant le noble travail de Dieu... 

      Toi donc, plonge-toi dans le Christ, dans sa pauvreté et sa pureté, dans son obéissance, son amour et toutes ses vertus. C'est en lui que sont donnés à l'homme les dons de l'Esprit Saint, la foi, l’espérance et la charité, la vérité, la joie et la paix intérieures, dans le Saint Esprit. En lui encore se trouve l'abandon et la douce patience, où l'on reçoit toute chose de Dieu d'un coeur égal. 

      Tout ce que Dieu permet et décrète, prospérité et adversité, joie ou douleur, tout doit concourir au bien de l'homme (Rm 8,28). La plus petite chose qui arrive à l'homme est vue éternellement de Dieu, elle préexiste en lui, elle arrive comme il l'a voulu, et non pas autrement. Soyons donc en paix ! Cette paix en toute chose, on ne l'apprend que dans le vrai détachement et la vie intérieure… Telle est la part de l'homme noble lorsqu'il est solidement fixé dans le repos de l'âme en Dieu, dans le désir de Dieu seul, qui éclaire toute chose ; tout cela est purifié en passant par le Christ. 

Sermon 23, pour le dimanche après l’Ascension

 

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Date de dernière mise à jour : 2017-03-24